Le puits du Refuge avait une corde et pas de treuil, et il fallait deux mains.
Kára mit trois semaines à trouver comment faire. Elle essaya de coincer la corde sous son aisselle et de tirer par à-coups : ça marchait sur les deux premières brasses et ça lâchait ensuite. Elle essaya de la mordre, ce qui était grotesque et lui coûta une dent ébréchée. Elle essaya de nouer une boucle et de passer son avant-bras dedans, ce qui l'aurait tuée si le seau avait été plus lourd.
Elle finit par y arriver en s'asseyant au bord de la margelle et en tirant à la seule force de l'épaule, une brasse à la fois, en bloquant la corde contre la pierre avec sa hanche entre chaque prise. Ça prenait quatre fois plus de temps qu'avant. Ça marchait.
Un matin de la fin mars, une gamine de neuf ans qui s'appelait Halla la regarda faire pendant vingt secondes, posa son propre seau, et dit :
— Tu peux passer la corde derrière ton dos et marcher en arrière.
Kára la regarda.
— Comme les mules, dit Halla. Pour les charrettes.
Elle avait raison. Ça fonctionnait mieux, c'était deux fois plus rapide, et la corde ne glissait pas. Il avait fallu quatre secondes à une enfant de neuf ans pour trouver ce que Kára avait cherché pendant vingt-deux jours.
— Merci, dit Kára.
Elle le dit correctement, en la regardant, parce que la petite avait été gentille et qu'elle ne méritait rien d'autre.
Puis elle remonta trois seaux avec la nouvelle méthode, et elle alla derrière la forge, et elle resta un moment le front contre le mur.
Elle tenait une liste dans sa tête et elle l'avait divisée en trois.
Ce que je fais autrement. Tirer l'eau. Manger — le pain se déchire avec les dents, c'est laid, on s'habitue. S'habiller. Monter à cheval, ce qui avait été effrayant deux fois et qui ne l'était plus. Porter du bois, à condition de charger contre la poitrine.
Ce que je ne fais plus. Nouer un lacet. Essorer un linge. Tresser des cheveux — les siens, qu'elle avait coupés court la deuxième semaine avec un couteau, et ceux des petites, ce qui était pire, parce qu'elles venaient le lui demander et qu'il fallait dire non. Éplucher. Porter un enfant qui pleure, ce qui n'arrivait plus.
Ce qu'on ne m'a jamais dit. Que les gens vous parlent plus lentement. Que ça arrive tout seul, sans méchanceté, à des gens bien : ils articulent, ils simplifient, comme si le bras était parti avec le reste. Egil le faisait pendant deux semaines et avait fini par s'entendre le faire, et il en avait été si mortifié qu'il n'avait plus adressé la parole à Kára de trois jours.
Elle comptait aussi.
Quatre-vingt-huit jours depuis la cour de l'Étable. Cinquante-sept jours depuis leur arrivée au Refuge. Onze semaines qu'elle attendait des gens qui n'étaient pas encore venus.
Le Refuge n'avait jamais été remonté.
C'était la première chose qu'on voyait en arrivant par la route basse, et Kára l'avait vue de loin, ce jour de fin d'hiver, bien avant de voir les toits : là où avait dû se dresser le grand bâtiment, il y avait un rectangle noir dans la neige. Des fondations. Trois pans de mur debout à hauteur d'homme, un angle qui montait plus haut avec l'amorce d'un escalier qui ne menait nulle part, et à l'intérieur des orties mortes.
Personne n'y touchait. On ne passait pas dedans pour couper au court. Les gosses n'y jouaient pas, et ce n'était pas interdit : ils n'y jouaient pas, voilà tout.
Le reste tenait debout. Les communs — une longue bâtisse basse de pierre et de bois où l'on avait entassé des lits jusque dans le couloir. La cuisine, avec sa cheminée qui tirait mal. La forge, qui était le seul bâtiment vraiment chaud de toute la montagne et où six enfants dormaient l'hiver, dans le foin, contre le mur du four. La grange. La cour, avec ses râteliers d'armes d'entraînement et son sol de terre battue que trois cents ans de pieds avaient rendu dur comme de la pierre.
Il y avait quinze enfants. Le plus jeune avait six ans, la plus âgée quatorze.
Il y avait quatre adultes.
Bragi avait soixante-dix ans et forgeait encore, plus lentement, avec un tabouret à côté de l'enclume sur lequel il s'asseyait tous les quarts d'heure sans jamais l'admettre. Il ne se souvenait plus des prénoms du premier coup. Il appelait tout le monde petit ou toi, et une fois par jour environ il retrouvait le bon nom et le disait avec un air de triomphe qui ne trompait personne.
Birgit avait quatre-vingts ans ou davantage, personne ne savait, y compris elle. Elle ne cuisinait plus vraiment : elle s'asseyait à la table de la cuisine et dirigeait deux grandes filles qui faisaient le travail, et elle épluchait ce qu'on lui mettait devant, et elle chantait.
Egil en avait vingt-neuf. Il faisait le travail de Halfdan depuis deux ans — les entraînements du matin, les tours de garde, les décisions — et il n'avait ni le talent de Halfdan, ni sa voix, ni sa présence. Tout le monde le savait. Lui le premier. Il le faisait quand même, tous les jours, en se levant avant les autres, et Kára avait mis six semaines à comprendre que c'était probablement la chose la plus courageuse qu'elle eût vue de sa vie.
Yrsa en avait vingt-deux. Elle portait le feu et elle l'avait toujours porté ; à quinze ans elle frappait dans une cible avec les paumes et l'air ondulait autour de ses mains. Elle était partie du Refuge à dix-neuf ans et elle était revenue au bout de huit mois, et elle ne disait jamais pourquoi, et personne ne le lui demandait.
C'était tout. Quatre adultes, quinze enfants, et une montagne.
Ils étaient arrivés à la fin de l'hiver, un soir, par la route basse.
Kára avait passé les deux derniers jours de marche à préparer ce qu'elle dirait. Elle avait des phrases. Elle avait un ordre pour les dire. Elle allait expliquer qui elle était, qu'elle avait vécu ici trois ans, qu'elle partait avant que le vieux meure, qu'elle ne demandait rien pour elle mais qu'il y avait une gamine de onze ans et un garçon de quinze — et surtout, surtout, elle allait dire ce qu'elle traînait derrière elle, parce qu'une maison pleine d'enfants a le droit de savoir.
Birgit ouvrit la porte de la cuisine.
Elle regarda Kára. Elle regarda la manche nouée court sur le bras gauche. Elle regarda le garçon derrière, puis la petite, longtemps.
— Il reste de la soupe, dit-elle.
Et elle s'écarta.
Kára essaya trois jours plus tard, correctement, avec Egil, dans la cour, le matin, sans les enfants.
— Il faut que vous sachiez quelque chose, dit-elle. J'ai fait une chose il y a trois mois qui va—
— Non, dit Egil.
— Écoute-moi jusqu'au bout.
— Non. — Il posa le bâton d'entraînement qu'il tenait. — Tu vas me dire que des gens vont venir. Je le sais depuis que tu es entrée dans cette cour, parce que personne ne monte ici pour le paysage. Et tu vas me dire que si nous préférons, vous pouvez repartir.
Kára ne répondit pas.
— Kára. — Il eut l'air fatigué, ce qu'il avait souvent. — Cette maison s'appelle le Refuge. Elle porte ce nom depuis trois cents ans. Elle a été brûlée il y a deux ans et Ornir est mort dans cette cour pour la seule raison que quatre gosses n'avaient pas fini de sortir par le mur ouest. — Il ramassa son bâton. — Tu es en train de me demander si on va vous garder alors qu'il y a un risque. Il n'y a jamais eu que ça, ici. Il n'y a jamais rien eu d'autre.
Il retourna à son côté de la cour.
— Par contre, dit-il par-dessus son épaule, tu vas nous dire combien ils sont et à quoi ils ressemblent, et tu vas nous aider à préparer. Ça, tu le dois.
Sa sœur était polie.
C'était le mot exact, celui qui revenait toujours, et Kára avait mis des semaines à comprendre pourquoi il lui donnait envie de vomir.
Mona se levait quand un adulte entrait dans une pièce. Elle le faisait vite, sans y penser, et elle restait debout jusqu'à ce que l'adulte se soit assis ou soit reparti. Elle disait madame à Kára. Elle mit cinq semaines à s'arrêter et elle recommençait chaque fois qu'elle était fatiguée.
Elle demandait la permission pour tout. Pour prendre du pain. Pour sortir. Pour aller aux latrines — et elle attendait la réponse, vraiment, sans bouger, y compris quand la réponse mettait dix secondes à venir parce que la personne à qui elle avait demandé était occupée et n'avait pas compris qu'on lui parlait.
Elle mangeait tout ce qu'on lui donnait, très vite, et elle regardait ensuite l'assiette de son voisin — pas avec envie : pour vérifier si elle avait mangé plus que sa part.
Elle ne pleurait jamais.
Elle travaillait. C'était la chose la plus difficile à regarder. Elle cherchait du travail toute la journée : elle balayait, elle portait, elle rangeait, elle allait chercher des seaux avant qu'on les demande. Si on lui disait de s'arrêter, elle s'arrêtait immédiatement et elle allait s'asseoir contre un mur, très droite, en attendant qu'on lui donne autre chose à faire. Elle n'avait aucune idée de ce qu'on fait de son temps quand personne ne vous en donne.
Et elle savait toujours où étaient les portes.
Kára mit trois semaines à s'en rendre compte, et elle s'en rendit compte parce que c'était sa propre habitude à elle. Mona ne s'asseyait jamais dos à une entrée. Dans la salle commune, elle prenait toujours la même place, celle du coin, d'où l'on voyait les deux portes. Quand elle traversait la cour, elle savait où étaient les adultes — Kára la testa deux fois, en se déplaçant sans bruit, et les deux fois la tête de la petite avait bougé d'un demi-pouce.
Elle sursautait aux bruits secs. Pas de manière visible. Une seconde d'immobilité complète, et puis elle reprenait ce qu'elle faisait.
Elle ne jouait pas.
Les quinze gosses du Refuge jouaient toute la journée dès qu'on avait le dos tourné, et Mona les regardait faire depuis le bord, poliment, avec l'air de quelqu'un qui assiste à une cérémonie étrangère et qui ne veut pas manquer de respect. Quand on l'invitait, elle venait, et elle faisait exactement ce qu'on lui disait de faire, et ce n'était pas jouer.
Elle ne se souvenait pas de Kára.
Pas un peu. Pas vaguement. Elle savait qu'elle avait une sœur parce qu'on le lui avait dit dans une cour, en pleine nuit, pendant qu'une femme qu'elle ne connaissait pas la portait vers un mur. C'était une information. Elle la traitait comme telle : avec sérieux, avec attention, comme elle traitait toutes les informations qu'on lui donnait.
Elle avait six ans quand on l'avait prise. Kára avait passé quatre ans à se dire qu'un enfant de six ans se souvient, et à ne jamais aller jusqu'au bout du raisonnement.
Le pire arriva le vingt-deuxième jour.
Mona vint la trouver dans la cour, le soir, et attendit qu'elle ait fini son exercice, debout à trois pas, parfaitement immobile.
— Madame, dit-elle. Est-ce que je peux vous demander quelque chose ?
— Tu peux tout me demander.
— Qu'est-ce que je dois faire pour rester ?
Kára ne comprit pas la question.
— Comment ça ?
— Ici. — Mona regardait un point à hauteur du menton de Kára, ce qu'elle faisait toujours. — Je fais le bois et je balaie et je vais chercher l'eau, mais je peux faire plus. Je sais compter. Je sais coudre un peu. — Elle hésita pour la première fois. — Je ne sais pas ce qu'il faut faire ici pour qu'on vous garde. Personne ne me l'a dit et je n'ai pas voulu demander devant les autres.
Kára s'accroupit, ce qui lui prenait toujours une seconde de plus depuis le bras.
— Personne ne va t'emmener nulle part, dit-elle.
— Oui, madame.
— Tu ne me crois pas.
— Si, madame.
Elle mentait très bien. C'était une chose qu'on avait dû lui apprendre à l'endroit d'où elle venait, ou qu'elle avait apprise toute seule, ce qui était pire.
Ce fut Birgit qui trouva la chanson, et elle attendit trois jours avant d'en parler.
Elle vint s'asseoir à la table à laquelle Kára aiguisait sa lame, un soir, avec la lenteur des gens de son âge, et elle mit un moment à s'installer.
— La petite chante, dit-elle.
— Non.
— Si. Pas devant vous. Elle chante quand elle travaille toute seule et qu'elle croit que personne n'écoute. Je l'ai entendue avant-hier derrière la grange et je l'ai entendue encore ce matin.
Kára reposa la pierre.
— Elle chante quoi ?
Birgit chanta.
Elle avait quatre-vingts ans et une voix de casserole, et Kára avait entendu cette chanson tous les matins pendant trois ans, et l'avait détestée pendant trois ans, et se surprit à avoir la gorge serrée sur le troisième vers.
— Elle est descendue de la montagne, la fille aux mains noires, dit Birgit. Les paroles ne sont pas tout à fait justes. Elle en a deux de travers dans le deuxième couplet, et elle change la fin — chez elle, la fille des montagnes ne retrouve pas son frère, elle continue à marcher. Ce n'est pas la vraie fin.
Kára ne dit rien.
— Je lui ai demandé où elle avait appris ça, dit Birgit.
— Et ?
— Elle a eu peur. — La vieille femme haussa une épaule. — Elle a cru qu'elle avait fait quelque chose de mal. Elle m'a dit qu'elle l'avait inventée, qu'elle était désolée, et qu'elle ne la chanterait plus.
— Ce n'est pas ma chanson, dit Birgit.
Kára releva la tête.
— Je ne l'ai pas inventée et je ne suis pas la seule à la chanter. On la chante dans toutes les vallées d'ici à Muspell depuis avant ma naissance. Toutes les femmes de ce pays la connaissent, et la moitié des hommes font semblant que non.
Elle laissa un temps.
— Tu la connaissais avant d'arriver ici, dit-elle. Tu es entrée dans ma cuisine à quinze ans avec une figure de chien battu et tu as fait la grimace au deuxième vers. On ne fait pas la grimace au deuxième vers quand on entend une chanson pour la première fois.
Kára reposa la pierre à aiguiser.
— Je la lui ai chantée, dit-elle.
— Je pense, oui.
— Je ne m'en souviens pas.
— Non, dit Birgit. Personne ne s'en souvient. Personne au monde ne se rappelle ce qu'il a chanté à un enfant qui ne tient pas encore assis. C'est la seule chose qu'on fait tous les jours pendant des années sans en garder une minute.
Elle posa sa main tavelée sur la table, à plat, à côté de celle de Kára, sans la toucher.
— Elle avait six ans quand ils l'ont prise, dit-elle. Elle a chanté ça toute seule pendant cinq ans dans une maison pleine de gens qui voulaient s'en servir, et elle croyait que c'était à elle.
Leiv avait grandi de deux têtes et il ne parlait presque plus à table.
Ce n'était pas de la tristesse : il travaillait. Il passait ses journées à la forge avec Bragi, du lever au coucher, et il rentrait noir de suie avec les mains brûlées à des endroits différents chaque semaine, et il s'endormait souvent avant la fin du repas.
Bragi l'avait appelé toi pendant trois semaines, puis le petit du sud, puis Leif, ce qui était presque ça. Un matin de la sixième semaine, il avait dit Leiv, apporte-moi la tenaille à trois branches sans lever les yeux et sans y penser, et Leiv était resté planté au milieu de la forge avec une expression stupide, et il en avait parlé à Kára le soir même en essayant d'avoir l'air de s'en moquer.
Il gardait une longue cicatrice blanche sur l'avant-bras gauche, du coude au poignet, sur le bras qui ne pliait déjà pas complètement.
Il faisait ses chaînes lui-même maintenant. Il en avait fabriqué trois paires depuis février, chaque fois plus courtes et plus lourdes que les précédentes, et il avait recommencé la troisième quatre fois parce que la trempe n'allait pas.
Et c'était le seul, dans toute cette maison, qui disait à Kára ce qu'elle ne voulait pas entendre.
— Tu ne lui parles pas, dit-il un soir.
Ils étaient assis sur le muret devant la forge. Il faisait presque nuit.
— Je lui parle tous les jours.
— Non. Tu lui donnes des instructions et tu réponds à ses questions. — Il frottait une chaîne avec un chiffon. — Tu la regardes tout le temps. Tout le temps, Kára, toute la journée, dès qu'elle traverse la cour. Et quand elle te regarde, tu regardes ailleurs.
— Ce n'est pas vrai.
— Bah, dit Leiv.
Il continua à frotter sa chaîne.
— Je crois que tu as peur d'elle, dit-il.
Le corps, lui, avait obéi. C'était la seule chose de ces deux mois qui avait obéi.
Elle avait su, dans la grange où on l'avait recousue, ce qu'elle allait perdre — pas le bras : le style. Quatorze ans de travail. Elle s'était battue à deux dagues depuis l'âge de six ans, et une garde à deux dagues n'est pas une garde à laquelle on retire une lame. C'est une chose entière, faite de deux mains qui se relaient, d'une lame qui ouvre et d'une qui finit, d'un pas qui traverse. Elle avait passé sa vie à passer à travers les gens.
On ne passe pas à travers avec une main.
Alors elle avait tout jeté et elle avait recommencé.
Elle s'était mise à l'épée courte de rúnjárn — celle du dos, celle de Muspell, celle qu'elle n'avait jamais tirée qu'aux grandes occasions — et elle s'était fait battre par Egil tous les matins pendant six semaines, ce qui ne lui était pas arrivé depuis qu'elle avait quinze ans.
Elle tombait. Beaucoup, les premiers jours : un corps qui a perdu un bras n'a plus le même axe, et un pas de côté qu'on fait depuis dix ans vous envoie par terre. Elle avait passé quinze jours à réapprendre à marcher vite sur un sol inégal.
Elle avait tout reconstruit dans l'autre sens.
Ne plus traverser. Tenir. Ne plus chercher à passer derrière un homme : le faire venir. Ne plus ouvrir puis finir : ouvrir et finir du même geste, parce qu'il n'y en aurait plus qu'un. Le bras droit devint tout — la garde, la parade, la frappe, l'équilibre — et elle le travailla jusqu'à ce qu'il ne tremble plus après trois heures.
Au bout de six semaines, elle avait recommencé à battre Egil.
Au bout de deux mois, elle savait, avec la froideur qui lui tenait lieu d'orgueil, qu'elle était de nouveau dangereuse. Pas comme avant. Autrement, et pas moins. Une combattante à une lame qui tient sa place et qui ne recule pas est une chose différente d'une tueuse à deux dagues, et il n'y a aucune raison qu'elle soit inférieure.
Elle n'en parlait à personne, parce qu'il n'y avait rien à en dire et parce que se féliciter d'avoir survécu lui paraissait obscène.
Et il y avait la brume.
Elle l'avait toujours su : les lames n'avaient jamais été son arme. Elles étaient la livraison. La brume était le travail.
Alors elle l'avait poussée.
Elle en faisait plus qu'avant, plus vite, et beaucoup plus longtemps — deux heures d'affilée maintenant, là où elle tenait vingt minutes à Vatnsfjörd. Elle avait appris à lui donner une forme et à la garder : un mur, une colonne, un couloir. À l'amincir par endroits pour voir, ce qui ne se fait pas et qu'elle faisait. À la poser à trente pas d'elle et à ne pas être dedans, ce qui était nouveau et ce qui l'avait occupée trois semaines.
Et deux fois, en poussant trop loin, il s'était passé autre chose.
La première fois, c'était en avril, seule derrière la grange, à la fin d'un exercice qui avait duré trop longtemps. Elle avait senti sa rune chauffer sur l'avant-bras droit. Pas la chaleur ordinaire du travail : autre chose, plus profond, comme un charbon sous la peau. Et elle avait senti — elle l'aurait juré — quelque chose commencer à monter le long de son bras.
Elle avait arrêté immédiatement. Elle avait mis vingt minutes à cesser de trembler.
La deuxième fois, c'était trois semaines plus tard, et ça avait été plus rapide à venir.
Elle n'en avait parlé à personne. Il n'y avait personne à qui en parler : il n'y avait pas un porteur de brume à moins de cent lieues, et le seul homme qui aurait peut-être su quelque chose vivait dans un marais à l'autre bout du continent et n'écrivait à personne.
Elle avait décidé que c'était de la fatigue.
Elle savait que ce n'était pas de la fatigue.
Elle avait arrangé la vallée en trois semaines et personne ne l'avait appelé comme ça.
Il y avait deux façons de monter au Refuge. La route basse, large, praticable à cheval, qui remontait le flanc sud en trois lacets et qu'on voyait sur toute sa longueur depuis la cour. Et le sentier des chèvres à l'ouest, étroit, mauvais, qui débouchait derrière la grange, et qu'on ne pouvait prendre qu'à pied et en file.
Elle avait passé quinze jours à monter et descendre les deux, à toute heure, par tous les temps, jusqu'à savoir combien de temps il fallait pour aller de n'importe quel point à n'importe quel autre.
Elle avait fait forger à Bragi cent vingt pointes de fer à trois branches, qui tenaient dans la main et qui se posaient dans l'herbe haute, et qui rendaient un cheval inutilisable en trois pas.
Elle avait fait dégager la vue au-dessus du deuxième lacet, sous prétexte de bois de chauffage.
Et elle avait fait travailler les enfants.
Ça s'appelait l'exercice. Ça se faisait une fois par semaine, sans prévenir, à des heures différentes : Egil sifflait deux fois, et les quinze gosses arrêtaient ce qu'ils faisaient et se mettaient en rang par taille devant la cuisine en moins d'une minute, et ensuite ils partaient au pas de course par le mur ouest — le même mur par lequel Ornir en avait fait sortir quatre — jusqu'à un pli de terrain à six cents pas, derrière une croupe, d'où l'on ne voyait plus le Refuge et où le Refuge ne vous voyait plus.
Ils trouvaient ça amusant. Les plus grands avaient compris et ne disaient rien.
Il y avait un sac de toile près de la porte de la cuisine. Il contenait de quoi tenir six jours pour trois personnes. Kára le vérifiait tous les dimanches.
Mona savait qu'il était là. Elle ne l'avait jamais dit, elle n'avait jamais posé de question, et deux fois Kára l'avait vue le regarder en passant.
Elle faisait le compte à peu près tous les soirs, et il donnait toujours la même chose.
Quatre-vingt-huit jours. Une organisation qui avait passé quatre ans à préparer une enfant ne raye pas quatre ans d'un trait parce qu'une fille est entrée par un toit. Ils viendraient. Ce n'était pas une question, ça n'avait jamais été une question, et le seul chiffre qui l'intéressait était celui qu'elle ne pouvait pas calculer : combien.
Elle savait autre chose et n'en faisait rien.
Sigurd était vivant. Álvaldr le lui avait écrit à l'automne, dans un message de quatre lignes qui avait mis onze semaines à lui parvenir : le garçon est à l'est, chez quelqu'un, pour un an. Il ne reçoit rien et n'envoie rien. C'est convenu.
Un an. Elle avait fait le calcul le jour même : il en avait encore pour six mois quand elle avait reçu le mot, et pour deux ou trois quand ils étaient arrivés ici, et elle ne savait pas où était l'est ni combien de temps on met à en revenir. Elle avait rangé ça dans la partie de sa tête où elle mettait les choses sur lesquelles elle n'avait pas de prise.
Quant à la petite — l'autre, celle qui avait neuf ans quand une porte de pierre s'était refermée sur elle — Kára n'avait rien du tout. Aucun message, aucun mot, aucune rumeur.
Mais elle avait compté les mois comme tout le monde, et le terme était passé depuis l'hiver.
Elle est sortie, se disait-elle le soir, sans preuve d'aucune sorte. Cette gamine-là est sortie de son trou. Je ne sais pas où elle est et je ne sais pas ce qu'elle est devenue, mais elle est sortie, parce qu'il n'existe pas de version du monde où elle reste dedans.
Ce n'était pas un raisonnement. Elle le savait très bien.
Le soir du douzième jour de mai fut le plus ordinaire de la saison.
Il faisait doux pour l'altitude. On avait mangé dehors pour la première fois de l'année, sur les tables sorties dans la cour, et les gosses étaient insupportables comme ils le sont toujours le premier soir où l'on mange dehors. Bragi s'était endormi contre le mur de la forge avec son écuelle sur les genoux. Yrsa avait allumé les lampes d'un bout de la cour à l'autre sans se lever de son banc, en tendant la main, ce qu'elle ne faisait que quand elle était de bonne humeur.
Birgit chantait à la cuisine. On l'entendait par la porte ouverte.
Leiv racontait à quatre gamins l'histoire d'un homme qui avait tenu une porte, et il la racontait beaucoup trop longuement, en ajoutant des choses, et Kára ne le corrigea pas.
Mona débarrassait.
Kára était assise au bout d'une table, la lame courte posée à plat devant elle, et elle mangeait lentement de la main droite en regardant la route basse comme elle la regardait tous les soirs depuis cinquante-sept jours.
Ce fut Ingi qui entra dans la cour en courant.
Il avait douze ans, il était de garde au-dessus du deuxième lacet, et il courait mal parce qu'il courait depuis six cents pas.
— Il y a des hommes sur la route basse.
Le silence tomba d'un seul coup sur la cour.
Kára finit de mâcher.
Elle reposa sa cuillère, s'essuya la bouche, et posa la main sur sa lame.
— Combien ?
— Je sais pas. Beaucoup. Vingt, trente.
— À cheval ou à pied ?
— À pied. Les chevaux sont restés en bas, au pont, avec deux types.
— Ils marchent comment ?
Le gosse la regarda sans comprendre.
— Vite ou lentement ? Serrés ou étalés ?
— Lentement, dit Ingi. Serrés. Ils sont en rang.
— Bien, dit Kára.
Elle se leva.
— Egil.
— Le sifflet, dit Egil, qui était déjà debout.
— Deux coups. Tout de suite. — Elle se tourna vers la cuisine. — Birgit, tu pars avec eux, ce n'est pas négociable. Yrsa, tu prends le mur ouest et tu ne t'engages pas avant que le dernier gosse ait passé la croupe. Leiv—
Elle s'arrêta.
Mona était debout près de la porte de la cuisine.
Elle avait le sac de toile à l'épaule, celui qui était là depuis cinquante-sept jours et dont personne ne lui avait jamais parlé. Elle l'avait déjà. Elle n'avait pas couru le chercher : elle l'avait à l'épaule avant même qu'Ingi ait fini sa phrase, avant que Kára se soit levée, avant le sifflet.
Elle tenait par la main la plus petite fille du Refuge, celle de six ans, qui n'avait rien compris du tout et qui la regardait.
Elle attendait les ordres.
Elle avait onze ans, et sur son visage il n'y avait ni peur, ni surprise, ni question — seulement l'attention polie et parfaitement calme d'une enfant qui a fait ça avant, plusieurs fois, dans une autre maison, et qui sait exactement ce qui vient ensuite.
— Madame, dit-elle. Je les compte ?