Ils coupèrent par l'intérieur, comme Álvaldr l'avait dit, et ils marchèrent tout le premier jour sans presque parler.
Le pays changeait à mesure qu'ils descendaient. La côte de Niflheim était une côte d'eau et de brume ; l'intérieur, lui, était une lande rase et rousse, dure sous le pied, coupée de coulées de pierre noire où rien ne poussait. Le vent y soufflait sans obstacle. Il n'y avait pas de villages. C'était précisément pour ça qu'ils étaient passés par là.
Hrafnsson tenait le rythme. Il vomit encore une fois vers midi, s'essuya la bouche, et repartit sans commentaire.
Ils s'arrêtèrent au crépuscule dans un creux de lande, derrière une langue de basalte qui coupait le vent, et Leiv fit un feu minuscule au fond d'un trou qu'il avait creusé pour qu'on ne le voie pas de loin.
Ils mangèrent.
Et à un moment, Leiv reposa sa gamelle et dit :
— Bon, faut qu'on en parle.
— De quoi ? dit Kára.
— Tu sais très bien de quoi. — Leiv s'agitait, ce qui chez lui était un signe de sérieux. — De ce qui s'est passé sur le talus.
Personne ne répondit tout de suite.
— On a rien vu, dit Sigurd.
— Justement ! — Leiv se pencha en avant. — On a rien vu. Ils étaient dix-neuf. Dix-neuf, Sigurd. Nous, en bas, on était trois debout et on était en train de perdre. Faut le dire, hein. On était en train de perdre.
— Oui, dit Kára.
— Et lui il monte le talus, il fait un truc que personne a vu, et trente secondes après y a plus de talus. — Il écarta les bras. — Comment ? Non mais sérieusement, comment ? Il a pas de bras en plus. Il a pas trois épées.
Sigurd remua les braises avec une branche.
— Je vais dire une chose, dit-il, et je veux que vous m'écoutiez sans croire que je me plains.
Il attendit qu'ils le regardent.
— Je suis fort.
Leiv haussa les sourcils.
— Non, écoute. — Sigurd ne souriait pas. — Je le dis parce que c'est vrai et parce que je m'en suis rendu compte hier soir. Il y a un an, dans ce vallon, j'aurais été mort dans les dix premières secondes. J'en ai mis quatre à terre avant qu'un seul me touche. J'ai fait une demi-finale à Vatnsfjörd contre un porteur d'eau qui vaut mieux que moi — pardon, Hrafnsson.
— Tu m'as battu, dit Hrafnsson. C'est pas une insulte, c'est un résultat.
— J'ai un rang B à dix-sept ans. Ornir en aurait été content. Je manie la foudre mieux que la moitié des porteurs rares que j'ai croisés. — Sigurd jeta sa branche dans le feu. — Alors non, je ne suis pas mauvais. C'est ça, le problème. Si j'étais mauvais, je saurais quoi faire : m'entraîner plus. Sauf que je m'entraîne déjà tous les jours et que je progresse, et que ce que j'ai vu hier soir n'est pas au bout de ce chemin-là.
— Comment ça, pas au bout ? dit Leiv.
— Je peux imaginer être deux fois plus fort qu'aujourd'hui, dit Sigurd. Je vois exactement à quoi ça ressemblerait. Une projection plus longue, plus stable, moins de fatigue, moins de temps entre deux. — Il secoua la tête. — Et même à ce moment-là, dans ce vallon, avec dix-neuf hommes, je ne fais pas ce qu'il a fait. Pas deux fois plus fort. Pas dix fois plus fort. Ce n'est pas la même chose.
— Il ne s'est pas battu contre dix-neuf hommes, dit Kára.
Ils se tournèrent vers elle.
— Réfléchissez à comment ça s'est passé. — Elle avait sa voix de démontage. — Nous, en bas, on avait quatre types sur le dos chacun, en permanence, parce qu'on était au fond d'un vallon avec un talus de chaque côté. On ne choisissait rien. Ils venaient et on encaissait.
— Oui, dit Sigurd.
— Lui, il est arrivé par la crête. Par le haut, par derrière, sur une ligne de crête où on ne peut marcher qu'à deux de front à cause des ajoncs. — Elle traça dans la terre avec son index. — Il ne s'est pas battu contre dix-neuf hommes. Il s'est battu dix-neuf fois contre un homme. Ou contre deux. Et à chaque fois il a choisi lequel.
Leiv regarda le dessin dans la terre.
— Ah, dit-il.
— Ce n'est pas de la force, dit Kára. Enfin — pas seulement. C'est de l'endroit. Il a passé le temps qu'il fallait à choisir par où il entrait, et après ça le combat était déjà à moitié gagné.
— Ça n'explique pas la lumière, dit Sigurd.
— Non, dit Kára. Ça n'explique pas la lumière.
Elle se rassit sur ses talons.
— Et ça n'explique surtout pas le reste. Sigurd, tu l'as vu immobile sur la crête. Tu me l'as dit deux fois. Immobile, et l'instant d'après huit pas plus loin.
— Je l'ai peut-être mal vu.
— Tu ne l'as pas mal vu, dit Hrafnsson.
C'était la première fois qu'il parlait depuis le début.
Il était assis un peu à l'écart, le dos contre le basalte, et il tenait son crâne d'une main comme on tient un objet fragile.
— Moi aussi je l'ai vu, dit-il. Une seconde, avant qu'on m'assomme. Et je vais vous dire ce qui m'a frappé, parce que ce n'est pas la lumière.
Il se redressa un peu.
— Il n'a pas pris d'élan.
Sigurd fronça les sourcils.
— On m'a appris à me battre pendant huit ans, dit Hrafnsson. Pas comme vous — j'ai eu une vraie école. À Vatnsfjörd, quand tu es porteur, on te met à l'école des armes du roi à sept ans, et on t'apprend selon la méthode, et la méthode est écrite dans un livre qui a trois cents ans. On m'a appris qu'un élément a besoin de deux choses : d'un chemin et d'une impulsion. Le chemin, c'est ta lame, ton bras, ta main. L'impulsion, c'est ton corps. Tu ne peux pas sortir de l'eau de ta lame sans faire un mouvement, parce que le mouvement, c'est ce qui la pousse.
Il leva sa main droite et fit le geste de la famille, le poignet qui tourne.
— Ça, c'est l'impulsion. C'est pour ça que ma sœur l'a fait dans sa cuisine et que tu l'as vue le faire dans un bassin à trois cents lieues de là. C'est le même geste depuis trois siècles.
— Et lui n'en a pas fait, dit Sigurd.
— Il n'a rien fait du tout. — Hrafnsson le regarda. — Il était debout. La lumière est partie. Il était toujours debout.
Le feu craqua.
— À l'école, dit Hrafnsson, on nous enseigne les trois niveaux. Le premier, tu infuses ton élément dans ta lame par contact et il agit là où la lame touche. Le deuxième, tu le projettes : il quitte la lame et il porte à quelques pas. Le troisième, tu commandes à distance — tu n'as plus besoin que ta lame touche quoi que ce soit, tu désignes et ça se fait.
— Ornir nous a appris les mêmes trois, dit Kára.
— Évidemment. Tout le continent apprend les mêmes trois. — Hrafnsson eut un rire sans joie. — J'en suis au deuxième et je suis considéré comme un bon élément d'une génération. Sigurd est entre les deux et les trois, ce qui est anormal à son âge et ce qui explique probablement pourquoi il m'a battu.
— Vigdis était au trois, dit Sigurd.
— Alors Vigdis est un des dix meilleurs porteurs vivants du continent, et ça ne me surprend pas. — Hrafnsson se pencha en avant. — Et maintenant écoutez bien : ce que votre homme a fait hier soir n'est pas au niveau trois.
— Pourquoi ?
— Parce que le niveau trois, ça se voit. — Il tapa deux doigts sur le sol. — Quand Vigdis commande à distance, il y a un geste, il y a un temps, il y a une direction. Tu vois d'où ça part et tu vois où ça va. C'est plus rapide et plus loin, mais c'est la même chose en mieux. — Il leva les yeux. — Là, il n'y avait pas de départ. Il n'y avait pas de trajet. Il y a eu de la lumière, et après il y avait des hommes par terre.
Il se laissa retomber contre la pierre.
— Personne ne m'a jamais parlé d'un quatrième niveau, dit-il. Personne. En huit ans d'école royale, avec des maîtres qui avaient des maîtres, jamais un mot.
— Moi je sais un truc, dit Leiv.
Il avait dit ça d'une petite voix, comme quelqu'un qui n'est pas sûr d'avoir le droit.
— Vas-y, dit Kára.
— C'est peut-être rien à voir.
— Vas-y quand même.
Leiv tripota un de ses bracelets.
— Le métal, il répond pas pareil selon comment tu lui demandes.
Il vit qu'ils le regardaient tous, et il s'empourpra.
— Non mais je veux dire — c'est un truc de forge, ça, c'est Bragi qui me l'a dit et je l'ai vérifié cent fois. Si tu pousses ton élément dans une chaîne en te disant tends-toi, ça marche moyen. Si tu te dis tends-toi comme une corde de puits qui remonte un seau plein, ça marche beaucoup mieux. Même quantité. Même fatigue. Le résultat est pas le même.
— Ça, c'est de la concentration, dit Hrafnsson.
— Non, dit Leiv. Non, parce que j'ai essayé de me concentrer plus fort sans l'image, et ça marche pas. C'est pas la force du truc dans ma tête. C'est quelle chose il y a dans ma tête.
Sigurd s'était redressé.
— Redis ça.
— Bah, c'est... — Leiv chercha. — C'est comme si le métal comprenait mieux certaines demandes que d'autres. Comme s'il y avait des façons de demander qui sont plus justes que d'autres. Et quand tu tombes dessus, ça coûte pas plus cher et ça fait deux fois plus.
Sigurd resta un long moment sans rien dire.
Il regardait le feu, et quelque chose se mettait en place dans sa tête, très lentement, avec une sensation désagréable — comme quand on comprend qu'on a mal lu une phrase depuis le début.
— Sigurd ? dit Kára.
— Je vais vous dire une chose, dit-il, et je ne sais pas encore si elle est bête.
Il se redressa et croisa les mains.
— Vous savez d'où viennent les éléments. On l'a appris là-haut, tous les trois. — Il regarda Hrafnsson. — Toi non. Je te le dirai plus tard, ou pas, mais il faut que tu saches une chose pour comprendre où je veux en venir : les éléments ne sont pas des cadeaux et ils ne sont pas des dons. Ce sont des morceaux. Des morceaux de quelque chose qui appartenait à quelqu'un.
Hrafnsson le regarda sans rien dire.
— Alors voilà ma question, dit Sigurd. Quand ces choses appartenaient encore à celui à qui elles appartenaient — est-ce qu'il faisait un geste du poignet ?
Le silence, autour du feu, changea de qualité.
— Est-ce qu'il avait besoin d'une lame comme chemin, dit Sigurd, et d'un mouvement d'épaule comme impulsion ? Est-ce qu'il projetait à trois pas et se fatiguait au bout de dix fois ?
— Non, dit Kára lentement.
— Non. Évidemment non. — Sigurd se pencha vers le feu. — Ce qu'on nous apprend depuis trois cents ans dans toutes les écoles de toutes les nations, c'est une façon de se servir d'un outil qu'on a trouvé par terre. On a trouvé un morceau de quelque chose d'immense, on ne sait pas ce que c'est, et on a mis des siècles à découvrir qu'en le poussant dans une épée et en donnant un coup, il en sort une étincelle. Et on a appelé ça les trois niveaux, et on a écrit des livres dessus, et on en est très fiers.
— Et lui ? dit Leiv. Álvaldr ?
— Je ne sais pas, dit Sigurd. C'est bien ça qui me rend fou.
Il se frotta le visage.
— Il y a une chose qu'Ornir m'a dite une fois. Une seule fois, un soir, dans la cour, et je n'y ai jamais rien compris. Je lui avais demandé pourquoi je n'arrivais pas à tenir un arc plus de deux secondes, et il m'a répondu — Sigurd ferma les yeux pour se rappeler exactement — il m'a répondu : tu essaies de frapper avec. Un jour, on t'apprendra à conduire.
— Conduire, répéta Kára.
— Il n'a jamais expliqué. J'ai demandé le lendemain, il m'a dit que je n'étais pas prêt et qu'on en reparlerait. On n'en a jamais reparlé. Il est mort.
Il rouvrit les yeux.
— Et Leiv vient de dire exactement la même chose sans le savoir. Que ce n'est pas la quantité qui compte, c'est la manière de demander. Que le métal comprend certaines demandes mieux que d'autres.
Il se tut.
— Il y a une quatrième chose, dit-il enfin. Je ne sais pas comment elle s'appelle. Je ne sais pas si elle a un nom. Mais elle existe, parce que je l'ai vue hier soir sur un talus, et parce que Vigdis en est probablement plus près que nous, et parce qu'Ornir savait qu'elle existait — il a formé les Cinq, bon sang. Il les a formés pendant quinze ans. Il savait.
— Alors pourquoi il ne nous l'a pas apprise ? dit Leiv.
Ce fut Kára qui répondit, au bout d'un moment.
— Parce qu'il avait arrêté d'enseigner.
— Il enseignait ! Il nous engueulait tous les matins dans la cour !
— Il nous entraînait, dit Kára. Ce n'est pas la même chose. — Elle regardait le feu. — Il a arrêté de prendre des élèves quatre ans avant qu'on arrive, tu te souviens ? Il l'a dit à Sigurd le premier soir. J'ai arrêté de prendre des élèves il y a quatre ans. Je ne reprendrai pas. Et il ne l'a jamais repris. Il nous a nourris, il nous a corrigé la garde, il nous a appris à ne pas mourir bêtement. Il ne nous a jamais formés comme il a formé les Cinq.
— Pourquoi ? dit Leiv.
— Je ne sais pas. — Kára haussa les épaules. — Parce qu'il était vieux. Parce que ça coûte quinze ans. Parce que la dernière fois qu'il l'a fait, ça a donné cinq personnes qui sont toutes parties et dont il est resté sans nouvelles.
Sigurd pensa aux armes accrochées au mur de la cuisine du Refuge. Cinq armes de rúnjárn que personne n'avait décrochées ni remplacées, au-dessus d'une table où mangeaient des gamins qui ne sauraient jamais s'en servir.
— Il y a une autre possibilité, dit-il.
— Laquelle ?
— Qu'il ait eu peur.
Kára le regarda.
— Réfléchis, dit Sigurd. Álvaldr a quarante et un ans, il sort des enfants des mains du culte depuis quinze ans, et il vit dans des trous. Vigdis est quelque part en train de chasser des gens qui soulèvent un homme d'une main. Les trois autres, on ne sait même pas où ils sont, ni s'ils sont vivants. — Il désigna vaguement le nord. — Il a formé cinq personnes à ce niveau-là et les cinq ont disparu dans quelque chose de trop grand pour eux. Peut-être qu'à un moment il s'est dit qu'il valait mieux faire des gamins qui savent tenir une garde et qui vont vivre.
— Ça ne tient pas, dit Kára.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il t'a laissé la lettre.
Sigurd ne répondit pas.
— Il savait qu'il allait mourir et il t'a laissé une lettre scellée avec, dedans, le nom de quelqu'un vers qui aller. — Kára le regardait droit. — Ce n'est pas le geste d'un homme qui veut que tu tiennes une garde et que tu vives. C'est le geste de quelqu'un qui sait que tu vas partir chercher et qui a préféré choisir lui-même où tu tomberais.
Sigurd porta machinalement la main à son sac, à l'endroit du fond où la chose était rangée depuis un an, dure et plate sous le cuir.
— En dernier recours, dit-il.
— Oui.
— Ce n'est pas un dernier recours.
— Non, dit Kára. Pas encore.
Ils virent Svartahöfn le troisième jour, en fin d'après-midi, du haut d'une croupe de lande.
C'était très exactement ce qu'Álvaldr avait décrit, et Sigurd comprit en le voyant pourquoi cet homme dessinait des cartes de mémoire.
La côte descendait en falaises basses vers une baie ouverte, et au milieu de la baie il y avait un îlot — un bloc de basalte noir, plat sur le dessus, coupé net de tous les côtés, qui montait à une vingtaine de brasses au-dessus de la mer. Une chaussée le reliait à la terre : une langue de rocher et de galets qui serpentait sur trois cents pas, et qui à cet instant était sous deux pieds d'eau grise.
Sur l'îlot, le fort.
Un mur d'enceinte qui suivait le bord de la falaise. Une cour. Deux corps de bâtiment bas, en pierre sombre, avec des toits d'ardoise refaits — refaits récemment, Sigurd le vit à la couleur. Et au nord, dominant le tout, une tour carrée sans fenêtres sur trois faces.
Il y avait de la fumée. Pas beaucoup : une cheminée sur les deux.
— Ils économisent le bois, dit Kára. Ils font tout venir par bateau.
— Il y a un bateau, dit Hrafnsson.
Il était à plat ventre à côté d'eux, et il désignait le flanc est de l'îlot, où une entaille dans le rocher formait une petite anse abritée.
Un bâtiment de mer y était amarré. Pas un bateau de pêche : une barcasse pontée à un mât, large, avec un plat-bord haut. Le genre de chose qui transporte du fret.
— Il est là depuis quand ? dit Leiv.
— On va le savoir, dit Kára. On ne bouge pas d'ici avant demain soir.
Ils observèrent pendant une journée entière et deux nuits.
Ils s'étaient installés dans un pli de la croupe, à six cents pas, derrière une ligne de rochers, et ils se relayaient par deux. Kára avait établi le tour de garde et personne ne l'avait discuté.
Ce qu'ils apprirent, ils l'apprirent lentement, et rien de ce qu'ils apprirent ne leur fit plaisir.
Les hommes. Ils en comptèrent seize, puis dix-huit, puis dix-neuf en comptant celui qui ne sortait jamais du bâtiment est. Ils ne se déplaçaient pas comme les gens du vallon. Ils faisaient des rondes régulières sur le mur d'enceinte, à deux, avec des relèves aux mêmes heures. Ils portaient des arcs, ce que personne ne portait dans le vallon.
— Ce ne sont pas les mêmes, dit Kára le premier soir. Ceux-là sont des soldats.
La marée. Álvaldr avait dit vrai. La chaussée se découvrait deux heures avant l'étale et redisparaissait deux heures après, et l'eau y remontait très vite — Sigurd la regarda la recouvrir le premier jour et compta : la chaussée passa de sèche à impraticable en un peu moins d'un quart d'heure.
— Quatre heures, dit Hrafnsson.
— Quatre heures dont il faut retirer le trajet, dit Kára. Trois cents pas à l'aller sur des galets, trois cents au retour, et il faut arriver jusqu'ici. Ça fait trois heures dedans. Grand maximum.
Le bateau. Il ne partit pas. Le deuxième jour, des hommes y chargèrent des caisses depuis le bâtiment ouest, puis ils s'arrêtèrent, et le soir venu il était toujours à quai.
— Ils attendent quelque chose, dit Kára.
— Ou quelqu'un, dit Sigurd.
Et le fort lui-même. Ce fut la chose la plus dérangeante, et c'est Kára qui la formula le deuxième matin, après avoir passé la nuit à regarder.
— Ce n'est pas une prison, dit-elle.
Sigurd, qui mangeait du poisson séché, s'arrêta.
— Regarde les mouvements. — Elle désignait la cour. — Depuis hier, il y a eu un chargement, un déchargement, deux hommes arrivés par la chaussée à pied, et un homme parti. Les caisses du bâtiment ouest sont sorties d'un côté et rentrées de l'autre. — Elle secoua la tête. — Une prison, ça ne bouge pas. Ça garde. Ici, ça circule. C'est un entrepôt. C'est un relais.
— Et alors ? dit Leiv.
— Et alors les choses ne restent pas dans un relais, dit Kára. Elles y passent.
Ce fut Hrafnsson qui trouva la preuve, le deuxième soir, et il ne dit rien pendant plusieurs minutes après l'avoir trouvée.
Il était de garde avec Sigurd. Il regardait la tour depuis un moment sans bouger, et Sigurd finit par s'en apercevoir.
— Quoi ?
— Le type avec la gourde.
— Quoi, le type avec la gourde ?
— Il y monte deux fois par jour. — Hrafnsson parlait très bas, sans quitter la tour des yeux. — Ce matin peu après l'aube et là, maintenant. Il entre par la porte basse, il monte, il redescend au bout de deux ou trois minutes. Il a une gourde à la ceinture en montant et il ne l'a plus en redescendant.
— Alors il y a quelqu'un là-haut.
— Il y a quelqu'un là-haut, dit Hrafnsson. Ce n'est pas ça qui m'intéresse.
Il se tourna enfin vers Sigurd, et dans la pénombre son visage avait une expression que Sigurd ne sut pas lire.
— Une gourde, dit-il. Pas un seau. Pas un pichet. Pas une cruche.
— Je ne comprends pas.
— Il y a dix-neuf hommes dans ce fort et une citerne dans la cour. — Hrafnsson articulait avec une lenteur terrible. — Si tu veux donner à boire à un prisonnier, tu prends un seau ou une cruche, comme tout le monde, parce que c'est ce qu'il y a dans une cuisine et parce que c'est plus rapide. Sauf si tu ne veux pas qu'il y ait d'eau libre dans la pièce.
Sigurd sentit le froid monter.
— Une gourde, ça se ferme, dit Hrafnsson. Ça se bouche. Tu la portes fermée, tu la donnes fermée, tu attends qu'il boive, tu reprends la gourde et tu redescends avec. À aucun moment il n'y a une surface d'eau dans la cellule. Pas une flaque. Pas un fond de seau.
Il se retourna vers la tour.
— Ils savent ce qu'elle est, dit-il. Ils le savent précisément, et ils s'en occupent tous les jours depuis vingt-neuf jours.
Il resta silencieux un long moment.
— Elle est vivante, dit-il enfin, et sa voix se cassa au milieu du mot. — Sigurd. Elle est vivante.
Ils virent Bárðr le lendemain matin.
Il sortit du bâtiment est peu après le lever du jour, et Sigurd le reconnut instantanément — la taille, les épaules, cette manière de rouler en marchant, comme s'il traversait toujours une arène. Il portait du sombre. À cette distance on ne voyait pas le triangle, mais il n'y avait pas besoin.
Il traversa la cour, s'arrêta près de la citerne, et parla à deux hommes.
Puis il se dirigea vers la porte de la tour, et quelque chose se produisit que Sigurd n'oublia pas.
La porte était mal calée par le vent et battait contre son montant. Bárðr ne s'arrêta pas, ne tendit pas la main, ne toucha rien. Il fit un mouvement du menton, à peine — Sigurd le vit parce qu'il regardait — et la porte se referma d'un coup sec, si fort que le claquement leur parvint une seconde plus tard, à six cents pas.
Puis il entra.
Kára, à côté de Sigurd, était devenue très immobile.
— Il a progressé, dit-elle.
— Oui.
— Au tournoi, il projetait. C'était propre, c'était fort, mais il projetait : il y avait un geste et il y avait un départ. — Elle ne quittait pas la cour des yeux. — Là, il n'a rien fait du tout. Il a regardé la porte.
— Niveau trois, dit Hrafnsson.
— En six semaines ? dit Leiv. On peut pas passer un niveau en six semaines, si ?
— Non, dit Hrafnsson. On ne peut pas.
Kára se laissa glisser derrière le rocher et s'assit, le dos contre la pierre.
— Alors il l'avait déjà, dit-elle. Au tournoi. Il l'avait déjà et il ne s'en est pas servi contre moi.
Elle regarda ses propres mains.
— Il s'est laissé battre.
— Non, dit Sigurd. Non — il ne s'est pas laissé battre, tu l'as mis à terre devant deux mille personnes, il était fou de rage, ça ne se joue pas.
— Il ne s'est pas laissé battre, dit Kára. Il s'est retenu. Ce n'est pas pareil, et c'est pire.
Elle leva les yeux.
— Il était là pour repérer, dit-elle. Comme nous. Il a participé à ce tournoi pour voir qui valait quoi, et il n'avait pas le droit de montrer ce qu'il savait faire. Alors il a combattu au niveau qu'on attendait d'un fils de Vindheim et il a perdu contre une fille de dix-huit ans, et il est parti en insultant tout le monde parce que c'était son travail de partir en insultant tout le monde.
Personne ne dit rien pendant un moment.
— Alors quand je le retrouverai, dit Kára, ce ne sera pas le même combat.
Ils firent le plan cette nuit-là.
Ils avaient les éléments : dix-neuf hommes, dont au moins un porteur de vent au niveau trois. Une chaussée praticable trois heures. Une tour au nord avec une porte basse. Un mur d'enceinte gardé par deux rondes. Un bateau qui attendait.
Et une consigne d'Álvaldr qu'aucun d'eux n'avait envie de répéter à voix haute.
— La marée descend en fin de nuit, dit Kára. La chaussée sera praticable de trois heures du matin à six heures et quelque. C'est demain ou c'est dans douze heures de plus, et dans douze heures de plus il fera jour.
— Demain, dit Hrafnsson.
— Attends. — Kára traça dans la terre. — Voilà le problème, et je veux qu'on le regarde en face. Trois cents pas de chaussée à découvert. Un mur avec deux rondes. Dix-neuf hommes. Nous sommes quatre.
— On les a battus dans le vallon, dit Leiv.
— On était en train de perdre dans le vallon, dit Kára. Contre des types recrutés au port qui n'avaient pas d'arcs.
Elle laissa ça se poser.
— On peut entrer, dit-elle. Entrer, c'est faisable : de nuit, à marée basse, si on prend le bon quart d'heure. Le problème n'est pas d'entrer. Le problème, c'est qu'une fois qu'on est dans la cour, ils sont dix-neuf et ils sont chez eux, et ils vont converger. Et pendant qu'ils convergent, il faut que quelqu'un monte dans une tour, ouvre une cellule, et redescende avec une femme qui n'a pas marché depuis un mois.
Elle regarda Sigurd.
— C'est ça, le vrai calcul. Il ne s'agit pas de les battre. Il s'agit de tenir assez longtemps pour qu'une seule personne ait le temps de faire une seule chose.
— Alors on tient, dit Sigurd.
— On tient combien de temps à quatre au milieu d'une cour ?
Il y eut un silence.
— Faut pas qu'ils convergent, dit Leiv.
Ils se tournèrent vers lui.
Il était assis en tailleur, et il avait ses deux chaînes en travers des genoux, et il les regardait au lieu de regarder les autres.
— Y a une porte, dit-il. Une seule. La poterne au bout de la chaussée, dans le mur ouest. C'est par là qu'on rentre et c'est par là qu'ils rentrent aussi, parce qu'il y a pas d'autre chemin depuis la terre. — Il releva la tête. — Et le fort est en deux morceaux. Y a la cour dedans, et y a le bâtiment ouest et l'anse qui sont plus bas, en dehors du mur intérieur. J'ai regardé toute la journée. Les gars du bateau et ceux de l'entrepôt, ils sont pas dans la cour. Ils sont en bas. Ils sont sept ou huit.
— Continue, dit Kára.
— Bah, si les sept d'en bas montent pendant que vous êtes dans la cour, vous êtes cuits. — Leiv haussa les épaules. — Alors ils montent pas.
— Comment ça, ils montent pas ?
— Parce que je reste à la poterne.
Sigurd ouvrit la bouche.
— Leiv—
— Non, écoute. — Leiv leva une main, et il y avait dans son geste quelque chose de nouveau que Sigurd n'avait jamais vu chez lui. — Je suis le moins fort de nous quatre. C'est pas de la modestie, c'est vrai, on le sait tous et c'est pas grave. Dans une cour, en pleine bagarre, je sers à quoi ? Je sers à ce que quelqu'un me surveille.
Il posa la main sur ses chaînes.
— Mais une porte, ça je sais faire. Une poterne, c'est une porte en bois avec des ferrures et un cadre en pierre. Donnez-moi le temps de descendre et je vous la bloque de l'intérieur avec les ferrures elles-mêmes. Après ça, pour la rouvrir il leur faut une hache et un quart d'heure. — Il haussa les épaules. — Et pendant qu'ils tapent dessus, ils tapent pas sur vous.
Kára le regardait fixement.
— Tu resterais dehors, dit-elle. Seul. Du mauvais côté.
— Du côté où y a la chaussée, dit Leiv. Faut bien que quelqu'un s'assure qu'elle reste ouverte, non ? Vous allez ressortir par où, sinon ?
Il se gratta la nuque, brusquement mal à l'aise.
— Bah. Enfin je dis ça.
Sigurd prit le dernier tour de garde, avant l'aube, et Hrafnsson resta avec lui alors que ce n'était pas son tour.
Ils regardèrent la mer pâlir un moment sans parler.
— Il faut qu'on parle de toi, dit Sigurd.
— Non.
— Hrafnsson—
— Non, dit Hrafnsson. Je sais exactement ce que tu vas dire et la réponse est non.
Il se tourna vers Sigurd.
— Tu vas me dire que j'ai pris un gourdin ferré derrière l'oreille il y a quatre jours et que je vois trouble quand je tourne la tête trop vite. C'est vrai. Tu vas me dire que dans le vallon j'ai lâché mes arrières comme un imbécile pour attraper un type par le col. C'est vrai aussi. — Il hocha la tête. — Tu vas me dire que je suis le plus dangereux de nous quatre parce que je suis le seul qui n'a pas peur de mourir ce soir. C'est vrai également.
— Alors tu comprends.
— Je comprends parfaitement, dit Hrafnsson. Et je viens quand même.
Il regarda la tour, là-bas, dont la masse noire commençait à se détacher sur le ciel.
— Ce n'est pas de l'entêtement, dit-il. Réfléchis une seconde avec ta tête et pas avec ta bonne conscience. Qui monte dans cette tour ?
Sigurd ne répondit pas.
— Il y a une femme là-haut qui n'a pas vu la lumière du jour depuis vingt-neuf jours, dit Hrafnsson. Qui a été enlevée de chez elle par des hommes qui ont défoncé sa porte. Qui a eu vingt-neuf jours pour se demander si ça allait finir. — Sa voix restait égale. — Et dans une heure ou deux, une porte va s'ouvrir dans le noir et quelqu'un va entrer.
Il se tourna vers Sigurd.
— Il faut que ce soit moi.
Sigurd le regarda longtemps.
Puis il repensa à une petite fille de neuf ans qui refusait de fermer les yeux pendant que la pierre se refermait, parce qu'elle voulait le voir jusqu'au bout, sinon elle aurait le trou dans la tête pendant cinq ans et elle inventerait n'importe quoi.
— D'accord, dit-il.
— Merci.
— Reste derrière moi jusqu'à la tour.
— D'accord.
Ils regardèrent le jour se lever sur Svartahöfn, et sur la mer plate, et sur la chaussée qui commençait à sortir de l'eau, et aucun des deux ne dit ce qu'il pensait.