Il ne le demanda pas.
Il y pensa tous les jours de décembre et il ne le demanda pas une seule fois, et ce ne fut pas par obéissance : la règle un avait cessé d'être une règle depuis longtemps, elle était devenue une manière de vivre à deux dans une pièce de quatre pas sur six. On ne demandait pas. On attendait que l'autre pose la chose sur la table.
Alors il attendit.
Il travailla. Il descendit à trois secondes, puis à deux et demie une fois, un matin de gel, sans réussir à le refaire. Il apprit à conduire de nuit, ce qui était une autre affaire — le marais changeait complètement après le coucher du soleil et tout ce qu'il savait devenait faux à partir de la tombée du jour.
Il neigea le douzième jour. Le marais gela pour de bon, sur trois pouces, et Kveldulf lui montra ce qu'était la glace comme route : mauvaise en surface, excellente en dessous, et surtout un couvercle qui piège tout et qu'on peut ouvrir d'un seul coup si on sait où.
Ils passèrent Yule sans le dire. Il y eut un poisson un peu meilleur que d'habitude et une deuxième louche, et ce fut tout.
Ce fut trois jours après, un soir sans rien de particulier, que Kveldulf reposa son écuelle et dit :
— Assieds-toi.
Sigurd était déjà assis.
— Alors écoute, dit Kveldulf.
— Il s'appelait Hjalti.
Il le raconta en entier, dans l'ordre, sans rien embellir et sans s'arrêter, et Sigurd comprit avant la moitié que cet homme se racontait cette histoire à lui-même depuis onze ans et qu'elle avait fini par prendre une forme fixe, comme un caillou qu'on roule dans sa poche.
Il dit le garçon qui sort des roseaux avec la rune sur l'avant-bras. Il dit qu'il avait tenu deux jours. Il dit trois ans de travail, les trois niveaux, et il le dit sans une once de fierté, comme on récite un inventaire.
Il dit les quatre règles.
— Elles étaient bonnes, dit-il. C'est la partie qui me rend fou. Si tu me demandais de les refaire aujourd'hui, je referais exactement les mêmes.
Il dit le chiffre. Huit. Il dit qu'il l'avait choisi très au-dessus de ce qu'il croyait possible, exprès, pour que ce soit un plafond et jamais un but.
Puis il dit le jeudi d'octobre.
Sigurd écoutait sans bouger, et il n'y eut qu'un seul moment où il faillit dire quelque chose.
— À huit, il n'a pas fermé, dit Kveldulf. Il m'a regardé et il a dit neuf, et il souriait. Je lui ai crié de fermer. Il m'a dit que ça allait.
Il s'arrêta une seconde.
— Il m'a dit : c'est confortable.
Sigurd sentit le froid lui descendre dans tout le corps.
Parce qu'un après-midi de la fin août, dans cette même pièce, avec un bras en feu et une main qu'il ne sentait plus, un vieil homme lui avait posé une question qui lui avait paru absurde sur le moment — est-ce que c'était confortable ? — et il avait cherché le mot juste et le mot juste était celui-là, et il l'avait dit, et l'homme en face de lui s'était assis sans rien ajouter.
Il comprit, avec onze mois de retard, ce qu'il avait fait ce jour-là à quelqu'un.
— Je suis désolé, dit-il.
— De quoi ?
— De ce que je vous ai dit en août.
Kveldulf eut un geste sec de la main, comme on chasse une mouche, et il continua.
Il compta jusqu'à quinze à voix haute, dans cette pièce, exactement comme il l'avait fait sur la berge, et Sigurd n'oublia jamais d'avoir entendu ça.
Il dit qu'il n'y avait pas eu une seule marque. Il expliqua pourquoi — les étoiles blanches viennent quand la chose sort de travers, en forçant, par un endroit qui n'était pas fait pour elle ; le garçon, lui, avait été une route si complètement ouverte que rien n'avait forcé nulle part.
Il dit le repas du soir, la dispute, la plaisanterie sur sa manière de compter, et le bonne nuit depuis la porte de la tour.
Il dit le matin.
Puis il se tut.
— Où est-il ? demanda Sigurd, parce qu'il fallait bien dire quelque chose.
— Sous le saule de la berge nord.
Sigurd releva la tête.
— Le saule—
— Oui.
— Le grand, celui qui—
— Oui, dit Kveldulf.
Le feu craqua.
Sigurd revit tout en une seconde, sans pouvoir s'en empêcher : la pluie horizontale, la corde tendue sous ses côtes, la colonne blanche, l'odeur d'air brûlé — et l'arbre qui avait explosé en projetant des éclats à trente pas pendant qu'il tombait à quatre pas de son pied.
— Je l'ai déterré, dit-il d'une voix blanche.
— Non. Tu as arraché l'arbre. La terre a tenu. J'ai vérifié le lendemain.
— Vous avez—
— J'ai vérifié le lendemain, oui, dit Kveldulf. Pendant que tu dormais.
Il remit une bûche, lentement.
— Tu veux le reste ? dit-il. Tu vas l'avoir de toute façon, alors autant maintenant.
Sigurd ne répondit pas.
— Je relevais les nasses à l'autre bout de l'île quand ça a claqué, dit Kveldulf. J'ai vu la lumière et j'ai couru. J'ai mis peut-être trois minutes. — Sa voix restait égale. — Et j'arrive sur cette berge, et il y a le saule ouvert en deux, et il y a un garçon couché sur le dos, à quatre pas de la tombe, qui fume, avec le bras droit brûlé de l'épaule au poignet et une rune qui ne s'éteint pas.
Il regarda le feu.
— Voilà ce que j'ai eu à faire cette après-midi-là, dit-il. Traverser cette berge et me pencher pour savoir lequel des deux j'allais trouver.
— Alors ne me l'apprenez pas.
Sigurd l'avait dit avant d'y avoir pensé, et il s'entendit le dire, et il constata qu'il le pensait.
— Ne me l'apprenez pas, répéta-t-il. Vous avez raison depuis le début. Vous avez dit non en août et vous aviez raison. Je monterai les trois niveaux, je descendrai à deux secondes, je m'en irai en mars avec ça et ce sera déjà cent fois ce que j'avais en arrivant. Je ne veux pas—
Il chercha.
— Je ne veux pas être le deuxième, dit-il.
Kveldulf le regarda longtemps.
— Redis-le en me regardant, dit-il.
— Quoi ?
— Redis-moi que tu ne veux pas apprendre le Vakning. Regarde-moi bien en face et redis-le, et si je te crois, on n'en parle plus jamais et je te le jure.
Sigurd ouvrit la bouche.
Il la referma.
— Voilà, dit Kveldulf, sans triomphe.
Il se cala contre le mur.
— Ne t'excuse pas, dit-il. Je ne t'en veux pas et je ne te juge pas. Tu es allé le chercher deux fois. Une fois sans le vouloir, une fois en le voulant très fort, en préméditant pendant quatre mois, en attendant que je sois à l'autre bout de l'île. — Il haussa les épaules. — Un homme qui fait ça ne redevient pas un homme qui ne le fait pas.
— Alors pourquoi vous avez dit non en août ?
— Parce qu'en août, tu venais de te brûler, tu avais peur, et un homme qui a peur ne va pas retourner tout de suite là où il s'est fait mal. — Kveldulf le regarda. — J'ai gagné cinq mois. C'est tout ce que je voulais. Cinq mois pour que tu sois assez bon en conduction pour que le reste ait un sens, et pour que je regarde une centaine de fois par jour la manière dont tu te tiens quand tu ouvres.
— Et maintenant ?
— Et maintenant tu pars dans trois mois.
Il laissa ça se poser.
— Tu sors de cette île en mars, dit-il. Tu remontes vers un endroit que tu ne veux pas me nommer et qui a été ouvert il y a un mois. Tu vas croiser des gens qui te veulent, et un ou deux d'entre eux sont probablement d'un niveau que tu n'imagines pas, et tu ne seras plus jamais dans un marais où il ne se passe rien.
Il se pencha en avant.
— Alors voilà comment ça se pose, et je vais te le dire honnêtement parce que tu as le droit de savoir sur quoi je me suis décidé.
Il compta sur deux doigts.
— Hjalti ne savait pas que ça existait. Il ne l'aurait jamais su. Il n'y avait pas un homme sur ce continent pour lui en parler, et si je m'étais tu il aurait vécu quarante ans de plus. Ça, c'est le premier cas. Enseigner tuait.
Deuxième doigt.
— Toi tu sais. Tu l'as touché deux fois. Tu sais exactement quelle sensation ça fait et tu sais que tu peux y retourner. — Il écarta les mains. — Alors mon silence ne te protège plus de rien du tout. Il garantit seulement qu'un jour, dans deux ans, dans dix ans, tu seras acculé quelque part sous un orage et tu le feras tout seul, sans règle, sans chiffre, sans personne pour compter. Le deuxième cas, c'est : se taire tue.
Il se redressa.
— Voilà ce que je me raconte depuis onze jours, dit-il. Ça se tient. Ça se tient très bien, même, et c'est précisément ce qui m'inquiète — parce que ça se tenait aussi la première fois. Je me suis peut-être fabriqué une belle raison de refaire exactement la même erreur, et je ne le saurai pas avant que tu sois mort ou vieux.
Il se leva et alla remettre du bois.
— On commence demain, dit-il.
— D'abord ce que c'est.
C'était le lendemain matin. Il neigeait sur le marais, une neige fine et sèche qui ne tenait pas, et ils étaient restés à l'intérieur.
— Les trois niveaux, tu les connais, dit Kveldulf. Ils parlent tous les trois de la même chose : une route qui est en dehors de toi. Tu la cherches, tu la trouves, tu ouvres, ça passe. Ta lame est la porte et ton corps est ce qui tient la porte.
— Oui.
— Le Vakning, ce n'est pas un quatrième niveau, je te l'ai dit en août et je te le redis parce que c'est la faute que tout le monde fait. Ce n'est pas plus loin sur le même chemin. C'est un autre chemin.
Il posa sa main à plat sur la table.
— Dans le Vakning, la route c'est toi.
Il laissa ça un instant.
— Tu ne tiens plus la porte. Tu es la porte. Ton bras, ta poitrine, tes jambes, ce qu'il y a dedans — c'est le conducteur. Et à partir de ce moment-là, deux choses changent, et elles sont énormes toutes les deux.
— Lesquelles ?
— La première : il n'y a plus de recherche. — Kveldulf claqua des doigts. — Plus de deux secondes, plus de trois, plus de douze. La route est déjà là, tu es debout dedans. C'est instantané. Tu comprends ce que ça veut dire pour un homme qui se bat ?
Sigurd comprenait très bien. Il pensa à une cour de Svartahöfn, à onze minutes, et à un homme qui lui avait dit dans un combat, personne ne te laisse douze secondes.
— Et la deuxième ?
— Il n'y a plus de plafond.
Kveldulf ouvrit les mains.
— Il y a une limite à ce qu'une lame peut porter. Elle est basse. Tu l'as touchée cet été et tu as cru que c'était toi qui n'étais pas assez fort — non : c'était le fer. Une barre de rúnjárn de trois doigts de large ne peut pas laisser passer plus que ce qu'elle peut laisser passer, et au-delà elle fond ou elle éclate. — Il se pencha. — Un corps d'homme, lui, laisse passer beaucoup plus. Beaucoup, beaucoup plus. C'est très exactement pour ça que c'est mortel.
— Maintenant la partie que personne ne raconte, dit Kveldulf. Il y a deux Vakning.
Sigurd fronça les sourcils.
— Vous avez dit qu'il y en avait un par rune.
— Un par rune, oui. Et pour la nôtre, il y en a deux, et ils n'ont presque rien à voir. — Il désigna la fenêtre, la neige, le ciel bas. — Ça dépend de ce qu'il y a au-dessus de ta tête.
Il leva un doigt.
— Premier cas : il y a un orage. Il y a une charge dans le ciel, elle est là, elle est immense, elle attend, et tout ce que tu as à faire c'est lui donner un chemin. Tu ouvres, tu deviens la route, et ce qui passe n'est pas à toi. Tu ne fabriques rien. Tu ne dépenses rien. Tu es un tuyau.
— C'est ce que j'ai fait en août.
— C'est ce que tu as fait en août, et c'est pour ça que tu es vivant, parce que ça ne t'a rien coûté d'autre que le passage. — Kveldulf hocha la tête. — Un porteur de foudre en Vakning, sous un orage, est la chose la plus dangereuse qui marche sur cette terre. Je le dis sans exagérer. Il n'y a rien qui tienne devant ça, ni un mur, ni une armure, ni quinze hommes sur un plateau de bruyère.
Il baissa le doigt.
— Deuxième cas : ciel clair.
Il attendit.
— Il n'y a rien à conduire, dit Sigurd lentement.
— Il n'y a rien à conduire. Pas de charge, pas de source, rien à faire passer. — Kveldulf tapa deux fois sur la table. — Alors tu dois la fabriquer. Ton corps ne fait plus office de route : il fait office de route et de source. Tu produis, et tu laisses passer, et les deux en même temps.
— C'est possible ?
— C'est possible et c'est misérable. — Il eut un sourire sans joie. — C'est plus faible. Beaucoup plus faible : par temps sec, tu feras un peu moins bien qu'avec ta lame en conduisant proprement, ce qui est une pensée humiliante quand on y met ce que ça coûte. Et surtout ça coûte cinq ou six fois plus cher, parce que tu payes deux fois. Un homme qui s'obstine à faire ça par beau temps se tue en quelques années sans jamais avoir rien fait de remarquable.
Il se cala.
— Retiens ça mieux que tout le reste. Le jour où tu croiseras quelqu'un qui te dépasse, tu vas avoir envie d'ouvrir. Regarde le ciel d'abord. S'il y a un orage, ouvre et il n'y a plus de discussion. S'il fait beau, ferme ta bouche et bats-toi avec ta lame comme un homme raisonnable, parce que le Vakning par ciel clair ne te sauvera pas — il te fera seulement mourir plus fatigué.
— Et pour les autres runes ? demanda Sigurd.
— Je n'en sais rien.
— Rien du tout ?
— Rien du tout, dit Kveldulf, et c'est la vérité et elle est désagréable. Je n'ai jamais rencontré un porteur d'un autre élément qui l'ait atteint. J'ai entendu des choses. On m'a dit qu'un porteur de glace pouvait arrêter son propre cœur et le faire repartir, ce qui est peut-être une histoire de veillée. On m'a dit qu'un porteur de feu qui s'éveille une seconde fois ne se refroidit plus jamais complètement. Je ne sais pas si c'est vrai et je ne sais pas ce que ça veut dire.
Il haussa les épaules.
— Chaque rune a le sien et il n'y a pas de règle commune. Ce que je vais t'apprendre ne vaut que pour la nôtre, et si tu croises un jour quelqu'un d'autre en second éveil, ne t'attends à rien de ce que tu connais.
— Les règles, maintenant.
Il ne les compta pas sur ses doigts. Il les dit lentement, une par une, en laissant du silence entre chacune.
— Un. Jamais seul. Jamais quand je ne suis pas là, jamais en mon absence, jamais parce que l'occasion était bonne.
— Deux. Jamais deux jours de suite.
— Trois. On compte à voix haute, et c'est moi qui compte, et tu ne comptes pas dans ta tête en même temps parce que tu tricherais.
Il s'arrêta.
— Quatre. À trois, on ferme.
Sigurd releva la tête.
— Trois ?
— Trois.
— Vous avez dit que Hjalti—
— Hjalti était à huit et Hjalti est mort. — La voix de Kveldulf ne monta pas d'un ton. — Huit était déjà une erreur, et je ne l'ai compris qu'après. J'avais mis le chiffre haut pour qu'il ne soit jamais une cible. Un plafond qu'on n'atteint pas, c'est une chose à laquelle on pense tous les jours. Ce n'est pas un plafond, c'est une porte au fond d'un couloir.
Il regarda le feu.
— Ton chiffre est trois. Il est bas exprès. Tu vas l'atteindre en quelques semaines et tu vas passer les trois mois qui restent à ne pas le dépasser, et c'est ça, l'entraînement. Ce n'est pas d'aller plus haut. C'est de ne pas y aller.
— Trois secondes, ça sert à quoi ?
— Trois secondes, c'est déjà plus que ce dont tu auras jamais besoin, dit Kveldulf. Tu ne comprends pas encore ce qui passe en une seconde. Tu comprendras la première fois.
Il attendit un instant.
— Et cinq.
— Vous avez dit quatre.
— Il y en a cinq maintenant. Il n'y en avait que quatre la dernière fois, et c'est la cinquième qui manquait.
Il posa les deux mains à plat sur la table et regarda Sigurd bien en face.
— Tu ne décides jamais toi-même que tu peux continuer.
Sigurd attendit la suite.
— C'est tout, dit Kveldulf. C'est la règle entière. Écoute-la bien, parce qu'elle a l'air bête et qu'elle est la seule qui compte : le jour où tu seras là-dedans et où tu sentiras qu'il te reste de la place, que ça va bien, que tu pourrais tenir encore un peu — ce n'est pas une information. C'est le symptôme.
Il tapa une fois sur la table.
— Ça ne fait pas mal, donc ça ne prévient pas. Il n'y a pas de douleur qui monte, pas d'essoufflement, pas de vertige, rien. Il y a une sensation d'aise, et elle grandit à mesure que tu t'abîmes, et c'est exactement pour ça que le garçon a souri jusqu'à quinze. Il ne s'est pas rebellé contre moi. Il n'a pas voulu m'impressionner. Il a simplement constaté qu'il allait bien.
Il se recula.
— Alors si un jour, là-dedans, tu te dis je peux encore, tu fermes. Pas dans une seconde. À l'instant. Tu ne discutes pas avec toi-même, tu ne vérifies pas, tu ne demandes pas confirmation à ton corps — ton corps est la dernière personne à qui il faut demander.
Il se leva et prit sa vieille lame droite dans son fourreau de bois.
— Et le mot confortable n'existe plus sur cette île, dit-il. Trouves-en un autre.
L'hiver passa, et le récit de ces trois mois tiendrait en quelques lignes, parce qu'il n'y eut rien d'autre que du travail.
Il atteignit une seconde à la fin janvier. Deux, trois semaines plus tard. Trois au début mars.
Il ne dépassa jamais trois. Pas une fois, pas d'un demi-souffle. Kveldulf comptait, et Sigurd fermait au chiffre, et il ferma au chiffre trente-quatre fois de suite pendant onze semaines — et à la trente-quatrième, en refermant, il eut pour la première fois l'idée nette et calme qu'il aurait pu tenir plus longtemps, et il ne dit rien, et il alla s'asseoir sur une pierre les mains sur les genoux jusqu'à ce que ça passe.
Il le dit à Kveldulf le soir même, parce que c'était la règle deux.
Kveldulf hocha la tête et suspendit le travail pendant douze jours.
Il ne reçut pas d'autre marque. Aucune. Ce fut la seule chose dont Kveldulf eut l'air fier de toute l'année, et il ne le formula jamais autrement qu'en disant, un matin de février, en regardant les avant-bras nus de Sigurd : bon.
Le reste continua. La conduction descendit à deux secondes et s'y installa. Le troisième niveau cessa d'être un exploit et devint une chose qu'il faisait sans y penser, comme on ouvre une porte. Il travailla la nuit, sous la neige, sur la glace, dans le vent, sur des routes si mauvaises qu'elles n'en étaient pas.
Il grandit un peu et il maigrit beaucoup. Ses cheveux, que personne n'avait coupés depuis Vatnsfjörd, lui tombaient dans le cou. Ses mains n'étaient plus les mêmes mains. La rune, sur son avant-bras droit, avait cessé de remonter après l'orage et s'était fixée quatre doigts au-dessus du coude, avec ses racines fines le long des veines.
Il ne porta pas de cape de tout l'hiver. Kveldulf lui en proposa une en janvier, à moins vingt, et il dit non sans expliquer, et Kveldulf ne redemanda pas.
Un soir de la fin février, il posa la question.
— Je vaux quoi, maintenant ?
Kveldulf mâcha un moment.
— Contre les huit types qui t'ont tenu onze minutes dans une cour, dit-il, tu en couches six en moins d'une minute et tu ne transpires pas.
— Et contre celui qui m'a battu ?
Le vieil homme reposa son écuelle.
— Je ne sais pas, dit-il.
— Vous ne voulez pas me le dire.
— Je ne sais pas, répéta Kveldulf. Je ne l'ai jamais vu, je ne sais pas ce qu'il porte, et d'après ce que tu m'en as raconté c'est quelqu'un dont on ne comprend le métier qu'une fois qu'il est trop tard. — Il haussa les épaules. — Alors je vais te répondre la seule chose honnête que j'aie.
Il désigna le plafond du menton.
— Ça dépend du temps qu'il fera.
Le dernier jour, il se leva avant l'aube et descendit seul à la berge nord.
C'était le premier vrai matin de mars — la glace avait lâché dans la nuit, on l'avait entendue craquer sur toute la longueur du marais, et il montait de l'eau libre une brume tiède qui n'était pas là la veille.
Il n'y avait plus de saule.
Il y avait une souche noire éclatée en étoile, une plaque d'herbe brûlée qui avait à moitié repoussé pendant l'été, et un demi-cercle de jeunes pousses qui montaient de la racine parce qu'un saule ne meurt pas facilement.
Et il y avait des pierres.
Elles étaient éparpillées sur dix pas, dans l'herbe, une douzaine de pierres de la taille des deux poings, exactement le genre de pierres qui traînent partout sur une île de ruines et qu'on ne remarque jamais. Il en avait ramassé deux, l'été dernier, pour caler un piquet. Il en avait poussé une du pied en curant la rigole.
Sigurd s'agenouilla et se mit à les rassembler.
Il lui fallut un moment pour retrouver le cercle — il n'en restait presque rien — et il les remit une par une autour du pied de la souche, en les calant dans la terre, en serrant le rang. Il en manquait sûrement. Il chercha dans les joncs et en trouva trois autres.
Quand ce fut fini, il resta accroupi devant.
Il ne savait pas quoi dire. Il n'avait jamais rien su dire devant une tombe, et celle-ci était celle d'un garçon qu'il n'avait pas connu, mort onze ans plus tôt, dont il savait deux choses : qu'il riait trop fort, et qu'il avait souri jusqu'à quinze.
— Je suis désolé pour ton arbre, dit-il enfin.
Ce fut tout ce qu'il trouva, et c'était absurde, et il ne trouva rien de mieux.
Il resta encore un peu, puis il se releva.
Kveldulf était sur la pente, à quarante pas, les bras croisés. Il était là depuis un moment.
Il ne descendit pas et il ne dit rien.
Quand Sigurd remonta vers lui, il tourna les talons et rentra vers la maison, et ils firent le chemin ensemble sans parler, et derrière eux le marais dégelait.