Runalog

Chapitre 46 : Arc 8-Chapitre 46 — Le feu et la terre

Par natsucaron

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I.

— Prends les autres, dit Sindri.

Haki ne répondit pas. Il tourna la tête vers le mur de la forge, où se tenaient Yrsa, Leiv et un vieil homme assis sur un tabouret, et il se mit en marche dans cette direction.

Ce fut tout. Il n'y eut pas d'ordre, pas de plan, pas un mot de plus. Un homme dit prends les autres et l'autre y alla, et Kára comprit à cette seconde-là qu'ils avaient fait ça un nombre incalculable de fois.

— Egil, dit-elle sans quitter Sindri des yeux. Ne le laisse pas passer.

— Je sais.

— Egil.

— Je sais, Kára.

Sindri décrocha sa hache et la fit tourner une fois dans sa main, sans effort, comme on soupèse un outil qu'on connaît.

— Bon, dit-il. Toi et moi.

II.

Elle fit l'inventaire pendant qu'il avançait, parce que c'était ce qu'elle faisait toujours et parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire de ces quatre secondes.

Quarante minutes de brume. Je suis à sec. Il me reste peut-être six ou sept ouvertures courtes, une par une, et rien de continu.

Entaille au flanc droit. Elle saigne mais elle ne gêne pas. Je ne sais toujours pas d'où elle vient.

La main droite a arrêté de trembler il y a une minute. Elle recommencera dans dix.

Il fait une tête et demie de plus que moi. Il a une hache d'armes, ce qui veut dire une portée d'une brasse et demie, une masse que je ne peux pas dévier, et un temps de retour long. Le temps de retour est tout ce que j'ai.

Il porte le feu. Rang A.

Je suis meilleure que lui.

Elle le pensa vraiment, à cet instant, dans cette cour qui brûlait, avec une seule main et rien dans le ventre. Ce n'était pas de l'orgueil. C'était le calcul qu'elle avait fait sur trente-huit adversaires en quatre ans et il n'avait été faux que deux fois.

Elle se trompait.

Elle ne le saurait que dans quatre minutes.

III.

Les trente premières secondes furent les siennes.

Il ouvrit large, en diagonale descendante, exactement comme on ouvre avec une hache, et Kára ne para pas — on ne pare pas ça — elle sortit de la ligne d'un demi-pas et laissa le fer passer devant elle. La hache mordit dans un pavé et fit sauter un éclat gros comme le poing.

Elle était déjà entrée.

Elle ouvrit et finit du même geste, à la cuisse, en dedans — le seul endroit qu'un homme qui vient de frapper bas ne protège pas — et elle ressortit avant que le retour arrive.

Sindri regarda sa jambe.

Il y avait une entaille de trois pouces sur le devant de sa cuisse gauche, propre, qui saignait bien.

— Ah, dit-il.

Et il éclata de rire.

C'était un rire franc, énorme, de gorge, qui traversa toute la cour et qui fit se retourner Leiv.

— Ça fait deux ans, dit-il. Deux ans que personne ne m'a touché en ouverture. Deux ans !

Il recula d'un pas, examina la coupe, et hocha la tête avec ce qui ressemblait à de la reconnaissance.

— Tu as attendu le retour de la hache. Tout le monde attend le retour de la hache et personne n'y arrive jamais, parce que le temps est court et qu'il faut entrer pendant et pas après. — Il leva le fer. — Tu es entrée pendant.

— Vous parlez beaucoup.

— Toujours, dit Sindri joyeusement.

IV.

Elle ouvrit sa brume à la trentième seconde et elle apprit ce qu'était un rang A.

Elle la posa devant elle, courte, dense, sur six pas — de quoi lui prendre trois secondes de vision, ce qui était tout ce qu'elle demandait au monde à cet instant.

Elle mourut avant de se former.

Il n'y eut pas de geste. Il ne leva pas la main, il ne souffla pas, il ne fit rien du tout : la brume sortit d'elle, avança de deux pas et cessa d'exister, comme si elle était entrée dans un four.

Kára la refit. Plus dense, plus basse, au ras des pavés.

Elle mourut au même endroit, sur la même ligne, à deux pas de lui.

Il n'y avait pas de flamme. Il n'y avait rien à voir. L'air, devant Sindri, sur un cône de six ou sept pas, était simplement devenu un endroit où de l'eau en suspension ne pouvait pas rester de l'eau en suspension.

— Non, dit-il gentiment. Pas avec moi.

Il avança.

— Je vais te dire une chose et tu vas me croire, parce que tu vas essayer encore deux ou trois fois et que ça va te coûter cher. — Il fit tourner sa hache. — Nous sommes le pire appariement du continent, toi et moi. Il n'y a pas plus mauvais. Un porteur d'eau me gêne, un porteur de terre me tue, un porteur de métal me fatigue. Toi, tu ne peux rien faire du tout, parce que ce que tu fabriques n'a pas de corps et que je n'ai qu'à réchauffer l'endroit où tu le mets.

Il écarta les mains, sincèrement navré.

— Ce n'est pas ton talent, dit-il. Ton talent, il est très bien. C'est la distribution. On te l'a mal donnée.

Kára rouvrit. Une troisième fois. Contre son propre jugement, parce qu'une partie d'elle refusait encore.

Elle mourut.

Et il la laissa faire, et il attendit qu'elle ait fini, et ça lui coûta le quart de ce qui lui restait.

V.

Alors elle se battit à la lame, et pendant deux minutes ce fut magnifique.

Elle ne l'aurait pas dit comme ça. Elle n'en pensait rien du tout sur le moment : elle travaillait. Mais Leiv, qui la vit par moments à travers la cour entre deux choses qu'il faisait, la revit toute sa vie.

Elle ne recula pas une fois.

C'était ça qui n'avait aucun sens et qui marchait. Une femme d'un poids de rien, à une lame courte, devant une hache d'armes tenue par un homme d'une tête et demie de plus — la seule chose raisonnable est de reculer, de tourner, de fatiguer. Elle tint sa place. Elle prit tout à un demi-pas, dans l'axe, en sortant de la ligne au dernier moment et en revenant exactement où elle était.

Ne plus traverser. Tenir.

Elle le toucha une deuxième fois à la quatre-vingt-dixième seconde, au flanc droit, sous les côtes, en entrant dans un retour de hache dont elle avait appris le rythme en deux minutes.

Sindri s'arrêta net et posa la main sur sa hanche.

Il regarda le sang sur ses doigts. Il le regarda vraiment, longtemps, avec la tête un peu penchée.

— Deux, dit-il.

Il releva les yeux et il souriait toujours, et il n'y avait toujours pas la moindre colère dedans, et c'est à cet instant précis que Kára comprit.

VI.

Il ne soufflait pas.

Voilà. C'était tout. Elle s'en aperçut en le regardant se tenir le flanc, et une fois qu'elle s'en fut aperçue, elle ne put plus le désapercevoir.

Ils se battaient depuis deux minutes. Elle avait le souffle court, les jambes lourdes et la main qui recommençait à trembler. Lui parlait normalement. Il faisait des phrases entières. Il riait, ce qui demande de l'air.

Un homme qui travaille vraiment avec une hache d'armes pendant deux minutes ne fait pas de phrases.

Et il y avait le reste, qui remonta d'un seul coup à sa mémoire comme quand on relit une page.

Il ne m'a pas riposté sur la cuisse. J'étais ouverte pendant un temps entier après ma sortie et il n'a rien fait.

À la deuxième passe, j'ai glissé sur un pavé et j'ai mis un demi-temps à me replacer. Il a attendu que je me replace.

Il n'a jamais frappé deux fois de suite. Pas une seule fois en deux minutes. Il frappe, je réponds, il attend.

Elle recula d'un pas pour la première fois du combat.

— Vous jouez, dit-elle.

Sindri eut l'air un peu embarrassé.

— Je ne dirais pas ça comme ça.

— Vous jouez.

— Je regarde, dit-il. Ce n'est pas pareil et ce n'est pas une insulte. — Il fit rouler son épaule. — Je suis descendu de cette colline pour voir ce que tu vaux, parce que ton dossier dit une chose et que les dossiers se trompent tout le temps. Il fallait bien que je te laisse travailler. Si j'avais fait ça correctement dès le début, je n'aurais rien appris du tout et ça aurait été fini avant que tu aies chaud.

Il fit tourner sa hache.

— Et j'ai appris quelque chose, dit-il. Deux fois touché. Franchement, je vais l'écrire. Ils vont te remonter.

Il avança d'un pas.

— Ce serait bien que tu comprennes que c'est un compliment, dit-il. Ça n'a pas l'air, mais c'en est un.

VII.

De l'autre côté de la cour, Haki marchait.

Kára ne le voyait qu'en morceaux, entre deux choses, parce qu'on ne quitte pas des yeux un homme avec une hache. Elle en garda quatre images, qui restèrent nettes toute sa vie.

Yrsa qui lui envoie tout ce qu'elle a — les deux paumes ouvertes à quatre pas, la boucle, la garde, les clous des semelles, tout ce qui est en métal sur cet homme d'un seul coup — et Haki qui ne s'arrête pas de marcher.

Yrsa qui recule, qui recule encore, et qui tombe d'un coup au milieu d'un pas parce que le pavé sous son pied gauche est descendu de deux pouces au moment exact où elle mettait son poids dessus. Elle ne se relève pas. Elle n'est pas morte : elle a la cheville en morceaux et elle ne se relèvera pas de la journée.

Bragi, qui n'a pas quitté son tabouret, et devant qui Haki passe sans rien faire du tout — un pas de côté, comme on contourne un meuble, sans même tourner la tête. Le vieil homme n'est pas sur la liste.

Et Leiv dans le passage.

Leiv qui tient l'entrée de la forge comme il a tenu une porte de tour à quatorze ans, sur trois pas de large, avec cinquante ans d'outillage derrière lui. Leiv qui lui envoie une barre à mine à hauteur de poitrine et qui la voit s'arrêter à un pas de l'homme et tomber. Leiv qui recommence quand même.

Haki ne le tue pas.

C'est la quatrième image et c'est celle que Kára ne comprit qu'après : il ne le tue pas. Il aurait pu six fois. Il avance, il défait ce que le gosse fait, il gagne un pas, il gagne un autre pas — méthodiquement, sans hâte, comme un homme qui démonte une clôture.

Il fait un travail, pensa Kára entre deux passes. Il y a trois noms sur son papier et il vient les chercher.

VIII.

Egil sortit de sa porte à la troisième minute.

Il n'aurait pas dû. Il était le seul de la cour à ne rien porter du tout — pas d'élément, pas de rune, rien : le meilleur escrimeur de cette maison depuis six ans et un homme parfaitement ordinaire, et il le savait mieux que quiconque, et c'était pour ça qu'il ne serait jamais devenu Halfdan.

Il vit Leiv perdre son troisième pas et il sortit.

Kára le vit du coin de l'œil et n'eut pas le temps de crier.

Ça ne ressembla pas à un combat.

Egil fit ce qu'il savait faire, et il le fit bien : trois pas d'approche, une feinte haute, et une fente longue au ventre, propre, rapide, avec un temps d'exécution que la moitié des soldats du roi lui auraient enviée.

Au moment où son pied avant se posa, le sol descendit.

Pas beaucoup. Deux pouces, peut-être trois, sur la largeur d'un pied. Le pavé s'enfonça dans la terre au dixième de seconde où tout le poids d'Egil arrivait dessus, et le corps entier partit en avant d'une manière qui n'était pas prévue — la fente devint une chute, la pointe de l'épée alla dans le vide à deux paumes de la hanche de Haki, et Egil, qui n'avait plus aucun appui, continua d'avancer parce qu'il n'y avait plus rien pour l'arrêter.

Haki n'avait pas bougé. Sa lame était déjà là.

Elle était là avant, en fait. Kára le revit cent fois par la suite et arriva toujours à la même conclusion : l'épée de cet homme était à cet endroit-là depuis deux secondes, et elle y était parce qu'il savait exactement où Egil finirait.

Ce fut bref. Ce fut bas. Ce fut définitif.

Egil se plia en deux, fit deux pas de côté avec les jambes de quelqu'un qui ne commande plus rien, et tomba sur le flanc entre la citerne et le mur.

De l'autre bout de la cour, avec une hache qui arrivait sur elle, Kára vit une forme tomber et ne sut pas pendant deux secondes entières qui c'était.

Puis elle sut.

IX.

Sindri cessa de jouer quinze secondes plus tard.

Il ne l'annonça pas. Il ne changea pas d'expression. Il fit simplement, pour la première fois depuis le début, deux frappes de suite — et Kára découvrit qu'entre une hache d'armes qu'on lui laisse le temps de lire et une hache d'armes qui ne s'arrête pas, il n'y avait aucun rapport.

La première la déséquilibra. La deuxième cassa sa lame.

Elle n'aurait pas cru que ce fût possible. La lame courte était en rúnjárn, elle l'avait payée quatre mois de travail, et elle se rompit à quatre doigts de la garde avec un bruit ridicule, et Kára se retrouva debout au milieu d'une cour en flammes avec un morceau de métal de la longueur d'une main.

Le troisième coup ne fut pas la hache.

Ce fut la chaleur. Il ouvrit la main gauche à hauteur de sa poitrine et l'air, entre eux, devint quelque chose qu'on ne respire pas — et Kára partit en arrière, s'ouvrit l'épaule sur l'angle de la citerne, et se retrouva à genoux sur les pavés, la main à plat devant elle, avec les cheveux qui sentaient le brûlé.

Elle essaya de se relever.

Elle n'y arriva pas. Son bras droit céda et elle retomba sur le coude, et pendant une seconde entière elle regarda ses propres doigts sur la pierre et il ne se passa rien du tout.

Sindri arriva au-dessus d'elle sans se presser.

— Bon, dit-il. Tu vois, ça, c'est le vrai. Je te le dois.

Il regarda autour de lui — la cour, la grange qui achevait de brûler, les corps, la forme entre la citerne et le mur.

Et il vit Egil.

— Ah, dit-il. Celui-là, on ne l'avait pas.

Il fit une petite moue.

— Il n'était sur aucune liste, dit-il, et il le dit avec un regret sincère, du ton d'un homme qui constate une écriture en trop dans un registre. C'est de sa faute, remarque. Il s'est mis devant.

X.

Ce qui se passa ensuite, Kára ne le vécut pas.

C'est la seule manière dont elle put jamais le raconter, et elle ne le raconta que trois fois dans sa vie : elle ne le vécut pas, elle le vit. Comme si elle avait été debout ailleurs dans la cour, à regarder.

Ça commença dans son avant-bras droit.

Elle connaissait cette chaleur. Elle l'avait sentie deux fois derrière la grange, à la fin d'exercices qui avaient duré trop longtemps — pas la chaleur du travail : un charbon sous la peau, profond, à l'intérieur de l'os. Les deux fois elle avait arrêté. Les deux fois elle avait mis vingt minutes à cesser de trembler et elle s'était dit que c'était de la fatigue.

Cette fois, elle n'arrêta pas.

Ce ne fut pas une décision. Il n'y avait plus personne pour décider quoi que ce soit : il y avait une femme à genoux sur des pavés, en appui sur une main, avec une lame cassée, une maison qui brûlait, un ami mort à douze pas et un homme au-dessus d'elle qui venait de s'excuser d'une erreur d'écriture.

Elle oublia d'arrêter.

La rune s'alluma.

Blanc-gris. Pas doré, pas bleu : la couleur du givre sur une vitre au matin. Elle s'alluma sur la face interne de l'avant-bras et elle monta.

Elle monta le long des veines, en se ramifiant, à la vitesse d'une fêlure dans la glace. Elle franchit le pli du coude. Elle remonta le biceps, passa l'épaule, prit le côté du cou, et s'arrêta sur la mâchoire, à trois doigts de l'oreille.

Sindri recula d'un pas.

Ce fut la première chose qu'il fit de la journée qui ne ressemblait pas à lui.

De l'intérieur, il n'y eut pas de douleur.

Il y eut de la largeur.

La cour cessa d'être un endroit qu'on regarde d'un point et devint un endroit où l'on est partout à la fois. Elle vit la grange, la citerne, le mur ouest, le tabouret de Bragi, le dos de Haki, la forme entre la citerne et le mur — tout en même temps, sans tourner la tête, parce qu'il n'y avait plus de tête à tourner.

Elle cessa de sentir les pavés sous sa paume.

Puis elle cessa de sentir qu'elle avait une paume pour les sentir.

De l'extérieur, Leiv, qui avait arrêté de se battre, vit ceci :

Une femme à genoux au milieu d'une cour, avec une ligne blanche qui lui montait du bras jusqu'au visage. Ses yeux, quand elle releva la tête, n'avaient plus ni iris ni pupille : deux billes de brouillard, uniformément pâles, ouvertes.

Puis ses contours se défirent.

Ça commença par les mains — les doigts cessèrent d'avoir un bord — et ça remonta, et en trois secondes il n'y eut plus au milieu de cette cour de silhouette qu'on pût suivre. Il y avait quelque chose qui avait à peu près la forme d'une femme et qui n'en avait plus les limites.

Elle ne fit pas un pas.

Il n'y avait plus rien à déplacer : elle était déjà partout.

XI.

Sindri brûla tout.

Il ne perdit pas une seconde et il ne fit aucune erreur — c'était un rang A, et un rang A qui voit une chose pareille ne reste pas là à s'étonner. Il ouvrit les deux mains et il chauffa la cour entière, tout ce qu'il pouvait atteindre, sur trente pas, jusqu'à ce que l'air au-dessus des pavés se mette à onduler.

Ça marcha.

C'est ce que Leiv n'oublia jamais : ça marcha. Une partie de ce qui flottait dans cette cour s'évapora d'un coup, se dispersa, cessa d'exister — exactement comme les trois brumes du début du combat.

Et trois pas plus loin, ça se reforma.

Il recommença. Il chauffa à s'en brûler les mains, méthodiquement, en tournant sur lui-même, en secteurs, comme on nettoie une pièce.

Et à chaque fois, ce qu'il détruisait se reformait ailleurs, et il n'y avait rien à toucher, et il n'y avait nulle part où frapper, et sa hache traversait sans rencontrer quoi que ce soit.

Alors elle le frappa.

De l'eau, c'est lourd. C'est la chose qu'on oublie toujours parce qu'on la voit en gouttes : un seau plein pèse le poids d'un enfant, et une masse d'eau qui se rassemble en une fraction de seconde et qui arrive à hauteur de tête n'est pas un souffle, c'est un marteau.

Le premier coup vint de sa gauche et il le para.

Le deuxième vint de derrière et il ne le para pas.

Le troisième vint d'en haut, le quatrième de sous ses jambes, le cinquième de sa droite au moment où il se retournait vers le quatrième — et il n'y avait pas de direction d'où ça ne venait pas, parce que la direction n'existait plus. Elle était le volume. Frapper depuis un côté ou depuis un autre ne lui demandait aucun déplacement.

Il tint quinze secondes. Il tint quinze secondes contre ça, et Leiv en fut plus impressionné que par tout le reste.

Il commença à courir vers le mur ouest.

C'était la seule chose intelligente à faire : sortir du volume. Il avait compris — il avait compris en huit secondes, et il courut vers le bord de la nappe avec tout ce qu'il avait, et il ne s'arrêta pas quand il prit un coup dans le dos qui lui fit lâcher sa hache.

Il fit onze pas.

Puis il inspira.

Il fallait bien qu'il respire. C'est ce qu'on ne peut pas ne pas faire : un homme de cette taille, qui vient de travailler ainsi, qui court — il respire. Il n'a pas le choix, il n'y pense même pas, et il ne peut pas s'en empêcher plus de quelques secondes.

Et elle était déjà là.

Il n'y eut pas de cri. C'est la chose que Leiv rapporta toujours en premier quand il en parlait, dans les années qui suivirent, et qu'on ne le crut jamais tout à fait : il n'y eut pas un bruit.

Sindri s'arrêta de courir au onzième pas. Il porta les deux mains à sa gorge, ce que font tous les hommes du monde. Il fit trois pas de plus, plus lents, en travers. Il tomba sur un genou.

Il resta comme ça un moment.

Puis il tomba sur le côté, dans une cour en plein air, sous un ciel sans un nuage, et il se noya.

XII.

Haki fit trois pas en arrière.

Il l'avait fait bien avant — dès la première seconde, dès que la rune avait atteint la mâchoire. Il avait lâché ce qu'il était en train de faire, il avait reculé de trois pas, et il avait baissé son épée.

Il ne l'avait pas fait par peur.

Leiv, qui était à quatre pas de lui et qui n'avait rien d'autre à regarder, le vit très bien : cet homme n'avait pas peur du tout. Il avait reculé pour mieux voir. Il n'avait pas quitté la chose des yeux une seule fois pendant les quarante secondes que ça dura, et son visage, qui n'avait rien exprimé depuis qu'il était descendu de la croupe, exprimait maintenant quelque chose.

De la concentration.

Il regardait comme un homme qui doit rendre un rapport.

XIII.

Ça se rassembla.

Ce fut long et ce fut laid. Ça ne revint pas d'un coup : ça se reprit à plusieurs fois, en s'y remettant, comme de l'eau qu'on essaie de faire tenir dans une forme trop compliquée. Il y eut quatre ou cinq secondes où il y avait à peu près une femme, mais pas tout à fait, et où quelque chose n'était pas encore rentré.

Les contours se refermèrent. Les mains eurent de nouveau des doigts.

La rune redescendit — elle quitta la mâchoire, glissa le long du cou, repassa l'épaule, redescendit le bras en s'éteignant derrière elle, et se reposa exactement à sa place sur l'avant-bras droit, blanche et froide et ordinaire, comme elle l'avait toujours été.

Les yeux revinrent. L'iris d'abord, sombre, puis la pupille.

Et Kára se retrouva debout au milieu de la cour.

C'était la partie que Leiv ne supporta pas et dont il ne parla jamais à personne : elle était à genoux quand ça avait commencé. Elle était debout quand ça se termina, et il n'y avait pas eu de moment où elle s'était levée.

Elle regarda sa main.

Puis elle tourna la tête vers l'autre côté, vers l'endroit où il n'y avait rien, et où il n'y avait toujours rien.

Elle n'aurait pas su dire pourquoi elle avait vérifié.

Tout était à sa place. Rien de plus ne manquait, rien ne saignait de plus qu'avant, rien n'était brûlé. Elle avait exactement le corps qu'elle avait quatre-vingts secondes plus tôt, avec l'entaille au flanc et l'épaule ouverte sur la citerne et la main qui tremblait.

Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose.

Elle eut le temps de voir deux choses.

Haki, à vingt pas, qui n'avait pas bougé d'un pouce et qui la regardait.

Et Leiv, entre eux deux, debout, la jambe en sang, ses chaînes dans la main droite.

Puis il n'y eut plus rien du tout.





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