Michel franchit le porche de l’établissement Saint joseph, sans regarder autour de lui il avance vers la salle des professeurs. Treize années qu’il fait les mêmes pas vers les mêmes directions mais jamais il ne cherche à remettre sa vie en question, il est très bien ici, les élèves ne sont pas trop méchants et les collègues pas trop médisants, mais surtout…on survit. Depuis le début de l’occupation ans la région, très peu de bottes allemandes ont foulées le sol de l’école. Normal, les juifs ne fréquentent pas les endroits catholiques et les allemands ne supportent pas les prêtres. Bien sûr Michel n’a rien à se reprocher, c’est juste qu’il préfère rester le plus possible loin de la guerre, comme tout le monde.
Il fouille dans sa poche et en sort une cartouche d’où il tire une cigarette, il fouille l’autre poche sans trouver ce qu’il cherche, pas de feu. Tant mieux !
Il ouvre la porte de la salle des professeurs et entre.
Seuls deux professeurs sont présents : Ranier, un grand maigre mal rasé aux cheveux roux, et Franquin, droit, moustachu, autoritaire, le cauchemar des élèves en somme.
- Vous tombez bien Chavagnac, nous étions en pleine discussion à propos de Boulier.
- Où sont les autres ?
- Ils sont partis, et rien ne semble disposé à ce qu’ils reviennent.
- Pourquoi ?
- Boulier n’arrive plus à se cacher, tout le monde est au fait de ses activités. Il est temps qu’il soit remplacé par quelqu’un de plus honnête.
- Il fait son possible pour nous maintenir, il subit d’énormes pressions pour cela.
- Justement, ce n’est pas sérieux, si il n’arrive pas à nous gérer alors qu’il s’en aille, mieux vaut qu’il démissionne qu’il ne soit arrêté.
- C’est une rumeur mal fondée que vous avez entendu.
- Si une seule personne l’avait répandue j’aurais pensé la même chose, mais là c’est toute la ville qui le dit, Boulier est un résistant. Et il est hors de question que je risque ma vie pour lui venir en aide, j’ai cinq bouches à nourrir et suffisamment d’ennuis.
- Tant que la Gestapo ne sait rien tout va bien.
- Mais quand elle aura découverte la vérité il sera fusillé et nous avec pour ne rien avoir dit !
- Calmez vous Franquin, vous réfléchissez trop !
- La résistance n’a aucun sens, saboter, tuer, cacher des juifs…faut-il être fou !
- Depuis quand sauver des vies est une folie ?
- Ce qui me dérange c’est qu’il y a plus à perdre qu’à gagner là-dedans.
- Mais tout s’inversera quand nous serons libérés.
- Ah ! La libération ! Vous y croyez encore vous ! Ah mon bon ami laissez moi vous dire que vous aurez plus de mérite en enseignant les aventures de notre bon maréchal qu’en espérant cette utopie.
- C’est donc ce que je vais aller faire, si vous voulez bien m’excuser.
- Étant donné que nous sommes réduits, les cours finiront à midi. Inutile de laisser les gamins jouer dans la cour jusqu’à 17 heures si c‘est pour qu‘ils s‘amusent au lieu d‘étudier.
- Eh bien il semblerait une fois de plus que ce soit la débâcle ! Dit Michel avant de quitter la salle.
Et tandis qu’il sort, son regard se pose sur un petit garçon blond d’une douzaine d’années.
- Michaud ? Que se passe t’il ? Tu devrais être dans les rangs.
- J’ai perdu ma classe.
- Comment cela perdu ?
- Il n’y a plus personne à part Gautier, Lenoir et moi.
- Ils vont arriver.
- C’est la gestapo qui les a pris !
- Ne dis pas des choses pareilles.
- Ils ont voulu assassiner Hambrecht, ça a échoué, alors il a ordonné de faucher les juifs et d’arrêter les autres pour les interroger. Ils vont y passer.
Un tas de voix s’élèvent, Michel voit un groupe d’enfants arriver mené par un groupe de soldats.
- Les enfants sont à vous meister !
- Merci, tu vois ils sont tous là.
L’enfant est paralysé.
- Allez vous mettre en rang.
Ils partent tous.
- Que s’est-il passé ?
- Interrogatoire à la Kommandantur pour l’attentat d’hier contre Hambrecht.
- Vous avez trouvé le coupable ?
- Oui, ils étaient dix-sept. Ils seront fusillés avant midi. Bonne journée meister.
- Voilà pourquoi il n’a pas pu utiliser le pont de Tourenne comme il l’avait prévu, sinon il aurait fini au fond du lac avec son cheval.
- Un peu comme lui alors ? Dit un élève en montrant du doigt le portrait du maréchal.
- Non, pas du tout, Ichabod voulait sauver les siens d’une mort certaine…lui…c’est juste que ça n’a rien à voir mais…disons que tu a raison et tort.
- Monsieur, elle va durer encore longtemps la guerre ?
- Je ne sais pas.
- Mon père dit que l’Amérique va venir tuer tous ces enfoirés.
- Eh surveille ton langage Lambert, on ne parle pas comme ça ici.
- Mais c’est vrai ou pas ?
- Je n’en sais rien.
- Si ils ne viennent pas on est fichus.
- Mais il y a la résistance.
- La résistance ne peut rien faire.
- Elle nous fait gagner du temps pour la riposte.
- Quelle riposte ? Il est trop tard.
- Tu veux que tes enfants parlent allemand plus tard ?
- Nein.
- Allons allons, nous ne sommes pas ici pour discuter de cela, nous avons un cours je vous rappelle alors reprenons-le. Ichabod s’est donc rendu à Ankara pour…
La porte de la salle de classe s’ouvre à la volée, deux hommes entrent, l’un est grand et maigre d’une quarantaine d’années, l’autre est plus vieux, plus gros et mieux vêtu, ce dernier semble affolé.
- Monsieur le Directeur.
- Chavagnac, j’ai besoin de vous parler, venez.
Michel obéit et quitte la salle.
- Que se passe t’il ?
- Nous avons très peu de temps, je sais que vous êtes avec moi, ce qui fait de vous mon unique…
- Eh oh une minute ! Je ne suis d’aucun côté, dites-moi clairement où vous voulez en venir.
- Cet homme appartient à l’unité Aurore, il était chargé de tuer Hambrecht cette nuit mais il a échoué et maintenant il est traqué.
- C’est lui ?
- Oui.
- Vous vous rendez compte que des gens sont morts à cause de vous ? Certains des gamins qui sont ici n’ont plus de parents !
- Michel…nous n’avons pas le temps…il faut le cacher où il est perdu.
- Je ne l’aiderai pas.
- Je suis condamné, ils vont m’emmener quoi que je fasse il n’y a que vous qui puissiez l’aider !
- Il ne pouvait pas se sauver tout seul ?
- Il est blessé à la jambe, il a besoin d’un abri jusqu’à la nuit, il faut le cacher dans le souterrain.
Michel réfléchit.
- Bien…d’accord.
- Merci Chavagnac.
- Vous n’avez pas peur ?
- Peur d’avoir aidé ma patrie ? Jamais ! Au revoir Michel.
- Bonne chance.
- Merci.
Tandis que Boulier s’éloigne pour faire diversion, Michel emmène le résistant jusque dans la cuisine de l’école, là il soulève un tapis et ouvre la trappe qui se cache derrière.
- Descendez et restez tranquille.
- Ne vous inquiétez pas.
- Je viendrais vous apporter de quoi manger plus tard.
- Merci.
Quand il ressort les allemands sont déjà dans la cour.
Six hommes menés par un autre en imperméable noir.
- Trouvez-le.
Les soldats se dispersent.
Chavagnac avance vers le collabo.
- Qu’est ce que cela signifie ?
- Vous êtes le directeur ?
- Non, il est parti
- Où ?
- Je ne sais pas.
- Si vous savez quelque chose mieux vaut le dire maintenant, cela vous évitera de perdre du temps, et du sang.
- Je ne sais rien de plus que mes collègues.
- Dommage, je pensais que vous sauriez me renseigner bien mieux que monsieur Franquin mais je me suis trompé.
- C’est Franquin qui vous a appelé ?
- Oui, il nous a tout dit sur les activités de monsieur Boulier. Il sera récompensé pour cela, et vous aussi bien entendu.
Intérieurement Michel fulmine, il lutte pour contenir sa colère. Deux soldats arrivent, tenant Boulier entre eux.
- Wir haben den Direktor.
- Excellent. Nous allons pouvoir nous amuser. Y’a t’il d’autres résistants ici ?
- C’est une école ici, pas un maquis !
Le collabo rigole et envoie son poing dans l’estomac de Boulier.
- Emmenez-le à la kommandantur pour qu’il soit mieux interrogé.
Les soldats disparaissent avec leur victime.
- Merci pour votre aide et à bientôt j’espère.
Le collabo se retire. Michel reste dans la cour un long moment avant de tourner les talons vers la cuisine.
- Vous êtes ici ?
- Oui. Ils sont partis ?
- Oui, ils ont emmené Boulier.
- Les salauds !
- Écoutez restez ici, je viendrai vous chercher ce soir.
- Revenez à 2 heures.
- D’accord.
Lorsqu’il sort, il aperçoit Franquin, ils échangent un regard antipathique que Michel brise le premier pour rejoindre sa salle de classe.
La nuit tombée, il revient chercher le résistant.
- J’ai failli attendre.
- Venez vite !
Ils traversent la cour.
- Vous savez où aller au moins ?
- Oui, nous allons chez moi, ce n’est pas loin mais il faut éviter les patrouilles. Heureusement elles sont réduites à cette heure ci.