Runa dit non le lendemain matin, comme elle l'avait annoncé.
Elle le dit sans qu'on lui ait rien demandé, ce qui fut plus dur que tout. Ils étaient assis dans la cour, autour du bassin, à manger du pain que la cité avait fait apparaître quelque part sans que personne ait compris comment ; et Runa reposa son quignon, s'essuya les mains sur ses genoux, et dit :
— C'est toujours non. Je le dis maintenant pour qu'on n'ait pas à en parler toute la journée.
Puis elle reprit son pain.
Personne ne répondit. Leiv regarda Kára, Kára regarda le sol, et Sigurd regarda l'eau du bassin sans la voir. La journée s'étira comme ça, chacun tournant autour des autres sans jamais s'arrêter au même endroit. Runa alla étudier avec Eyvindr comme si de rien n'était — Sigurd les entendit un long moment, dans la galerie voisine, le vieil homme corrigeant patiemment une lecture, l'enfant répétant. Kára retourna aux archives faire des piles. Leiv redescendit aux ateliers.
Et Sigurd ne fit rien du tout, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des années.
C'est Mímir qui rompit le jour, en fin d'après-midi, en se projetant au milieu de la cour sans prévenir.
— Il faut que je vous dise une chose, dit-il. Elle ne va pas vous plaire non plus.
— Les eaux tournent, dit-il.
Ils s'étaient rassemblés — même Runa, qui était venue se placer à côté d'Eyvindr et qui écoutait avec cette attention polie qu'elle mettait maintenant à tout ce qui la concernait.
— Le grand lac n'est pas une eau morte. Il a une respiration, comme toutes les grandes eaux : deux fois l'an, à la fonte et à l'approche des froids, un courant s'établit du nord vers le sud et il court fort. Il court pendant six ou sept semaines, puis il s'apaise et le lac redevient plat. — Il regarda vers le sud, à travers les murs. Ce courant vient de s'ouvrir. Je l'ai senti dans la source cette nuit — l'eau de cette cité et l'eau du lac sont la même eau, et elle se souvient de moi.
— Ça change quoi ? demanda Leiv.
— Cela change que vous ne mettrez pas quatre semaines à rejoindre Vatnsfjörd. Vous en mettrez deux. Peut-être moins si vous n'êtes pas trop maladroits avec une voile. — Il laissa cela tomber. Deux semaines pour descendre. Deux semaines pour remonter. Vous venez de gagner un mois entier sur ce que vous aviez calculé.
Sigurd sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Un mois. Un mois de gagné sur la vie d'Eira — un mois qui pouvait tout changer, et qui rendait l'attente d'autant plus criminelle.
— Combien de temps il dure, ce courant ? demanda Kára.
— Six semaines. Peut-être sept.
— Et si on part dans trois semaines ?
— Alors vous partez à la fin, vous attrapez ce qu'il en reste, et vous remontez sur une eau plate. Comptez le double au retour. — Mímir eut un geste qui n'était pas une excuse. Je ne vous presse pas, jeune femme. Je vous donne le calendrier. Ce que vous en faites vous regarde.
Il attendit un instant, puis ajouta, plus bas :
— Il y a une autre chose, et je préfère la dire moi-même plutôt que de vous laisser la découvrir sur l'eau. Un courant ne choisit pas ceux qu'il porte. Ce qui vous descendra vite descendra vite pour tout le monde. Et une barque qui remonte à contre-courant en cette saison, en s'aidant du vent et des rives, va moins vite qu'en été — mais elle monte. Elle monte tout de même.
Le silence, dans la cour, se modifia légèrement.
— Vous voulez dire que quelqu'un qui voudrait venir ici, dit Sigurd lentement, pourrait aussi bien venir maintenant.
— Je veux dire que la saison ne protège personne. Ni vous ni eux.
Ce fut Leiv, deux heures plus tard, qui déclencha tout — et il ne s'en aperçut même pas.
Ils étaient revenus dans la salle des bassins, sans raison précise, sinon que Kára voulait savoir si l'on pouvait rouvrir les yeux sans que Runa s'évanouisse dessus, et que Mímir avait répondu que non, pas avant des mois de pratique. Ils étaient donc là à regarder neuf plaques d'eau noire, ce qui n'avançait à rien, et Leiv avait entrepris de refaire à voix haute tout ce qu'ils avaient vu deux jours plus tôt, parce que c'était sa manière de penser.
— Le batelier, il ramait vers le sud, il était peinard. Après y avait l'île. — Il fronça les sourcils. — L'île, ça m'a fait bizarre, d'ailleurs.
— Pourquoi ? dit Kára distraitement.
— Ben, la maison. Elle était ouverte.
Sigurd releva la tête.
— Comment ça, ouverte ?
— La porte. — Leiv fit un geste vague. — On l'a vue trois secondes, mais elle était pas fermée. Elle battait, même, je crois. Et y avait plus de feu dedans, on voyait le trou noir de la cheminée. — Il haussa les épaules. — Je me suis dit que c'était triste, une maison ouverte comme ça avec personne dedans. C'est tout.
Personne ne répondit.
Sigurd, très lentement, tourna la tête vers Eyvindr.
Le vieil homme était devenu gris.
Il se tenait sur la troisième marche, une main sur la pierre, et il regardait Leiv comme s'il venait de lui annoncer une mort. Sa bouche s'ouvrit, se referma. Quand il parla, sa voix était méconnaissable.
— Je n'ai rien fermé, dit-il.
— Eyvindr —
— Je n'ai rien fermé du tout. — Il regardait ses propres mains maintenant. — Vous êtes arrivés, vous m'avez parlé de la cité, on a dormi une nuit et on est partis au matin affronter la Gêne. Je n'ai pas rangé. Je n'ai rien emporté. Je n'ai même pas éteint la lampe, je crois — elle a dû se consumer toute seule.
Il releva les yeux, et Sigurd y vit une terreur qu'il n'avait pas vue chez lui, pas même devant la créature.
— Tout est resté là-bas, dit Eyvindr. Tout.
— Explique, dit Kára.
— Les murs. — Eyvindr descendit les marches sans les regarder, comme un homme qui parle en dormant. — Quarante ans. Toutes mes notes. Les copies des inscriptions. Les cartes du lac — j'ai dessiné ce lac vingt fois, jeune femme, j'ai annoté chaque crique, chaque rocher, chaque courant, avec les dates et les distances. Et au fond, sur le mur du fond…
— Le dessin de la porte, dit Sigurd.
— Le dessin de la porte. — Eyvindr eut un rire épouvantable. — Refait des centaines de fois. Grandeur nature. Avec le mot du seuil au centre, recopié trait pour trait, et à côté quarante ans de tentatives de prononciation barrées les unes après les autres. — Il s'arrêta au bord du premier bassin. — N'importe qui entrant dans cette maison comprendrait en une heure ce que j'ai mis quarante ans à trouver. Ce n'est pas une cachette. C'est un mode d'emploi.
— Ils ont votre archiviste, dit Mímir.
Il l'avait dit très doucement, et cela tomba dans la salle comme une pierre.
— Réfléchissez avec moi. Ce vieil homme dans sa pièce pleine de livres, avec trois hommes autour de lui : que sait-il exactement ? — Le vieil érudit se tourna vers Runa. Il sait que tu es venue le voir. Il sait ce que tu cherchais, puisque c'est lui qui a sorti les textes. Il sait que le roi vous a reçus à sa table.
— Il sait pour Tindreyja, dit Runa. C'est lui qui a dit à Sigurd d'aller voir l'ermite. Il a dit : celui qui saura, c'est l'ermite du nord.
— Et le roi vous a donné une lettre et un batelier.
— Le batelier, dit Kára. Il fait le trajet depuis des années. Il y a des abris entretenus sur les îlots. Des gens savent qu'on va sur ce lac.
Sigurd s'était levé sans s'en apercevoir.
— Alors ils vont sur l'île, dit-il.
— Ils vont sur l'île. — Mímir ne détourna pas les yeux. Peut-être pas ce mois-ci. Peut-être pas cette saison. Ils commenceront par croire que vous êtes cachés quelque part au sud, ils fouilleront Vatnsfjörd, ils remonteront lentement. Mais un jour un homme montera cette colline, poussera une porte qui bat, et entrera dans une pièce où quelqu'un a passé quarante ans à dessiner le chemin.
— Et après ? dit Leiv. Ils trouvent la crique, d'accord. Mais la porte, ils peuvent pas l'ouvrir. Faut être une élue pour l'ouvrir, vous l'avez dit vous-même, c'est ce qui a rendu ce pauvre Eyvindr—
Il s'interrompit brutalement en voyant les visages.
— Garçon, dit Mímir. Il n'y a plus de porte.
Sigurd comprit à cet instant, et le sol se déroba.
— Regardez ce que vous avez franchi en arrivant, dit Mímir. Décrivez-le-moi. Qu'y a-t-il, aujourd'hui, à l'endroit du seuil ?
Personne ne répondit tout de suite. Ce fut Runa, d'une petite voix, qui le dit.
— Un trou.
— Un trou. Un passage taillé dans la falaise, avec un escalier au bout. La pierre ne s'est pas ouverte, elle s'est dissoute. Le sceau des Érudits n'a pas été franchi : il a cessé d'exister. Depuis six jours, cette cité est une vallée avec une entrée béante et rien devant. — Il les regarda un à un. Il ne faut pas être une fille de Saga pour entrer chez moi. Il faut savoir où c'est et avoir des jambes.
Sigurd se mit à marcher entre les bassins. Il avait besoin de bouger.
— On bouche le passage, dit-il. On a du métal, on a de la pierre, on fait un éboulement, on—
— Avec quoi ? Combien de temps ? Et surtout : que se passera-t-il le jour où quelqu'un déblaiera ? — Mímir suivait ses allées et venues sans bouger. Un éboulement est un retard, pas un mur. Tu gagnerais des semaines.
— On garde la crique. On tient le passage. C'est étroit, on est trois, on peut—
— Trois. Contre combien ? — Le ton de Mímir se durcit pour la première fois. Contre ceux que vous avez vus dans l'eau ? Il y en avait sept dans cette rue, et l'un d'eux a désarmé ton porteur d'eau en trois coups. Et sept, ce n'est pas une armée : c'est ce qu'on envoie pour prendre une jeune fille chez elle. Que t'envoient-ils, à ton avis, le jour où ils sauront ce qu'il y a derrière cette falaise ?
— Alors on l'emmène ailleurs. — Sigurd s'était retourné. — On sort, on ferme rien du tout, on la prend avec nous et on va très loin. Le sud. L'est. Un endroit dont personne n'a jamais entendu parler.
— Et elle apprend quoi, sur les routes ?
— Je m'en fous qu'elle apprenne !
Le cri résonna sous le dôme. Sigurd s'entendit et s'arrêta net.
Runa le regardait. Elle n'avait pas bougé du bord du bassin, et il y avait sur son visage quelque chose de terrible : elle n'était ni choquée ni effrayée. Elle avait l'air désolée pour lui.
— Je sais, dit Mímir doucement. Je sais que tu t'en fous. Et c'est tout à ton honneur, et c'est même ce qui me rassure sur toi. Mais écoute-moi bien une dernière fois, et ensuite je me tairai, parce que je ne veux pas être l'homme qui t'aura poussé.
Il s'approcha.
— Il n'existe pas un endroit sur cette terre où le monde ne l'entendra pas se réveiller. Deux fois déjà, il l'a entendue. Il l'entendra la troisième fois, et la quatrième, et à chaque fois plus fort, parce qu'elle grandit et que cela ne s'arrête pas. Tu ne peux pas cacher un tambour en l'emportant plus loin. — Il désigna les neuf bassins éteints. Il existe exactement un lieu au monde qui puisse être fermé sur elle. Un seul. Vous êtes dedans. Et sa porte est par terre.
Sigurd resta debout au milieu de la salle, les bras le long du corps, et il ne trouva plus rien à dire du tout.
Toutes les portes venaient de se fermer en même temps, et la dernière avait été la sienne.
Eyvindr vint le trouver à la nuit tombée.
Sigurd était retourné sur les terrasses hautes, à son muret, parce qu'il n'avait pas trouvé d'autre endroit où mettre son corps. Il entendit le pas traînant du vieil homme sur les marches longtemps avant de le voir arriver, et il ne se retourna pas.
Eyvindr s'assit à côté de lui avec un grognement d'articulations. Ils regardèrent la cité en silence un moment.
— Vous savez ce que je faisais, dit enfin Eyvindr, le premier soir où vous êtes entrés chez moi ?
— Non.
— Je comptais mes hivers. — Il eut un petit rire. — C'est une chose qu'on fait, passé un certain âge. On regarde le bois qu'on a rentré, et on se dit : voilà, il y en a pour trois ans si je ne me chauffe pas trop. Et on se demande lequel des deux partira le premier, du bois ou de soi.
Sigurd ne dit rien.
— J'ai posé une question à Mímir, hier. Vous vous en souvenez ?
— Vous avez demandé ce que le courant ferait à un homme de votre âge.
— Vous avez cru que j'avais peur. — Eyvindr sourit dans le noir. — Vous avez tous cru que j'avais peur. C'était bien commode. Non, jeune homme : je calculais. Il m'a répondu quelques mois du monde, et j'ai entendu : cinq ans de la sienne. Cinq ans dans cette cité. — Il leva la main vers les tours incurvées, les dômes, les lumières éparses. — Cinq ans ici, à lire ce que personne n'a lu depuis trois siècles, et à finir dans mon lit sans avoir eu le temps de devenir grabataire. Vous comprenez ce qu'on m'a proposé, hier matin, sans même s'en rendre compte ?
Sigurd le regarda. Le vieil homme avait le visage tourné vers la ville, et il n'y avait plus rien du fou hagard qui leur avait ouvert sa porte sur une île froide.
— Vous voulez rester, dit Sigurd.
— Je veux rester.
— Vous allez mourir.
— Je vais mourir dans quatre ou cinq ans quoi qu'il arrive, et il y a de fortes chances que ce soit sur une île, seul, en hiver, et que personne ne le sache avant le printemps. — Il haussa les épaules. — Ou bien je meurs ici. Dans la ville que j'ai cherchée quarante ans. Avec les rouleaux des Érudits sur les genoux. Ce n'est pas un sacrifice, Sigurd. Vous me faites un cadeau et vous ne vous en apercevez pas.
Il se tourna enfin vers lui.
— Et il y a l'autre raison.
— Laquelle ?
— La question que votre amie a posée hier, et à laquelle personne n'a répondu. — Sa voix se fit très douce. — Qui les passe avec elle, ces cinq ans ?
Sigurd sentit sa gorge se fermer.
— Mímir ne peut pas la porter quand elle tombe, dit Eyvindr. Il l'a dit lui-même. Il ne peut pas lui faire à manger, ni lui prendre la main la nuit, ni s'asseoir à côté d'elle quand elle a envie de pleurer et qu'elle ne veut pas qu'on la voie. Moi je peux. Je ne peux pas lui apprendre à parler, je ne pourrai jamais, c'est réglé depuis quarante ans. Mais je peux lui apprendre à lire. Et je peux faire cuire de la soupe. Et je peux être quelqu'un dans une pièce.
Il posa une main sèche sur l'avant-bras de Sigurd.
— Elle ne sera pas seule, dit-il. C'est ça que je suis venu vous dire. Quoi que vous décidiez, et si vous décidez ce que je crois : elle ne sera pas seule un seul jour.
Sigurd baissa la tête, et il resta comme ça un long moment, incapable de parler.
— Merci, dit-il enfin.
— Ne me remerciez pas. — Eyvindr se leva péniblement. — Vous, vous allez faire la chose difficile. Moi je vais lire des livres dans une belle ville jusqu'à ce que je m'endorme. Nous ne sommes pas du tout à égalité.
Sigurd ne dormit pas.
Il descendit vers le milieu de la nuit et marcha dans les rues éteintes, et pour la première fois depuis leur arrivée la cité resta noire autour de lui, parce que ce n'était pas lui qu'elle attendait. Il marcha jusqu'à la place centrale, jusqu'à la galerie du lac, jusqu'à la salle basse. Il s'assit un moment sur un banc d'élève, dans le noir, devant le mur où une bille de lumière avait flotté quatre jours plus tôt.
Il essaya de faire le compte de ce qu'il perdait, et il n'y arriva pas, parce que ça ne se comptait pas.
Alors il fit le compte de ce qu'il perdrait autrement.
Une fille de neuf ans sur une route, l'hiver, avec un triangle noir qui sort d'un fourré. Une fille de neuf ans dans une vallée close pendant qu'on force un passage. Une fille de neuf ans entre les mains de gens qui ramassent des enfants comme des outils et qui la garderaient vivante, longtemps, parce qu'une clé vivante vaut mieux qu'une clé morte.
Il vomit dans un caniveau de pierre pâle, vers la fin de la nuit, et se sentit mieux ensuite, d'une façon abjecte.
Quand le jour se leva, il savait.
Il la trouva dans la galerie du lac.
C'était son endroit — elle y allait chaque matin depuis qu'ils étaient arrivés, s'asseoir sur le rebord avec les pieds dans le vide au-dessus de l'eau, en face de la fresque. Elle avait un rouleau sur les genoux et elle ne le lisait pas.
Sigurd s'assit à côté d'elle.
Ils restèrent un moment sans rien dire, à regarder le lac intérieur. Puis Runa, sans tourner la tête, dit d'une voix très petite :
— Tu vas me le demander.
— Oui.
Elle hocha le menton une fois, lentement, comme quelqu'un qui reçoit une nouvelle qu'il attendait.
— Runa. Je viens te demander de rester.
Il l'avait dit. Ça avait pris une seconde et demie.
Elle ne bougea pas. Elle regardait l'eau, et sa mâchoire s'était mise à trembler, et elle serrait le rouleau sur ses genoux à s'en blanchir les doigts.
— Non, dit-elle.
— Runa—
— Non. — Elle se tourna vers lui, et son visage n'avait plus rien de l'enfant posée qui avait tenu tête à quatre adultes et à un mort. — Je peux venir. Je peux venir, Sigurd. Je serai sage. Je ne ferai pas de bruit et je marcherai vite, je ne demanderai jamais qu'on s'arrête, jamais, même si j'ai mal aux pieds. Je te le promets.
— Ce n'est pas ça, le problème.
— Je peux apprendre sur la route ! — Elle s'était mise à parler vite, à jeter les mots. — Eyvindr peut venir avec nous, il sait lire, il m'apprendra le soir, on s'arrêtera et il m'apprendra. Mímir peut nous écrire des choses, il peut, on peut emporter des rouleaux, il y en a des milliers ici, on en prend plein et j'apprends toute seule, je suis capable d'apprendre toute seule, tu le sais—
— Runa.
— Ou alors je reste mais vous restez aussi ! — Sa voix se brisa. — On reste tous ! On garde le passage ! Toi tu es fort, Kára est forte, on peut, on peut se cacher, on peut—
— Runa.
Elle s'arrêta. Et tout ce qu'elle retenait depuis trois jours lui monta au visage d'un seul coup.
Elle se mit à pleurer comme il ne l'avait pas vue pleurer depuis qu'elle avait cinq ans — pas les larmes silencieuses des derniers mois, mais des sanglots d'enfant, laids, secoués, incontrôlables. Elle lâcha le rouleau, qui roula sur la pierre, et elle attrapa la manche de Sigurd à deux mains.
— Ne me laisse pas. — Elle avait le visage défait, la bouche déformée. — S'il te plaît. S'il te plaît, Sigurd, ne me laisse pas ici. Je ne veux pas. Je ne veux pas rester toute seule, je ne veux pas, cinq ans c'est trop, tu ne comprends pas combien c'est, cinq ans—
— Je sais.
— Tu as dit que tu ne me laisserais jamais.
Ça l'atteignit exactement là où elle avait visé, et elle n'avait même pas visé.
— Tu l'as dit. — Elle le secouait par la manche, maintenant. — Tu l'as dit quand on est partis du village, tu l'as dit quand on est arrivés au Refuge, tu l'as dit encore quand Kára et Leiv sont partis et que j'ai eu peur qu'on parte aussi. Tu as dit : jamais. Tu as dit : où que j'aille tu viens avec moi.
— Je l'ai dit.
— Alors pourquoi tu le fais ?
Sigurd la prit par les épaules et la tint à bout de bras, parce que s'il la laissait s'accrocher il n'y arriverait pas.
— Parce que j'ai peur, dit-il.
Elle s'arrêta de le secouer.
— C'est ça, la vraie raison, dit Sigurd. Ce n'est pas la sagesse, ce n'est pas le monde, ce n'est pas Mímir. C'est que j'ai peur. — Sa propre voix lui semblait venir de très loin. — J'ai passé la nuit à compter, Runa. Je te jure que j'ai cherché. Si je t'emmène avec nous, ils te prendront. Pas cette semaine, pas ce mois-ci, mais un jour. On sera fatigués, ou il fera nuit, ou ils seront douze et on sera trois, et ils te prendront. Et je serai par terre à te regarder partir et je ne pourrai rien faire du tout.
— Tu n'en sais rien—
— Si. — Il la tenait toujours. — J'en sais quelque chose. Tu as vu ce que j'ai vu, dans les bassins. Hrafnsson est meilleur que moi. Il s'est fait désarmer en trois coups par un type dont on ne sait même pas le nom. Voilà ce qu'on envoie pour prendre une fille dans une maison. Moi je suis un garçon de dix-sept ans avec une épée et un élément que je maîtrise à moitié. — Il eut un son qui ressemblait à un rire. — Tout le monde me traite comme si j'étais quelqu'un depuis un an. Je ne suis personne, Runa. Je n'ai pas la force de te protéger dehors. C'est tout. C'est la seule chose que je sais avec certitude ce matin.
Runa le regardait, les joues ruisselantes, la respiration hachée.
— Et ici, dit-elle. Ici tu ne peux pas non plus.
— Non. Ici non plus. — Il hocha la tête. — Sauf si la porte est fermée. Là, oui. Là je peux. C'est la seule chose au monde que je peux encore faire pour toi : refermer une porte sur toi et m'en aller. — Il serra un peu plus fort. — Alors je te le demande. Reste.
Le mot tomba entre eux.
Runa ferma les yeux. Un long frisson lui traversa tout le corps.
— Dis-le encore, murmura-t-elle.
— Reste.
Elle s'effondra contre lui, et cette fois il la laissa faire ; il l'entoura de ses bras et la tint pendant qu'elle pleurait dans sa chemise, et il regarda par-dessus sa tête la fresque des neuf dieux vidés sur le mur d'en face, et il ne pleura pas, parce qu'il s'était juré pendant la nuit qu'il ne le ferait pas devant elle.
Cela dura longtemps.
Quand elle fut calmée — vidée, plutôt, secouée de hoquets, le visage gonflé —, elle resta contre lui sans bouger et dit :
— D'accord.
— Runa—
— Non, c'est bon. C'est d'accord. — Elle renifla. — Je le savais depuis hier, de toute façon. J'attendais juste que ce soit toi qui le demandes, parce que sinon j'aurais pu faire semblant que ce n'était pas vrai.
Sigurd ferma les yeux.
Puis il défit la broche de sa cape, la fit glisser de ses épaules, et la posa autour de celles de l'enfant.
C'était une cape verte, épaisse, usée aux coudes, qu'il portait depuis Steinsmiðr. Sur Runa, elle traînait par terre de deux bons pieds et lui faisait des épaules d'épouvantail. Elle la regarda sans comprendre.
— Elle est trop grande, dit-elle.
— Oui. — Sigurd rajusta le col. — Dans cinq ans, elle sera à ta taille. Et tu me la rendras.
Runa releva la tête vers lui.
— Tu entends ce que je te dis ? — Il la regarda dans les yeux. — Ce n'est pas un cadeau. Je te la prête. Je viendrai la chercher. Le jour où ce seuil s'ouvre, je serai devant, et tu me la rendras, et je râlerai parce que tu l'auras abîmée.
— Tu seras là. — Ce n'était pas une question ; c'était une exigence.
— Je serai là.
— Le jour même. Pas le lendemain. — Sa petite main s'accrocha au tissu. — Le jour même, Sigurd. Je ne veux pas attendre un jour de plus. Pas un seul.
— Le jour même, dit Sigurd. Je te le promets.
Il le promit en la regardant dans les yeux, sincèrement, de toute son âme, sans savoir une seule seconde ce qu'il promettait.
Les adieux des autres furent plus courts, et ce fut pire.
Leiv passa en premier, parce que Kára le poussa devant elle. Il arriva avec les mains dans les poches, s'arrêta à trois pas, ouvrit la bouche, et resta comme ça.
— Bah, dit-il enfin.
Runa attendit.
— Non mais je... — Il se frotta la nuque. Il était rouge. — J'avais des trucs à dire. J'y ai réfléchi toute la nuit, j'avais fait tout un truc dans ma tête, c'était bien. Et là j'ai plus rien.
— C'est pas grave.
— Si, c'est grave. — Il sortit brusquement quelque chose de sa poche et le lui fourra dans la main. — Tiens.
C'était un petit oiseau. Grand comme un pouce, façonné dans le métal pâle des ateliers, grossier, avec des ailes trop épaisses et un bec de travers.
— C'est de la merde, dit Leiv très vite. Le métal d'ici il réagit bizarrement, j'ai raté les ailes trois fois, et j'ai pas eu le temps de recommencer parce que... enfin. Voilà. C'est moche.
Runa referma la main dessus.
— Non.
— Si, c'est—
— Non, dit Runa.
Leiv la regarda. Et le grand garçon de quatorze ans qui plaisantait tout le temps se mit à pleurer d'un coup, sans prévenir, et il s'accroupit et la serra contre lui en jurant à voix basse, et il répéta plusieurs fois « bah » d'une voix étranglée, ce qui ne voulait rien dire du tout et qui voulait tout dire.
Kára vint après.
Elle ne s'accroupit pas. Elle resta debout devant Runa, les bras croisés, et la regarda un long moment.
— Je ne vais pas te dire que ça va bien se passer, dit-elle.
— Je sais.
— Il va y avoir des jours où tu vas nous détester. — Kára parlait de sa voix ordinaire, plate, précise. — Pas au début. Au début tu seras courageuse et tu travailleras bien. Mais dans un an, dans deux ans, il y aura un matin où tu te réveilleras dans cette ville vide et tu nous détesteras de t'avoir laissée là. Lui surtout.
Runa ne dit rien.
— C'est normal, dit Kára. Ne te bats pas contre ça, ne te sens pas coupable, ne te dis pas que tu es une mauvaise personne. Déteste-nous, et continue à travailler. Les deux en même temps. C'est possible. — Elle décroisa les bras. — Moi je fais ça depuis trois ans.
Puis elle se pencha, très vite, embrassa Runa sur le front, et se redressa aussitôt.
— Dans cinq ans tu seras plus forte que moi, dit-elle en s'éloignant déjà. Ce sera insupportable. J'ai hâte.
Mímir lui enseigna la formule dans la salle basse, ce matin-là, pendant deux heures.
Sigurd assista à la leçon depuis le fond, sans un mot. Il regarda le vieil érudit décomposer les mots, les faire répéter, corriger une inflexion, recommencer. Il regarda Runa écouter, la mâchoire encore gonflée d'avoir pleuré, la cape verte roulée en boule à côté d'elle sur le banc, et travailler avec une application féroce.
— C'est en deux temps, avait dit Mímir. Le premier ferme. Le second lance le courant. Ne les dis jamais l'un sans l'autre, et ne les inverse pas.
Ils montèrent au seuil dans l'après-midi.
Le long escalier de pierre pâle, à l'envers cette fois : de la vallée vers la falaise, de la lumière dorée vers la lumière grise. Ils le montèrent lentement, tous les six, sans parler. Sigurd portait le sac de Runa parce qu'elle avait voulu monter à pied et qu'il avait voulu porter quelque chose.
En haut, le passage. Le trou dans la falaise. La corniche au-delà, la crique, la brume, et la barque d'Eyvindr amarrée en bas, celle qui les avait amenés.
Ils s'arrêtèrent sur le seuil — l'endroit exact où la pierre s'était dissoute six jours plus tôt.
— Voilà comment cela se passe, dit Mímir. Elle doit être à l'intérieur. Vous devez être dehors. Il n'y a pas de troisième position, et il n'y aura pas de deuxième essai : une fois les Mots dits, la pierre se referme en quelques secondes.
Eyvindr passa le premier, du côté de la cité, et se plaça derrière Runa. Il avait ses rouleaux sous le bras. Il souriait.
Puis Leiv passa dehors, puis Kára.
Sigurd resta le dernier.
Il s'accroupit devant Runa, une dernière fois, sur la ligne. Elle avait remis la cape verte ; elle traînait derrière elle sur la pierre.
— Je ne veux pas que tu me regardes partir, dit-il. Ferme les yeux quand ça se referme.
— Non.
— Runa—
— Je veux te voir jusqu'au bout, dit-elle. Sinon j'aurai le trou dans la tête pendant cinq ans et j'inventerai n'importe quoi.
Sigurd la regarda. Puis il hocha le menton, et il posa une main sur la nuque de l'enfant, et il colla son front contre le sien pendant trois secondes.
Puis il se releva et franchit le seuil.
Il se retourna. Ils étaient trois sur la corniche, dans la brume froide, et il y avait deux silhouettes de l'autre côté : un vieil homme avec ses rouleaux, et une petite fille noyée dans une cape verte.
— Vas-y, dit Sigurd.
Runa leva les mains.
Et Sigurd vit, dans les yeux de l'enfant, la lumière dorée monter — plus haute, plus stable qu'elle ne l'avait jamais été, parce qu'elle savait maintenant ce qu'elle faisait et ce que cela coûtait.
— Lúkask, borg Sögu.
Les runes s'allumèrent dans la falaise.
Elles jaillirent de tous les côtés à la fois — du sol, du plafond, des parois — en un embrasement doré qui remonta vers le centre du passage, et l'air se mit à s'épaissir entre eux, à devenir laiteux, à se remplir d'une brume lumineuse qui se condensait à vue d'œil.
— Renni tíð.
Et le monde changea de vitesse.
Il n'y eut pas de bruit. Il y eut un basculement, comme quand on descend une marche qu'on n'avait pas vue : quelque chose qui se décroche dans le ventre. La brume lumineuse devint blanche, puis grise, puis dure. La pierre se reformait — Sigurd la vit se reformer, de bas en haut, en remontant, exactement comme elle s'était défaite.
Il ne quitta pas Runa des yeux et Runa ne le quitta pas des yeux.
Elle pleurait de nouveau, sans un bruit, la bouche fermée, très droite dans sa cape trop grande. Elle leva une main. Pas un signe d'adieu — elle la posa simplement à plat, devant elle, comme on pose la main sur une vitre.
Sigurd leva la sienne.
La pierre passa entre eux.
Elle monta jusqu'au sommet du passage, se referma, et il y eut un dernier éclat doré sur toute la surface — les milliers de runes du seuil qui se rallumaient toutes ensemble, une seconde, comme une inspiration — puis elles s'éteignirent.
Il n'y eut plus qu'un mur de pierre lisse et sombre au fond d'une crique, sous la brume, comme il y en avait eu pendant trois cents ans.
Personne ne dit rien pendant très longtemps.
Puis Kára toucha l'épaule de Sigurd, et ils descendirent vers la barque.
Très loin au sud, à cet instant, dans une cave sans fenêtre dont il n'aurait pas su dire dans quelle ville elle se trouvait, un vieil homme était assis sur une chaise.
On l'avait attaché correctement, ni trop ni trop peu, par des gens qui savaient le faire. Ses lunettes rondes avaient disparu depuis longtemps, ce qui le gênait plus que le reste : il ne distinguait de son interlocuteur qu'une forme et une voix. Une forme trapue. Une voix patiente.
— Reprenons, dit la voix. Vous êtes archiviste royal. La petite est venue vous voir deux fois. Vous lui avez sorti des textes.
— J'ai sorti des textes à quatre cents personnes cette année, dit Eldur.
— Vous lui avez parlé du trident.
— Tout le monde parle du trident. Il est sur une estrade au milieu d'une salle.
Il y eut un silence, puis un soupir — le soupir d'un homme qui a du temps et qui le sait.
— Maître Eldur. — La voix se rapprocha. — Je vais vous expliquer notre situation, parce que je crois que vous êtes un homme intelligent et que cela nous fera gagner du temps à tous les deux. Nous savons qu'ils sont partis vers le nord. Nous savons que le roi leur a donné une lettre. Nous savons qu'un batelier les a menés sur le grand lac et qu'il est revenu seul. Nous avons ce batelier depuis onze jours.
Eldur ne dit rien.
— Il nous a beaucoup parlé. Des îlots. Des abris. Des courants. — Un temps. — Et d'une île.
Le vieil homme, sur sa chaise, ferma les yeux derrière ses paupières fripées.
— Alors vous n'avez pas besoin de moi, dit-il.
— Nous avons besoin d'un nom, dit la voix. Une île, ce n'est pas un nom. Nous voulons celui de l'homme qui y vit. Vous êtes l'archiviste du royaume : vous savez qui est parti de la cour et quand, vous avez les registres dans la tête. Un vieux savant s'en est allé il y a des décennies vers le nord et on ne l'a plus revu. Donnez-moi son nom, et je vous rends vos lunettes, et vous rentrez chez vous.
Eldur pensa à une petite fille qui lisait le vieux niflheimois de travers en penchant la tête, et qui avait dit merci monsieur quatre fois en une heure.
— Je ne me souviens pas, dit-il.
— Vous vous souvenez de tout. C'est votre métier.
— Je suis très vieux, dit Eldur. Ça se perd.
Il y eut un long silence, et Eldur l'entendit s'installer avec une netteté horrible : le silence de quelqu'un qui repose une chose sur une table et en prend une autre.
— Comme vous voudrez, dit la voix.
Deux étages plus haut, dans une cellule sèche — sèche exprès, sans seau, sans cuvette, sans le moindre filet d'eau, et il lui avait fallu trois jours pour comprendre que ce n'était pas une négligence —, une jeune femme aux très longs cheveux noirs était assise dos au mur, les genoux contre la poitrine.
Elle avait cessé de crier au bout du deuxième jour. Elle avait cessé de compter les repas au bout du cinquième, quand elle avait compris qu'ils ne venaient pas à heure fixe et que c'était volontaire.
Il y avait une chose qu'elle faisait, en revanche, plusieurs fois par jour, et qu'elle avait décidé de continuer à faire même quand ça ne servirait plus à rien.
Elle tendait la main vers le mur, et elle appelait.
Il n'y avait pas d'eau dans ce mur. Il n'y avait pas d'eau dans cette pièce. Mais il y avait de l'humidité quelque part dans cette pierre, il devait bien y en avoir, il y en a toujours — et de temps en temps, si elle tenait assez longtemps, elle sentait quelque chose répondre très faiblement, très loin, comme une main qu'on serre à travers une épaisseur.
Alors elle recommençait.
Et quelque part au nord, à deux semaines de courant, trois personnes descendaient une falaise vers une barque, sous une brume qui ne se levait jamais.