Ils partirent au matin, dans la barque d'Eyvindr.
C'était une embarcation plus petite et plus vieille que celle du batelier — une barque de pêche que le vieil homme avait dû entretenir pendant quarante ans sans presque jamais s'en servir. Eyvindr la mena lui-même, à la rame, vers le nord, là où aucun batelier n'allait. Il connaissait le chemin. Il l'avait fait une fois, dans sa jeunesse, et il ne l'avait jamais oublié — la route vers les eaux gardées était gravée dans sa mémoire comme une cicatrice.
Personne ne parlait. La brume était plus dense que tout ce que Sigurd avait connu jusque-là — elle effaçait l'eau à dix pas, étouffait les sons, donnait l'impression d'avancer dans un rêve gris. L'eau, sous la coque, était devenue noire. Pas sombre — noire, comme de l'encre, sans le moindre reflet.
Sigurd vérifia Smáeldingr pour la dixième fois. Kára avait sorti ses deux dagues et les tenait prêtes, et — Sigurd le remarqua — elle avait aussi dégainé la lame courte de son dos avant même le début du combat. Elle la portait dans la main, en garde. Elle ne l'avait jamais fait. Au tournoi, elle l'avait gardée pour le dernier moment, contre Sigurd. Là, elle la tenait dès le départ.
— Tu sors ta lame du dos tout de suite, observa Sigurd.
— Oui.
— Tu ne la gardes pas en réserve ?
— Non. — Kára scruta la brume noire devant eux. — Contre toi, je pouvais me permettre de garder une carte. Contre ça — elle désigna le nord du menton — je ne garde rien. Je sors tout dès le début. Si on a une chance, c'est en donnant tout, tout de suite.
Sigurd hocha le menton. Le fait que Kára, qui calculait toujours, qui gardait toujours quelque chose en réserve, ait décidé de tout sortir d'emblée — ça lui dit, mieux que n'importe quelle description d'Eyvindr, à quel point ce qui les attendait était sérieux.
Leiv était assis au centre de la barque, le plus loin possible des bords, sa fronde dans la main droite et son sac de pierres ouvert à côté de lui. Il regardait l'eau noire avec une terreur qu'il ne cachait plus.
— Je déteste cet endroit, murmura-t-il. Je déteste cette eau. On voit pas le fond. On voit rien.
— Tu restes dans la barque, dit Kára. Tu tires. Tu ne t'approches pas de l'eau.
— Crois-moi, j'ai pas l'intention.
Runa, à l'arrière, près d'Eyvindr, était silencieuse. Mais Sigurd la surveillait, et il vit le moment où elle se redressa — le moment où son visage changea, où elle tourna la tête vers le nord avec cette expression qu'elle avait quand elle percevait quelque chose.
— Elle est là, dit Runa doucement. Devant. Elle nous a sentis venir. Elle nous attend.
Eyvindr cessa de ramer. Son visage était devenu gris.
— On y est, dit-il d'une voix blanche. Les eaux gardées. — Il regarda les quatre, et dans ses yeux il y avait la peur ancienne, celle qui l'avait fait fuir quarante ans plus tôt. — Il est encore temps de faire demi-tour. Une fois qu'elle se montrera, il sera trop tard.
— On ne fait pas demi-tour, dit Sigurd.
Eyvindr le regarda longuement. Puis il hocha le menton, et il reprit la rame, et il les mena dans les eaux que nul ne passait.
Elle se montra sans prévenir.
Un instant, il n'y avait que la brume noire et l'eau d'encre. L'instant d'après, l'eau devant la barque se souleva — pas une vague, un gonflement, comme si quelque chose d'immense remontait des profondeurs — et la créature émergea.
Sigurd avait essayé de se préparer. Il avait écouté Eyvindr, imaginé une bête, un monstre. Rien ne l'avait préparé à ça.
Elle était immense — un corps serpentin qui s'élevait de l'eau noire sur plusieurs hauteurs d'homme, et dont on ne voyait pas la fin, comme s'il continuait indéfiniment sous la surface. Mais ce n'était pas de la chair. C'était de l'eau — de l'eau dense, sombre, translucide par endroits, qui gardait une forme sans être solide, qui ondulait et se reformait en permanence. Et mêlée à l'eau, de la brume — de la brume solidifiée, compactée, qui donnait au corps sa structure, ses contours mouvants. La créature était faite de la matière même du lac : l'eau noire et la brume grise, tissées ensemble par une volonté ancienne.
Et sur tout son corps couraient des runes lumineuses.
Des centaines de runes, tracées en lignes de lumière pâle — bleue, argentée — qui couraient le long de son corps d'eau comme des veines lumineuses, qui pulsaient doucement, qui s'éclairaient plus fort quand la créature bougeait. C'étaient les mêmes runes que sur les petites créatures du lac, mais innombrables, et plus grandes, et plus anciennes. Tout le corps de la bête était écrit.
La créature dressa ce qui tenait lieu de tête — une forme effilée, sans yeux visibles, mais qui se tourna vers la barque avec une attention indéniable. Elle les regardait, sans yeux. Elle les jaugeait.
Eyvindr laissa échapper un gémissement.
— C'est elle, souffla-t-il. C'est elle. Après quarante ans. — Ses mains tremblaient sur les rames. — Elle est exactement comme dans mon souvenir. Exactement.
Personne d'autre ne parla. Ils regardaient tous la chose immense qui se dressait au-dessus d'eux dans la brume, et ils mesuraient, chacun, l'ampleur de ce qu'ils avaient accepté d'affronter.
Puis la créature attaqua.
Elle frappa avec une vitesse que sa taille ne laissait pas présager.
Le corps serpentin fondit sur la barque — pas pour mordre, mais pour balayer, un coup de masse liquide qui aurait retourné l'embarcation si Eyvindr n'avait pas, par un réflexe de terreur, fait pivoter la barque au dernier instant. La masse d'eau passa à côté, souleva une vague qui faillit les jeter tous à l'eau, et retomba dans un fracas.
— Sautez ! cria Sigurd. Pas tous dans la barque, on est trop groupés !
Il y avait, à quelques pas, un affleurement rocheux — un de ces rochers noirs qui émergeaient des eaux du nord. Sigurd y bondit, suivi de Kára. Leiv resta dans la barque avec Eyvindr et Runa — il ne pouvait pas sauter, l'eau le terrifiait, et la barque restait son seul refuge.
Et le combat commença pour de bon.
Sigurd infusa Smáeldingr — la foudre coula, la lame s'illumina de bleu — et quand la créature revint à la charge, il frappa. La lame mordit dans le corps d'eau de la créature.
Et il ne se passa rien.
La foudre se déchargea dans l'eau, crépita, s'illumina — mais elle se dispersa dans la masse liquide sans rien atteindre. Le corps de la créature se referma autour de la lame comme de l'eau se referme autour d'une main, puis se reforma intact. Pas de blessure. Pas de dommage. La foudre, qui avait foudroyé Hrafnsson à travers son eau, se dispersait dans cette créature-ci sans effet, parce qu'il n'y avait rien à foudroyer — pas de corps, pas de cœur, juste de l'eau et de la brume qui se reformaient sans fin.
— Ça ne marche pas ! cria Sigurd. La foudre se disperse !
Kára frappa à son tour — ses dagues, sa lame du dos, sa brume. Elle fit jaillir sa propre brume contre la créature, tenta de l'envelopper, de l'aveugler. Mais comment aveugler une chose sans yeux, faite de brume elle-même ? Sa brume se mêla à celle de la créature sans effet. Ses lames tranchèrent le corps d'eau, qui se referma derrière chaque coup. Rien.
— Mes lames ne font rien ! cria-t-elle. Elle se reforme !
Depuis la barque, Leiv tirait — pierre après pierre, à la fronde, avec une précision désespérée, visant la tête effilée de la créature. Les pierres traversaient le corps d'eau et retombaient dans le lac de l'autre côté. Il ouvrit ses bracelets, fit jaillir ses pointes de métal, les lança — elles traversèrent la créature et disparurent dans l'eau noire.
Rien ne marchait. Ni la foudre, ni la brume, ni le métal. La créature était faite d'une matière que leurs armes ne pouvaient pas blesser.
Et elle, elle pouvait les blesser.
La créature contre-attaqua, et le combat devint un cauchemar.
Elle frappait par l'eau — des fouets liquides qui jaillissaient de son corps, qui claquaient avec la force de masses d'armes. Un fouet cueillit Sigurd au flanc et le projeta contre le rocher ; il sentit une douleur fulgurante dans les côtes, le souffle coupé. Un autre frappa Kára à l'épaule, la fit tomber à genoux sur le rocher glissant.
Elle frappait par la brume — des nappes denses qui s'abattaient sur eux, qui aveuglaient, qui étouffaient, qui faisaient perdre tout repère. Sigurd se retrouva plusieurs fois incapable de voir à un pas, frappant à l'aveugle, ne sachant plus où était la créature ni où étaient ses compagnons.
Et elle cherchait à les jeter à l'eau. Sigurd le comprit — c'était sa tactique. Elle ne cherchait pas à les broyer, mais à les faire tomber dans l'eau noire, où elle régnait, où ils seraient perdus. Les fouets liquides visaient à déséquilibrer, à pousser, à faire glisser du rocher vers les profondeurs.
— Ne tombez pas à l'eau ! cria Sigurd entre deux coups. Quoi qu'il arrive, ne tombez pas à l'eau !
C'est à ce moment que Leiv tomba.
Un fouet d'eau frappa la barque de plein fouet, la fit basculer. Eyvindr s'accrocha au bord. Runa se cramponna. Mais Leiv, déséquilibré, qui s'était à demi levé pour tirer, bascula par-dessus bord — et tomba dans l'eau noire.
— LEIV ! hurla Sigurd.
L'eau se referma sur lui. Leiv, qui avait peur de l'eau profonde, qui ne savait pas bien nager, disparut sous la surface d'encre.
Pendant une seconde atroce, il n'y eut rien.
Puis Leiv refit surface en battant des bras, paniqué, suffoquant — et la terreur lui donna une force qu'il ne se connaissait pas. Il battit vers le rocher, vers Sigurd qui s'était jeté à plat ventre et tendait la main. La créature plongea vers lui — vers cette proie isolée dans l'eau, exactement là où elle voulait l'avoir.
Mais Leiv, dans l'eau, fit quelque chose d'instinctif et de génial. Il ouvrit ses deux bracelets, fit jaillir le métal — non pas en pointes cette fois, mais en deux courtes chaînes — et il les lança vers le rocher, où elles s'accrochèrent dans une anfractuosité. Et il se hala, de toutes ses forces, vers le rocher, s'arrachant à l'eau au moment où la créature fondait sur l'endroit qu'il venait de quitter.
Sigurd l'attrapa par le col, le tira sur le rocher. Leiv s'effondra, toussant, crachant l'eau noire, tremblant de terreur et de froid — mais vivant. Il avait surmonté sa peur la plus profonde dans l'eau qui l'effrayait le plus, et il s'en était sorti.
— Ça va, haleta-t-il. Ça va. Je suis là. Bah. J'ai détesté ça. J'ai vraiment détesté ça.
Mais ils n'avaient pas le temps de souffler. La créature se redressait déjà, ses runes pulsant de plus en plus fort, et le combat continuait — un combat qu'ils étaient en train de perdre.
Ils donnaient tout, et tout était inutile.
Sigurd, malgré la douleur de ses côtes, comprit qu'infuser ne suffirait jamais. Il fallait autre chose. Il fallait projeter — comme contre Hrafnsson, comme à l'entraînement. Il rassembla sa concentration au milieu du chaos, concentra sa foudre à la pointe de Smáeldingr, et il poussa.
Une étincelle jaillit — pas une petite cette fois, une vraie, la meilleure projection qu'il eût jamais réussie, un éclair bleu qui fila à travers la brume et frappa le corps de la créature en plein centre.
Et même ça ne fit rien.
L'éclair se déchargea dans l'eau, illumina le corps de la créature de l'intérieur pendant un instant — magnifique, terrible — puis se dispersa comme le reste. La créature ne broncha pas. Sa projection, dont il était si fier, dont c'était la plus belle réussite, n'avait pas plus d'effet que tout le reste.
Sigurd sentit le désespoir monter. Il avait projeté — il avait enfin réussi en combat — et ça ne servait à rien.
Sur le rocher, Kára saignait de l'épaule, à genoux, à bout de force. Leiv tremblait, trempé, épuisé par sa noyade évitée. Sigurd avait les côtes en feu et la respiration courte. Ils étaient blessés, épuisés, et ils n'avaient pas infligé la moindre égratignure à la créature. Elle, elle était intacte. Inépuisable. Faite d'une eau et d'une brume qui se reformaient sans fin.
Dans la barque, Eyvindr avait cessé de s'accrocher. Il s'était laissé tomber au fond, le visage entre les mains, et il murmurait quelque chose — Sigurd, dans une accalmie, l'entendit.
— C'est perdu, gémissait le vieil homme. C'est perdu. Comme toujours. Comme il y a quarante ans. Personne ne passe. Personne ne passe. J'aurais dû les laisser faire demi-tour. C'est perdu…
Et Sigurd, sur le rocher, blessé, à bout, regardant la créature immense se dresser pour le coup suivant, commença à croire que le vieil homme avait raison.
Et c'est là que Runa parla.
Elle s'était tenue à l'arrière de la barque pendant tout le combat, cramponnée, silencieuse, les yeux fixés sur la créature. Mais elle n'avait pas regardé le combat comme les autres le regardaient. Elle avait regardé la créature elle-même — son corps, ses runes, sa manière de bouger. Et pendant que les autres frappaient en vain, elle avait cherché à comprendre, parce qu'elle savait, depuis le début, que c'était son rôle.
Et soudain, elle comprit.
— Les runes ! cria-t-elle, sa voix d'enfant perçant le fracas. Sigurd ! Les runes lumineuses ! Ne frappez pas le corps — frappez les RUNES !
Sigurd, sur le rocher, tourna la tête vers elle.
— Quoi ?
— Le corps, c'est de l'eau, ça se reforme, ça ne sert à rien de le frapper ! cria Runa. Mais les runes — les lignes lumineuses — c'est ça qui la tient ! C'est ça qui lui donne sa forme, sa volonté ! Les runes, c'est ce qui fait qu'elle existe ! Si vous frappez les runes, pas l'eau — les runes elles-mêmes — ça lui fera quelque chose ! Je le vois ! Je le lis ! Les runes sont son ossature ! Frappez les runes !
Sigurd regarda la créature. Et pour la première fois, au lieu de voir une masse d'eau, il regarda les lignes lumineuses qui couraient sur son corps. Il y en avait partout — mais certaines, il le voyait maintenant, étaient plus brillantes, plus épaisses, plus vivantes que les autres. Des runes maîtresses, peut-être. Des nœuds dans le réseau de lumière.
— Lesquelles ! cria-t-il. Il y en a des centaines !
Runa se concentra. Sigurd vit ses yeux changer — cette intensité qu'elle avait eue au tombeau, cette lueur. Elle lisait la créature, vraiment, comme on lit un texte. Et elle commença à voir lesquelles comptaient.
— Celle sur le côté, près de la tête ! La grande, qui pulse plus fort ! cria-t-elle. Sigurd, ta foudre dessus ! Pas dans l'eau — sur la RUNE elle-même, là où elle brille ! Vise la lumière !
Sigurd comprit. Et l'espoir, soudain, revint.
Il rassembla sa foudre. Il visa — non plus le corps d'eau, mais la rune lumineuse précise que Runa désignait, celle qui pulsait près de la tête. Il infusa Smáeldingr au maximum, concentra à la pointe, et il projeta.
L'éclair fila — et frappa la rune.
Cette fois, il se passa quelque chose.
La rune lumineuse grésilla sous l'impact de la foudre — sa lumière vacilla, faiblit, comme une flamme qu'on souffle. Et toute la créature frémit, parcourue d'un spasme, comme si on l'avait blessée pour de vrai. Un son monta d'elle — pas un cri, mais une vibration grave, profonde, qui fit trembler l'eau.
— ÇA MARCHE ! hurla Leiv. Sigurd, ça a marché !
Dans la barque, Eyvindr releva la tête. Il avait entendu Runa. Il avait vu la foudre frapper la rune, vu la créature frémir. Et sur son vieux visage, l'espoir mort se ralluma d'un coup — un espoir fou, incrédule, terrible.
— Les runes, murmura-t-il. Les runes… toute ma vie j'ai étudié les runes et je n'ai jamais… elle les lit. Elle lit la créature. — Il se redressa dans la barque, fixant Runa avec quelque chose qui ressemblait à de la révérence. — Elle la lit.
Mais une seule rune ne suffisait pas. La créature, blessée, furieuse maintenant, redoubla d'attaques. Et Runa comprit qu'il fallait frapper plusieurs runes, ensemble, coordonnées — pas une par une, mais ensemble, pour briser l'ossature de lumière d'un coup.
Et elle prit le commandement.
— Écoutez-moi ! cria Runa, et sa voix d'enfant avait une autorité que Sigurd ne lui avait jamais entendue. Tous ! Je vais vous dire où frapper ! Vous frappez quand je le dis, où je le dis, tous ensemble !
Et le combat changea de nature.
Ce ne fut plus quatre combattants frappant au hasard une créature invulnérable. Ce fut Runa qui lisait, qui voyait, qui désignait — et trois combattants qui frappaient à ses ordres, ensemble, coordonnés.
— Kára ! cria Runa. La brume ! Cache-nous ! Empêche-la de voir où on va frapper !
Kára comprit. Elle leva ses dagues et fit jaillir sa propre brume — non pas contre la créature, mais autour d'eux, pour les dissimuler. La brume de Kára enveloppa le rocher, masqua les mouvements de Sigurd et de Leiv, brouilla la perception de la créature. Et dans cette brume, Runa — qui voyait à travers, qui lisait au-delà — devint leurs yeux.
— Sigurd, la rune sur le flanc gauche, celle qui remonte ! Maintenant !
Sigurd projeta. L'éclair frappa la rune désignée. Elle grésilla, faiblit.
— Leiv, la rune basse, près de l'eau, à droite ! Ta fronde, mais vise la lumière, pas l'eau !
Leiv tira — et cette fois, visant non plus le corps mais une rune précise, sa pierre frappa la ligne lumineuse. La rune vacilla.
— Kára, celle qui est à ta portée, sur la queue qui passe près du rocher ! Ta lame du dos !
Kára frappa — sa lame de rúnjárn s'abattit non sur l'eau, mais sur une rune lumineuse, et la rune s'éteignit à demi sous le coup.
Une à une, les runes maîtresses faiblissaient. Et à mesure qu'elles faiblissaient, la créature perdait de sa cohésion — son corps d'eau devenait moins dense, ses contours moins nets, ses attaques moins fortes. Runa les guidait, infatigable, lisant la créature comme un livre ouvert, désignant chaque cible au bon moment, coordonnant les trois en un seul effort.
C'était un travail d'équipe parfait — la brume de Kára pour les cacher, les yeux de Runa pour voir, et les trois armes frappant les points exacts que l'enfant désignait. Ce que la force seule n'avait pas pu faire, la compréhension le faisait.
La créature comprit, elle aussi, que quelque chose avait changé.
À mesure que ses runes s'éteignaient, son comportement se modifia. Elle cessa peu à peu d'attaquer avec fureur. Elle se redressa, immense encore mais affaiblie, ses runes restantes pulsant plus faiblement — et elle tourna sa tête sans yeux vers Runa.
Vers Runa, précisément. Pas vers Sigurd qui la foudroyait, pas vers Kára qui la tranchait. Vers l'enfant à l'arrière de la barque qui la lisait.
Et il y eut un moment — un long moment suspendu — où la créature et Runa se regardèrent. L'immense gardien d'eau et de brume, et la petite fille de neuf ans. Quelque chose passa entre eux que Sigurd ne comprit pas — une reconnaissance, peut-être. La créature sentait Runa, comme les petites créatures du lac l'avaient sentie. Elle percevait en elle quelque chose qu'elle connaissait. Quelque chose qu'elle gardait, peut-être, depuis le début.
Runa cessa de donner des ordres. Elle se redressa dans la barque, et elle regarda la créature, et elle dit — doucement, mais Sigurd l'entendit dans le silence soudain :
— Tu nous testais. C'est ça ? Tu ne voulais pas nous tuer. Tu voulais voir si on était dignes de passer. Si quelqu'un, parmi nous, était… ce qu'il faut être.
La créature ne répondit pas — elle ne pouvait pas. Mais elle inclina lentement sa tête effilée, ses runes pulsant doucement, et Sigurd eut l'impression irréelle qu'elle acquiesçait.
Puis la créature recula. Lentement, majestueusement, elle se laissa redescendre dans l'eau noire. Son corps immense s'enfonça, ses runes lumineuses brillant de plus en plus faiblement à travers l'eau, jusqu'à disparaître dans les profondeurs. Les eaux se calmèrent. La brume resta, mais l'oppression s'était levée — la présence immense et hostile s'était retirée.
Elle était partie. Pas tuée — partie. Comme satisfaite. Comme si elle avait obtenu ce qu'elle cherchait : la preuve que parmi ceux qui osaient venir, il y en avait une qui était ce qu'il fallait être.
Le passage vers le seuil était ouvert.
Pendant un long moment, personne ne parla.
Ils étaient épuisés, blessés, trempés, à bout. Sigurd tenait ses côtes douloureuses. Kára pressait son épaule qui saignait. Leiv grelottait, encore sous le choc de sa chute dans l'eau noire. Mais ils étaient vivants. Et la créature était partie.
Eyvindr, dans la barque, regardait l'eau calme où le gardien avait disparu. Il pleurait — des larmes silencieuses qui coulaient sur son vieux visage. Quarante ans. La créature qui l'avait arrêté quarante ans venait de se retirer, et la voie vers le seuil de toute sa vie était enfin ouverte.
— Je l'ai vue partir, murmura-t-il. De mes yeux. Je l'ai vue partir. — Il se tourna vers Runa, et son regard avait complètement changé — plus de déni, plus de méfiance, juste une révérence stupéfaite. — C'est toi. Tu l'as fait partir. Tu l'as lue. Tu as vu en elle ce que quarante ans d'étude ne m'ont jamais permis de voir.
Runa, épuisée elle aussi — car lire la créature lui avait coûté, Sigurd le voyait à sa pâleur —, secoua doucement la tête.
— Je ne l'ai pas fait partir toute seule, dit-elle. C'est nous tous. Sigurd, Kára, Leiv — sans eux qui frappaient, je n'aurais rien pu faire. J'ai juste vu où il fallait frapper. Eux, ils ont frappé. — Elle eut un petit sourire fatigué. — Et puis je crois qu'elle voulait partir. Elle attendait juste de voir si on méritait qu'elle parte.
Sigurd s'approcha de Runa. Il s'agenouilla devant elle, à hauteur de son visage. Il la regarda — sa petite Runa, pâle d'épuisement, qui venait de faire ce qu'aucun d'eux n'aurait pu faire.
— Comment tu as su ? demanda-t-il doucement. Pour les runes ?
— Je les ai lues, dit Runa simplement. Comme je lis de plus en plus de choses depuis qu'on est arrivés dans le nord. Au début, sur le lac, je sentais juste des présences. Puis j'ai commencé à voir les runes sur les petites créatures. Et là, devant la grande, je les ai vraiment lues — j'ai compris que les runes n'étaient pas une décoration, qu'elles étaient ce qui la tenait ensemble. Sa structure. Son âme, peut-être. — Elle leva les yeux vers Sigurd. — Plus on s'approche de la cité, plus je lis. Tu avais raison, Sigurd. Hier, chez Eyvindr, je n'ai pas pu lire le mot du seuil sur le parchemin. Mais ça — la créature — j'ai pu la lire. Parce qu'elle était là, devant moi, vivante. Pas une copie. La vraie chose.
Sigurd hocha lentement le menton. Et il comprit ce que ça signifiait pour ce qui les attendait.
— Alors devant le seuil, dit-il. Devant la vraie porte, le vrai mot…
— Peut-être, dit Runa. Peut-être que je pourrai le lire. Et le dire. — Elle regarda vers le nord, où la brume cachait encore le seuil invisible. — On va le savoir bientôt.
Eyvindr reprit les rames.
Ses mains tremblaient encore, mais plus de peur — d'émotion. Il mena la barque vers le nord, à travers les eaux désormais paisibles que le gardien avait libérées, vers l'endroit qu'il connaissait par cœur pour l'avoir rêvé pendant quarante ans sans jamais pouvoir l'atteindre.
Personne ne parlait. Ils étaient trop épuisés, et trop conscients de l'importance de ce qui venait. Sigurd pansa du mieux qu'il put l'épaule de Kára avec un linge ; elle le laissa faire sans un mot, ce qui chez elle était une marque de confiance. Leiv, peu à peu, cessa de grelotter, et retrouva même un peu de son sourire — il avait survécu à l'eau noire, et il commençait à en être fier plutôt que terrifié. Runa, à l'arrière, reprenait des couleurs lentement, son pendentif serré dans sa main.
Et la brume, devant eux, commença à s'éclaircir.
Pas à se lever — à s'éclaircir, comme si quelque chose, au-delà, émettait une faible lumière qui la traversait. Eyvindr ralentit la barque. Sa respiration s'accéléra. Et quand la barque contourna un dernier affleurement rocheux, ils le virent.
Le seuil.
Au fond d'une crique abritée, cernée de falaises noires que la brume drapait, se dressait une paroi de pierre — et dans cette paroi, une porte. Une immense porte de pierre, haute comme trois hommes, exactement comme Eyvindr l'avait dessinée cent fois sur ses murs. Elle était couverte de runes — des centaines de runes gravées dans la pierre ancienne, éteintes, silencieuses. Et au centre, plus grand que les autres, gravé plus profondément, un seul signe.
Le mot du seuil.
Eyvindr arrêta la barque au pied de la paroi. Il leva les yeux vers la porte qu'il avait cherchée toute sa vie, et il ne put pas parler. Quarante ans. Il était enfin là. De nouveau. Et cette fois, il n'était pas seul.
Il se tourna vers Runa, et dans ses yeux il y avait toute la prière silencieuse d'une vie entière.
— Nous y sommes, dit-il d'une voix brisée. Le seuil d'Orðstœðr. — Il regarda l'enfant. — Maintenant, on va savoir.
Et tous les regards se tournèrent vers Runa, petite et pâle à l'arrière de la barque, face à la porte immense et au mot gravé qu'aucun homme n'avait su prononcer depuis trois cents ans.