Runalog

Chapitre 38 : Arc 7-Chapitre 38 — Le jour

Par natsucaron

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I.

Il recommença à compter, et ses mains s'en aperçurent avant lui.

Ce fut la première chose que le compte lui prit : la vitesse. Il était descendu à trois secondes et demie à la fin de l'automne — il l'avait fait quatre matins de suite, et Kveldulf avait cessé d'annoncer les chiffres au-dessus de quatre parce que ça ne servait plus à rien. Onze jours avant l'ouverture du seuil, il remonta à cinq.

Le lendemain, six.

Le surlendemain, il rata trois fois de suite une route qu'il avait faite cent fois, sur la rigole, à douze pas, par temps sec — une route si évidente qu'il aurait pu la trouver en dormant, et qu'il ne trouva pas parce qu'il était en train de calculer combien de jours il restait pendant qu'il la cherchait.

Kveldulf ne dit rien. Il annonça les chiffres, et les chiffres montaient, et c'était tout ce qu'il avait à dire sur la question.

Ce fut au cours de ces journées-là que Sigurd s'aperçut d'autre chose.

Il faisait le compte à l'envers, un soir, en remontant les mois — décembre, novembre, octobre — pour vérifier qu'il ne s'était pas trompé de trois jours quelque part. Il passa par août. Il s'arrêta.

Il avait eu dix-huit ans.

Il chercha la date précise et ne la retrouva pas exactement ; ça devait tomber dans la dernière semaine d'août, quelque part autour de l'orage, peut-être le jour même, peut-être pendant les trois journées où il n'avait rien fait d'autre que rester couché avec le bras en feu.

Il resta un moment avec ça.

Ornir était mort. Halvard était mort avant lui. Sigrun tenait une auberge à quatre semaines de marche et n'avait jamais su son vrai nom avant la fin. Kára et Leiv étaient quelque part au sud de Vindheim, dans des collines, à faire une chose dont il ne savait rien. Hrafnsson était parti sans dire où.

Il n'y avait personne au monde à qui ce jour-là avait pu manquer.

Sauf une, et elle était derrière un mur de pierre, et elle avait probablement fêté la date toute seule cinq fois de suite pendant que dehors il n'en passait qu'une.

II.

Le neuvième jour, il faillit se tuer.

C'était un exercice ordinaire, un de ceux qu'il faisait depuis l'été : conduire sur une mauvaise route, celle du tas de bois, avec deux pas de sol gelé au milieu qui obligeaient à passer par l'air.

Il avait gelé plus fort dans la nuit.

Il n'y pensa pas. C'était toute la faute : il n'y pensa pas une seconde. Le gel avait durci la croûte de la clairière, la ligne d'herbe verte où affleurait la tourbe humide était prise en glace, et la route qu'il avait empruntée cent fois depuis juillet n'existait plus. Il ouvrit quand même.

Sa foudre chercha. Elle ne trouva rien vers le tas de bois. Elle chercha ailleurs.

Et elle trouva l'eau de fonte qui gouttait du toit de la maison, la flaque au pied du mur, et la ligne de sol détrempé qui partait de cette flaque et qui passait exactement sous les pieds de Sigurd.

Il sentit la route s'ouvrir vers l'arrière, sous lui, et il sut avec une clarté parfaite ce qui allait arriver dans le quart de seconde suivant.

Puis la route mourut.

Elle mourut d'un coup, proprement, coupée quelque part au milieu, et Sigurd resta debout avec sa lame chargée et rien au bout.

Kveldulf était à douze pas, la main encore levée.

Il ne cria pas. Il ne s'approcha même pas. Il regarda Sigurd un moment, puis il baissa la main.

— Range ta lame, dit-il.

— Je peux recom—

— Range ta lame.

Sigurd la rangea.

— Va couper du bois, dit Kveldulf.

Il coupa du bois jusqu'au soir. Ils n'en reparlèrent pas.

III.

La veille, il ne dormit pas du tout.

Il ne fit pas semblant non plus. Il resta couché sur le dos, les mains derrière la tête, à regarder les poutres et à compter les heures — parce qu'il ne savait pas l'heure.

C'était la chose qui l'usait le plus, et il ne s'y attendait pas. Il connaissait le jour. Il l'avait su à un jour près pendant huit mois. Mais l'heure, non : ils avaient scellé la cité l'après-midi, dans une lumière grise, sur une corniche de pierre — il se souvenait de la lumière, il ne se souvenait pas d'avoir regardé le ciel. Vers le milieu du jour. Vers la fin du jour. Il n'en savait rien.

Alors ce ne serait pas un instant. Ce serait une journée entière.

De l'autre côté de la pièce, la respiration de Kveldulf était régulière et fausse.

Elle le fut toute la nuit.

IV.

Il se leva une heure avant l'aube, comme tous les matins depuis le sparring, et il alla relever les lignes.

Il faisait un froid noir. Le marais fumait. Il cassa la pellicule de glace au bord des nasses avec le talon, remonta trois anguilles et un brochet, les tua, les vida sur la pierre plate, rinça ses mains dans l'eau qui lui brûla les doigts.

Il rentra, sala le poisson, l'accrocha aux séchoirs, et ressortit avec Smáeldingr.

Kveldulf était assis sur le seuil, une écuelle sur les genoux, et le regardait faire depuis un moment.

Sigurd descendit dans la clairière et se mit en place devant la rigole.

Il ouvrit.

— Un, dit Kveldulf. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept.

La route claqua.

— Sept, dit Kveldulf.

— Encore.

Il recommença. Il recommença onze fois. Ça ne descendit pas.

À la douzième, Kveldulf reposa son écuelle sur la pierre du seuil, se leva, et vint jusqu'au milieu de la clairière.

V.

— Tu as recommencé à compter, dit-il.

Sigurd baissa sa lame.

Ce n'était pas une question. C'était la deuxième chose personnelle que cet homme lui avait dite en huit mois, et elle était formulée comme on rapporte un fait de terrain — la glace a pris cette nuit, la rigole a séché, tu as recommencé à compter.

— Oui, dit Sigurd.

— Tu l'as fait tous les soirs de l'été. Tu remuais les lèvres. Ça s'est arrêté au début de l'été et ça a repris il y a onze jours.

— Vous l'aviez remarqué.

— Je remarque tout ce qui se passe sur cette île, dit Kveldulf. C'est mon île.

Il regarda le marais un moment.

— Onze jours, dit-il. Et aujourd'hui tu tires à sept secondes une route que tu faisais à trois avant-hier, et il y a deux jours tu as failli te faire passer un arc dans les jambes parce que tu n'as pas vu qu'il avait gelé. — Il se tourna. — Donc c'est aujourd'hui.

— Oui.

— C'est quoi ?

Sigurd ouvrit la bouche et découvrit qu'il n'avait aucune idée de par où commencer.

— Règle un, dit-il finalement, et ce fut presque une plaisanterie.

— La règle un, c'est que tu ne me demandes rien, dit Kveldulf. Elle ne dit pas que je ne demande jamais rien. C'est simplement que je ne l'ai pas fait.

Il s'assit sur une des dalles plates, celles qui n'étaient pas là par hasard, et il attendit.

VI.

Sigurd raconta, et il raconta mal, parce qu'il n'avait jamais raconté ça à personne d'un bout à l'autre.

Il commença par le village. Un matin de printemps à Brynnadalr, des hommes en cape sombre, une maison qui brûle, Halvard qui reste dans la cour. Une petite fille de cinq ans qu'il avait ramassée dans la fumée et qu'il avait portée sur son dos jusqu'à la crête, et qui ne pleurait pas parce qu'elle avait trop peur pour pleurer.

Il dit qu'elle n'était pas de son sang. Qu'elle avait été déposée au village un hiver, tout bébé, avec un pendentif et rien d'autre. Qu'il l'avait vue apprendre à marcher.

Puis il dit ce qu'elle était.

Il le dit de la manière la plus économe qu'il put — qu'elle savait faire quelque chose avec les mots. Pas avec un élément : avec les mots. Qu'elle lisait des choses que personne au monde ne savait plus lire, sans qu'on les lui ait apprises, et qu'il l'avait vue de ses yeux ouvrir avec une phrase quelque chose que quarante ans d'étude n'avaient pas ouvert.

Kveldulf ne l'interrompit pas une fois.

— Il y a des gens qui la veulent pour ça, dit Sigurd. Pas pour la tuer. Pour s'en servir. Et ils la cherchent depuis un an et demi, et ils sont bien organisés, et ils ont pris deux personnes autour de moi rien que pour savoir où j'étais allé.

— Et elle est où ?

— Dans un endroit qu'on a refermé sur elle.

Sigurd se rendit compte qu'il avait ralenti, et qu'il cherchait ses mots, et qu'il était en train de calculer ce qu'il pouvait dire.

— C'est un lieu ancien, dit-il. Il y a—

— Non, dit Kveldulf.

Sigurd s'arrêta.

— Ne me dis pas où, dit Kveldulf. Ne me dis pas ce que c'est, ne me dis pas ce qu'il y a dedans, ne me dis pas comment on y entre. — Il le regarda. — Je n'ai pas besoin de le savoir, et toi tu as besoin que je ne le sache pas. Regarde-moi bien, petit. Je vis seul dans un marais depuis vingt et un ans parce qu'il y a des gens qui voudraient m'ouvrir la tête pour voir ce qu'il y a dedans. Le jour où ils y arriveront, je préfère que ce qu'ils trouveront ne serve à rien.

Il se pencha en avant, les coudes sur les genoux.

— Dis-moi seulement ce dont j'ai besoin. Cet endroit est fermé.

— Oui.

— Il se rouvre.

— Oui.

— Aujourd'hui.

— Aujourd'hui, dit Sigurd.

VII.

— Bon, dit Kveldulf. Maintenant la seule question qui compte.

Il attendit que Sigurd le regarde.

— Qu'est-ce que tu lui as promis, précisément ?

— Comment ça, précisément ?

— Précisément. Les mots. Pas le sens, pas l'intention, pas ce que tu voulais dire. Les mots que tu as dits avec ta bouche et qu'elle a entendus avec ses oreilles. — Sa voix était égale. — Tu les sais. On sait toujours ceux-là.

Sigurd les savait.

Il les avait dans la tête depuis huit mois, exactement à leur place, avec la lumière qu'il faisait et le bruit de l'eau au fond de la crique et le poids de la cape verte qu'il venait de faire glisser de ses épaules.

Il dut s'y prendre à deux fois.

— Je lui ai laissé ma cape, dit-il. Elle était trop grande. Elle traînait par terre. Et je lui ai dit : ce n'est pas un cadeau, je te la prête. Dans cinq ans elle sera à ta taille et tu me la rendras.

Il regarda ses mains.

— Et elle m'a demandé si je serais là. Ce n'était pas une question, c'était — elle a dit : tu seras là. Et j'ai dit oui. Et elle a dit : le jour même. Pas le lendemain. Le jour même, Sigurd, je ne veux pas attendre un jour de plus. Pas un seul.

Il s'arrêta.

— Et ? dit Kveldulf.

— Et j'ai dit : le jour même. Je te le promets.

Il y eut un silence dans la clairière.

— Elle avait neuf ans, dit Sigurd.

VIII.

Kveldulf ne dit rien pendant un long moment.

Puis il se leva de sa dalle et fit trois pas, et Sigurd s'attendit à peu près à tout sauf à ce qui vint.

— Tu pouvais partir.

Sigurd releva la tête.

— Quoi ?

— Tu pouvais partir. — Kveldulf lui faisait face, très calme. — Il n'y a pas de chaîne sur cette île. Il n'y a pas de serrure, il n'y a pas de garde, et je suis un vieil homme qui dort dur. Tu pouvais partir en juin, en juillet, en septembre, n'importe quelle nuit. Tu prenais tes bottes et tu t'en allais et j'aurais découvert ta paillasse vide au matin.

— Vous avez dit que si je partais avant un an—

— J'ai dit que je ne te reprendrais pas. Et c'est vrai. — Il haussa les épaules. — Ça t'aurait coûté tout ce que je peux te donner, et rien d'autre. Pas ta vie. Pas ta liberté. Tu n'aurais pas eu à te battre pour sortir de chez moi.

Il laissa ça se déposer.

— Alors ne viens pas me raconter que tu n'as pas pu, dit-il. Tu as pu. Chaque jour depuis huit mois, tu as pu, et chaque jour tu es resté, et ce matin encore tu es allé relever les nasses. Ce n'est pas une chose qui t'est arrivée. C'est une chose que tu as faite.

Sigurd sentit sa gorge se fermer.

— J'ai calculé, dit-il. En été. J'ai fait le compte et j'ai vu que je serais en retard de six mois, et j'ai réfléchi toute une soirée, et j'ai décidé de rester.

— Pourquoi ?

— Parce que si je partais, j'arrivais devant ce seuil avec exactement ce que j'avais avant. — Sa voix montait et il ne pouvait rien y faire. — Quatre pas de portée. Une épaule que je bloquais sans le savoir. Onze minutes pour traverser une cour de trente pas pendant qu'on tuait quelqu'un au-dessus. Voilà ce que j'aurais apporté à cette gamine. J'aurais fait le voyage pour me faire tuer devant elle et pour qu'ils la prennent.

— Donc ?

— Donc j'ai décidé qu'être là en retard et capable valait mieux qu'être là à l'heure et inutile.

Kveldulf hocha la tête lentement.

— Est-ce que j'ai eu tort ? dit Sigurd.

— Non.

Le mot tomba, sec, sans emphase.

— Tu as fait le calcul juste, dit Kveldulf. Je l'aurais fait pareil. N'importe qui de sensé l'aurait fait pareil, et si tu étais venu me demander conseil ce soir-là je t'aurais dit de rester, et je te le dirais encore aujourd'hui en sachant tout ce que je sais.

— Alors pourquoi est-ce que j'ai envie de vomir depuis onze jours ?

— Parce qu'avoir raison n'efface rien.

Sigurd le regarda.

— C'est ça que je suis en train de t'apprendre, dit Kveldulf, et c'est la seule chose de la journée qui vaut la peine d'être dite. Tu as fait le bon choix. Et tu as trahi une enfant de neuf ans qui t'a supplié de ne pas la laisser et à qui tu as juré une date. Les deux sont vrais. Ils sont vrais en même temps, ils le resteront tous les deux jusqu'à ta mort, et il n'y en a pas un qui annule l'autre.

Il se rapprocha d'un pas.

— Tu as passé l'automne à te fabriquer une paix là-dessus. Je l'ai vue arriver, je t'ai regardé la construire, je n'ai rien dit. — Sa voix se durcit un peu. — Elle vient de tomber ce matin et elle ne reviendra pas. Tant mieux. C'était une paix de menteur et elle t'aurait rendu bête.

IX.

— Alors qu'est-ce que je fais ? dit Sigurd.

Il l'avait demandé comme un gamin, et il s'en aperçut en l'entendant, et il ne le retira pas.

— Aujourd'hui ? dit Kveldulf.

— Aujourd'hui.

— Tu travailles.

Sigurd le fixa.

— C'est tout ?

— C'est tout. — Kveldulf montra la rigole du menton. — Tu vas te remettre là et tu vas descendre en dessous de quatre, aujourd'hui, avant la nuit. Et demain tu recommenceras, et il te restera quatre mois, et à la fin de ces quatre mois tu sauras faire des choses que tu ne peux pas imaginer ce matin.

— Vous ne comprenez pas ce qui se passe aujourd'hui.

— Je comprends parfaitement ce qui se passe aujourd'hui, dit Kveldulf. Ce que je comprends surtout, c'est ce que tu es en train de faire depuis onze jours, et je vais te le dire une fois.

Il pointa un doigt vers la poitrine de Sigurd.

— Tu as payé une enfant, dit-il. Tu as pris quelque chose qui lui appartenait — sa parole tenue, six mois de sa vie, la certitude de compter pour quelqu'un — et tu l'as posé sur la table en échange d'une seule chose : devenir capable de la protéger. C'est ça, le marché. Il n'y en a pas d'autre. Tu ne l'as pas fait pour ton confort, tu ne l'as pas fait par lâcheté, tu ne l'as même pas fait pour toi.

Il baissa le doigt.

— Alors la seule question, désormais, c'est : est-ce que tu lui rapportes ce que tu as acheté avec ?

Sigurd ne bougeait pas.

— Parce que si tu passes cette journée assis sur une pierre à te faire mal, dit Kveldulf, tu ne lui rends rien. Tu lui as pris six mois et tu n'as même pas la décence de t'en servir. Ça, c'est la deuxième trahison, et celle-là n'a aucune excuse — la première, au moins, avait une raison.

Il alla ramasser son écuelle sur le seuil.

— Chaque jour où tu travailles mal à partir de maintenant, tu voles quelque chose à une gamine qui n'a pas eu son mot à dire. Tu comprends ce que je te dis ?

— Oui.

— Non. Tu comprends les mots. Tu comprendras le reste dans dix ans. — Il se rassit. — Il te reste quatre mois. Ne les gâche pas.

Sigurd resta figé.

Parce qu'il avait déjà entendu cette phrase-là, à un mot près, dans une autre bouche — sur la route du sud à la sortie de Vatnsfjörd, un jour de vent, par une fille au bras encore en écharpe qui lui avait demandé combien de temps il lui restait et qui, quand il avait répondu neuf mois et onze jours, l'avait regardé un long moment avant de dire exactement ça.

Alors ne les gâche pas.

Il avait cru sur le moment qu'elle parlait du temps qu'il avait devant lui.

Il comprit ce matin-là, huit mois trop tard, qu'elle avait su avant lui qu'il ne serait pas au rendez-vous, et qu'elle lui avait dit d'en faire quelque chose.

X.

Il travailla toute la journée.

Il descendit à cinq secondes en fin de matinée, à quatre et demie après le repas. Kveldulf ne bougea pas de sa dalle et compta à voix haute pendant six heures sans donner un seul conseil.

Vers le milieu de l'après-midi, la lumière changea.

Elle devint grise et basse, la lumière plate des jours de décembre sur un marais, et Sigurd, qui allait ouvrir, s'arrêta net avec sa lame à mi-hauteur.

Il ne l'avait pas prémédité. Ça vint tout seul : cette lumière-là était exactement celle qu'il y avait eu dans la crique, sur la corniche, le jour où la pierre s'était refermée.

Il resta immobile.

Il ne l'imagina pas. Il s'était juré depuis onze jours de ne pas l'imaginer, et il tint parole — pas de corniche, pas de cape verte, pas de petite silhouette qui sort dans le froid. Il ne se laissa pas aller à voir quoi que ce soit.

Il resta simplement debout au milieu d'une clairière gelée, avec une lame à la main, et il laissa passer ce qui devait passer.

C'est maintenant, ou c'était ce matin, ou ce sera dans deux heures. Je ne le saurai jamais. Ça se passe pendant que je suis ici.

Ça dura peut-être vingt secondes.

Puis il ferma les yeux, souffla par le nez, releva sa lame, et ouvrit.

— Un, dit Kveldulf. Deux. Trois.

La route claqua.

Il y eut un silence.

— Trois, dit Kveldulf.

C'était son meilleur temps depuis onze jours. C'était même son meilleur temps tout court, à un demi de son record, et il tomba très exactement à cette heure-là, et Sigurd resta planté au milieu de la clairière sans savoir du tout ce qu'il fallait en penser.

Il ne recommença pas tout de suite.

— Encore, dit Kveldulf, doucement.

Il recommença.

XI.

Le soir, Kveldulf vint s'asseoir à côté de lui sur le muret de la berge nord.

Il ne dit rien pendant très longtemps. Ils regardèrent le marais s'éteindre, le brouillard monter des chenaux, la ligne des roseaux disparaître.

— Tu ne m'as pas demandé si elle allait bien, dit Sigurd enfin.

— Je n'en sais rien.

— Non.

— Et toi non plus, dit Kveldulf. Tu ne le sauras pas avant longtemps, et probablement pas avant de le voir de tes yeux. — Il ramassa un caillou et le fit sauter dans sa paume. — Alors entre deux choses que tu ne sais pas, prends celle qui te fait travailler. Ce n'est pas de l'espoir, petit, ce n'est pas de la consolation et je ne suis pas là pour t'en donner. C'est de l'économie.

Il lança le caillou dans l'eau noire.

— Quatre mois, dit-il. Après ça tu descends de mon île et tu remontes chercher ta cape.

Sigurd le regarda de côté.

— Vous avez dit ta cape.

— J'ai dit ce que j'ai dit. — Kveldulf se leva en s'appuyant sur ses genoux, avec le bruit d'articulations d'un homme de son âge. — Demain, une heure avant l'aube. On commence les mauvaises routes de nuit.

Il remonta vers la maison.

Sigurd resta seul sur le muret jusqu'à ce que le froid le fasse rentrer.

XII.

Très loin au nord, à quatre semaines de marche et un mois de lac, il y avait une crique fermée par de la brume au bout d'eaux que plus rien ne gardait.

Ils étaient six et ils y étaient depuis deux cent trente et un jours.

Celui qui montait la garde ce matin-là tenait le compte sur une planche, à l'entaille, parce qu'au bout du troisième mois c'était devenu la seule chose qui distinguait un jour du suivant. Deux cent trente et une entailles. Il l'avait vérifié deux fois en septembre, quand il s'était mis à douter de tout.

On les relevait par bateau toutes les trois semaines. Le bateau apportait de la farine, du lard, de l'huile, et repartait avec le même rapport qu'il rapportait à chaque fois, qui tenait en quatre mots : rien à signaler.

Ils avaient bâti un abri contre la paroi, à l'abri du vent, la première semaine. Le bois était venu avec eux dans la barque — de bonnes planches sèches, déjà rabotées, avec des mortaises et des trous de cheville qui ne servaient plus à rien. Celui qui montait la garde ce matin-là avait remarqué, en clouant, qu'une des poutres était un chambranle de porte et qu'une autre avait été une étagère : il y avait encore la trace des objets dessus, quatre ronds pâles alignés là où quelque chose avait été posé pendant des années.

Il avait demandé d'où ça venait. On lui avait répondu : d'une maison, sur une île, à deux jours au sud. On l'avait démontée cet hiver-là parce qu'elle ne servait plus à personne.

Il n'avait pas posé d'autre question.

Leurs ordres tenaient en une phrase et n'avaient pas changé depuis huit mois : cette pierre s'ouvrira, et quand elle s'ouvrira, personne n'en sort.

Il faisait un froid noir. Le fond de la crique était pris de glace sur trois pas, et la paroi ruisselait, et il n'y avait rien d'autre à regarder que ce mur lisse et sombre qu'il regardait depuis deux cent trente et un jours et dont il aurait pu dessiner chaque défaut de mémoire.

Il vit la première rune s'allumer à hauteur de genou.

Il crut d'abord à un reflet. Puis il y en eut une deuxième, un pied plus haut, et une troisième, et elles ne s'éteignaient pas — elles montaient, une par une, en remontant la paroi comme une flamme remonte une mèche, dorées et blanches, et en trois secondes il y en eut des centaines et toute la falaise brûlait.

Il hurla. Les cinq autres sortirent de l'abri en se bousculant, à moitié habillés, en arrachant leurs armes des piles.

La lumière devint insoutenable. La pierre se mit à trembler. Et la paroi — celle qu'il avait regardée pendant deux cent trente et un jours, celle qui était là depuis trois cents ans — se dissipa du bas vers le haut comme une brume qu'on souffle.

Il y eut de l'air chaud. C'est la chose qu'il n'oublia pas : il faisait moins dix dans cette crique et un souffle d'air tiède lui arriva au visage, avec une odeur d'herbe.

Puis la lumière retomba, et il vit la vallée derrière.

Et il fut le premier à voir la silhouette.

Elle se tenait au bord du seuil, dans la lumière dorée, et elle ne bougeait pas.

Elle était petite.






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