Histoire écrite en réponse au défi Nocteller de Inspecteur_lou : Confessions amoureuses
La brasserie Le Petit Caprice bourdonnait comme une ruche un jour de paie. Sous les plafonds vertigineux, où des nymphes de stuc s'ébattaient parmi des dorures d'un autre siècle, l’air était saturé par l’effluve entêtant du beurre noisette, du café torréfié et des parfums de créateurs portés par les habitués. Le tintement des couverts d'argent sur la porcelaine de Limoges composait une symphonie urbaine, rythmée par le va-et-vient chorégraphié des serveurs en tablier blanc. À une table de marbre étroite, Gaby ne participait pas à la fête. Les phalanges blanchies, elle serrait son menu plastifié comme s'il s'agissait d'un bouclier anti-émeute. Ses yeux, écarquillés, fixaient la liste des boissons avec une intensité telle qu'on aurait pu croire qu'elle tentait de déchiffrer un code secret pour désamorcer une bombe.
« Sofia, » murmura-t-elle, la voix sifflante et étranglée, « ne bouge pas. Si je glisse soudainement sous la nappe pour disparaître dans une autre dimension, ne pose aucune question. Fais comme si c'était prévu. Contente-toi de commander mon saumon et de me le faire passer discrètement par terre. »
Sofia, confortablement enfoncée dans le moelleux d'une banquette en velours rouge carmin, ne broncha pas. Elle était l'image même du flegme olympien. Elle prit le temps d'inspecter le reflet de ses ongles sous la lumière chaude d'un lustre à pampilles, tournant sa main lentement avant de lever un sourcil parfaitement épilé.
« Gaby, respire. On est dans le 8e arrondissement, entourées de ministres et de sacs à main qui coûtent le PIB d'un petit pays. On n'est pas dans un mauvais remake de Mission Impossible. On peut savoir quelle est l'urgence vitale ? »
« À quatorze heures. Ne regarde pas ! Ne regarde pas, j'ai dit ! »
Dans un geste de pur réflexe, Gaby broya le poignet de son amie. Sofia, fidèle à sa légende et avec la subtilité légendaire d'une alarme incendie en plein opéra, pivota d'un bloc sur son siège. Ses yeux d'un bleu acier balayèrent la salle, ignorant les convives en costume trois-pièces, pour se figer sur une table d'angle nappée de blanc. Là, un homme en costume gris anthracite, la cravate impeccablement nouée, parcourait des dossiers avec une concentration souveraine.
« Oh... je vois. C’est « Monsieur Parfait » ? Ton boss ? Siegel ? Purée, Gaby, les dossiers de recrutement sont sacrément bien illustrés chez vous cette année. Ce type a une mâchoire tellement carrée qu'on pourrait s'en servir pour couper du verre. »
Gaby laissa tomber sa tête sur le marbre de la table. Le poc sonore fit sursauter un serveur qui passait au ras de ses cheveux, faisant osciller dangereusement un plateau chargé de flûtes de champagne.
« Je suis foutue, » gémit-elle contre la nappe à carreaux, dont le contact frais ne suffisait pas à calmer ses joues brûlantes. « C’est officiel, Sofia. Le diagnostic est tombé. J’ai passé la phase "il est mignon " et la phase "j'aime bien le timbre de sa voix ". Je suis entrée dans la zone rouge. Je connais par cœur le motif de ses boutons de manchette et je me surprends à rêver de passer mes dimanches à l’aider à classer ses archives par ordre alphabétique. C’est pathétique. Je suis devenue une caricature de comédie romantique de seconde zone. »
Sofia la gratifia d'un regard où la compassion se battait en duel avec un sarcasme féroce. Elle attrapa une olive verte dans une coupelle en cristal et la fit tourner entre ses doigts.
« Amoureuse de ton chef ? C’est d'un banal, ma pauvre. C’est le syndrome de l’imprimante. Tu tombes sur le seul truc qui te fait galérer toute la journée, qui se bloque au moment le plus critique, mais dont tu ne peux désespérément pas te passer pour faire ton job. C'est mécanique. »
Gaby émergea enfin de son abri de papier, les cheveux un peu ébouriffés et le regard hagard.
« C’est plus grave que ça, » souffla-t-elle. « L’autre jour, en fin de réunion, il s'est tourné vers moi. Il a utilisé le mot "synergie " en me fixant droit dans les yeux, et j’ai failli m’évanouir sur mon carnet de notes. "Synergie ", Sofia ! Un mot de consultant ! On ne devrait pas avoir des papillons dans le ventre pour du jargon de bureau. C’est une insulte à la biologie ! »
Sofia esquissa un sourire en coin, visiblement ravie par la décomposition nerveuse de son amie. Elle s'apprêtait à répliquer quand, au loin, le fameux Siegel releva la tête de ses dossiers. Il passa une main dans ses cheveux sombres et balaya la salle d'un regard distrait, cherchant le garçon de café, tandis que Gaby se figeait de nouveau, telle une proie face à un prédateur de haute couture.
Le ballet des serveurs s'intensifia, leurs vestes blanches fendant la foule avec une agilité de patineurs. Soudain, deux assiettes atterrirent sur le marbre avec un claquement sec qui fit sursauter Gaby. Pour Sofia, un tartare de bœuf préparé au couteau, d'un rouge rubis appétissant, surmonté d'un jaune d'œuf brillant et bombé comme un soleil miniature. Pour Gaby, une salade de quinoa parsemée de graines de grenade et de pousses de roquette d'un vert insolent. Un plat « healthy » et léger qu’elle était désormais totalement incapable d’ingérer. Ses doigts tremblaient si fort que sa fourchette cliquetait contre la porcelaine, produisant un son métallique irrégulier, tel un télégraphe désespéré émettant un SOS en plein naufrage. Sofia prit le temps d'écraser délicatement le jaune d'œuf avant de mélanger sa viande. Elle planta sans vergogne sa fourchette dans le tartare, puis la pointa vers son amie.
« Bon, » dit-elle entre deux bouchées, l'air parfaitement à son aise. « On établit un plan de bataille ou on attend que tu te transformes en statue de sel ? On l'approche ? On lui envoie un verre de vin avec un petit mot doux griffonné sur un post-it jaune ? Genre : "Urgent - À traiter avant la fin de la pause déjeuner". »
« Tu es folle ! » siffla Gaby.
Elle n'osait pas lever les yeux, restant rivée sur une graine de quinoa solitaire qui semblait se moquer d'elle au bord de son assiette.
« Baisse d'un ton ! S’il m’entend, je démissionne demain à la première heure, je vends mon appartement et je pars élever des chèvres dans le Larzac sous un faux nom, avec une permanente et des lunettes de vue. Imagine le malaise, Sofia : "Bonjour Monsieur Siegel, je sais que vous attendez le rapport trimestriel avec une impatience non feinte, mais j'aurais une question subsidiaire de la plus haute importance : préférez-vous les mariages d'hiver sous la neige ou d'été sous les glycines ?". Non, c'est impossible. Mon cerveau s'autodétruirait par sécurité avant même la fin de la phrase. »
Sofia fit une moue dubitative, sirotant une gorgée d'eau pétillante. Gaby, poussée par une pulsion masochiste, se risqua à un coup d'œil furtif, millimétré, par-dessus l'épaule de son amie. Elle ajusta l'angle de sa vision, passant entre deux têtes de clients pressés. À quelques mètres de là, William Siegel riait. C’était un rire grave, boisé, d’une élégance rare, qui semblait faire vibrer imperceptiblement la surface de l'eau dans les verres à pied. Il avait rejeté la tête en arrière, révélant une ligne de cou impeccable et une pomme d'Adam qui bougeait avec une lenteur fascinante. Gaby sentit son cœur rater un battement, puis deux.
« Regarde-le, » gémit-elle en se tassant un peu plus sur sa banquette de velours, cherchant à fusionner avec le dossier. « Il rit. Il a sûrement une vie parfaitement ordonnée, une cuisine en marbre blanc et une femme sublime qui sait préparer du risotto à la truffe sans jamais tacher son chemisier de soie blanche. Une femme qui ne bégaye pas quand elle dit "Bonjour". Et moi ? Regarde-moi ! Je suis ici, à deux doigts de m'étouffer avec une foutue graine de quinoa parce que son parfum, ce mélange indécent de cèdre, de cuir vieilli et d'autorité, parvient jusqu'à mes narines à chaque fois que le courant d'air de la porte s'engouffre dans la salle. »
« C’est peut-être juste l’odeur du moulin à poivre du serveur, Gaby, » tempéra Sofia en mâchant avec un calme exaspérant. « Reprends-toi. Tu es une femme forte, une cadre dynamique, le pilier de ton département. Si tu l’aimes, utilise tes compétences professionnelles, que diable ! Fais un audit de ses sentiments ! Organise une réunion de mise au point émotionnelle avec un PowerPoint, des graphiques en camembert et un plan d'action sur six mois ! »
« Arrête ! Il se tourne ! »
Dans un réflexe de survie purement animal, Gaby plongea littéralement le visage dans son assiette, les cheveux balayant les pousses de roquette. William venait de pivoter sur sa chaise avec une grâce décontractée pour héler un serveur. Son regard sombre, profond, balaya la salle avec la lenteur d'un phare marin. Il passa à quelques centimètres seulement de la chevelure de Gaby, dont le bout du nez effleurait désormais une tranche d'avocat. Elle retint sa respiration, ses poumons brûlants, priant pour que le sol s'ouvre enfin.
« Il est parti ? » demanda-t-elle au bout d'une éternité, la voix étouffée et déformée par une feuille de roquette récalcitrante collée contre ses lèvres.
Sofia la détailla avec un mélange de pitié sincère et de fascination anthropologique, comme si elle observait une espèce rare de crustacé en pleine crise existentielle au milieu d'un aquarium chic.
« Non, il discute. Il règle l'addition, il sort son portefeuille... un beau portefeuille en cuir, d'ailleurs. Mais Gaby, sérieusement… Tu ne peux pas passer le restant de ta carrière sous le radar, ou planquée derrière des crudités bio. C’est mathématique. Soit tu prends ton courage à deux mains et tu lui parles, soit tu demandes une lobotomie de la partie du cerveau qui gère le département RH. Mais par pitié, redresse-toi, tu as une goutte de vinaigrette sur le sourcil gauche et ça gâche ton effet "femme mystérieuse". »
Le garçon de café revint enfin, brisant la bulle d'angoisse par sa présence pragmatique. Il fit glisser deux tasses de porcelaine blanche sur le marbre froid. Le tintement cristallin de la cuillère contre la soucoupe résonna comme un glas dans le silence pesant qui s’était cristallisé entre les deux amies. Gaby avait enfin réussi à relever la tête. Ses joues arboraient encore une nuance cramoisie, un dégradé de rouge qui aurait fait honneur à un coucher de soleil, vestige de son immersion brutale et peu glorieuse dans la roquette. Elle fixa la mousse onctueuse de son expresso, y cherchant désespérément une réponse aux mystères de l’existence, ou au moins un portail vers une autre dimension.
« Je crois que c'est officiellement le pire moment de ma vie, » murmura-t-elle, la voix à peine plus haute qu'un souffle. « Je me sens comme une stagiaire de quinze ans qui vient de renverser son plateau à la cantine devant tout le collège. Comment est-ce physiquement possible, Sofia ? Comment peut-on éprouver de tels sentiments pour quelqu'un qui nous donne des ordres sur le formatage des marges d'un document Word et qui chipote sur la police d'écriture des annexes ? C’est une pathologie, je ne vois que ça. »
Sofia sourit tendrement, ses yeux pétillants d'une lueur malicieuse. Elle porta sa tasse à ses lèvres, la vapeur du café venant caresser ses cils avec une élégance qui tranchait cruellement avec le désarroi de Gaby.
« Parce que l'amour ne lit pas les fiches de poste, ma belle. C’est un rebelle, il n’en a rien à faire de la hiérarchie ou du règlement intérieur. Mais regarde le bon côté des choses. S'il finit par te virer pour "comportement suspect en milieu de restauration", au moins tu auras droit au chômage pour réfléchir à ta prochaine conquête. Ou pour écrire tes mémoires : "Mon patron, ce tyran magnifique au regard de braise". »
Soudain, un mouvement à la périphérie de leur vision pétrifia Gaby. Ses muscles se figèrent. À quelques tables de là, William venait de se lever. Il enfila sa veste de costume d'un geste d'épaule fluide, presque chorégraphié. C’était une insulte à la maladresse naturelle du commun des mortels. Dans un silence de prédateur de haute couture, il réajusta ses poignets de chemise, vérifia l'équilibre de sa sacoche en cuir grainé, et commença à remonter l'allée centrale. L’allée étroite. Celle-là même qui serpentait entre les tables et passait à quelques centimètres seulement de leur petit îlot de marbre.
« Il arrive ! Sofia, par pitié, fais quelque chose ! Parle ! Dis un truc intelligent, un truc pro, un truc… n’importe quoi ! » paniqua Gaby.
Elle joignit ses mains sous la table, les serrant si fort que ses jointures craquèrent, les yeux rivés sur sa tasse comme pour une prière de la dernière chance. Sofia, habitée par un sens de l'humour macabre et une envie soudaine de dynamiter la situation, se redressa sur sa banquette. Elle prit une inspiration théâtrale, s'assura que la portée de sa voix était optimale, et s'exclama d'un ton qui traversa sans effort le brouhaha de la brasserie :
« Non mais tu as raison Gaby, le fait qu'il porte des boxers en soie italienne sous ses pantalons de costume, c'est une pure spéculation de ta part ! C'est absolument invérifiable sans une enquête approfondie de terrain ! »
Le temps se figea. Le cliquetis des fourchettes s'interrompit aux tables voisines. Un frisson d'horreur pure remonta le long de la colonne vertébrale de Gaby. William, qui arrivait exactement à leur hauteur, marqua un arrêt si imperceptible qu'on aurait pu croire à une simple hésitation. Il tourna lentement la tête vers elles. Gaby sentit son âme quitter son corps pour aller se cacher dans la cuisine. Le regard de William, sombre, profond, d'un brun café qui semblait lire au travers de son crâne, croisa le sien. Elle fut incapable de détourner les yeux. Un demi-sourire, un seul, asymétrique, dévastateur et parfaitement conscient de son effet, étira ses lèvres.
« Bonjour, Gaby. J'espère que votre déjeuner est... instructif, » dit-il d'une voix de velours, dont la vibration grave sembla ricocher jusque dans l'estomac de la jeune femme. « On se voit en réunion à quinze heures ? N'oubliez pas votre dossier. Ni vos... notes de recherche. »
Il reprit sa marche d'un pas assuré, laissant derrière lui un sillage magnétique de bois de santal et un silence de mort qui semblait pétrifier l'air même de la brasserie. Gaby resta immobile, les yeux exorbités, oubliant de respirer jusqu'à ce que la porte de l'établissement se referme sur lui.
« Je vais mourir. Là, maintenant. Mon cœur vient de poser son préavis et de donner sa démission sans indemnités de départ. »
Sofia finit son café tranquillement, savourant la scène comme un épilogue de film d'auteur. Elle reposa sa tasse avec une satisfaction non dissimulée, le bruit de la porcelaine contre le marbre étant le seul son audible à leur table.
« Tu as vu ce sourire, Gaby ? Ce n'était pas le sourire d'un homme qui regarde une employée ayant oublié de remplir le formulaire B-12. C'était le regard d'un homme qui sait enfin exactement pourquoi tu perds tes moyens chaque fois qu'il entre dans l'ascenseur. Et, entre nous, il n'avait pas l'air de détester l'idée d'être l'objet d'une "enquête de terrain". »
Gaby s'effondra lourdement contre le dossier de sa chaise, ses forces l'abandonnant complètement.
« À quinze heures, » gémit-elle en se cachant le visage dans les mains, « soit je lui donne ma lettre de démission... soit je lui donne mon numéro de téléphone. Il n'y a plus aucune zone de gris. »
Sofia attrapa son sac, se leva et lui fit un clin d'œil complice en ajustant sa veste.
« Prends les deux. C’est ça, la vraie synergie. Allez, debout, l'heure tourne. Ton destin t'attend en salle de conférence. Et par pitié, vérifie tes marges cette fois. »