Je m'appelle Hayato Kisaragi. Ancien inspecteur de la police métropolitaine de Tokyo. Aujourd'hui, je suis détective privé. Il fut un temps où mon nom et prénom apparaissaient dans les journaux pour de bonnes raisons. Les affaires résolues, les arrestations, les félicitations de la hiérarchie... Tout cela paraît très loin maintenant. Une intervention a changé le cours de ma vie. Elle devait être très simple : une arrestation classique. Mais quelque chose a mal tourné. Le suspect s’est effondré au sol d’un seul coup. Il était sans doute dans un état de stress ou de fatigue extrême. Personne n’a réagi assez vite. Et après, les médias avaient besoin d'un responsable. Ils m'ont choisi. J'ai quitté les forces de l'ordre peu après. Pas parce que je détestais ce métier. Mais parce que j'ai compris quelque chose : certaines victimes sont abandonnées dès que leur dossier devient encombrant. Alors je continue mais autrement. Je cherche les vérités que les autres préfèrent oublier. Peut-être que j'essaie encore de prouver que je peux sauver quelqu’un.
La pluie frappait les vitres de mon bureau, au sixième étage d'un immeuble ancien de Shinjuku. Dehors, Tokyo brillait sous la lumière brouillée par l'eau.
Je restais assis dans mon fauteuil, immobile, quand mon téléphone vibra sur la table.
Je décrochai sans un mot.
Au début, il n'y eut que le bruit d'une respiration. Une respiration très hésitante. Trop courte. Comme si la personne ne respirait pas naturellement ou normalement.
— …Kisaragi-san ?
Une voix d’une femme.
Jeune. Mais très tendue, comme si elle se retenait de dire quelque chose depuis trop longtemps.
— J’ai besoin de votre aide.
Je restai silencieux.
Puis la phrase tomba.
— Mon frère… a été assassiné.
Un long silence s’installa. Plus lourd que la pluie contre les vitres.
— La police dit qu’il s’agit d’un suicide.
Je relevai lentement les yeux vers la ville. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, quelque chose changea dans mon regard. Une nouvelle affaire.
— Donnez-moi l’adresse.
Un court silence suivit, puis elle me la donna.
Trente minutes plus tard, le taxi me déposa dans une petite rue étroite du quartier de Setagaya.
Une ruelle résidentielle, trop calme pour ce genre de drame.
Les gyrophares rouges illuminaient la pluie.
Devant un bâtiment de trois étages aux murs légèrement fissurés, plusieurs policiers discutaient.
L'un des deux policiers, en me voyant, sembla être agacé.
— Sérieusement… ils n'ont quand même pas appelé ce type ?
Je n’y prêtai pas attention.
Je passai devant eux sans ralentir.
L’entrée de l’immeuble était étroite, éclairée par une lumière jaune et une odeur de bois propre. À l'intérieur, tout devenait plus silencieux.
La chaleur de l'entrée contrastait avec le froid humide de la rue.
Rien n’indiquait qu’un mort se trouvait quelque part ici.
La police m’indique l’escalier.
Je montai.
Chaque marche grinçait légèrement sous mes pas.
Le deuxième étage.
Un couloir étroit.
Une porte entrouverte.
Je la poussai
Le corps était au centre de la pièce.
Une corde encore suspendue au plafond.
Une chaise renversée.
La scène ressemblait à quelque chose de trop parfait.
Trop organisé.
Les chaussures posées près du mur.
Parfaitement alignées.
Trop propres.
Aucun désordre.
Rien qui ressemble à une lutte.
Peut-être que c'est bel et bien un suicide.
Mais je ne le pense pas.
Je m'agenouillai près du corps.
Aucun bleu.
Aucune griffure.
Aucun signe de résistance.
Normalement, une pendaison, même volontaire, laisse toujours des traces.
Ici, il n'y a rien.
Je levai les yeux vers la corde.
Le point d'accroche était trop bas. Trop proche du plafond pour permettre une suspension cohérente.
Je regardai la chaise renversée. Puis le corps. Puis la distance entre les deux.
Je fis mentalement le calcul.
Ça ne collait pas.
Les policiers s'étaient regroupés derrière moi.
L'un d'eux soupira.
- Alors ? Vous avez trouvé quelque chose, le détective ?
Je répondis sans me retourner :
- Deux éléments qui ne coïncident pas avec la thèse du suicide. Pas de traces compatibles avec une pendaison. Et la hauteur n'est pas suffisante pour se suicider.
Je marquai une pause.
- Je pense que quelqu'un a mis en scène le suicide.
Un rire bref s'échappa derrière moi.
- Vous regardez trop de séries, Kisaragi-san.
Je me redressai lentement.
- Vous pensez qu'on a affaire à un meurtre ?
Je levai les yeux vers eux.
- Je dis que la scène ne correspond pas à un suicide.
Un silence. Froid. Presque hostile.
- Officiellement, dit l'un des policiers en refermant son carnet, c'est un suicide.
Il rangea son stylo.
- Et votre "analyse"... n'est pas suffisante pour rouvrir quoi que ce soit.
Je refermai lentement mon carnet aussi à mon tour.
Et je regardai la scène une dernière fois.
Trop propre.
Trop parfait.
Quelqu'un avait fait une erreur.
Et s'ils ne la voyaient pas encore.