- Que s’est-il passé ? C’est la panique générale dans toute la ville.
- Nous avons réussi Marie, les trois charges ont explosées, les bâtiments sont pulvérisés, Marie…tu te rends compte de ce que cela signifie ! Nous venons de poser la première pierre de la résistance, nous allons pouvoir donner la peur aux Allemands, ils vont vite repartir là d’où ils viennent je te le garantis !
- Tu ne compte quand même pas partir toutes les nuits !
- C’est pour la France Marie !
- Je vois, le pays compte plus que tout à tes yeux.
- Non…comment peux tu penser une chose pareille ?
- Je ne te vois plus, tu es comme un fantôme.
- Arrête.
Il l’embrasse, un court baiser suivi d’un plus long, et d’un plus long encore.
Le téléphone sonne. Michel soupire.
- Je me demande contre qui nous sommes en guerre, les Nazis, ou le temps ?
A regrets il part décrocher.
- Oui ?
- C’est François. La fête n’aura pas duré longtemps : Hambrecht n’est pas mort, il a envoyé ses pantins fouiller d’autres maisons, ils ont arrêté 17 hommes, des communistes, ils vont les envoyer en Allemagne.
- Merde.
- Et il y a pire, dorénavant le couvre-feu est instauré dans la ville de 23 heures à 8 heures, quiconque sera pris dans la nuit ne reverra pas le jour. Voilà ce que nous avons gagné.
- Il y a quand même la victoire.
- Nous allons continuer nos opérations mais il faudra être plus prudents à présent, quitte ta famille au plus vite.
- Pour aller où ?
- Viens à l’hôtel.
- Non, je préfère rester avec les miens.
- Je comprends mais tu les expose trop au danger en faisant ça.
- Je ne suis rien sans eux, et ils ne sont rien sans moi.
- Je comprends.
- Quelle sera la prochaine offensive ?
- Les Allemands ont envoyé des renforts suite aux incidents d’hier, ils vont arriver par le train de 6 heures demain, nous devrons les accueillir les premiers. Rejoins nous demain à 5 heures à la gare de Thiviers, je t’enverrai Neuvy.
- Très bien, à demain alors.
- Au revoir mon ami.
Il raccroche et tourne la tête, Marie a un regard de colère.
- 5 heures demain.
- Je ne mettrai qu’un seul couvert alors.
- Écoute, il faudrait que tu parte avec le bébé.
- Très bien, jusqu’à quand ?
- La fin de la guerre.
- Tu te moque de moi ?
- Tu n’est plus en sécurité ici.
- Je ne le serai jamais, où que j’aille.
- Va chez ta mère, je t’écrirai pour te donner des nouvelles.
- Tu me fait peur, que se passe t’il ?
- Fais ce que je te dis.
- Non.
- Marie si tu veux vivre tu dois m’obéir.
- Non !!
- Écoute, tu dois comprendre qu’il n’y a pas d’autres moyens, si ils te trouvent ici ils t’emmèneront. C’est le sort qu’ils réservent à celles qui partagent la vie d’un résistant.
- J’en suis aussi consciente que toi, mais je veux rester.
Il s’immobilise et lui dit calmement.
- Non.
Marie range ses affaires à la hâte. Lorsqu’elle entre dans la chambre d’Émilie, elle ne voit que Michel la tenant dans ses bras.
- Tu lui dis au revoir ?
- Oui.
- Nous devons partir alors si tu permets…
Elle reprend le bébé.
- Marie, je te reverrai, promis.
Elle hoche la tête, les larmes aux yeux.
Ils s’étreignent, longtemps. Lorsqu’ils se séparent, ils se donnent un dernier regard, elle brise le lien la première.
- Au revoir Michel.
Elle sort, il veut la suivre mais sa conscience l’empêche, il se contente d’aller à la fenêtre pour la voir monter dans la voiture. Juste avant de le faire, elle lève une dernière fois son visage vers la fenêtre, Michel le grave dans son esprit. Il ne peut réprimer ses larmes.
La voiture s’élance lentement dans la rue pour disparaître progressivement.
Michel baisse la tête et se détourne de la fenêtre.
Le dernier rayon de soleil s’en est allé.
Bien que le rendez-vous soit fixé à 4 heures, Michel n’arrive pas à dormir, il ne pense qu’à sa femme et à sa fille. A 4 heures, une Citroën noire s’avance dans la pluie, Neuvy au volant, Michel s’installe, le véhicule démarre.
- Nous serons sur place dans vingt minutes environ.
- Pas d’ennuis pour le couvre-feu ?
- Non, j’ai un faux passe de la GESTAPO, ils me laissent en paix.
- Combien serons nous ?
- Six, nous avons rallié un nouveau ce matin, Guilbert qu’il s’appelle, un jeune idéaliste. Il écrit une thèse philosophique sur la guerre, vous devriez voir ça.
- J’admire les esprits cultivés mais je ne lis jamais leurs travaux.
- Moi non plus, je n’ai plus le temps pour ces conneries.
La voiture entre dans Thiviers, elle s’arrête devant la gare.
- Où sont ils ? demande Michel.
- Le repos avant le combat, ils nous attendent au bar, viens.
Ils entrent dans le bar face à la gare, Michel reconnaît immédiatement François accoudé au comptoir, il est secondé par trois hommes dont un que Michel ne connaît pas.
- C’est lui Guilbert, dit Neuvy en désignant le rouquin d’une vingtaine d’années en train de boire une bière.
François se lève de son tabouret.
- Bien, comme tout le monde est là nous allons pouvoir y aller.
Ils sortent. François rabat sa capuche, il pleut des cordes.
- Le temps idéal pour travailler !
Ils traversent et longent la voie ferrée jusqu’à s’arrêter devant un poteau de ligne téléphonique.
- Archibald, Ronier, au boulot.
Les deux hommes escaladent les poteaux gauche et droit, d’un coup de couteau ils tranchent les lignes qui pendent alors inertes dans le vide.
- Avec ça nous sommes couverts, descendez vite, tout le monde en voiture !
Les véhicules s’arrêtent près de la voie ferrée solitaire au milieu de la nature. Thiviers est visible à deux kilomètres au loin derrière eux.
- Ne perdons pas de temps, le train ne va pas tarder.
Les hommes sortent des pioches des coffres et entaillent la voie jusqu’à la briser.
- Voilà qui est fait, il n’y a plus qu’à attendre ces salauds maintenant.
Ils reposent leurs outils et prennent les fusils.
Michel hésite avant de prendre le sien.
L’attente est assez longue mais personne ne faiblit. L’excitation maintient les esprits éveillés.
Un son aigu se met à siffler au loin.
- On y est ! Baissez vous !
Le train apparaît. A 50 mètres du sabotage il freine, mais il est déjà trop tard.
Le déraillement est sévère, la locomotive se renverse sur le côté, entraînant les huit wagons avec elle. Le bruit est assourdissant, digne d’une apocalypse.
Quand tout redevient calme, certaines portes de wagons s’ouvrent lentement, des soldats s’extraient, complètement sonnés. Alors la résistance surgit et ouvre le feu. Les Allemands sont surpris et ne peuvent réagir, les balles fusent sur eux, ils y passent tous. Michel en voit un trouver la force de dégainer son arme pour la braquer vers François, il l’abat sans attendre. La balle heurte de plein fouet le front du soldat qui s’écroule alors dans un râle.
Michel regarde autour de lui, le silence est revenu, tout est déjà terminé.
Il s’approche de sa victime inanimée et la regarde dans les yeux. Il a tué. Tué pour le bien, mais tué.
Il se retourne et se vide les intestins, François le rejoint.
- Ça nous l’a tous fait la première fois. Viens.
Ils reviennent vers les autres, François lève les bras au ciel.
- Victoire !
Les autres hurlent de joie.
Michel sourit en apparence.