Runalog

Chapitre 36 : Arc 7-Chapitre 36 — Ce que la foudre n'aime pas

Par natsucaron

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I.

Sa main revint le sixième jour.

Elle revint mal — d'abord des fourmillements, puis une sensation de brûlure sourde dans les tendons, puis une force approximative qui lui faisait lâcher les objets sans qu'il s'en aperçoive. Il cassa deux écuelles en trois jours. La seconde fois, Kveldulf le regarda ramasser les morceaux et dit :

— Tu me le dis, quand tu lâches quelque chose.

— Ce n'est rien.

— Règle deux, dit Kveldulf. Tu ne me mens pas sur ton corps.

— Je ne mens pas. Je dis que ce n'est rien.

— Tu viens de dire ce n'est rien à propos d'une main qui ne t'obéit pas. — Kveldulf retourna à son bois. — La prochaine fois, tu dis : ma main a lâché. C'est tout. Trois mots. Tu n'es pas obligé de les commenter.

Sigurd s'attendait à commencer le lendemain.

Il ne commença pas le lendemain.

Kveldulf lui fit fendre du bois. Il lui fit relever les lignes de pêche au petit matin, vider et saler le poisson, sarcler le potager, curer une rigole d'écoulement qui contournait la maison, refaire une portion de toit. Il lui montra une fois comment on faisait chaque chose, sans un mot de plus, et ensuite ce fut à lui.

Au bout de neuf jours, Sigurd craqua.

— Quand est-ce qu'on commence ?

Kveldulf leva les yeux de son filet.

— Règle un, dit-il.

Et ce fut tout.

II.

Ce fut le douzième jour.

Kveldulf sortit au matin, traversa la clairière jusqu'au pan de mur qui restait de l'ancienne tour, et resta un moment à regarder la pierre. Puis il alla chercher quelque chose dans la maison et revint avec un anneau de fer — un vieil anneau d'amarrage, rongé, gros comme le poing.

Il le fixa dans la pierre à hauteur de poitrine, au marteau, en trois coups.

— Viens là.

Sigurd vint.

— Tu vois l'anneau.

— Oui.

— Touche-le avec ta foudre.

Sigurd regarda le mur. Puis il regarda Kveldulf. Puis il compta.

— Il est à quinze pas.

— Seize.

— Je projette à quatre. Cinq les bons jours.

— Je sais, dit Kveldulf. Je t'ai regardé pendant sept matins.

Il retourna vers ses lignes.

— C'est tout ? dit Sigurd.

— C'est tout.

— Vous ne me montrez rien ? Vous ne m'expliquez pas ?

Kveldulf s'arrêta sans se retourner.

— Si je te montre, tu m'imiteras, dit-il. Tu passeras trois ans à faire une mauvaise copie de mes gestes en te demandant pourquoi ça ne rend pas pareil. — Il reprit sa marche. — Touche l'anneau. Quand tu l'auras touché, on parlera.

III.

Sigurd y passa onze jours.

Les trois premiers, il essaya la force. C'était idiot et il le savait à moitié, mais c'était tout ce qu'il avait : il chargea Smáeldingr au maximum, cala son pied arrière, verrouilla son épaule — puis se rappela l'épaule, et la débloqua, et refit tout — et projeta de toutes ses forces vers le mur.

L'arc partit et mourut à cinq pas. Toujours. Il fit ça peut-être deux cents fois. Le soir du troisième jour il vomit derrière la maison, et Kveldulf, en passant, lui dit seulement de boire.

Les quatre jours suivants, il essaya des variations. Il projeta en courant, pour ajouter de la vitesse. Il projeta d'en haut, depuis un tas de pierres, en se disant que la pente aiderait. Il essaya de faire partir l'arc plus fin, en concentrant tout à la pointe, comme on affine un jet d'eau avec le pouce. Il essaya de le faire partir plus large.

Cinq pas. Cinq pas. Quatre pas et demi. Cinq pas.

Le huitième jour, il s'assit dans l'herbe mouillée en face du mur et il arrêta.

Il resta là tout l'après-midi, à regarder l'anneau, et il fit ce qu'il n'avait jamais fait de sa vie avec son propre élément : il se demanda ce qu'il était en train de lui demander.

Je lui demande de traverser seize pas d'air.

Il regarda l'air entre lui et le mur. Il n'y avait rien dedans. C'était de l'air de fin de printemps, sec depuis quatre jours, transparent, absolument vide.

Et elle n'y arrive pas. Elle n'y arrive jamais. Elle n'y est jamais arrivée une seule fois de toute ma vie.

Puis il pensa, sans savoir d'où ça venait :

Alors elle ne veut pas passer par là.

IV.

Il se leva et alla chercher une corde.

Il ne savait pas encore ce qu'il faisait ; il avait seulement une idée bête, une idée de gamin, et elle le démangeait. Il prit une des vieilles cordes de ligne qui traînaient sous l'auvent, la trempa longuement dans l'eau du marais, et la tendit entre l'anneau de fer et un piquet qu'il planta à trois pas de lui.

Il se plaça devant le piquet, posa la pointe de Smáeldingr sur la corde mouillée, et projeta.

Il ne se passa rien du tout.

Il recommença. Rien. Il changea l'angle, la pression, la charge. Rien — ou plutôt : la foudre sortait, grésillait sur trois empans de corde, et s'éteignait comme une mèche humide.

Il resta planté là, furieux, et à cet instant précis quelque chose se retourna dans sa tête.

Je pousse encore.

C'était ça. Il avait changé le chemin mais il n'avait rien changé à ce qu'il faisait : il prenait sa foudre et il l'expédiait, il la poussait devant lui comme on pousse une brouette, et il attendait qu'elle arrive au bout parce qu'il l'avait poussée assez fort.

Il repensa à un feu.

C'était un souvenir stupide, sans rapport, un souvenir de Brynnadalr — Halvard qui allumait l'âtre le matin, l'hiver. Halvard ne poussait pas le feu dans le bois. Il posait une flamme au bon endroit et il attendait, et le feu trouvait tout seul par où monter : il tâtait, il rampait le long d'une écorce, il sautait sur un brin sec, il ignorait les bûches humides, et quand il avait trouvé sa route il montait d'un coup et il n'y avait plus rien à faire.

Il ne la pousse pas. Il la laisse chercher.

Sigurd reposa la pointe de sa lame sur la corde.

Et cette fois, il ne projeta pas.

Il ouvrit.

Il ne sut pas décrire autrement ce qu'il fit — il laissa la foudre sortir sans lui dire où aller. Il retira l'intention. Il cessa de viser l'anneau. Il la laissa être ce qu'elle était, une chose vivante et impatiente qui cherche par où passer, et il la sentit faire quelque chose qu'il n'avait jamais senti : elle tâta.

Elle s'éparpilla sur la corde en filaments minuscules, dans les deux sens, en avant, en arrière, sur ses propres doigts — il faillit tout lâcher — puis les filaments qui allaient vers l'arrière moururent, et ceux qui allaient vers l'avant tinrent, et se rejoignirent, et devinrent un seul fil bleu très fin qui courut sur la corde mouillée pendant treize pas et toucha l'anneau de fer.

Il y eut un claquement sec. Un point de lumière blanche sur le fer.

Et Sigurd sentit, dans son bras, le chemin s'ouvrir en grand.

Ce fut la partie qu'il ne comprit pas sur le moment. À l'instant où la foudre toucha l'anneau, quelque chose se referma — un circuit, une boucle, une porte — et d'un coup il eut la sensation nette et physique d'être relié à ce morceau de fer à seize pas de lui, comme s'il le tenait dans sa main.

Alors il poussa.

Et l'anneau de fer sauta hors de la pierre.

V.

Il resta un long moment immobile.

La corde brûlait par endroits en dégageant une fumée âcre. L'anneau était à quatre pas dans l'herbe, noirci, tordu. Il y avait un cratère blanc dans la pierre du mur, gros comme une paume, à l'endroit où le scellement avait cédé.

Sigurd baissa les yeux sur Smáeldingr.

Il n'était pas fatigué.

C'était ça, l'invraisemblable. Il venait d'arracher un anneau de fer scellé dans de la pierre à seize pas de distance, et il avait moins dépensé que pour une seule de ses deux cents projections ratées de la semaine. Il aurait pu recommencer trois fois de suite.

Il se retourna.

Kveldulf était debout à l'angle de la maison. Il devait être là depuis un moment.

— Refais-le, dit-il.

Sigurd remit une corde. Il rata les deux premières fois — il voulut trop, il reprit l'habitude de pousser — et à la troisième il retrouva la chose, cette manière de retirer son intention, et le fil bleu courut le long du chanvre mouillé et toucha le piquet, et le piquet se fendit en deux.

Il le refit cinq fois dans l'après-midi. À la quatrième, il n'avait plus besoin de poser la pointe sur la corde : il lui suffisait d'être à un pas du départ.

Kveldulf le regarda faire la cinquième.

— Bien, dit-il. Maintenant enlève la corde.

Sigurd se retourna, l'anneau tordu encore à la main.

— Sans corde, il n'y a pas de route.

— Il y en a toujours une, dit Kveldulf. La corde, c'était une rampe. Je te l'ai laissé faire une fois pour que tu saches ce que ça fait de lâcher, parce que ça ne s'explique pas et qu'il fallait bien que tu le sentes quelque part. Maintenant tu le sais.

Il se dirigea vers la maison.

— Enlève-la.

Sigurd resta seul dans la clairière avec un anneau de fer, un mur, et seize pas d'air entre les deux.

Il y perdit six jours de plus.

Ce furent des jours différents des premiers — moins désespérés, plus rageants. Il savait maintenant comment lâcher. Il ouvrait, il retirait son intention, il laissait sa foudre sortir sans lui dire où aller — et à chaque fois elle faisait la même chose : elle grésillait autour de la pointe pendant un instant, elle s'éparpillait en filaments courts dans toutes les directions, et elle s'éteignait. Elle cherchait. Elle ne trouvait rien. Elle rentrait.

Le quatrième jour, il alla jusqu'au mur et posa la main dessus, et il regarda l'espace vide qu'il venait de traverser.

Il n'y a rien. Il n'y a rien entre les deux. C'est de l'air.

Et il resta la main sur la pierre, parce que quelque chose n'allait pas dans cette phrase et qu'il ne voyait pas quoi.

Il le vit le sixième jour, à la tombée du soir, et il le vit parce qu'il ne travaillait pas.

Il rentrait des lignes de pêche, les mains pleines, et il s'était arrêté au bord de la berge pour regarder le marais. Le soleil descendait. Il faisait encore chaud sur la terre et l'eau commençait à refroidir, et la brume montait — pas partout : en bancs, en traînées, en veines pâles qui suivaient les chenaux et qui contournaient les îlots de tourbe, et qui dessinaient dans l'air du soir un réseau entier de couloirs blancs.

Sigurd laissa tomber ses poissons.

Ce n'est pas de l'air.

Ce n'est jamais de l'air. C'est de l'air froid et de l'air tiède, de l'humide et du sec, des couches, des veines, des traînées. Ça bouge. Ça a une forme. Ça change toutes les heures. Il y a du chemin partout là-dedans, et je regarde à travers depuis dix-sept ans en croyant que c'est du vide.

Il retourna au mur en courant, dans le noir, et il rata encore neuf fois.

À la dixième, il cessa de chercher la route avec ses yeux — il n'y avait rien à voir — et il fit la seule chose qui restait : il ouvrit, et au lieu de regarder le mur, il écouta ce que sa foudre trouvait.

Elle partit dans quatre directions à la fois. Trois moururent tout de suite. La quatrième tint.

Et elle ne partait pas vers le mur.

Elle partait vers le haut et vers la gauche, en biais, absurdement, vers un endroit où il n'y avait rien du tout — et Sigurd, qui aurait corrigé n'importe quel jour de sa vie d'avant, ne corrigea pas. Il la laissa.

Elle monta de trois coudées. Elle s'infléchit. Elle redescendit en une longue courbe molle vers la droite, contourna quelque chose d'invisible à mi-distance, hésita une dernière fois à deux pas de la pierre.

Et elle toucha l'anneau.

Il y eut ce claquement, ce point de lumière blanche sur le fer, et dans le bras de Sigurd la porte s'ouvrit en grand — et cette fois il savait ce que c'était, et il poussa.

L'éclair qui suivit ne fut pas une ligne droite.

Il fit exactement le trajet du tâtonnement — en haut, à gauche, la longue courbe, le contournement — un trait bleu-blanc tordu comme une racine, seize pas d'air pour vingt-deux pas de chemin, et l'anneau de fer devint rouge et coula sur la pierre.

Sigurd resta immobile dans le noir, la lame basse.

Puis il se retourna. Kveldulf était assis sur le seuil, à quarante pas, en train de manger.

— Il n'est pas allé droit, cria Sigurd.

— Non, dit Kveldulf.

— Il a fait un détour ! Il est monté, il a tourné, il a contourné quelque chose !

— Oui.

— Il y avait quelque chose là-bas ! Au milieu ! Je ne sais pas quoi !

— De l'air plus sec, dit Kveldulf en reposant son écuelle. Ou plus chaud. Ça vient de la pierre du mur, elle rend la chaleur du jour toute la nuit. — Il se leva. — Viens manger. Demain tu recommences.

— Vous saviez.

— Bien sûr que je savais.

— Vous m'avez laissé six jours devant ce mur !

— Sept, dit Kveldulf. Et si je te l'avais dit le premier soir, tu m'aurais cru sur parole et tu ne l'aurais jamais vu. — Il rentra. — Maintenant tu ne pourras plus jamais regarder de l'air.

VI.

— Dis-moi ce que tu as compris.

Sigurd chercha ses mots.

— Elle ne traverse pas, dit-il. Elle trouve. Elle ne va pas d'un point à un autre en ligne droite comme une flèche — elle cherche par où passer, elle essaie partout à la fois, et quand elle a trouvé une route elle la prend tout entière d'un coup. — Il regarda la corde fumante. — Et tant qu'elle n'a pas trouvé, il ne se passe rien du tout. Le chemin vient avant le coup. Toujours.

— Et l'air ?

— Il n'y a pas d'air, dit Sigurd. Enfin — il n'y a pas de l'air. C'est ça que je n'avais jamais regardé. Je croyais qu'entre moi et une cible il n'y avait rien, et qu'il fallait donc traverser ce rien à la force du bras. — Il montra la clairière du menton. — Il y a tout. Il y a du froid et du tiède, de l'humide et du sec, des couches, des veines, des traînées qui bougent toute la journée. Il y a des endroits où elle veut passer et des endroits où elle ne veut pas, et ça change d'une heure à l'autre.

— Et la ligne droite ?

— La ligne droite, c'est le seul chemin qu'elle ne prend jamais.

Kveldulf hocha lentement la tête.

— Voilà, dit-il. Toute ta vie tu as choisi le chemin à sa place, et tu as choisi le pire de tous, et tu as payé la différence avec ton corps. Quatre pas. C'est très exactement ce qu'un homme peut forcer.

Il se pencha, ramassa l'anneau fondu dans l'herbe, le soupesa.

— Avec une route, la longueur ne compte presque pas. Seize pas ou soixante, c'est le même prix, parce que ce n'est plus toi qui portes. Ce qui compte, c'est la qualité de la route et le temps que tu mets à la trouver. — Il lui jeta l'anneau. — Voilà ce que ça veut dire, conduire.

Sigurd releva la tête d'un coup.

— Ornir a dit ce mot, dit-il. Une fois. Il m'a dit : tu essaies de frapper avec, un jour on t'apprendra à conduire. Je n'ai jamais su ce que ça voulait dire.

— Évidemment que tu n'as jamais su. Il ne le savait pas non plus. — Kveldulf lui jeta l'anneau, que Sigurd rattrapa. — Il répétait un mot que je lui avais dit il y a vingt-deux ans parce qu'il l'avait trouvé joli et qu'il ne voulait pas mourir sans te l'avoir passé. C'est très exactement ce qu'il savait faire de mieux : garder des choses qu'il ne comprenait pas pour les donner à quelqu'un qui pourrait s'en servir.

VII.

— Il y a une autre phrase, dit Sigurd.

Ils étaient assis devant la maison, à la nuit, avec du poisson et du pain noir. C'était la première fois depuis son arrivée qu'ils mangeaient au même endroit.

La foudre n'aime pas les trajets courts. Il me l'a dite le jour où je suis parti. — Sigurd tournait l'anneau tordu entre ses doigts. — Álvaldr m'a dit que c'était de vous.

Kveldulf mâcha un moment.

— C'est de moi, dit-il. Mais c'est mal dit. Je l'ai dite à vingt ans et j'ai été très content de moi, et c'est une phrase de gamin qui veut avoir l'air profond. La vraie phrase est plus longue et beaucoup moins jolie.

— C'est quoi, la vraie ?

La foudre ne fait jamais un trajet court, parce qu'un trajet court est un trajet qu'elle a fallu forcer. — Il haussa les épaules. — Tu vois. Ça ne se retient pas.

Il posa son écuelle.

— Regarde le ciel un soir d'orage, dit-il. Vraiment. Un éclair qui va d'un nuage au sol fait mille brasses. Mille. Et il les fait en un battement de cil, et il n'a pas eu besoin de s'entraîner, et il ne se fatigue pas. Toi, avec toute ta volonté et tout ton corps, tu fais quatre pas. — Il le regarda. — Ça n'a rien à voir avec la puissance. Ta foudre et celle du ciel sont la même chose. La différence, c'est qu'il ne pousse pas.

— Comment il fait ?

— Il descend en tâtonnant. Il essaie une direction, il n'aime pas, il en essaie une autre, il se divise, il redescend, il recommence — et pendant tout ce temps il ne s'est encore rien passé, il n'y a pas de lumière, il n'y a rien à voir. Et à la seconde où un de ses tâtonnements touche la terre, la route est faite. — Kveldulf claqua des doigts, une fois. — Et alors seulement, l'éclair.

Il ramassa son écuelle.

— Tout le monde regarde l'éclair, dit-il. Personne ne regarde ce qui s'est passé avant. Ton travail, à partir de maintenant, c'est ce qui se passe avant.

VIII.

La démonstration eut lieu trois jours plus tard, et Sigurd la demanda lui-même, ce qui était une erreur.

Il commençait à être content de lui. Il touchait l'anneau neuf fois sur dix maintenant, il avait travaillé sur des routes de plus en plus mauvaises — une planche mouillée, une ligne de tourbe humide, la trace d'eau que laissait un seau renversé — et il avait passé la matinée à s'imaginer devant Ulfar avec ça dans les mains.

— Vous, vous allez à combien ? demanda-t-il.

Kveldulf posa son couteau.

— Prends ta lame, dit-il. On descend à l'eau.

Ils descendirent à la berge nord, là où le grand saule avait explosé, et où le marais s'ouvrait sur une étendue d'eau libre qui allait jusqu'à une ligne de roseaux si lointaine qu'elle se confondait avec le ciel.

Kveldulf entra dans l'eau jusqu'aux chevilles.

Il n'avait pas d'épée. Il avait été chercher, dans la maison, une longue lame droite en rúnjárn, très vieille, mangée par les affûtages successifs au point d'être plus étroite qu'elle n'aurait dû, avec une garde nue et une poignée de corde. Sigurd ne l'avait jamais vue.

— Tu vois le poteau ?

Sigurd regarda. Loin, très loin sur l'eau plate, il y avait quelque chose — un piquet noir planté dans le marais, un ancien repère de pêche, la moitié d'un homme de haut.

— Il est à combien ?

— Deux cents pas, dit Kveldulf. Un peu plus.

Il posa la pointe de sa lame à la surface de l'eau.

Il n'y eut pas de préparation. Pas de mise en garde, pas de souffle pris, pas d'épaule bloquée : il posa la pointe sur l'eau comme on pose une plume, et Sigurd, qui savait maintenant ce qu'il fallait regarder, vit la surface de l'eau se hérisser sur un empan autour de la lame, minuscule, comme une pluie qui commence.

Ça dura peut-être deux secondes.

Puis la lumière courut.

Elle courut à plat, sur l'eau, en une ligne qui n'était pas droite — elle louvoyait, elle contournait, elle suivait quelque chose que Sigurd ne voyait pas — et elle mit un temps invraisemblablement court à couvrir deux cents pas, et le poteau, là-bas, explosa.

Ce ne fut pas un éclat de lumière. Le poteau explosa, littéralement, en projetant des débris que Sigurd vit retomber une seconde et demie plus tard sur l'eau, en une pluie d'éclaboussures blanches à l'autre bout du marais.

Le bruit arriva après.

Kveldulf ressortit de l'eau et s'essuya la lame sur sa cuisse.

Sigurd n'arrivait pas à parler.

— Deux cents pas, dit enfin Kveldulf. Sur une bonne route. Un jour sans vent. — Il remit la lame dans son fourreau de bois. — Et je ne suis pas exceptionnel, petit. Je suis simplement quelqu'un qui a fait ça tous les jours pendant vingt-cinq ans.

— Combien ça vous a coûté ?

— Rien, dit Kveldulf. C'est la mauvaise question et tu la poseras encore longtemps.

Il remonta vers la maison.

— La bonne question, c'est : combien de temps il m'a fallu pour trouver le chemin. — Il s'arrêta. — Deux secondes. Toi il t'en faut douze. C'est ça, l'écart entre nous, et ce n'est pas un écart de puissance. Dans un combat, personne ne te laisse douze secondes.

IX.

Ce soir-là, Sigurd ne dormit pas, et pour une fois ce ne fut pas à cause du compte.

Il était couché sur sa paillasse, les yeux ouverts, et il refaisait Svartahöfn.

Il l'avait refait cent fois depuis six mois, toujours de la même manière : la ligne de huit hommes, les onze minutes, la lance dont le fer était rouge, la porte de la tour. C'était devenu une chose qu'il se repassait pour se punir.

Cette nuit-là, il le refit autrement.

La cour inondée.

Hrafnsson avait crevé la citerne. Il avait étalé l'eau sur toute la moitié nord de la cour, puis il l'avait fait monter en brouillard, et Sigurd avait planté Smáeldingr dans la nappe et déchargé, et l'éclair avait couru sur toute la surface en dessinant les joints des pavés.

Il se redressa dans le noir.

Il n'avait pas visé. Il n'avait pas poussé. Il n'avait rien fait de ce qu'il croyait savoir faire — il avait mis sa lame dans une route toute faite et il avait lâché, et ça avait été, il s'en souvenait maintenant avec une netteté humiliante, la chose la moins fatigante de tout le combat.

Il l'avait remarqué sur le moment. Il s'en souvenait précisément. Il avait senti son bras vide et il avait pensé tiens, c'est bizarre, et il était passé à autre chose parce qu'il y avait un homme qui venait vers lui.

Il avait conduit. Une fois. Par accident. Et il ne l'avait pas vu.

Et Ulfar était resté sur les pavés secs.

Sigurd se rallongea très lentement.

Il n'a pas esquivé. Il n'était pas dedans. Il savait exactement où s'arrêtait la nappe et il s'est tenu à six pas du bord, et il nous a laissés faire.

Il pensa ensuite à Leiv, un soir de lande, qui expliquait avec ses mains que le métal répond mieux quand on lui demande tends-toi comme une corde de puits qui remonte un seau plein, et qui disait, en s'excusant presque : c'est pas la force du truc dans ma tête, c'est quelle chose il y a dans ma tête.

Un gamin de quatorze ans avait mis le doigt dessus au coin d'un feu, et personne autour de lui n'avait été capable de lui dire qu'il venait de décrire la moitié du métier.

X.

Il posa la question des cicatrices le lendemain.

C'était une belle journée, ils curaient la rigole ensemble, Kveldulf avait les manches relevées jusqu'au-dessus du coude, et les marques blanches en étoile étaient là, sous le soleil, avec leurs racines fines qui couraient sous la peau et remontaient vers l'épaule.

Sigurd les regardait depuis un moment.

— Ces marques, dit-il. C'est la conduction, hein. Vous êtes passé dedans.

Kveldulf ne s'arrêta pas de creuser.

— Règle un.

— Je veux juste savoir si—

— Règle un, dit Kveldulf.

Sa voix n'avait pas changé de volume. Elle avait changé d'autre chose.

Sigurd se tut. Ils curèrent la rigole jusqu'au soir sans un mot de plus, et quand ils rentrèrent, Kveldulf avait rabattu ses manches.

Il ne les releva plus jamais devant lui.

Sigurd ne reposa jamais la question.

XI.

Ce fut au début de l'été que ça arriva, et ça arriva sur une phrase qui ne voulait rien dire.

Ils travaillaient sur les mauvaises routes — c'était la nouvelle obsession de Kveldulf : la bonne route, disait-il, tu la trouveras toujours, un imbécile la trouve ; le métier commence quand il n'y en a pas. Sigurd passait ses journées à conduire sur des choses absurdes. Une planche à peine humide. Une ligne de mousse. La rosée. Un tas de poissons.

Ce jour-là, il avait échoué toute la matinée sur une bande de sable mouillé, et il était de mauvaise humeur.

— Elle refuse, dit-il.

— Elle ne refuse rien, dit Kveldulf. Elle te dit qu'il n'y a pas de route. C'est une information, pas un refus. Le jour où tu comprendras la différence, tu auras cessé d'être un enfant.

Il ramassa ses outils.

— De toute façon, le sable est une saloperie et tu n'en verras pas ici. — Il s'étira le dos. — Au printemps prochain, quand la glace sera partie et que l'eau remontera, on ira travailler sur l'eau libre. C'est là que ça devient intéressant. Pas avant.

Et il rentra.

Sigurd resta debout au milieu de la clairière, avec sa lame à la main, et le monde s'arrêta.

Au printemps prochain.

Il l'avait entendu comme on entend un mur.

XII.

Il alla s'asseoir sur la berge nord, là où le saule avait brûlé, et il fit le calcul.

Il le fit proprement, cette fois, jusqu'au bout, parce qu'il avait passé trois mois à ne pas le faire et qu'il était fatigué de le porter.

Le jour où il était parti de Vatnsfjörd, il restait neuf mois et onze jours avant que le seuil s'ouvre.

Il avait mis vingt-six jours de route, quatre jours de fleuve et de village, quatre jours de marais. Plus les huit premiers jours ici, avant d'accepter. Trente-huit jours.

Donc, le soir où il avait dit d'accord cinq fois de suite dans une maison de roseau : huit mois et trois jours.

Et il avait promis un an.

Sigurd resta un long moment à regarder l'eau.

Douze moins huit. Il n'y avait rien à calculer. C'était de l'arithmétique d'enfant de six ans, exactement comme il se l'était dit la première nuit, et il n'y avait aucune raison au monde de mettre trois mois à la faire sinon celle-là précisément.

Trois mois et vingt-sept jours.

Le seuil s'ouvrirait, et il serait encore ici, dans un marais, à quatre mois de là.

Il avait presque fini de digérer ce chiffre quand le second arriva.

Il arriva tout seul, sans qu'il le cherche, et ce fut beaucoup plus violent que le premier, parce que le premier était une faute et que le second n'était que de la géographie.

Et après ?

Après, il faudrait y aller.

Quatre jours de marais. Quatre jours jusqu'au fleuve. Vingt-six jours de route jusqu'à Vatnsfjörd. Et ensuite, remonter le grand lac — remonter, pas descendre. Mímir l'avait dit lui-même, à la fin, en donnant le calendrier des courants : deux semaines pour descendre, deux pour remonter pendant la saison. Hors saison, on comptait le double.

Un mois pour la route. Un mois pour le lac.

Sigurd ferma les yeux.

Six mois.

Elle sortirait, et il ne serait pas là, et il ne serait pas là pendant six mois.

XIII.

Il pensa à négocier. Il y pensa précisément dix minutes.

Il monta jusqu'à la maison, s'arrêta devant la porte, et il eut la phrase toute prête dans la bouche — il faut que je parte quatre mois plus tôt, je reviendrai finir, je vous le jure — et il resta là, la main levée, sans frapper.

Puis il redescendit vers l'eau.

Parce qu'il savait ce qui se passerait. Kveldulf ne demanderait même pas pourquoi. Il dirait non, une fois, de la même voix qu'il avait dite règle un dans une rigole, et il n'y aurait pas de deuxième conversation. Et le lendemain matin il faudrait partir pour de bon, avec quatre mois de conduction dans les mains et rien d'autre, et se présenter devant un seuil qui s'ouvre avec exactement les moyens qui avaient déjà tué une jeune femme dans une tour.

Il s'assit dans l'herbe et il pensa à Runa.

Il y pensait tous les jours, mais il ne se le permettait jamais longtemps — c'était comme appuyer sur une côte cassée. Ce soir-là, il se le permit.

Il la vit devant le seuil, debout dans la lumière, avec sa cape verte qui ne traînerait plus par terre.

Il la vit attendre. Une heure. Une journée.

Et il vit — il se força à le voir — le moment où elle comprendrait que personne ne venait.

Je suis désolé, pensa-t-il.

Il le pensa très fort, comme une chose qu'on envoie, parce qu'il n'y avait aucun autre moyen de l'envoyer.

Je vais être en retard. Je le sais depuis aujourd'hui, et je ne vais rien faire pour l'empêcher, et c'est moi qui l'aurai décidé. Je ne veux pas que tu croies plus tard que c'est arrivé tout seul.

Puis il fit ce qu'il faisait toujours quand une chose lui était insupportable : il chercha les raisons.

Et le pire, c'est qu'elles étaient bonnes.

Si je pars maintenant, j'arrive à ce seuil et je suis quoi ? Le garçon qui a mis onze minutes à traverser une cour. Elle sortira, et le culte sait que la cité existe, et ils la chercheront — ils l'ont peut-être déjà trouvée. Et je serai là, devant elle, avec quatre pas de portée et une épaule qui la bloque.

Si je reste, j'arrive en retard, et je peux la protéger.

Ce n'est même pas un choix. C'est une soustraction.

Il s'accrocha à ça, et à autre chose, qui vint après et qui lui fit du bien.

Et puis elle ne sera pas seule.

Il le pensa avec un vrai soulagement, et le soulagement fut sincère, et il dura.

Eyvindr sera là. Il a promis. Il a dit qu'elle ne serait pas seule un seul jour, et cet homme-là a tenu quarante ans sur une île pour une porte, il tiendra cinq ans pour une enfant. Et Mímir sera là. Ils seront deux avec elle sur ce seuil. Elle sortira, elle verra qu'il n'y a personne, et Eyvindr lui dira quelque chose de vieux et de sec qui la fera lever les yeux au ciel, et elle attendra.

Elle attendra parce qu'elle sait compter et qu'elle est plus intelligente que moi.

Elle aura quatorze ans. Elle aura eu cinq ans pour apprendre des choses que je ne comprendrai jamais. Elle comprendra ça aussi. Elle comprendra mieux que personne.

Sigurd resta jusqu'à la nuit sur cette berge, et quand il remonta il était en paix, et c'est cette paix-là, plus que tout le reste, qu'il ne se pardonnerait pas.

Il ne dit rien à Kveldulf. Ni ce soir-là, ni les jours suivants.

Mais Kveldulf, qui ne demandait jamais rien, avait remarqué depuis longtemps que le garçon, tous les soirs avant de dormir, remuait imperceptiblement les lèvres pendant quelques secondes en regardant le plafond.

Il avait remarqué aussi que ça s'était arrêté ce soir-là.

Il ne dit rien non plus.

XIV.

À sept semaines de marche vers le sud-ouest, dans les collines au-dessus de Fljótsdalr, deux personnes étaient couchées à plat ventre derrière une ligne de genêts depuis le lever du jour.

Elles avaient mis cent trois jours à venir. Elles avaient travaillé trois semaines dans un port pour manger, et deux fois fait un détour de six jours pour éviter des routes surveillées, et l'une des deux ne pouvait toujours pas porter de charge du côté gauche.

— C'est pas ça, dit Leiv à voix basse. C'est pas possible que ce soit ça.

Kára ne répondit pas.

En contrebas, dans un repli de vallée verte, il y avait une ferme.

Ce n'était pas une forteresse. C'était une ferme — une grande, une belle, avec un corps de logis long et bas en pierre claire, deux granges, un four à pain qui fumait, un verger en espalier le long d'un mur au sud. Des poules. Une charrette dételée dans la cour. Du linge qui séchait.

Il n'y avait pas de palissade. Il n'y avait pas de tour de guet. Il y avait un muret de pierres sèches à hauteur de genou, comme partout dans ces collines, et une barrière de bois qu'on avait laissée ouverte.

— Où sont les gardes ? dit Leiv.

— Il y en a quatre, dit Kára. Un à la grange nord, un sur le chemin d'accès, deux qui font le tour toutes les heures et demie. Ils ne portent pas d'armes visibles.

— Quatre. Pour combien de gamins ?

Kára ne répondit pas tout de suite.

Dans la cour, en bas, il y avait des enfants.

Ils étaient sortis peu après l'aube, en rang, sans qu'on les pousse. Une femme d'une quarantaine d'années les avait comptés à voix haute et ils avaient répondu chacun leur tour, et ensuite ils s'étaient dispersés au travail — les plus grands vers les granges, les plus petits vers le potager, deux vers le four. Un garçon d'une douzaine d'années portait un seau trop lourd pour lui et une fille plus jeune était venue prendre l'autre anse sans qu'on le lui demande.

Personne ne pleurait. Personne ne regardait la barrière ouverte.

Vers le milieu de la matinée, la femme avait fait sonner une cloche, et ils étaient tous rentrés en courant, et Kára avait entendu monter jusqu'à elle, portés par le vent, des rires.

— Vingt-deux, dit-elle enfin. Il y a vingt-deux enfants là-dedans.

Elle avait la voix parfaitement plate.

Elle regardait la cour depuis six heures. Elle avait regardé chaque visage, chaque taille, chaque manière de marcher. Elle avait cherché une chevelure, une silhouette, un geste — quelque chose.

Sa sœur avait six ans la dernière fois qu'elle l'avait vue.

En bas, dans la cour, sept ou huit d'entre eux avaient à peu près dix ans.

Kára les regarda l'un après l'autre, longuement, pour la troisième fois depuis l'aube.

Et elle ne sut pas.






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