Ils portèrent Hrafnsson pendant trois quarts d'heure, dans le noir, et l'homme ne les aida pas une seule fois.
Il marchait devant, à dix pas, sans lanterne, sans se retourner pour vérifier qu'ils suivaient. Quand Sigurd trébucha dans une ornière et faillit lâcher les épaules de Hrafnsson, il ne ralentit même pas.
— Il pourrait aider, souffla Leiv.
— Il regarde la route, dit Kára.
C'était vrai. Sigurd s'en aperçut au bout d'un moment : l'homme ne marchait pas simplement devant eux, il ouvrait. Il s'arrêtait trois secondes à chaque courbe. Il montait sur les talus aux endroits où le chemin descendait. Une fois, il leva la main sans se retourner et ils s'immobilisèrent tous les trois sans réfléchir, et ils restèrent comme ça une minute entière, avec Hrafnsson qui pesait de plus en plus lourd, jusqu'à ce qu'il rabaisse la main et reparte.
Ils n'entendirent rien. Sigurd ne sut jamais ce qu'il avait entendu, lui.
L'abri était dans un pli de terrain, à l'écart de toute route, une maison de pierre basse à demi enfouie dans la pente avec un toit de tourbe qu'on ne distinguait pas du reste de la colline. Il n'y avait pas de lumière aux fenêtres. Il n'y avait pas de fenêtres.
L'homme frappa d'une certaine manière — deux, puis trois, puis un — et attendit.
La porte s'ouvrit sur une femme d'une soixantaine d'années qui tenait une lampe basse et une hache de bûcheron, et qui les regarda tous les quatre avant de s'effacer.
— Ils sont réveillés ? demanda l'homme.
— Deux.
— Fais-les recoucher.
L'intérieur était une seule grande pièce voûtée, tiède, qui sentait la fumée et la laine.
Il y avait un feu bas dans une cheminée de pierre, des provisions empilées contre un mur, et au fond, dans la partie la plus sombre, des paillasses par terre.
Sur les paillasses, il y avait des enfants.
Sigurd les compta en aidant à coucher Hrafnsson : quatre. Le plus âgé pouvait avoir treize ans, la plus jeune six ou sept. Ils dormaient tout habillés, chaussures aux pieds, chacun avec un baluchon posé à côté de sa tête. Deux étaient éveillés et les regardaient sans bouger, sans un mot, avec ce calme terrible des enfants qui ont appris à ne pas faire de bruit.
Leiv s'était arrêté net au milieu de la pièce.
— Ils ont quel âge ? dit-il d'une voix bizarre.
Personne ne lui répondit.
La femme s'occupa de Hrafnsson avec une compétence rapide — elle lui palpa le crâne, souleva une paupière, grogna, et alla chercher de l'eau. L'homme, lui, avait enlevé son manteau et s'était assis sur un banc près du feu, et il les regardait de nouveau de cette manière qu'il avait, comme s'il vérifiait quelque chose.
— Asseyez-vous, dit-il.
Ils s'assirent.
— Vous mangerez après. D'abord vous écoutez. — Il posa les avant-bras sur ses genoux. — Je vais vous dire trois choses. La première va vous faire mal, la deuxième va vous être utile, et la troisième, vous n'allez pas l'aimer non plus. On commence par la première.
Il sortit de sa poche le rouleau qu'il avait ramassé sur le chemin et le posa à plat sur le banc, sans le déplier.
— Neuf personnes, dit-il. Je vous les donne dans l'ordre.
— Une femme au bac de Rjúpaeyri. Elle s'appelait Þórunn. Elle passait des gens sur ce bras de mer depuis dix-neuf ans, et pas seulement contre deux sous. Ils l'ont prise le lendemain de votre passage. On l'a retrouvée dans les roseaux à cent pas de son propre câble.
Sigurd ne bougeait pas.
— Un gamin au gué de Kerlingafoss. Douze ans. Il ne faisait rien d'autre que courir : il portait des mots d'un endroit à un autre parce que personne ne fait attention à un gamin qui court. Il n'a jamais su ce qu'il portait. — L'homme marqua un temps. — Il a été pris trois jours après vous. Je ne sais pas où il est. À son âge, ils ne tuent pas tout de suite.
Leiv émit un son étranglé.
— Un vieux fermier au-dessus du gué. Il s'appelait Ásbjörn. Il vous a nourris et il vous a parlé des ornières. — Il continuait du même ton. — Une femme aux salines. Une autre femme dans le même village, que vous n'avez jamais vue : c'est elle qui savait pour la charrette, et la première a dû aller le lui demander pour vous répondre. Un homme du hameau au sud, qui vous a dit que vous aviez rattrapé un jour. Son beau-frère, qui lui avait donné l'information. Et deux personnes que vous n'avez jamais approchées, à Vatnsfjörd, qui avaient renseigné le charron avant votre passage.
Il s'arrêta.
— Neuf.
Le feu craqua dans la cheminée.
— Vous avez parlé à cinq personnes en douze jours, dit l'homme. Neuf sont mortes ou disparues. Vous comprenez pourquoi ?
Sigurd secoua la tête.
— Parce qu'aucune de ces cinq personnes ne savait ce que vous demandiez. — Il écarta les mains. — Une femme qui tire un bac ne sait pas quelle route a prise une charrette qu'elle n'a pas passée. Alors elle demande. À quelqu'un. Qui demande à quelqu'un. Et vous, vous êtes repartis avec votre réponse en trouvant tout ça très pratique.
— On ne savait pas, dit Kára.
— Non.
— On ne pouvait pas savoir.
— Non, dit l'homme. C'est exact. Vous ne pouviez pas savoir, et je ne suis pas en train de vous dire que vous êtes des assassins. — Il se pencha. — Je suis en train de vous dire que ça n'a aucune importance. Þórunn est morte de la même façon, qu'on ait su ou non. C'est la seule chose que le monde retient.
Il se redressa.
— Voilà, c'était la première chose. Maintenant l'utile.
— Ce que vous appelez « des gens qui aident », dit-il, ce n'est pas de la bonté. C'est un métier.
Il prit une brindille et se mit à dessiner dans la cendre au bord du foyer.
— Ça marche parce que ça respecte quatre règles, et les quatre sont là pour la même raison : que personne ne puisse jamais donner plus de deux noms sous la torture. — Il traça un point. — Un : on ne connaît que deux autres personnes. Celui qui vous transmet et celui à qui vous transmettez. Þórunn ne savait pas qui j'étais. Elle n'aurait pas su me décrire.
Un deuxième point.
— Deux : on ne pose jamais une question dont on n'a pas besoin. Jamais. Pas par prudence, par hygiène. Ce qu'on ne sait pas, on ne peut pas le dire.
Un troisième.
— Trois : on ne se voit pas. Les messages passent par des gamins, par des marques sur des pierres, par des objets qu'on laisse quelque part.
Il traça un quatrième point, puis il resta la brindille en l'air.
— Et quatre, dit-il. Un porteur rare en danger qui demande de l'aide reçoit de l'aide. Toujours. Sans vérification, sans délai, sans peser le pour et le contre.
Il jeta la brindille dans le feu.
— Vous avez compris, dit-il, puisque la fille l'a compris toute seule sur un chemin.
Kára releva la tête.
— C'est la règle qui les tue, dit-elle.
— C'est la règle qui les tue.
— Alors changez-la.
— Change-la, dit l'homme, et dis-moi ce qui reste.
Il attendit. Kára ne répondit pas.
— Il reste des gens qui pèsent le pour et le contre, dit-il. Il reste une femme au bac qui se demande pendant quatre jours si le gamin qui a demandé de l'aide est un vrai fugitif ou un appât. Et pendant qu'elle se demande, le gamin est repris. — Il regarda le feu. — Nous avons essayé. Il y a onze ans. On a mis en place des vérifications, des délais, des recoupements. Ça a duré une saison. On a perdu plus d'enfants en une saison qu'en quatre ans, parce que dans ce métier, l'aide qui arrive en retard n'est pas de l'aide, c'est une manière polie de ne rien faire.
Il se tut un moment.
— Alors on a remis la règle, dit-il. Et on a accepté ce qu'elle coûte. Elle coûte que n'importe qui d'assez malin peut se servir de nous comme d'un chien de chasse. Il suffit de lâcher devant nous quelqu'un que nous ne pouvons pas refuser d'aider, et de suivre.
Il tourna la tête vers Sigurd.
— Vous n'êtes pas les premiers, dit-il. Vous êtes juste les plus efficaces que j'aie vus depuis longtemps.
— Maintenant l'échelle, dit-il. Parce que vous avez tous les trois dans la tête une image, et l'image est fausse.
Il se leva et alla remettre une bûche.
— Vous vous représentez une bande. Des fanatiques avec un tatouage, une grotte quelque part, un chef qui fait des discours. — Il rabattit le couvercle du panier à bois. — Il y a de ça, oui, dans le bas. Les hommes que vous avez battus ce soir sont ce qu'il y a de plus bas : des gens payés qui ne savent rien, qu'on ramasse dans les ports et qu'on remplace le mois suivant. Vous en tuerez cinquante que ça ne fera pas de différence.
Il revint s'asseoir.
— Au-dessus, c'est autre chose. Au-dessus, il y a une organisation qui a des relais dans quatre nations, qui achète des maisons, qui paie des fonctionnaires, qui fabrique de faux registres, et qui déplace des gens sur des centaines de lieues sans que personne s'en aperçoive. — Il eut un mouvement de menton vers l'obscurité du fond, vers les paillasses. — Les quatre qui dorment là-bas viennent de quatre endroits différents. Deux d'entre eux ont été repérés parce qu'un médecin de village a été payé pour signaler les enfants qui guérissent trop vite. Vous voyez le niveau ? Ce n'est pas une bande. C'est une administration.
— Et au-dessus encore, dit Sigurd.
L'homme le regarda.
— Vous savez donc.
— Les Neuf.
Un silence.
— Depuis quand ?
— Un an. Garm a employé le mot devant moi, à Steinsmiðr. Je ne l'ai pas compris à l'époque.
L'homme s'était immobilisé complètement.
— Vous avez vu Garm, dit-il.
— Il m'a battu, dit Sigurd. Enfin — il m'a soulevé du sol d'une main et il m'a expliqué que j'étais un investissement.
L'homme le regarda un long moment, avec une expression neuve.
— Bon, dit-il enfin. Alors je vais vous dire une chose que je ne dis jamais, parce que vous avez peut-être le droit de l'entendre. — Il croisa les mains. — Je travaille contre ces gens depuis quinze ans. J'ai brûlé quatre de leurs maisons, j'ai sorti cent onze enfants de leurs mains, et je connais leurs habitudes mieux que je ne connais les miennes.
Il leva la tête.
— Je n'ai jamais vu un seul des Neuf. Pas une fois. Pas de loin.
Ils mangèrent tard, du gruau et du poisson, en silence.
La vieille femme donna à Sigurd un linge et un bol d'eau pour son arcade, et lui dit qu'il aurait une belle cicatrice s'il ne se faisait pas recoudre, et Sigurd répondit que ça irait.
Les enfants ne se réveillèrent pas.
C'est plus tard, quand Kára et Leiv se furent allongés contre le mur et que le feu fut redescendu, que Sigurd resta assis.
L'homme aussi.
Il avait sorti son arme de son dos et l'avait posée en travers de ses genoux, toujours enveloppée, et il défaisait les linges de l'extrémité inférieure avec des gestes lents. Sigurd le regarda faire un moment sans rien dire.
— Vous connaissez Vigdis, dit-il.
L'homme ne leva pas les yeux.
— Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
— Ce soir, sur le chemin, vous avez dit que le froid arrivait tôt cette année et qu'à ce rythme les cols du nord seraient pris avant la fin du mois. — Sigurd avait la gorge sèche. — Et vous avez ajouté : « elle aurait aimé. »
Les mains de l'homme s'arrêtèrent une seconde.
— J'ai dit ça.
— Vous l'avez dit comme on parle de quelqu'un. Pas comme on parle du temps.
L'homme reprit son travail sur les linges.
— Vous êtes plus attentif que vous n'en avez l'air, dit-il. C'est probablement ce qui vous a gardé en vie jusqu'ici, parce que ce n'est certainement pas votre technique.
Sigurd laissa passer.
— Elle est vivante, dit-il. Il y a un an, elle était vivante.
Cette fois l'homme leva la tête.
Et Sigurd vit, dans ce visage fatigué qui n'avait pas bougé d'un cheveu depuis le vallon, quelque chose céder très légèrement — le genre de chose qui se voit une demi-seconde et qu'on n'est jamais sûr d'avoir vue.
— Racontez, dit-il.
Sigurd raconta. Le tombeau de Steinsmiðr, Halvar, Garm, sa propre défaite. La cape grise qui était sortie du noir. Le combat, la glace contre la terre, deux niveaux au-dessus de tout ce qu'il avait jamais vu, et personne qui gagnait. Le mot Neuf. Le départ avant l'aube.
Quand il eut fini, l'homme resta silencieux un long moment.
— Elle a tenu Garm en échec, dit-il enfin.
— Oui.
— Seule.
— Oui.
L'homme regarda le feu.
— Alors elle est en train de les chasser, dit-il. C'est ce que je craignais.
— Elle a dit qu'elle allait chercher.
— Elle cherche depuis onze ans, jeune homme. Elle ne cherche plus. — Il posa la main à plat sur l'arme enveloppée sur ses genoux. — Vous ne comprenez pas ce que vous m'apprenez. Vous m'apprenez qu'elle a trouvé une piste assez sérieuse pour se retrouver seule en face d'un des Neuf, et qu'elle ne s'est pas retirée.
Sigurd hésita.
Puis il dit :
— Fille des montagnes.
L'homme ne sursauta pas. Il ne fit aucun mouvement du tout.
Mais il ferma les yeux.
— Elle vous a donné ça, dit-il.
— Pour que je reconnaisse ses messagers.
— Ce n'est pas à elle, dit l'homme. Ce n'est pas un code de réseau et elle n'avait pas le droit de vous le donner, et elle vous l'a donné quand même, ce qui lui ressemble tellement que j'en aurais presque envie de rire.
Il rouvrit les yeux.
— C'est une chanson, dit-il. Une chanson idiote qu'une femme chantait dans une cuisine, il y a très longtemps, dans un endroit où il y avait toujours trop de soupe et pas assez de bols. On était cinq à la connaître par cœur parce qu'on l'entendait tous les matins et qu'on la détestait tous les cinq.
Sigurd sentit son cœur cogner.
— Birgit, dit-il.
— Birgit.
Kára, contre le mur, s'était redressée sur un coude.
— Vous étiez au Refuge, dit-elle.
L'homme la regarda.
— J'y suis arrivé à quatre ans, dit-il. Je n'ai aucun souvenir d'avant. J'en suis parti à vingt-trois.
— Vous êtes un des Cinq.
Il ne répondit pas tout de suite. Il finit de dérouler le linge qu'il avait dans les mains, l'enroula proprement sur lui-même, le mit de côté.
— C'est un nom qu'on nous a donné, dit-il. Nous, on ne s'appelait pas comme ça. Nous, on s'appelait par nos noms, et il y avait cinq noms, et pendant quinze ans on a partagé une chambre, une table et un vieil homme insupportable.
Il tendit la main vers le feu, paume ouverte, et la retourna lentement, comme on vérifie quelque chose.
— Je m'appelle Álvaldr, dit-il.
Sigurd ne dormit pas cette nuit-là non plus.
Il resta assis contre le mur, à côté de Hrafnsson qui respirait mal, et il regarda Álvaldr travailler.
L'homme avait déroulé les linges des deux extrémités, mais pas ceux du milieu, de sorte que l'arme restait masquée sur les deux tiers de sa longueur. Ce que Sigurd pouvait voir ne l'avançait pas beaucoup.
Elle était longue — plus longue qu'une épée à deux mains, plus courte qu'une lance. La partie basse se terminait par un talon de métal sombre, arrondi, usé au point d'être poli comme un galet. La partie haute, il ne la vit jamais complètement, parce qu'Álvaldr travaillait dessus en la tenant inclinée vers lui : il aperçut seulement un bord, une courbe qui ne ressemblait ni à une pointe ni à un tranchant ordinaire, et qui n'accrochait pas la lumière du feu comme du métal.
Elle n'accrochait pas la lumière du tout, en fait.
C'était ça, le détail que Sigurd ne réussit pas à s'expliquer. Le feu était à trois pas et il faisait danser des reflets sur la boucle de ceinture d'Álvaldr, sur le bord du chaudron, sur la hache de la vieille femme posée près de la porte. Sur l'arme, rien. La surface restait mate, uniformément, quel que soit l'angle.
Sauf une ligne.
Il y avait, courant sur toute la longueur visible, une ligne claire d'un doigt de large — pas gravée, pas incrustée : Sigurd la fixa longtemps et fut incapable de dire si elle était sur l'objet ou dedans. Elle ne bougeait pas avec la lumière. Quand Álvaldr tourna l'arme, la ligne resta exactement où elle était sur la surface, ce qui était impossible pour un reflet.
C'était la même ligne qu'il avait vue sur le talus.
Álvaldr passait un chiffon dessus. Pas comme on nettoie une lame — il n'y avait rien à nettoyer, l'objet était impeccable. Il passait le chiffon lentement, régulièrement, dans un seul sens, comme on lisse le poil d'un animal.
Puis il roula des linges neufs autour des deux extrémités, prit les vieux, et les mit au feu.
Ils brûlèrent avec une flamme trop haute et une odeur qui n'était pas celle du tissu.
— Vous regardez beaucoup, dit Álvaldr sans se retourner.
— Pardon.
— Ce n'est pas un reproche. Regarder est la seule chose que vous ayez faite correctement depuis douze jours.
Il remit l'arme dans son dos, sous le manteau, et le sujet fut clos.
Au matin, il déplia une carte.
C'était une carte de contrebandier, tracée à la main sur une peau souple, sans blasons ni frontières, avec seulement des côtes, des gués, des marques que Sigurd ne savait pas lire.
— Votre charrette, dit Álvaldr. Elle a passé le gué de Kerlingafoss il y a vingt-quatre jours, elle a pris la route des salines, et elle a obliqué vers l'intérieur au troisième carrefour. Ensuite elle est redescendue vers la côte. Elle est arrivée ici.
Il posa le doigt sur un point de la côte sud.
— Svartahöfn.
— C'est quoi ?
— Un fort. Ancien. — Il fit glisser son doigt le long du trait de côte. — Niflheim en a construit une douzaine sur cette côte il y a deux cents ans, du temps où on craignait les raids de Muspell par la mer. Ils ont servi quarante ans et ils ont été abandonnés quand la flotte a suffi. Celui-là est le plus au sud et le plus isolé. Une pointe de rocher, une chaussée qui se découvre à marée basse, un mur d'enceinte, une cour, deux corps de bâtiment et une tour.
— Il est à eux ?
— Il est à eux depuis au moins trois ans. Officiellement, il appartient à une compagnie de sel de Vindheim qui y stocke du matériel. La compagnie existe. Elle a des registres, un comptable et une adresse. Elle n'a jamais vendu un grain de sel.
Kára s'était penchée sur la carte.
— Combien d'hommes ?
— Ça dépend des semaines. En temps ordinaire, entre douze et vingt. — Il la regarda. — Ce ne sont pas ceux d'hier soir. Ceux d'hier soir, on les recrute au port. Ceux de Svartahöfn, on les garde.
— Trois jours de marche ? dit Sigurd.
— Trois si vous coupez par l'intérieur. Quatre par la côte, mais par la côte vous arriverez en face de la chaussée sans avoir été vus une seule fois, et la différence vaut le jour.
Il roula la carte et la tendit à Kára.
— Prenez-la. Je peux en refaire une.
Sigurd le regarda faire, et une chose lui apparut avec une netteté désagréable.
— Vous saviez, dit-il.
Álvaldr ne répondit pas.
— Vous saviez où était le fort avant hier soir. Vous saviez pour la charrette. Vous nous suiviez peut-être depuis des jours. — Sigurd sentait la colère monter et n'essayait pas de la retenir. — Vous auriez pu nous donner ça il y a huit jours. Þórunn serait vivante.
— Non.
— Comment ça, non ?
— Non, je ne savais pas où était le fort avant hier soir. — Álvaldr acheva de rouler la peau. — Je savais que Svartahöfn était à eux. Je ne savais pas que votre charrette y était allée, parce que je ne savais pas qu'il y avait une charrette, parce que personne ne m'avait dit qu'on avait enlevé une jeune femme à Vatnsfjörd il y a vingt-huit jours.
Il leva les yeux.
— Vous savez pourquoi personne ne me l'a dit ? Parce que personne ne l'a signalé. Elle n'est pas porteuse rare. C'est une porteuse d'eau dans un pays d'eau : il y en a quarante mille. Elle n'était sur aucune de nos listes et elle n'avait aucune raison d'y être.
Il rangea son chiffon.
— J'ai appris son existence il y a six jours, dit-il, en découvrant les corps que vous laissiez derrière vous et en remontant vos traces pour comprendre ce qui brûlait mon réseau. C'est comme ça que j'ai su. C'est comme ça que j'ai recoupé la charrette. Et c'est pour ça que je suis arrivé dans ce vallon hier soir et pas avant.
Sigurd baissa les yeux.
— Alors si vous voulez le compte exact, dit Álvaldr, le voici : neuf personnes sont mortes, et grâce à elles vous avez une carte. C'est un très mauvais échange. Je vous le donne quand même, parce que refuser de m'en servir ne les ressusciterait pas.
— Venez avec nous, dit Sigurd.
Il l'avait dit avant même d'avoir décidé de le dire.
Álvaldr rangeait ses affaires. Il ne s'interrompit pas.
— Non.
— Vous étiez seul contre dix-neuf hier soir.
— Oui.
— Alors avec vous, on entre dans ce fort et on ressort avec elle. Vous le savez. Vous le savez mieux que moi.
— Probablement, dit Álvaldr.
Il ferma son sac.
— Je ne viens pas.
Sigurd se leva.
— Pourquoi ?
Álvaldr désigna le fond de la pièce d'un mouvement de tête.
Les enfants s'étaient réveillés. Ils étaient assis sur leurs paillasses, tous les quatre, avec leurs baluchons sur les genoux, et ils attendaient. La plus petite avait mis ses chaussures toute seule et les avait mises à l'envers.
— Ces quatre-là doivent traverser cent vingt lieues et deux frontières, dit Álvaldr. Il y a huit jours, j'avais onze relais sur cette route. Ce matin, il m'en reste quatre, et j'ignore combien d'entre eux sont surveillés. — Il enfila son manteau. — Ça veut dire que je les emmène moi-même, à pied, en dormant dehors, et que ça va me prendre entre trois et cinq semaines. Il n'y a personne d'autre. Il n'y a jamais eu personne d'autre, et depuis douze jours il y a nettement moins de personnes d'autre qu'avant.
— Ce sont quatre enfants, dit Sigurd. Elle, c'est une vie aussi.
— Oui.
— Alors—
— Alors je vais vous dire la troisième chose, dit Álvaldr, et vous ne l'aimerez pas.
Il se planta devant lui.
— La jeune femme est probablement morte.
Sigurd ne dit rien.
— Écoutez-moi jusqu'au bout. — La voix d'Álvaldr n'avait pas monté d'un ton. — Vous m'avez expliqué hier soir pourquoi ils l'ont prise. Vous m'avez dit qu'elle avait servi à vérifier quelque chose, et qu'ils ont obtenu leur réponse, et que la chose en question a quitté Vatnsfjörd il y a dix-neuf jours. Vous l'avez dit vous-même, avec vos mots. Vous êtes intelligent. Vous savez donc parfaitement ce que ça veut dire.
— Ça veut dire qu'elle ne sert plus, dit Sigurd.
— Ça veut dire qu'elle ne sert plus depuis dix-neuf jours. — Álvaldr ajusta la bretelle de son sac. — Ces gens ne gardent pas les gens par cruauté, ils n'ont pas le temps. Ils gardent ce qui sert. Une porteuse d'eau ordinaire qui a vu leurs visages, qui sait devant quoi on l'a promenée, et qui a un frère à Vatnsfjörd — ce n'est pas un otage, c'est une dette.
— Elle est peut-être vivante.
— Peut-être. C'est même possible : ils sont méthodiques, ils gardent parfois les gens un moment au cas où ils auraient besoin de recommencer une mesure. — Il hocha la tête. — Je dirais une chance sur trois. Peut-être une sur quatre.
— Une chance sur trois, dit Sigurd.
— Et de l'autre côté, quatre enfants vivants, dit Álvaldr, dont je suis absolument certain qu'ils sont vivants, parce qu'ils sont assis là et qu'ils m'attendent.
Il laissa le silence s'installer.
— Voilà comment ça se calcule, dit-il enfin, et sa voix était moins dure. — Je ne vous demande pas d'être d'accord. Vous avez dix-sept ans et vous ne devriez pas être d'accord. Moi j'ai quarante et un ans et je fais ce calcul deux fois par mois depuis quinze ans, et je le fais toujours dans le même sens, et je vous jure que ce n'est pas devenu plus facile.
Ils partirent chacun de leur côté en fin de matinée.
Hrafnsson s'était réveillé au lever du jour, avait vomi, et avait ensuite refusé de rester couché avec une obstination qui rendait toute discussion inutile. Il tenait debout. Il tenait même correctement, à condition de ne pas tourner la tête trop vite. La vieille femme lui donna un onguent et lui dit qu'il était idiot.
Álvaldr fit sortir les enfants un par un, à quelques minutes d'intervalle, et les envoya attendre à des endroits différents dans le pli de terrain.
Puis il revint vers eux.
— Trois choses encore, dit-il. Vous les retiendrez ou vous mourrez.
Il leva un doigt.
— La chaussée se découvre deux heures avant la marée basse et se recouvre deux heures après. Vous avez donc quatre heures pour entrer et sortir, et si vous dépassez, vous êtes coincés sur un rocher avec vingt hommes et la mer. Ne dépassez pas.
Deuxième doigt.
— Il y a un homme là-bas que vous avez déjà vu, à en juger par ce que vous m'avez raconté de la rue de Vatnsfjörd. Grand, jeune, épée simple, ne parle pas. Je ne sais pas son nom. Je sais qu'il est passé par Svartahöfn deux fois cette année et je sais qu'il ne devrait pas être là — les gens comme lui ne gardent pas des entrepôts. — Il les regarda l'un après l'autre. — Si vous le voyez, ne le combattez pas. Pas à deux, pas à quatre. Vous partez.
— Et si on ne peut pas partir ? dit Kára.
— Alors vous partez quand même, et l'un d'entre vous reste. C'est comme ça que ça marche et il vaut mieux l'avoir décidé avant.
Il leva le troisième doigt, et s'arrêta.
— Le troisième, ce n'est pas un conseil, dit-il. C'est autre chose.
Il sortit de sa veste un petit objet et le tendit à Sigurd. C'était un galet plat, gris, percé d'un trou, avec une entaille sur une face.
— Si vous survivez et si un jour vous êtes vraiment coincés, laissez ça sur le linteau d'une porte dans n'importe quel village de la côte ouest, du côté droit, la face entaillée vers l'extérieur. Quelqu'un viendra dans les quatre jours, ou personne ne viendra. Ne vous en servez pas deux fois.
Sigurd referma la main dessus.
— Pourquoi vous nous donnez ça ?
Álvaldr le regarda un moment.
— Parce que Vigdis vous a donné une chanson qu'elle n'avait pas le droit de vous donner, dit-il. Elle a donc jugé qu'il fallait le faire. Elle est plus intelligente que moi et elle l'a toujours été.
Il remonta son sac sur son épaule.
— Une dernière chose, jeune homme.
— Oui ?
— Quand vous serez là-bas et que ça tournera mal — et ça tournera mal — vous allez avoir envie de faire quelque chose de grand. — Il eut, pour la première fois, l'ombre d'un sourire, et ce sourire était triste. — Ne le faites pas. Les gens de votre âge meurent presque toujours de ça. Ils ne meurent pas d'avoir été trop lents : ils meurent d'avoir voulu rattraper d'un seul geste tout le temps qu'ils avaient perdu.
Il tourna les talons et remonta le pli de terrain.
Ils le regardèrent partir. À mi-pente, une petite silhouette sortit d'un buisson et lui prit la main sans un mot, et il ralentit son pas pour elle sans même baisser les yeux.
— On y va, dit Hrafnsson.