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Chapitre 45 : Arc 8-Chapitre 45 — Le rappel de prime

Par natsucaron

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I.

— Compte, dit Kára.

Egil siffla deux fois. Les gosses arrivèrent de la cour, de la grange, du potager, des latrines, et se mirent en rang par taille devant la cuisine, et Mona commença.

— Halla.

— Là.

— Ingi.

— Là.

— Sveinn.

— Là.

Elle avait une voix claire et parfaitement plate, et elle ne levait pas les yeux de la file : elle disait un nom, elle attendait la réponse, elle passait au suivant. Quand un petit répondit trop bas, elle redit le nom et attendit qu'il le redise plus fort.

Quinze noms. Elle les avait tous.

Elle était là depuis cinquante-sept jours et elle connaissait les quinze prénoms de cette maison dans l'ordre de taille, et personne ne le lui avait demandé.

— Quinze, dit-elle. Il n'en manque pas.

— Bien.

— Madame. — Elle avait déjà le sac. — Combien de jours ?

Kára la regarda.

C'était la bonne question. C'était même la seule question utile de toute la cour à cet instant, et elle sortait de la bouche d'une gamine de onze ans qui demandait la permission pour aller aux latrines.

— Six, dit Kára. Il y a de quoi tenir six jours si vous mangez peu. Vous allez à la croupe et vous ne bougez pas. Si personne ne vient vous chercher avant demain soir, vous descendez par le nord et vous demandez la ferme de Steinunn, à trois vallées. Egil leur montrera le chemin.

— Et si on vient nous chercher et que ce n'est pas vous ?

Kára ne cilla pas.

— Vous courez.

— Oui, madame, dit Mona.

Elle prit la main de la petite de six ans et se plaça en tête de file, et elle ne se retourna pas.

Birgit passa la dernière, en s'appuyant sur l'épaule d'une des grandes, et elle s'arrêta une seconde devant Kára.

— J'ai vu Ornir faire sortir quatre gosses par ce mur, dit-elle.

— Je sais.

— Fais mieux que lui.

Et elle passa.

II.

Il fallut vingt minutes aux hommes pour monter le premier lacet, et Kára les regarda faire depuis le bord de la cour.

Elle avait fait ça toute sa vie — regarder venir les gens et lire ce qu'ils étaient avant qu'ils arrivent — et elle sut en trois minutes qu'elle ne s'était pas trompée d'un pouce depuis cinquante-sept jours.

Ils étaient vingt-cinq. Elle les compta deux fois. Deux autres étaient restés au pont, en bas, avec les chevaux.

Ils montaient lentement. Ce n'était pas de la fatigue : ils montaient au rythme du plus lent d'entre eux, ce que ne font jamais les bandes. Ils étaient en colonne par deux, avec deux hommes en tête à trente pas et deux en queue, et à mi-lacet ils s'arrêtèrent d'eux-mêmes pour laisser la colonne se refermer.

Ils étaient armés d'épées courtes et de lances, ils portaient des jaques matelassés sous des tuniques sombres, et sept d'entre eux avaient des arcs.

Personne ne criait. Personne ne courait.

— Ce ne sont pas ceux d'avant, dit Egil à côté d'elle.

— Non.

— Ceux de l'Étable, tu m'as dit qu'ils étaient—

— Ceux de l'Étable étaient quatre gardiens payés à surveiller des enfants qui ne s'enfuient pas, dit Kára. Ceux-là font ça pour de bon.

Elle continua de les regarder monter.

Et au bout d'un moment, elle remarqua la chose.

Vingt-cinq hommes qui montent vers une position tenue regardent partout. C'est le premier réflexe, on l'apprend le premier jour : on regarde les crêtes, les replis, les rochers, les endroits d'où quelque chose pourrait descendre. Les deux hommes de tête ne faisaient que ça — ils balayaient la route et le flanc ouest en permanence.

Aucun ne regardait la croupe est.

Pas une fois. Pas un coup d'œil, pas un mouvement de tête, en vingt minutes de montée. Cette croupe dominait toute la cour à quatre cents pas et c'était le seul endroit de la vallée d'où l'on voyait tout, et vingt-cinq hommes en armes montaient vers un ennemi sans jamais regarder dedans.

Ça voulait dire qu'on leur avait dit de ne pas s'en occuper.

Kára rangea l'information et n'eut pas le temps d'en faire quoi que ce soit.

III.

Ils s'arrêtèrent à quarante pas de la cour, en travers du chemin, et se déployèrent proprement sur deux rangs.

Un homme s'avança de trois pas. Il n'avait pas d'arme à la main. Il tira de sa veste un étui de cuir, en sortit un document, et le déroula.

— C'est quoi, ça ? souffla Leiv.

— Tais-toi, dit Kára.

L'homme lut. Il lisait bien, à voix haute et posée, comme quelqu'un qui a lu beaucoup de choses à voix haute et que ça n'émeut plus.

— Par ordre du Conseil, rappel des inscriptions portées au registre, en date du présent.

Il ne leva pas les yeux une seule fois.

— Première inscription. Kára, sans nom de père, née dans les vallées de l'ouest, porteuse de brume, rang B. Somme portée au registre : quatre cent vingt.

Egil eut un mouvement à côté d'elle. Quatre cent vingt, c'était plus que ce que cette maison voyait passer en dix ans.

— Mentions au dossier, continua l'homme. Un : dangereuse hors de proportion avec son rang. Deux : responsable de la perte du sujet de l'Étable et de l'ouverture du dortoir haut. Trois—

Il marqua un temps, parce que c'était écrit avec un temps.

— A survécu à un entretien avec Níðhöggr.

Kára n'entendit pas la suite.

Elle l'entendit avec ses oreilles, elle aurait pu la répéter, mais rien n'entra pendant plusieurs secondes, parce qu'on venait de poser un nom sur la chose qui était sortie du bâtiment principal cette nuit-là.

Elle avait passé quatre-vingt-huit jours à se demander ce que c'était. Elle avait écrit trois lignes à Álvaldr et une seule comptait : je n'ai pas vu avec quoi. Elle s'était réveillée douze fois en sursaut depuis, toujours au même instant du souvenir, toujours au moment où elle comprend qu'elle ne comprendra pas.

Ça avait un nom. Ça avait un nom depuis le début, écrit sur un papier, dans un registre, entre une somme et une mention.

Níðhöggr.

— Prise vivante de préférence, finit l'homme.

IV.

Il continua sans lever les yeux.

— Deuxième inscription. Leiv, dit le petit de Muspell, porteur de métal, rang C. Somme portée au registre : soixante. Aucune mention.

— Soixante, dit Leiv. Soixante ?

— Troisième entrée.

L'homme changea légèrement de ton. Pas de voix : de ton. Comme un greffier qui passe d'une page à une autre.

— La troisième entrée n'est pas une inscription au registre des primes. C'est un ordre de récupération.

Kára sentit tout se refermer dans sa poitrine.

— Sujet numéro deux cent onze. Acquise en l'an mil deux cent quatre, quatrième année de formation, aptitude confirmée. Sortie non autorisée du site de Fljótsdalr.

Pas de nom. Pas d'âge. Pas de prénom.

— À récupérer intacte. Le retour du sujet est prioritaire sur toute autre disposition du présent ordre.

Le mot retour traversa la cour comme une pierre plate sur de l'eau.

Comme un outil qu'on a prêté.

— En cas d'impossibilité de récupération, lut l'homme, ne pas laisser.

Il roula le document, le remit dans son étui, et leva enfin la tête.

V.

— Voilà, dit-il. C'est fait.

Il avait une figure d'homme de quarante ans qui n'a jamais rien fait de remarquable et qui fait son travail.

— Maintenant les termes, dit-il. Je les donne une fois. Vous rendez les deux inscrits et le sujet. En échange, cette maison n'est pas touchée, personne d'autre n'est inscrit, et nous descendons avant la nuit. Vous avez ma parole et celle du Conseil.

Personne ne bougea.

Egil ouvrit la bouche — Kára le vit du coin de l'œil, elle vit exactement ce qu'il allait dire et elle sut exactement ce que ça lui coûtait de le dire — et elle parla avant lui.

— Non, dit-elle.

Et elle avança de deux pas, pour qu'il n'y ait aucun doute sur qui répondait.

— Je vais vous expliquer pourquoi, dit-elle, parce que ces gens derrière moi vont se demander toute leur vie si j'aurais dû accepter, et je préfère qu'ils sachent maintenant.

L'homme attendit, patiemment.

— Vous ne laissez pas de maison derrière vous, dit Kára. Jamais. Vous ne l'avez jamais fait. Il y a quinze enfants dans cette vallée qui ont vu vos figures, et quatre adultes, et une vieille femme qui parle à tout le monde. Un endroit qui vous a vus est un endroit qui parle. Alors vous prenez ce que vous êtes venus prendre, et ensuite vous fermez, parce que c'est ce qui est écrit dans vos procédures et que vos procédures sont bonnes.

Elle laissa un temps.

— J'ai passé quatre ans à vous suivre, dit-elle. Je connais votre travail mieux que vous ne connaissez le mien.

L'homme la regarda un moment.

Il ne se défendit pas. Il ne nia pas, il ne joua pas l'offensé, il ne haussa pas les épaules. Il hocha la tête une fois, du geste de quelqu'un qui coche une ligne.

— C'est noté, dit-il.

Et Kára comprit, avec un froid qui lui descendit jusque dans les jambes, qu'il ne l'avait jamais crue non plus. Que l'offre n'était pas une ruse. Que c'était une étape — un paragraphe de la procédure, qu'il fallait accomplir avant de passer au suivant, et qu'il venait d'accomplir.

Il retourna à sa ligne et fit un geste.

VI.

Ils entrèrent dans les pointes au troisième pas.

Kára avait posé cent vingt fers à trois branches dans l'herbe haute du dernier virage, sur une bande de quinze pas de large, et elle les avait posés elle-même, un par un, à raison de trente par soir, pendant quatre soirs. On ne les voyait pas. On ne les voyait absolument pas : l'herbe de mai faisait deux paumes de haut à cet endroit-là et il n'y avait rien à voir.

Les quatre hommes de tête tombèrent en trois secondes.

Ils ne moururent pas. Une pointe à trois branches ne tue personne : elle traverse une semelle et elle s'arrête dans le pied, et l'homme s'assoit et il ne se relève plus de la journée. Le cinquième s'arrêta en criant, le sixième lui rentra dedans, et toute la colonne s'immobilisa.

Puis ils firent quelque chose que Kára n'avait pas prévu.

Ils ne reculèrent pas et ils ne s'éparpillèrent pas. Deux hommes tirèrent les blessés en arrière par les aisselles. Quatre autres avancèrent en ligne, très lentement, en balayant l'herbe devant eux avec le talon de leurs lances, et ils dégagèrent un couloir d'une largeur d'homme en le jalonnant avec les pointes qu'ils ramassaient.

Ça leur prit dix-sept minutes.

C'était calme, c'était méthodique, et ça n'aurait pas été fait autrement par des soldats du roi.

— Ils ont déjà vu ça, dit Egil.

— Oui, dit Kára.

Elle regarda le couloir se former dans l'herbe, un jalon après l'autre, et elle sentit pour la première fois de la journée quelque chose qui ressemblait à de la peur.

Dix-sept minutes. Elle avait espéré une heure et de la panique. Elle avait eu dix-sept minutes et pas un cri de plus que nécessaire.

— Bon, dit-elle. À vos places.

VII.

Elle ouvrit la brume quand le premier homme posa le pied dans la cour.

Un an plus tôt, elle l'aurait lâchée d'un coup, partout, et elle se serait cachée dedans avec tout le monde — sa brume à dix-huit ans était une chose qu'elle jetait sur un endroit et dans laquelle elle disparaissait, et le défaut de cette méthode, elle le connaissait depuis la nuit où elle avait perdu la main de sa sœur : on ne sait pas se cacher dedans sans se cacher de soi-même.

Elle ne fit pas ça.

Elle la posa.

Elle l'ouvrit sur les vingt pas du milieu de la cour, entre la citerne et le mur de la grange, et pas ailleurs. Une nappe dense, avec des bords. Le seuil de la cuisine où se tenait Egil resta clair. L'angle de la forge où était Leiv resta clair. Le mur ouest de Yrsa resta clair.

Elle avait mis trois semaines à apprendre à faire ça et personne au monde ne savait qu'elle en était capable.

Les hommes entrèrent dans la nappe.

Ce qui suivit dura quarante minutes et Kára n'en garda pas un souvenir continu.

Elle se rappelait des morceaux.

Elle se rappelait le premier — un grand type avec une lance, qui sortit de la brume à trois pas d'elle en cherchant quelqu'un d'autre. L'ancienne Kára serait entrée sur sa gauche, aurait ouvert d'une dague et fini de l'autre en ressortant derrière lui. Elle n'entra pas. Elle attendit. Elle le laissa venir sur elle et elle ouvrit et finit du même geste, une seule fois, du poignet, dans l'axe — et elle resta exactement où elle était.

Ne plus traverser. Tenir.

Elle se rappelait Leiv.

Il tenait le passage entre la forge et les communs, une largeur de trois hommes, et il ne bougeait pas de là. Il avait ses chaînes courtes dans la main droite et le bras gauche replié contre lui, et derrière lui, dans l'ombre de la forge, il y avait cinquante ans d'outillage. Il ne lançait rien. Il faisait venir : une tenaille partit du mur et prit un homme à la nuque, une barre à mine sortit du râtelier et lui balaya les jambes, et à un moment Kára vit une pluie de clous de charpente traverser le passage à hauteur de visage.

Elle se rappelait Yrsa au mur ouest, qui ne faisait pas de flammes.

C'était la chose que les gens ne comprenaient jamais avec Yrsa. Elle n'allumait rien. Elle mettait sa paume ouverte à deux pas d'un homme et elle chauffait ce qu'il avait sur lui — la boucle de ceinturon, la garde de l'épée, les clous des semelles, la broche du manteau — et l'homme lâchait tout et arrachait ses vêtements en hurlant, sans une flamme nulle part.

Elle se rappelait Egil.

Egil se battait comme Egil : correctement, sans génie, sans un geste de trop, dans une porte de cuisine où l'on ne pouvait venir qu'à deux. Il tint cette porte quarante minutes. Il n'y avait rien de brillant là-dedans et Kára pensa deux fois, en le voyant faire, que c'était le meilleur d'entre eux.

VIII.

Ils changèrent de méthode au bout d'un quart d'heure.

L'homme au document n'était pas entré dans la cour. Il était resté au bord, à l'angle du chemin, et il regardait — et à un moment Kára le vit se tourner vers deux de ses hommes et dire trois mots en montrant la grange.

Ils allèrent à la grange. Ils n'essayèrent pas d'y entrer. Ils cassèrent une planche du bardage sous le vent, y fourrèrent de la paille sèche, et y mirent le feu avec une lampe, tranquillement, à deux, pendant que le reste continuait de mourir dans la cour.

Kára comprit trois secondes trop tard.

La grange prit en une minute. C'était du bois de cent ans et il y avait quarante bottes de foin dedans, et le vent venait de l'ouest, et la chaleur traversa la cour comme une main ouverte.

Sa brume creva par le haut.

Elle la sentit partir avant de la voir — cette sensation d'un tissu qui file — et elle poussa, et ça tint dix secondes, et ça recreva. La chaleur montait droit dans la nappe et la mangeait par en dessous, et il n'y avait rien à faire du tout, parce qu'on ne discute pas avec l'air chaud.

En trois minutes, la moitié de la cour était à découvert.

Et les archers, qui n'avaient rien pu faire depuis le début, montèrent sur le muret.

— Yrsa ! hurla Kára.

Yrsa était déjà en train de le faire. Elle avait vu les arcs et elle traversait le mur ouest en courant, et elle leva les deux mains vers le muret, et quatre hommes lâchèrent leurs arcs en même temps parce que les cordes venaient de brûler dans leurs poings.

Le cinquième tira.

Il tira sur Yrsa parce que c'était elle le problème, et il la manqua de peu, et la deuxième flèche l'aurait eue si Leiv n'avait pas arraché la pointe en plein vol — il le fit sans y penser, d'un geste du poignet, à quinze pas, et la flèche partit de travers et alla se planter dans le mur.

Il resta une demi-seconde à regarder sa propre main avec une expression stupide.

Puis trois hommes lui rentrèrent dedans parce qu'il avait quitté son passage.

IX.

C'est à ce moment-là que Bragi fit ce qu'il fit.

Personne ne le vit. Personne ne le vit jamais, et il n'en parla à aucun d'eux, et Kára ne comprit qu'après en recomptant les choses qui n'avaient pas de sens.

Bragi n'avait pas quitté son tabouret.

Il l'avait tiré jusqu'au seuil de la forge au premier coup de sifflet et il s'était assis dessus, le dos contre le montant, parce qu'il ne tenait plus debout plus d'un quart d'heure depuis deux ans. Il avait soixante-dix ans. Il portait le métal comme on porte un rhume : depuis toujours, à peine, jamais assez pour valoir un rang. À dix-sept ans on lui avait dit qu'il n'irait nulle part avec ça et on avait eu raison, et il était devenu forgeron parce que c'était la seule chose que son élément savait faire.

Il avait fait ça pendant cinquante-cinq ans.

Il avait forgé, redressé, riveté, trempé et réparé peut-être dix mille objets, et il n'y avait pas dans ce monde un homme qui connût mieux que lui l'endroit exact où une arme est faible.

Une lance n'est pas une lance : c'est un fer, une douille et une hampe, et deux clous qui traversent la douille. Une épée n'est pas une épée : c'est une lame, une soie, et un pommeau riveté à froid sur trois grains de métal écrasés. Une boucle de jaque tient par une languette. Un fer de flèche tient par une colle et une ligature.

Il ne pouvait rien arracher. Il ne pouvait rien lancer, rien plier, rien déplacer de plus lourd qu'une clé.

Mais il pouvait faire céder trois grains de métal écrasés, à douze pas, s'il les voyait.

Alors il resta assis sur son tabouret pendant quarante minutes et il fit ça.

Un fer de lance qui sort de sa hampe au milieu d'un coup. Un pommeau qui saute et une lame qui devient un morceau de fer inutile dans une main. Une boucle qui lâche et un jaque qui tombe sur les cuisses d'un homme en pleine course. Une garde qui tourne. Un talon de lance qui se détache.

Ils crurent d'abord à du mauvais matériel. Puis ils crurent à autre chose et ils ne comprirent jamais quoi, parce qu'il n'y avait rien à voir : un vieil homme assis dans une porte, les mains sur les genoux, qui ne bougeait pas.

Kára recompta ça le soir même et arriva à onze armes.

Onze.

X.

Ils cassèrent au bout de quarante minutes.

Il n'y eut pas de moment. Ce fut progressif et laid : à un instant ils étaient onze debout et ils tenaient encore le milieu de la cour, et à l'instant d'après ils étaient sept, et deux d'entre eux regardaient derrière eux.

L'homme au document le vit avant tout le monde. Il ne cria pas de le faire — il siffla une note longue, et les sept se replièrent en ordre vers le chemin, en se couvrant, et personne ne les poursuivit parce que personne n'en avait la force.

Ils redescendirent le premier lacet à quatre-vingts pas, sans courir.

La cour était pleine de fumée. La grange brûlait d'un bout à l'autre et le toit tomba pendant qu'ils regardaient, en envoyant une gerbe d'étincelles jusqu'au-dessus du mur.

Kára était à genoux au milieu des pavés. Elle n'y était pas descendue volontairement.

Elle avait tenu quarante minutes de brume avec des trous dedans, et à la fin elle avait poussé sur des lambeaux, et elle n'avait plus rien du tout. Sa main droite tremblait au point qu'elle ne pouvait pas rengainer. Elle avait une entaille au flanc droit dont elle ne savait pas d'où elle venait.

Leiv était assis contre le mur de la forge avec la jambe droite ouverte du genou à mi-mollet, en train de la serrer avec sa ceinture, en jurant régulièrement.

Yrsa était debout, mais elle avait les deux paumes noires et elle les tenait écartées de son corps.

Egil sortit de la porte de la cuisine, s'appuya au chambranle, et regarda la cour.

Bragi n'avait pas bougé de son tabouret.

Ils étaient tous vivants. Tous les cinq.

— On a tenu, dit Egil.

Il avait la voix d'un homme qui n'y croit pas encore complètement.

— On a tenu, répéta-t-il. Vingt-cinq.

Il se mit à rire — un rire épuisé, incrédule, qui n'allait avec rien dans cette cour — et Leiv se mit à rire aussi, contre son mur, avec sa jambe ouverte, et Yrsa fit un bruit qui pouvait être un rire ou autre chose.

Kára ne rit pas.

Elle avait relevé la tête et elle regardait la croupe est.

XI.

Ils étaient deux et ils étaient assis.

Elle les vit tout de suite parce qu'elle savait où regarder, et elle sut au premier coup d'œil depuis combien de temps ils étaient là : ils étaient installés. Un tenait un morceau de pain. L'autre avait ôté ses bottes et les avait posées à côté de lui.

Quatre cents pas. Ils voyaient toute la cour, toute la route basse, tout le mur ouest. Ils avaient tout vu — la lecture, les pointes, les dix-sept minutes, la brume, la grange, les quarante minutes.

Ils n'avaient pas bougé une seule fois.

— Kára, dit Egil, qui avait cessé de rire.

Elle ne répondit pas.

Les deux hommes se levèrent.

Ils prirent leur temps. Celui qui avait ôté ses bottes les remit, assis, tranquillement, en tapant chaque talon contre la pierre pour bien enfoncer son pied. L'autre finit son pain.

Puis ils descendirent la croupe, en biais, sans se presser, de la démarche de gens qui font ce trajet tous les jours.

Ils arrivèrent dans la cour par le mur ouest et personne ne fit un geste pour les arrêter.

Le plus grand des deux avait la trentaine, des épaules énormes, une barbe rousse taillée court et une bonne figure. Il portait une hache d'armes à la ceinture, ce que personne ne portait plus depuis cent ans. Il regarda la grange qui brûlait, les corps dans la cour, la citerne, Bragi sur son tabouret, avec une curiosité sincère et bon enfant.

L'autre était plus petit, plus âgé, très ordinaire. Cheveux gris, vêtements gris, une épée droite sans garde ouvragée. Il ne regarda rien du tout. Il alla se placer au milieu de la cour et il s'arrêta, et à partir de ce moment-là il ne fit plus un mouvement.

— Vingt-cinq, dit le grand.

Il avait une voix chaude et il avait l'air content.

— Vingt-cinq, répéta-t-il, et vous êtes encore debout. Tous. Je les ai comptés en descendant, vous êtes cinq et vous êtes tous vivants. — Il siffla entre ses dents. — On avait parié.

Il montra son compagnon du pouce.

— J'ai dit un quart d'heure. Lui il a dit que ça tiendrait, et lui il dit jamais rien, alors quand il dit quelque chose je devrais l'écouter et je l'écoute jamais.

Kára se remit debout. Ça lui prit trois secondes de trop.

— On ne devait pas descendre, dit le grand. C'était écrit dans nos instructions, noir sur blanc : n'intervenir qu'en cas de difficulté. — Il écarta les mains, sincèrement navré. — Il n'y a pas eu de difficulté. Il y a eu vingt-cinq hommes corrects qui se sont fait battre proprement par cinq personnes dont une avec un bras et un vieux assis sur un tabouret.

Il regarda Kára, et son regard changea — pas en dureté : en intérêt.

— Ton dossier dit rang B, dit-il. Ton dossier dit aussi que tu es dangereuse hors de proportion avec ton rang, et j'ai lu ça en me disant que c'était la phrase qu'ils écrivent quand quelqu'un leur a fait honte.

Il défit la boucle de sa hache.

— Ce n'est pas ça. — Il souriait franchement maintenant. — C'est juste vrai. Je m'appelle Sindri, je suis rang A, et je suis descendu de cette colline pour toi.

Il fit rouler son épaule.

— Lui, c'est Haki. Il ne parlera pas.





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