Runalog

Chapitre 47 : Arc 8-Chapitre 47 — L’éclair

Par natsucaron

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I.

Il avait perdu son troisième pas et il n'en avait plus qu'un.

Leiv le savait très bien. Il tenait l'entrée de la forge depuis le début, trois pas de large, et l'homme gris avait gagné du terrain quatre fois sans jamais frapper une seule fois — un pas, un pas, un pas, et maintenant il était à deux brasses et Leiv avait le dos contre le montant.

Derrière lui il y avait Bragi sur son tabouret, qui ne pouvait pas courir.

À douze pas sur sa gauche il y avait Yrsa par terre, avec la cheville en morceaux, qui essayait de ramper.

À vingt pas devant lui il y avait Kára, à genoux au milieu de la cour, dans l'endroit où elle venait de tomber après avoir fait la chose qu'il ne raconterait jamais correctement à personne. Elle ne bougeait pas. Il ne savait pas si elle respirait.

Et devant, il y avait l'homme gris qui avançait.

Leiv n'avait plus de chaîne dans la main gauche depuis dix minutes ; il l'avait envoyée et l'homme l'avait fait tomber dans la terre. Il n'avait plus rien du tout dans la forge derrière lui qu'il pût faire venir sans se retourner.

Il avait quinze ans et demi et il ne savait pas se battre à ce niveau-là, et personne dans cette vallée ne savait se battre à ce niveau-là, et le seul qui aurait peut-être pu était couché sur le flanc entre la citerne et le mur avec le ventre ouvert.

Bah, pensa Leiv.

Et il avança d'un pas au lieu de reculer, parce que c'était la seule chose qu'il eût jamais su faire correctement.

II.

L'homme gris s'arrêta.

Ce fut la première chose bizarre. Il ne s'arrêta pas à cause de Leiv — Leiv le vit très bien, l'homme ne le regardait déjà plus. Il tourna la tête vers sa droite, vers le chemin, avec une lenteur d'animal qui écoute.

La deuxième chose bizarre arriva un demi-souffle plus tard.

Il y eut un claquement sec au milieu de la cour, du côté de la citerne, et l'homme gris fut projeté de côté.

Leiv ne comprit rien du tout. Il n'y avait rien eu. Personne n'avait rien lancé, il n'y avait pas eu de lumière, pas de trait dans l'air, pas de bruit avant le bruit — il y eut juste un homme debout et un homme qui n'était plus debout, et une odeur d'orage qui n'avait aucun sens sous un ciel bleu.

L'homme gris roula, se releva sur un genou, et regarda le sol autour de lui.

C'est ce qui frappa Leiv le plus, sur le moment et longtemps après : il regarda par terre. Il ne regarda pas le chemin, ni les crêtes, ni un tireur. Il regarda les pavés autour de ses pieds, comme un homme qui cherche par où la chose est venue.

Puis il tourna la tête vers le chemin.

Et Leiv suivit son regard.

III.

Un homme montait le dernier lacet à pied, en tenant un cheval par la bride.

Le cheval était fini. Ça, Leiv le vit tout de suite, parce qu'il avait passé quatre mois à ferrer des chevaux et qu'on reconnaît une bête qui vient de faire quelque chose qu'on n'aurait pas dû lui demander : il avait la tête basse, les flancs qui battaient à contretemps, et il marchait comme s'il avait oublié comment.

L'homme le lâcha à l'entrée de la cour et lui donna une claque sur l'encolure, et le cheval s'arrêta et ne bougea plus.

Il était couvert de poussière de la tête aux bottes. Il portait des vêtements de route ordinaires, sans manteau, sans cape, sans rien sur les épaules par un jour où il faisait quinze degrés à huit cents pas d'altitude. Les manches remontées jusqu'au-dessus du coude.

Il avait les cheveux dans le cou et une barbe de quatre ou cinq jours.

Sur son avant-bras droit, il y avait une rune.

Leiv la vit de trente pas et il ne l'aurait pas ratée à cent : elle courait sur toute la face interne de l'avant-bras et elle ne s'arrêtait pas au coude — elle passait le pli et remontait de quatre doigts sur le biceps, en ramifications fines qui suivaient exactement le trajet des veines, blanche et noire à la fois, comme une racine sous une peau.

Il y avait deux étoiles blanches, une au creux de la paume gauche et une sur l'avant-bras droit.

Sowilō.

IV.

Leiv ne reconnut pas le visage.

Il essaya, et ça ne marcha pas — ce n'était pas la bonne taille, ce n'étaient pas les bonnes épaules, il n'y avait rien de vert nulle part, et le dernier Sigurd que Leiv avait vu de sa vie avait dix-sept ans et une cape et une petite fille de neuf ans qui lui tenait le bord de la manche.

Il reconnut la lame.

Il la reconnut avant même que l'homme l'ait tirée, à la forme du fourreau et à la garde qui dépassait, et il la reconnut complètement quand elle sortit.

Une lame droite de rúnjárn, trente-deux pouces, un peu plus étroite qu'elle n'aurait dû l'être parce qu'elle avait été affûtée à peu près neuf cents fois. Une garde en croix sans ornement. Un pommeau à pans que quelqu'un avait remplacé un jour et mal ajusté, avec un jeu d'un demi-cheveu qu'on ne sentait qu'en la tenant.

Et le long du fil, sur les deux tiers de la longueur, une trace : une décoloration fine dans le métal, un dessin qui n'avait pas été gravé et qui s'était mis là tout seul, en forme de Sowilō.

Leiv avait treize ans quand il avait vu cette arme pour la première fois. Il l'avait vue tous les jours pendant deux ans. Il avait mangé en face d'elle, il l'avait portée deux fois, et à Svartahöfn il avait ramassé son fourreau dans une flaque.

Depuis deux mois, il passait ses journées à la forge, et un garçon qui passe ses journées à la forge apprend une chose : on oublie les visages, on n'oublie jamais un objet qu'on a eu dans les mains.

— Smáeldingr, dit Leiv.

Il l'avait dit tout haut, dans une cour vide, avec la voix d'un gamin.

Et l'homme couvert de poussière tourna la tête vers lui, et pendant une seconde entière quelque chose se cassa dans son visage.

— Leiv, dit-il.

V.

Il ne courut pas vers lui. Il ne dit rien d'autre.

Il regarda Yrsa par terre, Bragi sur son tabouret, la forme entre la citerne et le mur, la grange qui achevait de brûler, et Kára à genoux au milieu des pavés.

Il regarda Kára un peu plus longtemps que le reste.

— Elle est vivante ?

— Je sais pas, dit Leiv. Elle a fait un truc. Je sais pas ce qu'elle a fait.

— Est-ce qu'elle respire ?

— Je sais pas ! J'ai pas pu y aller !

— D'accord, dit Sigurd.

Il ne dit rien d'autre. Il ne demanda pas ce qui s'était passé, il ne demanda pas qui était mort, il ne demanda même pas où étaient les autres.

Il descendit dans la cour et se plaça à vingt pas de l'homme gris, entre lui et Kára, et il s'arrêta là.

— Va derrière la forge, dit-il sans se retourner. Prends le vieux avec toi.

— Non.

— Leiv.

— Non, dit Leiv.

Il y eut une seconde de silence.

— Bon, dit Sigurd. Alors ne bouge pas et ne t'approche pas, et si je te dis de partir tu pars.

VI.

L'homme gris n'avait pas dit un mot.

Il s'était relevé complètement pendant que Leiv parlait. Il avait un trou noir sur le côté droit de la poitrine, à travers le jaque, avec les bords du tissu roussis, et il ne semblait pas le remarquer. Il avait relevé sa manche droite pour regarder son propre bras — et Leiv y vit la sienne, de rune, grosse et carrée comme un clou : Uruz, la terre, presque noire, qui ne montait pas plus haut que le poignet.

Il la regarda un moment, puis il la laissa retomber.

Et il ne dit rien.

C'est la chose que Leiv raconta toujours en premier, après, quand on lui demandait : l'autre n'avait pas parlé. Pas une fois. Le grand, celui à la hache, avait parlé sans arrêt pendant tout son combat, il avait ri, il avait fait des compliments, il avait expliqué. Celui-là ne dit rien du début à la fin. Il ne demanda pas de nom, il n'en donna pas, il ne menaça pas, il ne commenta pas.

Il regarda Sigurd de la tête aux pieds pendant peut-être quatre secondes, comme on regarde un cheval qu'on va acheter.

Puis il leva son épée, et la terre monta dessus.

Elle monta du sol, en poussière et en gravier, et elle se colla à la lame sur toute sa longueur en une seconde et demie, et quand ce fut fini il ne tenait plus une épée : il tenait une barre de pierre grise avec un fil au bout.

VII.

Ce qui suivit, Leiv le vit en entier et n'en comprit pas la moitié.

Il en comprenait un peu. Il portait le métal, il s'était battu deux fois pour de bon, il avait grandi dans une cour où on l'entraînait tous les matins. Il savait ce qu'était une infusion, il savait ce qu'était une projection, il avait vu Halfdan et Egil se battre mille fois.

Ce qu'il vit ce jour-là n'était rien de tout ça.

L'homme gris projeta le premier.

Il le fit sans geste ample, d'une poussée du poignet gauche, et une plaque de pavés se souleva de terre à mi-chemin entre eux et partit en travers de la cour à hauteur de poitrine — trente ou quarante livres de pierre lancées à hauteur d'homme, la chose la plus simple et la plus définitive du monde.

Sigurd n'était plus là.

Il n'avait pas sauté, il n'avait pas plongé : il s'était déplacé de deux pas sur la gauche pendant que l'autre poussait, et il avait continué à marcher, et la plaque passa derrière lui.

Puis il répondit.

Et c'est là que Leiv cessa de comprendre.

Il vit l'arc partir de la lame — ça, il connaissait, il l'avait vu à Vatnsfjörd, il l'avait vu à Svartahöfn, une ligne bleue qui va tout droit du point A au point B sur quatre ou cinq pas et qui s'éteint.

Celui-là ne fut pas droit.

Il partit vers le haut et sur la droite, dans le vide, vers un endroit où il n'y avait rien du tout. Il monta de deux brasses. Il s'infléchit. Il se divisa en trois et deux des trois moururent. Il redescendit en une longue courbe molle par-dessus la citerne, contourna quelque chose que personne ne voyait, hésita une fraction de seconde à trois pas de l'homme gris —

— et le toucha à l'épaule.

Vingt-deux pas.

Leiv resta la bouche ouverte.

Ça va pas droit. Pourquoi ça va pas droit ?

L'homme gris tourna sur lui-même, encaissa, et remit sa garde. Il avait la manche gauche fumante. Et pour la première fois de la journée, il fit deux pas en arrière.

VIII.

Il s'adapta au bout de trois échanges, parce qu'il était rang A.

Il cessa d'attendre. Il cessa complètement de faire ce qu'il avait fait toute la journée — rester en place et laisser les gens venir mourir sur lui — et il se mit à avancer, vite, en projetant sans arrêt pour couvrir sa marche.

Ça vint de partout à la fois : des éclats de pavé, une gerbe de gravier à hauteur de visage, une plaque, une autre. Il les envoyait presque sans geste, du plat de la main gauche, deux ou trois par seconde, et il avançait derrière.

Il arriva à la lame.

Leiv connaissait Sigurd à la lame. Il l'avait vu tous les matins dans la cour du Refuge pendant deux ans et il l'avait vu en demi-finale contre Hrafnsson, et il savait exactement à quoi ça ressemblait : correct, appliqué, propre, avec une garde un peu haute et une manière de bloquer l'épaule gauche avant de frapper qu'on voyait de loin.

Ce n'était plus ça du tout.

Ils échangèrent sept ou huit fois et Leiv ne vit pas une seule fois arriver ce que Sigurd allait faire. La barre de pierre était plus lourde, plus longue, et elle ne cassait pas — l'homme gris s'en servait comme d'un levier autant que comme d'une lame, et deux fois il la fit tomber sur la garde de Smáeldingr avec assez de force pour que le bruit traverse la cour.

Sigurd ne para pas une seule de ces deux fois. Il n'était pas dessous.

IX.

Puis l'homme gris fit ce qui avait tué Egil.

Leiv le vit parce qu'il l'avait vu quarante minutes plus tôt et qu'il ne l'oublierait jamais : Sigurd avança d'un pas pour entrer, son pied avant se posa, et le pavé sous ce pied descendit de trois pouces au dixième de seconde où le poids arrivait dessus.

Egil était mort de ça. Egil, qui était le meilleur escrimeur de cette maison, était tombé en avant comme un sac parce qu'il n'y avait plus rien sous lui.

Sigurd ne tomba pas.

Il ne se rattrapa même pas : son pied n'était plus là. Il l'avait retiré avant, ou pendant — Leiv le repassa cent fois dans sa tête par la suite et n'arriva jamais à décider — et son poids était déjà passé sur l'autre jambe, et il continua d'avancer comme si de rien n'était, avec un petit décalage dans la foulée et rien d'autre.

L'homme gris recommença.

Trois pas plus loin, un autre pavé, mieux placé, dans un endroit où il fallait forcément poser le pied.

Sigurd ne tomba pas non plus.

Et Leiv comprit une chose sans avoir les mots pour la dire : ce n'était pas de la chance et ce n'était pas de la vitesse. Cet homme ne faisait pas confiance au sol. Il ne lui avait pas fait confiance une seule fois depuis qu'il était entré dans cette cour. Il marchait comme quelqu'un qui a passé beaucoup de temps dans un endroit où le sol ment tout le temps.

L'homme gris essaya une troisième fois, échoua, et ne réessaya plus.

Et cette fois, ce fut Leiv qui le vit d'abord : dans le visage de l'homme gris, pour la première fois de la journée, il y eut quelque chose.

De l'inquiétude.

X.

Ils se séparèrent à la douzième minute.

Ce fut Sigurd qui rompit — il sortit de la distance et recula de six pas, la lame basse, et l'homme gris ne le suivit pas tout de suite. Ils se regardèrent à travers dix pas de cour brûlée.

Sigurd respirait fort. Il saignait à la hanche gauche et il avait la manche droite ouverte de l'épaule au coude.

Il ne bougeait pas.

Et Leiv, qui regardait tout ça depuis une porte de forge avec une jambe ouverte et rien à faire, remarqua un détail qui ne servait à rien : Sigurd ne regardait pas son adversaire.

Il regardait le sol derrière lui.

La cour était couverte d'armes.

Vingt-cinq hommes étaient tombés là dans les quarante minutes précédentes et ils avaient tous lâché quelque chose : des lances, des épées courtes, deux haches, des arcs, et cent objets de fer qui traînaient sur les pavés au milieu des corps. Bragi en avait fait sauter les rivets de onze d'entre elles sans que personne s'en aperçoive.

Et la citerne était crevée depuis une heure.

Elle s'était vidée lentement, par la fêlure du bas, et l'eau avait couru sur les pavés en suivant la pente et elle s'était étalée sur tout le côté est de la cour en une nappe de deux doigts qu'on ne remarquait plus parce qu'il y avait de la cendre dessus.

L'homme gris était debout dedans depuis trois minutes.

Il ne s'en était pas aperçu, parce qu'il n'y avait aucune raison de s'en apercevoir. Il portait la terre. Un homme qui porte la terre ne pense pas à l'eau ; l'eau ne lui a jamais rien fait de sa vie.

Sigurd ouvrit.

Il n'y eut pas de lumière et il ne leva pas sa lame. Il ne fit rien du tout que Leiv pût voir, et ce fut ça, le pire : il resta debout à dix pas, immobile, et pendant deux secondes il ne se passa strictement rien.

Puis, quelque part derrière l'homme gris, à sept ou huit pas dans son dos, un fer de lance posé dans la nappe d'eau se mit à grésiller.

L'homme gris entendit. Il commença à se retourner.

Il n'eut pas le temps.

La route s'ouvrit sur toute la longueur de la nappe en une fraction de seconde — l'eau, la cendre, le fer, cent objets de métal couchés dans deux doigts d'eau, un chemin parfait que Sigurd avait passé trois minutes à regarder — et tout ce qu'il y avait dans ce corps arriva d'un seul coup par en dessous, par les deux pieds, par le seul endroit du monde que l'homme gris ne surveillait pas.

Il ne tomba pas.

C'est ce qui rendit la chose épouvantable à regarder : il resta debout. Tous ses muscles se fermèrent en même temps et le tinrent debout comme une chose en bois, la barre de pierre serrée dans un poing qui ne pouvait plus s'ouvrir, la mâchoire bloquée, les yeux ouverts.

Sigurd traversa les dix pas en marchant.

Il ne se pressa pas. Il fit passer Smáeldingr dans sa main droite, et la trace de Sowilō s'alluma le long du fil, bleue, du talon jusqu'à la pointe — et Leiv, qui portait le métal et qui avait passé quatre mois à la forge, sut exactement ce qu'il voyait : la chose la plus simple qui existe, la première qu'on apprend, celle qu'un gamin de quinze ans sait faire. L'infusion.

Il l'entra sous la dernière côte, à deux mains, et il poussa jusqu'à la garde.

Il resta comme ça une seconde.

Puis il retira la lame et il s'écarta d'un pas, et l'homme gris tomba d'un bloc sur les pavés mouillés.

XI.

Il n'était pas mort.

Leiv arriva en boitant à ce moment-là — il n'aurait pas dû, on lui avait dit de ne pas bouger, il vint quand même — et il vit Sigurd s'accroupir à côté du corps.

L'homme gris respirait par petits coups. Il avait les yeux ouverts et il regardait le ciel, et il n'y avait toujours pas de peur dedans, ni de colère, ni rien.

— Vous travaillez pour qui ? dit Sigurd.

Il l'avait demandé sans agressivité, comme on demande un renseignement.

L'homme gris tourna les yeux vers lui. Il mit un moment.

— Hǫðr, dit-il.

C'était le premier mot qu'il prononçait depuis qu'il était descendu de la croupe.

— C'est un des Neuf ?

— Oui.

— Lequel ?

— Celui qui tue, dit l'homme gris.

Il ferma les yeux une seconde, les rouvrit.

— Et le Serpent ? dit Sigurd. Jörmungandr. Où est-il ?

Et l'homme gris fit une chose que Leiv ne comprit pas : il eut un mouvement des lèvres qui aurait pu être un sourire.

— Je ne sais pas, dit-il.

— Vous mentez.

— Non. — Sa respiration se fit plus courte. — Je n'ai jamais vu le Serpent. Je n'ai jamais vu aucun des autres. Je connais mon maître et je connais les hommes de mon maître, et c'est tout ce que je connais depuis onze ans.

Il chercha son air.

— Ils ne se parlent pas, dit-il. Vous croyez qu'il y a une salle avec neuf chaises dedans et des gens qui discutent. Il n'y en a pas. Il y a neuf colonnes qui montent et qui ne se touchent jamais, et en bas, à mon niveau, on ne sait même pas le nom des huit autres.

Il regarda de nouveau le ciel.

— C'est fait comme ça exprès, dit-il. Pour ce que vous êtes en train de faire.

Sigurd resta accroupi sans rien dire.

— En un an, dit l'homme gris.

— Quoi ?

— La brume était rang B. La brume vient de tuer Sindri en quarante secondes et je ne sais pas encore ce que j'ai vu. — Il respirait mal maintenant. — Toi, il y a un an, tu ne m'aurais pas occupé trois minutes. Le petit derrière toi tient une porte comme un homme de trente ans.

Un temps.

— Nos dossiers sont périmés, dit-il. Tous. Il faut qu'ils le sachent.

Il tourna la tête d'un demi-pouce.

— Ils ne le sauront pas, dit-il.

Et ce fut la dernière chose qu'il dit.

XII.

Après, ce fut une heure de choses qu'il fallait faire.

Sigurd alla à Kára le premier. Il posa deux doigts sur son cou et il resta là longtemps, plus longtemps qu'il n'en fallait, avant de dire :

— Elle vit.

Il la retourna sur le côté, comme on lui avait appris à le faire une fois, dans un marais, avec un vieil homme qui parlait peu. Elle avait le pouls lent et régulier et elle ne se réveilla pas quand il la manipula, ce qui n'était pas bon signe, et elle n'avait rien de cassé, ce qui l'était.

Il alla ensuite à Yrsa, qui était consciente et qui jurait, et qui avait la cheville dans un état que Leiv préféra ne pas regarder.

Il alla à Bragi, qui n'avait pas quitté son tabouret et qui ne pouvait plus fermer les mains.

Il alla en dernier à la forme entre la citerne et le mur.

Il resta debout devant Egil un moment. Il ne s'accroupit pas et il ne toucha rien.

— C'est arrivé quand ? dit-il.

— Y a une heure. Peut-être moins.

— Il faisait quoi ?

— Il me couvrait, dit Leiv.

Sigurd ne répondit pas. Il resta là encore quelques secondes, puis il alla chercher une couverture dans les communs et il en couvrit le corps, correctement, en rentrant les bords sous les épaules.

Ils portèrent les vivants à l'intérieur.

Ça leur prit du temps parce qu'ils étaient deux et qu'aucun des deux n'était en état : Leiv avait une jambe qu'il ne pliait plus et Sigurd avait dix-huit jours de route et douze minutes contre un rang A dans le corps. Ils firent Yrsa, puis Bragi, puis Kára. Ils installèrent tout le monde dans la salle commune, sur des paillasses traînées depuis les chambres.

C'est en revenant chercher les affaires que Leiv passa à côté de l'endroit où Kára était tombée la première fois.

Il y avait deux morceaux de métal sur les pavés.

Il s'arrêta.

La lame courte de rúnjárn s'était rompue à quatre doigts de la garde. Les deux morceaux étaient là, à deux pas l'un de l'autre, avec de la cendre dessus.

Leiv se baissa, ce qui lui fit très mal, et les ramassa tous les deux.

Il regarda la cassure de près, dans la lumière, en la tournant.

Elle était nette. Elle était même très nette : pas d'éclat, pas d'effritement, une rupture franche en travers de la soie à l'endroit exact où le métal était le plus mince. C'était une bonne cassure. C'était le genre de cassure qu'on peut reprendre.

Il essuya les deux morceaux sur sa cuisse et les glissa dans sa chemise, contre la peau, sous la ceinture.

Il ne dit rien à personne.

Quand il releva la tête, Sigurd le regardait depuis la porte de la salle commune.

— On parlera à l'intérieur, dit Sigurd.

XIII.

Ils s'assirent dans la salle commune à la nuit tombante, parmi les blessés, et Leiv raconta tout dans l'ordre.

Il raconta les vingt-cinq, la lecture du papier, les sommes, le mot retour, et la troisième entrée qui n'était pas une prime. Il raconta les pointes, les dix-sept minutes, la brume posée avec des bords. Il raconta la grange. Il raconta les deux hommes assis sur la croupe qui avaient tout regardé sans bouger. Il raconta le combat de Kára contre le grand roux, et il essaya de raconter ce qui était arrivé après et il n'y arriva pas — il dit elle est devenue de la brume deux fois et il vit que ça ne voulait rien dire.

Sigurd l'écouta jusqu'au bout sans l'interrompre une seule fois.

Puis il posa une question, et Leiv comprit à sa voix qu'il attendait depuis une heure et demie pour la poser.

— Est-ce que vous avez eu des nouvelles de Runa ?

Leiv releva la tête.

— De qui ?

Il vit le visage de Sigurd et il aurait voulu ne pas avoir dit ça comme ça.

— Non, je veux dire — non, dit-il. Rien. Personne n'a rien dit. Kára a demandé à Álvaldr en février, il a répondu qu'il n'y avait rien.

— Rien du tout.

— Rien du tout, dit Leiv. Elle est où ?

Sigurd resta silencieux un moment.

— Je ne sais pas, dit-il.

Ce fut à ce moment-là, exactement, que Leiv posa la question qu'il aurait dû poser trois heures plus tôt et que personne n'avait posée parce que tout le monde était en train de mourir.

— Sigurd.

— Oui.

— Les autres.

— Quels autres ?

— Les sept, dit Leiv. Ils sont partis en ordre par la route basse, ils n'ont pas couru, ils se sont couverts. Ils sont redescendus au pont où il y avait les deux avec les chevaux. — Il sentait quelque chose de froid lui monter dans le ventre à mesure qu'il parlait. — Ça fait deux heures. Ils ne sont pas remontés et personne ne les a revus.

Sigurd s'était redressé.

— Ils ont vu partir les gosses ?

— Ils étaient sur le premier lacet quand on a sifflé, dit Leiv. Ils ont vu la colonne sortir par le mur ouest. Ils ont vu de quel côté elle allait.

Il déglutit.

— Et le type au papier, il a lu leurs ordres à voix haute devant tout le monde. Il y avait une phrase à la fin, sur la petite. — Leiv la répéta parce qu'il ne l'avait pas oubliée d'un mot. — En cas d'impossibilité de récupération, ne pas laisser.

Sigurd était déjà debout.

— Où sont-ils ?

— À la croupe. Six cents pas par le mur ouest.

— Combien d'adultes avec eux ?

— Une, dit Leiv. Elle a quatre-vingts ans.

Sigurd regarda la salle commune.

Il y avait Yrsa avec une cheville en morceaux. Bragi qui ne pouvait plus fermer les mains. Kára inconsciente sur une paillasse. Leiv debout sur une jambe et demie.

Et lui, qui venait de faire dix-huit jours de route et douze minutes contre un rang A, et qui avait la manche droite ouverte de l'épaule au coude.

Il attrapa Smáeldingr sur la table.

— Sigurd—

— Ne me suis pas, dit-il.

Et il sortit en courant dans le noir.





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