Plus la maison s’agrandit dans mon champ de vision, plus j’angoisse. Mais ce qui doit arriver, doit arriver.
Je rentre avec ma clé, il est 2h18 du matin, ils doivent tous dormir, aucune lumière n’est allumée. Je referme la pote doucement et avance pas-à-pas à travers le salon.
La lumière s’allume alors brusquement, je suis aveuglé. Mon père et ma mère sont devant moi, le regard fixement négatif.
- Bonsoir.
Papa me met la gifle du siècle.
- Où étais-tu ? Demande t’il.
- Dehors.
- Tu a vu l’heure qu’il est ? Nous étions dans tous nos états.
- Ca change.
- Quoi ?
- Écoutez, foutez-moi la paix c’est tout, je suis revenu c’est l’essentiel.
Il s’avance pour me frapper à nouveau, maman retient son geste et se trouve frappée à ma place. Je suis horrifié.
- Ne dis jamais plus que tu es mon père.
Et je disparais dans ma chambre.
Une fois en relative sécurité dans mon espace, je frappe de colère tout ce qui se présente à ma portée. En bas j’entends mes parents en train de s’engeuler, ça ne va pas tarder à être mon tour. Au milieu de tout ce chaos, de ce trou noir existentiel, je m’assois sur mon lit, et j’attends.
Pourquoi a t’il fallu que je vienne au monde dans cette famille ? Pourquoi tout ça ? Que faire pour changer les choses ? A part fuir. Quitter cette maison pour ne jamais y revenir, ainsi ils comprendraient peut-être. Dehors je serai libre, je ferai ma propre vie. Je dois fuir, je ne sais pas vers où mais je le dois, ne serait-ce que pour réfléchir à la façon de ramener un mince rayon de lumière au sein de toutes ces ténèbres.
Plus d’attente.
Je me lève du lit, ouvre la fenêtre. C’est calme et sombre dehors. Je descends sur le toit et saute dans le jardin. Ma clé ouvre la grille, me voilà dehors, libre…et prisonnier.
Qu’est ce que j’ai fait ?
J’atteins le cœur de la ville en quelques minutes, les lampadaires sont allumés tout comme les néons des enseignes commerciales. Il ne fait pas froid mais il ne fait pas chaud non plus. Les rues sont désertes mais il y a néanmoins des clochards de ci de là, mais je n’ai pas peur.
- Où va tu mon gars ? Demande un vieux barbu dos au mur une bouteille à la main.
- Je ne sais pas monsieur.
- Tu sais pas ? Elle est bonne celle là ! Qu’est ce que tu fous là à cette heure ci, tout seul ?
- Je suis parti de chez moi.
- Pourquoi t’a fait une telle connerie ?
- Pourquoi ce serait une connerie ?
- T’a fuit ta belle vie pour la misère, tu veux vraiment être comme moi ?
- Vous êtes libre au moins.
- Libre ? Je ne peux aller nulle part, je n’ai plus de famille, plus d’amis, la mort me guette à chaque jour qui passe. Je ne suis plus libre depuis longtemps. Mais toi gamin, tu a encore le choix, alors rentre chez toi.
- …non.
Je lui donne une pièce et je m’en vais.
Les lumières de la ville me guident jusqu’à la périphérie. A présent je suis à nouveau seul dans l’obscurité. Devant moi il n’y a qu’une longue route droite bordée par une forêt. Aucun véhicule ne passe et aucun ne passera. Tout en avançant je regarde les traits blancs au milieu de la route, en voiture je les voyais défiler à toute vitesse, içi ils semblent quasiment statiques, infinis, morts.
Je relève la tête, la route est toujours droite et plate, il n’y a aucun virage, aucun tournant. Je sais que le soleil n’apparaîtra pas à l’horizon devant moi, il n’y a que les ténèbres, mes ténèbres. Je suis perdu. Impossible de revenir en arrière, je ne peux pas, je ne veux pas, comme si une force invisible me poussait vers cet inconnu. Je ne reviendrai pas, mon passé est derrière moi et mon avenir devant, c’est ce que j’ai décidé, pour être libre. Mais au milieu de ce désert de noirceur et de solitude, je me sens un intrus, un prisonnier.
Le vieil homme avait raison lui-aussi : j’avais le choix.
Mais je ne l’ai plus.
Je vois une lumière apparaître au loin. En se rapprochant j’en vois deux, deux yeux jaunes, une voiture. La civilisation, la vie, l’espoir. Le passé.
Je ne reviendrai pas en arrière.
Je quitte la route pour m’engouffrer dans la foret, je me retourne pour apercevoir le véhicule passer à toute vitesse tel un fantôme de la nuit.
La foret est pire que la route, je ne suis plus seul, il y a d’autres êtres qui doivent avoir encore plus peur que moi, et la peur les rend agressifs. Ici je suis sur leur territoire, je suis l’étranger, le prisonnier.
Les arbres géants me toisent de leur regard immortel, il fait froid et la fatigue embrume ma vision déjà affaiblie, je dois me reposer, mais pas encore, je veux avancer, trouver une échappatoire à mon enfer.
Mes jambes imposent leur volonté, elles s’affaissent, je m’écroule sans avoir la force de me relever, je sombre déjà dans le sommeil, peut-être pour émerger dans un jour meilleur. Si seulement tout cela ne pouvait être qu’un cauchemar, mais ce n’en est pas un. Je suis paralysé, abattu, mort. Je ne peux plus rien faire. A part prier.
La noirceur finit par me quitter. Même les ténèbres passent. Voir le soleil matinal m’éblouir est un soulagement.
Je me relève lentement pour constater que je ne suis pas seul.
En face de moi se tient un renard, nos regards se fixent, le premier qui détournera la tête sera faible et vaincu, c’est une lutte mentale. C’est le renard qui abandonne et disparaît. Après cet épisode peu commun, je me lance en quête d’eau et de nourriture. La forêt est immense, je ne tarde pas à déboucher sur une clairière avec une grotte taillée dans la roche, ma curiosité m’amène à y entrer. J’avance si loin à l’intérieur que l’entrée disparaît derrière moi, il fait noir. Je distingue des yeux dans cette pénombre, des grognements. Je recule lentement avant de courir à pleins poumons. Je jaillis hors de la grotte et je tombe, pas le temps de me relever, les renards sont déjà là : un adulte et deux jeunes. Le grand s’approche de moi, il me renifle longuement, expose ses crocs, j’ai peur mais j’évite de le montrer. Le renard frotte alors son museau contre ma tête, les jeunes font alors de même.
Voici ma nouvelle famille.
La tourterelle vole et se pose sur une branche, sa tête tourne dans toutes les directions, elle reçoit alors une pierre en pleine poire et tombe sur le sol terreux, la renarde se jette alors sur elle pour la dévorer. J’ai jeté la pierre, pas la première. J’ai eu le temps de me perfectionner en trois occasions. Les mets de la foret sont très bons, bien mieux que toute cette bouillie chimique servie en ville. Maintenant je sais chasser et pêcher, j’ai plus appris en six heures avec ces renards qu’en seize ans avec mes parents.
Les petits sont adorables, ils n’ont pas une once de méchanceté en eux et la renarde non plus, ils veulent simplement vivre, survivre, l’homme ne comprendra jamais cela, il craint ce qu’il ne comprend pas et cette peur le pousse à tuer. Moi je n’ai plus peur, je resterai ici à jamais, ici il n’y a ni haine ni colère ni destruction, seulement la nature avec sa loi et son harmonie. Nos ancêtres étaient des animaux, nous en sommes encore, quand la nature dominait encore il y avait la paix et la liberté, la fraternité entre les espèces. Mais ce temps est révolu.
Voici ma nouvelle famille.
J’ouvre les yeux, c’est encore la nuit dehors, il pleut averse, l’orage gronde et les éclairs fusent, les renards se réveillent.
- Rendormez-vous, ce n’est rien ça va passer.
La renarde se lève et regarde l’extérieur de la grotte, elle va en avant.
- Qu’y’a t’il ?
Elle tourne la tête vers moi, il y a un son bref, elle gémit et s’effondre inanimée sur le sol, un rond de sang sur la tempe droite. Des faisceaux de lampes-torches apparaissent.
- C’est la gendarmerie mon garçon, sors c’est fini.
Je ne les écoute pas, mon regard est sur la renarde, ma mère, morte. Les petits son auprès d’elle et gémissent, je vois les gendarmes braquer leurs armes.
- NON !!!
Je bondis sur eux pour les pousser contre le sol avant de courir à travers les ténèbres sous ce déluge infernal. Je les entends hurler leurs ordres et je les vois se séparer. Je me cache derrière un arbre, deux apparaissent de chaque côté, je monte la pente et continue de courir, je suis un animal, j’ai peur. Je cours sans m’arrêter, sans m’essouffler, je vais loin mais ils sont toujours là, à me traquer.
Ma course s’arrête au bord d’un gouffre haut de plusieurs centaines de mètres. Ils émergent de l’ombre.
- Ca va aller mon garçon, nous sommes venus te ramener.
- Je ne veux pas revenir !
- Tes parents sont très inquiets, ils t’aiment, ils veulent te revoir !
- Surement !
Il s’approche, je recule d’un pas vers le gouffre.
- N’avancez pas ou je saute !
- Ne fais pas ça.
- Vous ne savez pas ce que je peux ressentir en ce moment.
- Si, justement, je suis passé par là, j’ai eu ton âge, j’ai vécu la même chose.
- Vous mentez, tout ça c’est du baratin !
- J’ai fugué loin de chez moi parce que j’avais jugé que ce monde n’était pas celui où je voulais grandir.
- Alors pourquoi être revenu ?
- Je ne suis pas revenu. J’ai sauté. Crois-moi te réveiller à l’hôpital après trois jours de coma en sachant que tu es un miraculé t’apprend plus que toute autre chose que la vie est un bien précieux qu’il ne faut surtout pas gaspiller. Tu dois vivre si tu veux faire de grandes choses et changer cette réalité de merde, on en a tous le pouvoir.
- Oui.
- Viens avec moi.
Je regarde le fond du gouffre. La mort. Le choix. Le destin. Tout devient confus. Tout s’éclaircit.
Je me retourne et vais vers le gendarme.
Je dois continuer à vivre.