La Prophétie du Roi Déchu tome 3: L'Épée du Souverain

Chapitre 9 : Le temps presse

Par gabbuster

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Chapitre 9: Le temps presse



_ Vous… Allez partir ?

Les deux vétérans de la guerre de Kaös se retournèrent, ils virent Nardel ouvrir les yeux. De joie, Galro se jeta sur lui, le serrant dans ses bras.

_ Espèce d’idiot ! J’ai eu la frayeur de ma vie !

_ Vous… Serrez trop fort.

La scène fut attendrissante, l’ancien Prophète étreignit son fidèle valet avant de se faire interrompre. Warda lui dit en lui tenant l’épaule:

_ Je vais chercher Garak. Nous allons nous préparer, nous aurons aussi besoin de ton enchantement pour obtenir la vision dans le noir. 

_ Oui. D’accord, je vous rejoins. Accorde-moi quelques minutes. 

L’elfe noir quitta la pièce, laissant les deux hommes seul à seul. 


Nardel regarda inquiet sa Flamboyance, son exemple, son mentor.

_ Tu pars Galro ? Et ton enfant ? 

_ Ne t’en fais pas, il est entre de bonnes mains. Je compte sur toi pour veiller sur lui en mon absence, je sais que tu es à la hauteur, Nardel.

Nardel détourna le regard, gêné, il tenta de se redresser mais il avait encore mal. 

_ Je n’ai pas été fichu de battre un foutu fabricant de jouets.

_ Hé, je ne te permet pas de dire ça. J’ai entendu les gardes, tu lui as colé une sacrée raclée. Tu n’avais pas besoin de cet elfe autain pour finir le travail, je suis sûr que tu y serais arrivé tout seul. De plus, à ton âge je me suis pris pas mal de dérouillés. Ais confiance en toi !


Galro regarda l’état de son apprenti, il semblait être bien rétabli. Il lui sourit et lui demanda:

_ Penses-tu être capable de marcher ?

_ Je… Je pourrais tenter.

Le jeune homme se redressa et posa pied au sol, avec le soutien de Galro il retrouva l’équilibre, il fut rassuré de voir que rien n’était cassé. Les deux compagnons ressortirent et parcoururent le couloir. Une fois dans le hall, la princesse Lindilla reconnut son sauveur et poussa un soupir de soulagement. 


_ Que Fëalian soit bénie, vous êtes saint et sauf. Je voudrais vous offrir une récompense à la hauteur de votre acte de bravoure. 

_ Je… Je n’ai pas fait grand chose, princesse…

Le roi Taläsna apparut derrière elle, en fauteuil roulant, poussé par Elandir. Il pointa du menton le jeune valet. 

_ C’est lui qui vous a sauvé ? 

Elandir prit un air suffisant, il jugea du regard et dit lentement:

_ Oui. Il s’est… interposé. 

Le seigneur sylvain inspecta attentivement les deux hommes, puis s’attarda sur Galro. Il parut surpris.

_ Galro ? Que fais-tu ici dans cet accoutrement ? 

_ C’est… une longue histoire. Je vous demande votre clémence envers Nardel, il pensait bien faire…

_ Ma clémence ? Ma clémence ?! Vous n’aurez pas ma clémence, ni l’un, ni l’autre ! Vous aurez… ma reconnaissance. J’ai entendu dire que vous étiez au service d’Alnor Elma. Allez à sa rencontre, rompez votre serment envers lui. Vous travaillerez tous les deux pour moi. 

_ Quitter sire Alnor Elma… Nardel hésita. 


À vrai dire, Galro comme Nardel, ils s’étaient énormément attachés à cet elfe au cours de ces deux dernières années. Le quitter serait une concession douloureuse. L’ancien Prophète vit le malaise de son ami et répondit à sa place:

_ Votre offre est très tentante votre Majesté, mais je suis fidèle envers notre protecteur Alnor Elma. Je pense que Nardel est du même avis. 

_ Ils ont probablement raison, reprit Elandir qui contourna de la tête le dossier du fauteuil. Vu les circonstances, prendre de parfait inconnus comme gardes du corps est une mauvaise idée, les agents de Galaran peuvent être infiltrés n’importe où, la menace vient de l’intérieur. 

_ Exactement. La menace vient de l’intérieur. Mais ce ne sont pas des inconnus, Galro a été mon élève. Écoutez-moi tous les deux, je sais que vous êtes deux hommes honorables, mais ne vous laissez pas influencer par de fausses responsabilités, vous valez mieux que d’être les laquais d’un noble déchu. Je vous offre une meilleure vie. Réfléchissez-bien et revenez me voir quand vous vous sentirez prêts. 


La journée était sur le point de s’achever, Alnor jouait avec Roland, il regarda son cadran solaire. Il était tard. Puis, la porte s’ouvrit… Nardel et Galro apparurent à l’entrée. Prenant une mine sévère, Alnor s’écria à leur vue:

_ Vous m’avez fait attendre ! Galro, tu as encore la cuisine à nettoyer…

Il posa le jouet aux pieds du bébé, celui-ci se leva difficilement en fixant les deux hommes revenus. Bien que Alnor Elma tenta de garder son air impassible, il finit par craquer et attraper Nardel dans ses bras. 

_ Tu m’as fait une de ces frayeurs, gamin !

Le jeune rouquin n’était pas habitué à un tel étalage des émotions de son employeur, il renvoya juste avec tendresse l’étreinte. Galro souria discrètement, il tapota l’épaule de son élève et dit:

_ Je vais finir le travail. Bon retour à la maison, Nardel. 


Galro prit la relève ce soir-là, il cuisina un plat assez basique mais néanmoins réconfortant: un bon ragoût de sanglier. Nardel raconta son combat face à l’assassin, bien qu’il aurait voulu éviter à vrai dire. 

_ Je n’ai même pas pleuré, déclara-t-il avec humour. 

_ C’est impressionnant, dit Galro. Tu as vite grandi, mon garçon, il y a deux ans tu ne savais même pas donner la moindre pichenette. 

_ Tu aurais pû mourir, reprit Alnor en attrapant une patate de sa fourchette. C’est miraculeux que tu te sois tiré avec juste un nez cassé. 

Les trois compères rirent, l’ambiance et le vin réchauffèrent l’atmosphère. Puis, l’elfe demanda:

_ La princesse ne vous a pas accordé une récompense ? 

Nardel et Galro se regardèrent. Ils hésitèrent, puis Galro hocha de la tête comme pour signifier à Nardel de vider le sac. Le valet expliqua alors:

_ Ils nous ont fait une offre. Naturellement je l’ai rejeté, je ne voulais pas vous froisser. Mais… Je dois avouer que c’était très tentant. 

_ Ce que Nardel veut vous dire, c’est que nous vous sommes fidèles.

_ Que voulez-vous dire ? Demanda le noble. Qu’est-ce qu’ils vous ont proposé ? Et pourquoi refuser ?

Nardel inspira un grand coup, puis avoua:

_ Taläsna nous a proposé de lui prêter allégeance. 

Alnor se tut. Il s’essuya la bouche d’un revers de serviette sans un mot et quitta la table. Galro vit la réaction de Nardel, le garçon semblait perdu. Il lui saisit l’épaule et le réconforta:

_ C’était la chose à faire. Je vais m’occuper du reste, va te coucher. 

Le jeune homme regarda Galro avec des yeux rouges, il le serra dans ses bras puis repartit vers ses quartiers. Roland était déjà couché depuis longtemps. Galro se dirigea vers la chambre de son maître, il frappa à la porte avant de rentrer. 

_ Maître Elma, puis-je ?

Pas de réponse durant deux minutes, Galro patienta avant que l’elfe ne finissent pas répondre:

_ Entrez. 

L’ancien chevalier pénétra dans les quartiers de son seigneur. Alnor tenait un petit portrait de son fils bébé. Il caressa la toile de ses doigts. Sans se retourner, l’elfe lui dit:

_ Vous êtes obstinés, presque autant que des nains. 

_ Je suis encore navré de vous avoir blessé, dit Galro en s’approchant lentement. Mais comme nous vous avons expliqué, nous vous avons juré fidélité, nous ne travaillerons pas pour le roi Taläsna si cela peut vous rassurer. 

Alnor posa le petit tableau sur son chevet, il soupira. Il se retourna et expliqua à son serviteur:

_ J’ai passé plusieurs décennies seul. Ma famille m’a été arrachée, je suis devenu la risée de tout Ilurina du jour au lendemain. Je pensais juste me laisser mourir ici, à m’évertuer de tuer mon foie à petit feu. Puis, un jour, deux mendiants particulièrement crasseux ont frappé à ma porte. J’aurais dû les jeter dehors sans sommation, mais pour une obscure raison, le visage du jeune me ramena à de bons souvenirs. Vous savez ce que je me suis dit ?


Galro secoua la tête lentement, il voulait en savoir plus. Alors, l’elfe de la famille Elma reprit son récit:

_ Je me suis dit que, si j’avais perdu ma famille, alors peut-être que je pourrais en choisir une nouvelle. Accepter l’offre de ces deux clampins a été ma meilleure décision depuis des années. J’ai un manoir de nouveau décent, j’ai deux amis fidèles, et plus important que tout: j’ai une raison de vivre. Je dois me confier Galro… Si je venais à vous perdre tous les deux, je serais détruit. Je pense que je me donnerais la mort sur le champ. Tout perdre une nouvelle fois me serait trop douloureux. 

Galro s’assit aux côtés d’Alnor Elma et lui saisit le bras comme pour le retenir. Il prit un ton profond et solennel:

_ Nous ne vous abandonnerons pas, Alnor. J’ai déjà renoncé à beaucoup trop de personnes qui m’étaient chères pour vous abandonner. J’ai beau avoir dirigé l’Église et avoir savouré tout le faste de la noblesse, mes deux années ici étaient les plus belles de toutes. Je récurerais vos chiottes encore et encore plutôt que de partir. Mais…

Galro se tut. Il vit un miroir en face de lui, à côté une fenêtre donnait sur l’océan. La lune brillait sur les eaux noires. La nuit était belle, il savait qu’il devrait prendre une lourde décision. 

_ Maître Alnor Elma, je dois vous quitter hélas. J’ai voulu échapper à mon destin, mais il m’a rattrapé. J’ai retrouvé un frère d’arme aujourd’hui, et je dois joindre mes forces aux siennes. Je dois repartir.

Alnor se décomposa, il se leva comme pour le gronder, mais il serra juste le poing avant de finalement relâcher sa tension. Il demanda:

_ Où allez-vous, Galro ?

_ En mer, sur les Îles Mortes. 

L’elfe ferma les yeux tout en fronçant les sourcils. Il se détourna et se dirigea vers un placard. 

_ Je l’ai gardé pour vous. Je l’ai entretenue, je sais que vous y tenez. 

Il en sortit l’armure du Prophète. Il lui donna, le plastron étincelant sur les cuisses de Galro pesait lourd. 

_ Je pensais avoir tourné la page, dit Galro. En réalité, elle était juste coincée. 

_ Cette guerre vous a laissé un tas de cicatrices, mais elles ne doivent pas vous diminuer. Je veillerais sur Nardel, comptez sur moi. Allez-y, mais revenez-nous vivant. Je ne supporterais pas de perdre un autre enfant. 

Les deux hommes s’enlacèrent une dernière fois, Galro le savait, il allait traverser une épreuve difficile, la plus dure de toutes. 


Le lendemain, ce fut Galro qui prépara le petit déjeuner. Nardel semblait avoir repris des forces. Galro s’approcha du jeune homme et lui dit:

_ Je dois aller au palais ce matin. Alnor a quelque chose à t’annoncer.

Le noble descendit les escaliers, il se dirigea vers le jeune rouquin encore surpris et lui déclara:

_ Je vous libère de votre rôle de valet en ce jour, Nardel. 

Une déception apparut sur le visage du concerné avant que le maître du manoir ne reprenne:

_ Je vous engage comme Garde du corps à compter de ce jour. Venez avec moi. 

Les deux partenaires suivirent le seigneur jusqu’à la salle d’armes. Dans une vitrine reposait une armure brillante, finement ouvragée. À côté, un sabre incurvé élégant, gravé de glyphes en forme végétale. 

_ Ceci appartenait à mon fils, Nardel, ce seront vos outils de fonction à partir de ce jour. 

Le jeune homme sourit avant de se jeter pour lécher la vitrine. Ces accessoires étaient magnifiques. Il se retourna vers Alnor Elma et lui demanda:

_ Vous êtes certains maître ?

_ Puisque je te le dis ! Vas-y, prend l’épée.

Nardel ouvrit la porte vitrée et saisit la garde. La lame était incroyablement légère, il testa le tranchant et se surpris à saigner immédiatement. Cette arme était d’excellente manufacture. Il s’inclina pour remercier son employeur et saisit l’armure avant d’aller se changer pour l’essayer. Pendant ce temps, Galro fit face à Alnor.

_ Merci encore pour le petit. Je dois y aller. 

_ Merci Galro pour ce merveilleux temps que tu nous as consacré. Mais je te donne l’ordre de rentrer à la maison quand tout sera fini, d’accord ?

Galro serra encore une fois son ami, puis partit au palais de Zuanlanor. 


Une fois en face des portes du palais, deux gardes royaux barrèrent le passage de leurs hallebardes. Galro se présenta alors sous sa vraie identité, il demanda audience auprès de Taläsna. Après un certain temps, on le fit rentrer et on l’amena au salon de thé. L’elfe sylvain regardait depuis son fauteuil l’océan. Sans se retourner, il s’adressa à Galro. 

_ Sire Galro, vous revoilà. Alors ? Qu’avez-vous décidé ?

Le chevalier en armure inspira un grand coup, sa requête était difficile à annoncer. Il rassembla son courage et formula sa phrase:

_ Messire Taläsna, j’ai besoin de vous. Non pas pour un travail, ni un toit, mais pour accomplir mon devoir. 

L’elfe sylvain claqua des doigts et un serviteur le retourna face à Galro. Le souverain souleva le menton, alors Galro s’inclina jusqu’à être à genoux. 

_ J’ai un secret à vous confier, souverain Taläsna. J'aimerais être seul avec vous. 

Sur ces paroles, Taläsna pesa son regard sur ses gardes du corps qui quittèrent la pièce. Lorsque le maître et l’élève se retrouvèrent seul à seul, Galro avoua:

_ Sire Taläsna, Warda porte la Marque divine de Daös et Fëalian, mais il m’a… Transmit une partie de son don. J’ignore la raison, ou comment il s’y ait pris, mais dorénavant nous sommes liés par la Marque. Nous partageons des visions, des capacités communes appartenant à l’ordre du divin. Hier, nous sommes entrés en contact, nous avons vu quelque chose de terrible… Galaran…

Le regard de Taläsna se pétrifia. Une telle révélation changeait beaucoup de choses. Il fit signe à Galro de continuer, tout en attrapant lui-même un mouchoir qu’il posa devant sa bouche.

_ Galaran parvenait à obtenir l’épée ultime, d’une manière ou d’une autre. Warda et moi craignons qu’il soit devenu assez fort pour vaincre l’Ombre. Si Galaran met la main sur Zuanduil, nous sommes tous condamnés. Est-ce que Warda est devenu assez fort ?

Taläsna hésita, il regarda autour de lui comme s’il redoutait des oreilles curieuses. Il se confia:

_ Warda est devenu beaucoup plus puissant, il est maintenant un mage accompli, mais de là à vaincre l’Ombre… Je l’ignore. Vous comme moi avons vu de quoi Raldir est capable, il lui faudrait peut être mille ans de plus pour parvenir à son niveau, si cela est possible. 

Galro serra le poing, il n’était pas satisfait de cette réponse, mais il était clair: le temps jouait contre eux. Il leva la tête vers le souverain des bois, il effectua sa demande.

_ Je vous en conjure, messire Taläsna, nous avons besoin d’un navire pour aller aux Îles Mortes. Galaran doit posséder une véritable armée après la destruction du Temple, nous en avons déjà discuté avec Warda: nous opterons pour une infiltration. Nous retrouverons le roi sombre et nous prendrons Zuanduil pour la mettre hors de portée de Galaran. 


Le roi elfe pesa ses yeux sur son disciple de magie, l’enfant qu’il avait accueilli avait grandi. Dorénavant, un homme mûr et responsable se tenait face à lui, non, Galro était bien plus que ça. Il était un véritable héros, pas un de ceux dont on chantait les exploits, un de ceux qui sacrifierait tout pour une noble cause. Taläsna esquissa un sourire, car il était fière de celui que cet homme était devenu, mais il savait qu’il risquait de perdre un ami cher. Il masqua son inquiétude et dit à l’ancien croisé de l’Ordre:

_ Je vais demander à Zuanlanor de faire apprêter un navire. Le défi qui vous attend est colossal, mais je crois que vous êtes les seuls capables de le relever. Je vous dois bien ça, allez et sauvez le monde. Merci pour tout, Galro. 


Nardel tenta une feinte, il s’élança et frappa, mais son instructeur le contourna après avoir dévié sa lame et frappa du plat de son épée dans son dos. Déséquilibré, Nardel trébucha et tomba en avant, contre le tapis de la salle d’armes. Alnor Elma rengaina son sabre et se dirigea vers sa tasse de thé encore chaude. 

_ Presque tiède. C’était pas mal, mais tu restes trop impulsif. 

_ Désolé sire, j’avais l’esprit ailleurs. 

_ Ailleurs ? Dans un vrai combat, un esprit qui divague est synonyme de mort instantanée. Il faut être plus attentif. Reprend ton épée, relève toi et fais moi face. 

Nardel saisit son arme et se releva. Roland sembla l’encourager de quelques gargouillis de joie. La salle était orientée côtés mer, face à la falaise abrupte. Le soleil éclairait une pièce au mobilier fort bien entretenu, étincelant. Les armures et les armes étaient déposés dans des râteliers prévus à cet effet. Alnor se mit en garde, dans la direction du tapis rouge centrale, la lame pointée en avant comme pour conserver une certaine distance avec son adversaire. Nardel, lui, saisit son sabre en se mettant en position d’escrime. Certes, ses jambes étaient encore douloureuses, mais cette attitude agressive lui convenait bien. Son regard tomba sur le portrait retourné au fond de la salle. Alnor sonna le début du combat, alors Nardel attaqua:

_ De quoi est mort votre fils ? 

Il s’élança et estoqua dans la direction de l’elfe qui eut juste le temps de reculer, incapable de riposter. 

_ Comment ? Pourquoi demander ça ?

Ne lui laissant pas le temps de réfléchir, le jeune homme frappa encore, décrivant un orion diagonale. Le maître de la demeure esquiva encore, il se rendit compte qu’il était proche de la zone de sortie. 

_ Le prince Elandir m’a parlé de vous, maître Alnor. Il a parlé de votre fils, il s’est auto-mutilé pour devenir une femme.

Le professeur fronça des sourcils, furieux, il riposta sans mesurer sa force. Il fit reculer Nardel sous le choc, il perdit presque son épée des mains.

_ Cela ne te regarde pas !

Il effectua une série d’assauts calculés, cherchant la faille chez Nardel. Surpris par l’intensité du combat, le garde du corps recula, bloquant les coups sans avoir d’occasion de riposter jusqu’au moment où:

_ Il s’est auto-mutilé ! Pourquoi ?

_ Cesses ! Reste concentré !

Dans un excès de colère, l’elfe décrivit un arc de cercle de sa lame et effleura le visage de Nardel. Un filet de sang éclaboussa le sol, comprenant sa maladresse, Alnor voulut s’excuser et interrompre le combat:

_ Arrêtons-nous là, faut te soigner.

Nardel brandit le sabre dans sa direction, le repoussant de sa pointe.  Son regard brûlait de détermination.

_ Le duel n’est pas fini, dans un vrai combat vous seriez déjà mort. Reprenons. 

Alnor sût alors qu’il ne pouvait plus y échapper. Il se résigna à reprendre sa garde, attentif aux moindres faits et gestes de son opposant. 

_ Concentrons nous sur le duel, Nardel. Je ne veux pas qu’il arrive un nouvel accident.

_ Je n’ai pas peur des accidents.

Il effectua une nouvelle série d’attaques rapides et précises, il frôla plusieurs fois son professeur lors d’offensives audacieuses. Au moment de vulnérabilité la plus forte, Nardel demanda avec insistance:

_ Qu’est-ce qui est arrivé à votre fils ? Comment s’y est-il pris ? 

Sur ces paroles, Nardel attaqua sans hésiter et trancha une mèche de cheveux dorés. Déséquilibré, Alnor tomba et roula. Il avait le souffle court. 

_ J’ai dit de rester concentré sur le duel !

_ Et moi j’ai posé une question !

Nardel effectua un nouvel assaut, prit au dépourvu devant la férocité que prenait le duel, Alnor lâcha:

_ La modélisation !

Sans rien pouvoir y faire, Alnor lâcha son sabre après s’être fait percuté et tomba sur la table basse, renversant le contenu de sa tasse. Comprenant qu’il venait de remporter le duel, Nardel rengaina sa lame et aida son maître à se relever. Ce dernier le rejeta.

_ Tu n’es plus mon valet, tu es mon garde du corps, comporte toi comme tel !

Nardel hésita, puis laissa son professeur se dresser sur ses jambes, il était clair qu’il venait de le blesser profondément. Alnor commença à s’éloigner mais le jeune homme lui demanda alors:

_ La magie de modélisation ? C’est une forme de magie simple, non ?

_ Simple ne signifie pas faible. Sur un objet inerte cela parait simple, mais sur soi-même, l’opération est extrêmement douloureuse. Il s’est torturé, il a hurlé, il a souffert bien plus qu’entre les mains d’un bourreau. Mais il a continué, jusqu’à…

_ Réussir ? 

_ Échouer. Ni homme, ni femme, il est devenu un entre deux abominable. Il s’est émasculé pour rien ! Tu es content ? Tu l’as gagné ton duel ! Lave-toi le visage, et désinfecte cette vilaine blessure !

Le noble quitta la pièce, sous le regard étonné de l’enfant. Nardel saisit une serviette et s’essuya la joue, il imprégna le tissu de son propre sang. Il avait ses réponses, mais à quel prix ?


Devant l’autel dédié à Fëalian, Galro priait, il aurait préféré un temple du Phénix mais il se contenta de cet endroit pour supplier son Seigneur. Il était concentré sur sa mission, il supplia le Tout-puissant de les guider dans cette épreuve qui s’annonçait déjà difficile. L’idée d’affronter le souverain noir le terrifiait, lui qui le vit par deux fois défaire ses ennemis comme si de rien n’était. Comment pouvaient-ils espérer vaincre un elfe capable de terrifier les dieux eux-mêmes ? Il entendit des cliquetis de bottes, une armure lourde. Galro resta concentré, mais il se rendit compte de sa présence, un être d’une rare puissance se prosterna à côté de lui. L’aura de cet individu était palpable, un mélange de force et de foi inébranlable. Finalement Galro tourna la tête vers cet étrange individu, il comprit alors que c’était Warda. Il était métamorphosé par rapport à leur dernière rencontre, ce n’était plus un elfe noir rongé par le remord, c’était un vrai chevalier de la lumière. Il brillait de la flamme de Daös et Fëalian simultanément, à voix basse le guerrier sombre incanta la prière à ses deux divinités. Galro avait du mal à l’admettre, mais la foi de Warda éclipsait la sienne. 


Zuanlanor entra dans le temple, il se dirigea vers les deux individus. Il s’adressa à Galro:

_ Nous avons entendu votre requête. La menace de Galaran ne peut être ignorée, demain matin vous aurez votre navire. Vous recevrez également une épée de notre armurerie. 

_ Je vous remercie sincèrement, répondit l’ancien chevalier de l’Église. Je voudrais transmettre un don à mes camarades avant le départ, et faire mes adieux à ma famille. Maintenant, je viens prier, j’ignore si Dieu m’écoute malgré mes manquements, mais je prend tout ce qui est bon à prendre. 

Galro s’agenouilla devant la statue magnifique de la déesse elfe. Si son apprentissage durant les années vécus ici lui donnèrent raison, alors Dieu et la Trinité ne forment qu’une seule et même entité. C’était contre intuitif, mais leur foi n’étaient pour ainsi dire pas contradictoires. Il pria alors la Trinité, le Souverain, celui qui est trois. Il se remémora le visage de sa femme, Ilada, il n’eut qu’un seul désir: la ramener à la maison. Il voulait tenir son serment. Il n’en romprait plus aucun. 


Warda, quant à lui, supplia la sagesse de Fëalian et la miséricorde de Daös, grâce à sa formation auprès de Dranoss, son lien avec le divin s’était renforcé. Il pouvait sentir les deux entités au sein de sa Marque, il plongea dans les infinis ténèbres. Sa propre voix résonna en écho lointain alors qu’il plongea dans son abysse intérieur, puis il aperçut la lumière au bout d’un tunnel beaucoup trop long. La forêt, celle des chouettes noires, Raon se tenait aux abords d’un ruisseau. Il observait les poissons suivre le courant. 

_ Te voilà mon garçon, dit-il heureux. Approche-toi ! 

Warda se redécouvrit dans son corps d’adolescent. Il marcha jusqu’à arriver au niveau de son père, il se posa dans l’herbe fraîche, l’odeur de l’eau le raviva, la fraîcheur, le soleil. Raon le tapota sur l’épaule, un grand sourire sur les lèvres. Hélène s’approcha à son tour, tenant un petit panier. 

_ Tu es devenu grand et fort, déclara Hélène. Tu es prêt, Warddan. 

_ Suis-je assez fort pour vaincre l’Ombre ? 

_ Tu connais déjà la réponse, reprit Raon. Tu es plus puissant que jamais, tu as mûrit. L’Ombre est plus forte que n’importe qui, mais toi, tu seras capable de trouver son point faible. 

Warddan hésita, il avait peur. Il plongea son regard dans le ruisseau, un poisson blanc remonta le courant. Derrière lui, un autre noir le suivait. 

_ Vous m’avez montré l'issue de cette aventure, décréta Warddan aux deux avatars divins. Mais… Aurais-je la force d’aller au bout ? J’ai déjà beaucoup perdu…

_ Mais tu as aussi beaucoup gagné, répondit Raon en saisissant son enfant par les épaules. Je ne parle pas que de tes muscles ou de la magie, beaucoup de monde compte sur toi. Et toi, tu pourras compter sur eux. C’est une chance, saisis la !

Warddan regarda sa main, il serra le poing. Il sentit la force divine l’envahir, il se releva sous les traits de sa nouvelle apparence. Un elfe noir adulte, mature et sage. Il se dressa face au courant de l’eau, il inspira un grand coup. Il tourna son regard vers ses deux parents, il prononça “je vous aime” et plongea dans le ruisseau. Il se sentit flotter, durant une éternité, il vit alors le futur. Il vit son succès, mais aussi ses échecs inévitables. Il reçut alors le pouvoir de devenir un poisson noir, celui qui plongerait dans les eaux les plus noirs pour obtenir le plus fabuleux trésor: le savoir. 


Lorsque Warda ouvrit les yeux, il se tourna vers Galro. Il le remercia, et se releva avant que l’humain ne puisse réagir. 

_ Donnes nous les Calénaclydials, ordonna Warda. Je vais convoquer Garak sur le champ. 

Celui qui fut Prophète suivit alors l’elfe noir, et lorsqu’ils retrouvèrent Garak, celui-ci affûtait déjà ses armes. Les épées elfiques qui lui furent offertes étaient de manufacture incroyable. Il possédait aussi une rondache exquise, renforcée de mythril. Il portait une cape de fourrure de Raas, son ancienne monture qui avait décédé lors du combat contre l’Enfër. Il était simplement imposant. 

_ Je t’écoute mon ami, s’adressa l’orque à l’elfe noir qui faisait sa taille. 

_ Nous allons recevoir les Calénaclydials, répondit Warda. Nous en aurons besoin là où nous allons. Cela risque d’être douloureux, mais c’est un mal nécessaire. 

Galro se posa entre les deux colosses, il avait l’impression d’être un nain face à deux montagnes de muscles. Lorsque les deux combattants se mirent à son niveau, Galro opéra. Il leur donna alors le don de l’Ombre, celui de voir à travers les ténèbres. 


Le rituel dura toute la nuit, mais au petit matin, lorsque le soleil traversa l’horizon pour éclairer de son aurore le monde, face à la mer, un comité se réunit. 


Aux bords de la falaise, l’écume remuait à ses pieds. Des vagues énormes s’écrasèrent sur la roche. Zuanlanor, aux côtés de Warda, lui posa la question alors que les goélands prirent leur envol. 

_ Penses-tu être à la hauteur ? 

Le guerrier sombre toisa les ténèbres de l’Île. Ce minuscule point à l’horizon bleu ne le laissa pas indifférent, car il savait qu’Il l’observait aussi. Il pouvait sentir peser Son regard. 

_ Je suis prêt.

_ Deux ans c’est court ! Insista le roi haut-elfe. Mais… Hélas je ne peux te donner plus. Nous allons arrimer le navire, nous vous avertirons quand tout sera prêt. 

_ Bien, merci encore pour tout, Zuanlanor.

_ Merci à vous. Ce sont bien vous qui allez faire le sale travail. Puisse Faëlian te guider. 

_ Daös aussi, s’exclama Dranoss. Il est prêt, ne vous inquiétez pas, votre Majesté. Vous l’êtes aussi, Galro et Garak ?

L’orque, en armure rutilante, s’avança vers Warda. Galro, avec Nardel en harnois à ses côtés, fixèrent l’horizon. Le chevalier de l’ancien Ordre se tourna vers son disciple. 

_ Je ne peux t’amener, Nardel. Mais je te promets de revenir.

_ Faites mieux que la dernière fois, répondit le jeune guerrier à la cicatrice. Revenez-nous vivants, d’accord ?

_ Bien sûr. Je ne romprai pas mon serment ce coup-ci. 

Les trois héros de Natal, les derniers espoirs, s’avancèrent vers le rebord, observant l’océan. 



Les trois compagnons posèrent pied sur le pont du navire, et l’équipage mit alors les voiles. Garak visiblement avait déjà le mal de mer, il demanda à ses compagnons:

_ Pourquoi ne pas voler sur le dos de Dranoss ?

_ Les dragons ne sont pas des montures, répondit Warda. Pour eux, se laisser grimper dessus c’est bizarre. C’est intime. 

_ Que veux-tu dire ? Il vous a bien laissé le grimper la dernière fois, pour aller en Étale. 

_ Les circonstances étaient différentes, répondit Galro. Lorsque cela est impératif, ils peuvent faire une exception, mais ils n’aiment pas être considérés comme de vulgaires destriers. Ce sont des citoyens de Guiognes comme les autres, pas des animaux domestiques. Je crois d’ailleurs que sa famille devrait rentrer du Nid si je ne me trompe pas. 

_ Oui, reprit Warda. Ses derniers enfants devraient être en âge de voler, cela lui fera du bien de revoir les siens. 

Leurs yeux se rivèrent sur l’Île noire, dont la présence les écrasait de plus en plus. Nul doute, l’Ombre devait les y attendre. Galro se posa contre un rebord, à côté de Warda. L’elfe noir fixait un point à travers les nuages. 

_ Tu as renforcé ta Marque ? Demanda l’ancien Croisé. 

_ J’ai appris à l’écouter. Dranoss a été un bon instructeur, il m’a enseigné beaucoup de choses. Tu devrais peut-être te convertir, ça te changerait les idées. 

_ J’en aurais honte de me laisser influencer, avoua Galro, mais je ne pense pas que tu as tort. J’ai appris plus pendant deux ans que lors d’une décennie entière. Mais quand je me compare à toi, j’ai l’impression d’être médiocre malgré tout. 

Warda se retourna, fronçant des sourcils, il s’exclama avec colère:

_ Je ne peux te laisser dire ça, tu as abandonné tout ce que tu avais pour sauver la Guiogne. Tu ne seras jamais médiocre, pas après ce que tu as accompli. 

_ Tu prends ma défense ? Je pensais que tu étais mon ennemi.

_ Tu es le seul à le penser. La frontière entre ennemi et ami est maigre, tout comme le bien et le mal. Je ne te vois plus comme un adversaire Galro, pas après ce que nous avons traversé ensemble. Il est temps d’aller de l’avant. 

_ Tu te rappelles de notre promesse Warda. Je te pardonnerai le jour où tu me rendras un service à la hauteur du mal que tu m’as fais. Ramenons ma femme, puis après je te pardonnerai. 

_ Tu en es toujours là… Bien, marché conclut, nous ramènerons Ilada à la maison. 


Alors que le navire progressa sur les eaux noires, à travers sa longue vue, Elandir observa la scène. Il baissa son instrument après avoir vérifié de ses propres yeux. Warda était parti, l’occasion était trop belle. Il se dirigea vers ses appartements, un bracelet ésotérique était posé sur sa table. Un archimage elfe était assis, attentif. 

_ Ceci est notre modèle le plus sophistiqué, expliqua le mage. Il est sûr. 

_ Sûr ? Il me semble que c’est ce que vous m’aviez dit la dernière fois, et que malgré tout notre sujet y ait perdu la main. 

_ Une erreur d’ajustement, mais celui-ci a été testé et approuvé. 

_ Bien, faites une démonstration. 

L’archimage posa le regard inquiet sur le prince, puis sur le bracelet. Il se leva et le saisit. Il l’enfila autour de son poignet, le cristal de magilith réagit alors à l’impulsion de son porteur. Le sorcier demanda alors:

_ Que voulez-vous que je fasse ? Une boule de feu ?

_ Non, trop classique, n’importe quel nigaud est capable de ça. Non…

Il observa l’étang, fruit du sort destructeur de Warda quelques mois plus tôt. Il défigurait son jardin. 

_ Effacez cette mare aux canards !

_ Effacez ? Vous voulez que… Je remonte le temps ? 

_ Exactement, personne n’y est jamais arrivé avant. Faites le. 

L’archimage déglutit, il se posa sur le balcon, et tendit le bras. Après avoir levé le doigt, il pensa brièvement, alors l’engin se mit en marche. D’une décharge d’énergie ésotérique, la magilith frappa l’eau qui remonta dans le ciel sous la forme d’un nuage, la terre et l’herbe refermèrent le trou, y enterrant poissons et crapauds. L’anomalie spatio-temporelle finit son œuvre, toute trace du cratère y fut effacée. Elandir observa le phénomène, satisfait, la démonstration était époustouflante. L’archimage se retourna et défit le bracelet. 

_ Alors ? Pas mal, n’est-ce pas ?

_ C’est un bon début. Nos recherches ont finalement abouti. Dorénavant, même les sorts les plus difficiles ne seront plus qu’un jeu d’enfant. 

_ N’oubliez pas, sire Elandir, nous jouons avec le feu. Si nous avons réussi à l’avoir, Kaös ne tardera pas à nous copier, qui sait de quoi seront armés les prochains orques noirs à nous assaillir ? 

_ Vous vous en faites trop, répondit Elandir en attrapant le bracelet. Dorénavant, nous sommes invincibles, personne ne peut plus nous arrêter.






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