Chapitre 8: Les rivaux
À la lueur de l’aube, Lindilla aperçut le guerrier sombre entre les arbres. Il avait encore grandi, déjà qu’avant il était grand et musclé, là il était un tout autre elfe. Sa peau perlait de sueur, ses pectoraux développés pouvaient écraser le crâne d’un homme d’une simple contraction, ses bras levèrent une barre alourdie de poids en fonte. Il exerçait ses moulinets, il avait pris l’habitude de manier cet instrument bien plus lourd que sa propre épée. Malgré sa carrure démesurée, il n’avait rien perdu de sa grâce, bien au contraire. Il avait appris à allier élégance et puissance. Même les orques à ses côtés semblaient frêles en comparaison. Warda faisait dorénavant la taille de Garak, il était mature. Voir ses muscles ne laissa pas la princesse indifférente, à vrai dire l’elfe noir était beau garçon. Warda se dirigea vers elle, une serviette à la main, pour essuyer sa propre transpiration.
_ On espionne ?
_ Non.
_ Non ? Je pensais que tu me matais.
_ Ça par contre…
Les orques éclatèrent de rire, au loin, Elandir regarda la scène. Il serra du poing. Il disparut dans les bosquets.
Taläsna et Zuanlanor se baladaient dans les jardins, admirant la nature reprendre ses droits. Un buisson fleuri attira l’attention de Taläsna, il admira la petite fleur noire à pédoncules blanches. Elle était pleinement éclose. Au loin, il vit Warda revenir d’entraînement, ce dernier se dirigeait vers une bassine en céramique.
_ Je me suis absenté un moment, dit le souverain des bois. Est-ce que l’entraînement de Warda se passe bien ?
_ À vrai dire, avoua Zuanlanor, nous avons arrêtés.
Inquiet, l’elfe sylvain se retourna vers son homologue, son expression se figea.
_ Et la magie ?
_ Je n’ai plus rien à lui apprendre… Je suis désolé.
Taläsna se décomposa, il mit une main sur sa bouche, comme pour se retenir de hurler. Il frappa du poing contre le support de son siège, furieux.
_ Il était notre meilleur atout pour vaincre Galaran. Il a fallu qu’il soit un cancre, j’aurais dû m’en douter, ce n’est rien d’autre qu’un barbare.
_ Ce n’est pas sa faute, je m’excuse sire Taläsna, c’est moi qui n'ai pas été à la hauteur. Je suis un piètre enseignant faut croire.
Zuanlanor entoura la petite fleur de ses doigts, puis jeta son dévolu sur l’elfe noir en train de se laver. Il se retourna vers Taläsna, un sourire en coin de lèvres.
_ Je ne peux plus être son enseignant. Il m’a dépassé.
Les iris d’or de l’elfe handicapé changèrent d’expression, la surprise. Il se tint le torse d’une main, comme s’il faisait un malaise.
_ Il … Il… vous a dépassé ? Comment ?!
_ Hé bien, c’est un vrai gouffre affamé de savoir. Il est vif d’esprit, empathique et surtout… il a la magie dans le sang. Il est né pour faire ça. Il est même parvenu à maîtriser des sorts hors de ma portée.
Soudainement, l’enthousiasme de Zuanlanor disparut, il lança son regard vers la mer. Des petits points noirs à l’horizon. Il dit alors:
_ Taläsna, je suis faible. Pas seulement par rapport à Warda. Je le sens, dans mes veines, la souillure de Kaös m’affecte de plus en plus, de jour en jour. Mon règne va bientôt prendre fin, vous savez ce que cela signifie.
La mine de Taläsna s'assombrit. Il compatit avec son homologue elfique. Zuanlanor s’adressa de nouveau à lui:
_ Mon dernier héritier, Elandir, prendra ma relève. Nos familles s’uniront, je vous le demande solennellement, Taläsna, prenez soin de mon fils.
_ Je vous le promet, Zuanlanor, je l’élèverais comme le mien. À vrai dire, il est déjà plus ou moins intégré à la famille.
_ Le mariage aura lieu dans cinq mois. Comme convenu, je me charge des festivités, tous seront invités, ainsi que notre petit protégé.
L’elfe noir les contourna, les saluant de la main, avant de réaliser qu’ils parlaient de lui.
_ Je peux savoir ce que vous manigancez tous les deux ? Demanda le guerrier sombre en buvant à la gourde.
_ Tu es invité à une fête, déclara Taläsna. Le mariage de Lindilla.
_ Le … mariage de Lindilla ?
_ Oui, avec le prince Elandir.
Un rictus de dégoût apparut sur les lèvres de Warda. Il tenta de dissimuler sa déception. Il se frotta la tête, il avait du mal à masquer sa frustration. Il dit:
_ Oui, c’est très bien qu’elle épouse Elandir. Il est serviable, gentil, et noble. C’est un très bon parti. Je viendrais avec plaisir, mais j’ai des choses à faire.
_ Quoi donc ? Demanda Zuanlanor.
Le regard de l’elfe noir se posa sur cette petite tâche noire perdue au milieu de l’océan. Un appel. Celui qui y vivait l’appelait.
_ Vous savez.
Il jeta sa serviette et se dirigea d’un vif pas vers ses quartiers. Un valet sur sa trajectoire fut bousculé quand il tenta de lui servir un rafraîchissement. Taläsna soupira:
_ Je savais qu’il réagirait comme ça.
_ Ne vous en faites pas, rassura Zuanlanor. Un jour il comprendra.
Arrivé dans ses quartiers, Warda ouvrit la porte avec fracas et la referma avec la même puissance, à deux doigts de l’exploser. Il saisit des livres de sa bibliothèque et les balança à travers sa chambre. Il renversa le meuble d’une main et frappa le miroir. Quand sa colère se dissipa, il s’assit et laissa place à la morosité le gagner.
_ Tu t’imaginais quoi gros béta ? Se parla l’elfe noir à lui-même. Bien évidemment qu’elle va épouser ce trou de balles. Aurait-il pu en être autrement ? J’ai beau être chevalier, je n’ai pas l’aura ou le prestige d’un prince.
Son regard tomba sur le reflet d’Algazalm. Il se sentit profondément stupide, mais il commença à lui parler:
_ Je finirais par t’apprécier faut croire. Nous deux, nous avons traversé les mêmes galères, les mêmes batailles, les mêmes peines, les mêmes épreuves. C’est stupide, mais tu es le dernier lien qui me relie à ma famille.
Il aperçut également les babioles accrochées à son pommeau. La plume de Carnassus, les deux médaillons de ses parents, le croc de Nurtag, la tête de poupée recousue par Gartërn. Il y avait de bons souvenirs liés à cette arme en fin de compte. Elle était le lien qui le soudait à tous ses souvenirs heureux. Il se leva et se dirigea vers elle, il posa sa main contre son plat. Soudainement, une force électrique le parcourut. Surpris, il écarta les doigts, et après quelques secondes d’hésitation, il reposa sa paume dessus. Une chaleur, une force, une volonté. Mais sa conscience était encore endormie. Il avait entendu dire que cette arme avait été forgée par un minerai rare trouvé dans les bois, et ce phénomène attisa sa curiosité. Il la prit alors et partit à la rencontre de Zuanlanor.
Le haut roi était adossé à un fauteuil somptueux. Il se délectait d’un vin aux épices. Voyant l’elfe noir apparaitre, il lui demanda:
_ Tout va bien ? Je sais que… c’est dur pour toi.
_ Ah ? Ça, ce n’est rien. Je suis très heureux pour votre fils.
Visiblement le mensonge ne prit pas, mais au moins Warda n’avait pas froissé le roi en personne. Il leva un sourcil et demanda d’un air lascif:
_ Tu es venu me demander quelque chose, n’est-ce pas ?
_ À vrai dire, vous m’avez énormément parlé des Dyaladuils durant ma formation, et vous-même en possédez une.
_ Oui, c’est exact.
_ J’aimerai… si vous me permettez… vous demander d’inspecter mon arme. J’ai des soupçons, mais j’ai un doute. Pouvez-vous me confirmer ?
Intrigué, le haut elfe posa ses yeux sur le plat gigantesque de la lame d’Algazalm. Il décida de frôler ses doigts contre le rebord de cette arme, il eut un choc et ses yeux s’ouvrirent en grand.
_ C’est strictement impossible !
_ De quoi ?
Le souverain elfe se leva, difficilement avec une canne, et s’adressa d’un air enjoué.
_ Tu as une matière première formidable. Mon garçon, je t’ai déjà enseigné tout ce que je savais, et tu voulais pouvoir vaincre l’Ombre. Le choix te revient, mais je pense que tu es prêt. Mettons-nous au travail !
Galro, saisissant son courage à deux mains, tendit une cuillère de bois et prononça ces mots:
_ C’est pour qui ? C’est pour … papa !
Roland ouvrit la bouche, alors que le Prophète y enfonça de la soupe. Alors que le but était atteint, quelques secondes plus tard le bébé recracha la purée en plein visage, le recouvrant d’un mélange de salive et de purée de légumes. Exaspéré, Galro ne put qu’avoir une mine déconfite. Il s’essuya d’un revers de chiffon, mais cette scène n’avait rien d’inhabituelle. Nardel installa les décorations pour fêter l’anniversaire du petit. Il s’était démené, il avait découpé des petits phénix en papier ainsi que planté des bouquets de fleurs. Alnor Elma, lui, lisait l’actualité sur un bout de parchemin. Visiblement les raids elfes noirs faisaient encore des victimes d’après le journal.
Cette invention récente révolutionna la communication, là où les événements étaient surtout racontés de bouches à oreilles par les crieurs, en cette époque les nains inventèrent une nouvelle machine: l’imprimerie. Bien plus rapide que de devoir réécrire chaque manuscrit à la main, cela permettait aussi de reproduire en série des documents ou livres d’apprentissage. Profitant de l’ingéniosité des nains, le noble elfe fut plongé dans sa lecture, il se surpris de profiter du bon temps.
_ Je vais amener le gâteau, déclara Nardel après avoir fini les préparatifs. Galro, amène le petit !
Le vétéran des guerres de Guiogne se releva, et lorsque tout le monde fut installé, un petit gâteau à la crème de marron fut posé sur la table. Nardel y déposa des bougies: deux, une rouge, l’autre bleue. Il les alluma à l’aide d’une amulette, puis ils se mirent à chanter à l’intention de l’enfant. À la fin, les trois hommes se penchèrent au niveau de Roland, Galro lui dit délicatement à l’oreille:
_ Vas-y, souffle !
Roland ne comprit visiblement pas, alors Galro lui montra l’exemple. À deux, finalement l’enfant souffla et éteignit ses bougies d’un souffle ajusté. L'assemblée applaudit, Nardel lui apporta un petit paquet. Maladroitement, Nardel arracha le papier et découvrit dedans un dragon en peluche. Il l’attrapa directement avec amour et commença à le mâchouiller: il devait se faire les dents.
Galro faisait la vaisselle, la fête avait été chouette. Le temps passe si vite, déjà deux ans son petit bambin. Alors qu’il s’essuya les doigts, il leva les yeux vers la fenêtre, il avait une vue sur la mer. Alnor Elma était quand même bien placé. Il avait beaucoup de chance, il avait laissé tomber sa morosité. Abandonner l’aventure pour une vie tranquille lui convenait bien. La Grande Guerre était bien loin derrière, même si certaines nuits il se surpris de se lever en hurlant. Les spectres des combats ne disparaissent jamais totalement. Il se mit aux corvées: il frotta le sol d’un chiffon humide pour enlever toute forme de tâche. Affairé à sa besogne, il ne remarqua qu’à peine Nardel se diriger vers la sortie.
_ Je vais faire le marché, je dois encore réfléchir à ce que je vais cuisiner ce soir. Soyez bien sages les garçons.
Guilleraie, il parcourut le long couloir de l’entrée où il remarqua le portrait retourné. Son maître ne l’aimait pas beaucoup, mais Nardel avait acquis une obsession pour cette mystérieuse personne. Qu’avait-il bien fait pour, à ce point, offenser Alnor. Il remit le tableau droit, le visage de ce garçon elfe plein de vie refit face à la lumière. Il était élégant, gracieux, un regard profond et fougueux. Une forme de délicatesse émanait de cet individu, ainsi qu’une grande soif… d’aventures. Il était admiratif d’un tel individu, sa grâce avait quelque chose de surnaturel. Il sortit de la maison.
Sur la place du marché, encore plus bondé que d’habitude, les forains venus du nord prirent la place centrale d’assaut: numéros de pitre, spectacles de cracheurs de feu et artisanat exotique. Nardel trouva un jouet fort sympathique, un cheval stylisé en bois avec des petites roulettes. Après avoir effectué ses achats, il vit la garde rapprochée des elfes sylvains écarter la foule. Le souverain des bois était dans le secteur ? Il fut écarté d’un bras puissant d’un gardien royal, il eut juste le temps d’apercevoir la princesse Lindilla en compagnie d’Elandir. Nardel se tint au mutisme, leur personne étaient sacrées. Mais Lindilla vit le jeune valet, entre autres son jouet, et ordonna une halte. Elle se dirigea vers Nardel, admirative du petit cheval de bois.
_ Bonjour, dit-elle mielleusement.
_ Bon-bon-bonjour… Princesse.
Nardel s’inclina timidement, plus effrayé des gardes qu’autre chose. Il savait qu’un seul faux geste pouvait provoquer une surréaction: les agents de Galaran, l’ennemi public numéro un, étaient infiltrés partout. Des ragots d’espions humains, nains ou elfes parcouraient la cité. La princesse Lindilla était trop imprudente. La jeune femme demanda:
_ Où l’as-tu trouvé ?
Elle montra le jouet, admirative.
_ Ça ? Vous le voulez ?
Nardel tenta de dissimuler sa crainte, néanmoins il tendit le cadeau qu’il souhaitait donner à Roland. La jeune elfe referma les mains du serviteur sur le cheval et ria:
_ Ne vous en faites pas, je ne vais pas le voler. Montrez-moi juste où l’avez-vous trouvé.
_ Ah ? Je peux vous le montrer si…
Son regard tomba sur Elandir, ce dernier semblait suspicieux.
_ Si vous êtes d’accord.
Sans méfiance, Lindilla tourna la tête vers le prince haut elfe, elle lui dit:
_ Allons-y Elandir. J’ai envie de voir.
_ Je ne sais pas si…
_ Allons-y espèce de vieux grognon. Quel est ton nom, jeune homme ?
Nardel hésita, officiellement il était toujours Doral. Il préféra conserver son pseudonyme:
_ Doral mademoiselle. Je suis au service d’Alnor Elma.
À l’évocation d’Alnor Elma, le prince pouffa de rire. Lindilla se retourna, surprise de sa réaction:
_ Qu’y a t-il de si drôle ?
_ Alnor Elma n’est qu’un déchet, décréta Elandir. Un minable de bas étage, autrefois archimage, il nous a tous couverts de honte quand son fils s’est volontairement automutilé. Depuis il a congédié tous ses serviteurs et s’est laissé décrépir.
_ Automutilé ? Demanda Nardel les yeux écarquillés. Comment ça, automutilé ?
_ Votre maître ne vous a pas raconté ? Laissez moi résumer simplement:
Il mima alors une paire de ciseau et se moqua.
_ Cet imbécile a utilisé la magie de modélisation pour transformer son corps. Tout ça pour quoi ? Devenir une femme ! Stupide !
Sa raillerie déconcerta Nardel, ainsi que Lindilla qui fronça les sourcils. Le jeune valet avala sa salive, dépité, mais Lindilla s’adressa à lui comme pour le consoler.
_ Peux-tu me montrer le marchand de jouet ? Je trouve que tu as de très bons goûts.
Abattu, néanmoins le rouquin leva les yeux et esquissa un sourire forcé.
_ Suivez-moi. Il n’est pas bien loin.
En tête du contingent, Nardel mena la princesse devant le stand du menuisier. Le marchand, rustre et barbu, affichait néanmoins un air jovial. Mais son expression changea, Nardel le nota, ce fut très léger mais il sentit la tension monter. Quelque chose n’était pas net. Alors que Lindilla inspecta les œuvres d’artisanat, le commerçant amena sa main à sa ceinture. Il tenait une dague.
Au moment où la princesse avait baissé la garde, l’homme barbu la saisit au poignet et brandit sa dague qui se planta… dans la main de Nardel qui s’interposa. Le valet repoussa l’agresseur d’un violent coup de pied, ce qui renversa tout le stand. D’instinct, l’assassin saisit sa hache dans les débris, Nardel arracha la lame de sa paume. Il tendit sa main gauche vers un panier de jouets, incanta un sort basique de modélisation, et se forgea un sabre de bois solide. Il se mit en garde.
_ Dégage de là freluquet ! Ordonna le grand menuisier.
Le regard inflexible, Nardel prit position en posant son membre blessé dans le dos, la lame dans sa main gauche orientée vers son agresseur. Comprenant que le garçon ne se laisserait pas faire, le barbare se lança sur lui. Vif, Nardel le contourna en tournoyant autour, puis lui infligea une estafilade sur son flanc. Bien que le matériau de son arme ne fut pas des plus nobles, il put l’affûter par magie. Furieux, l’agent infiltré balança sa hache dans tous les sens, fracassant les échoppes voisines. La pression sanguine de Nardel grimpa en flèche, mais il esquiva et bloqua les assauts répétés. Comme lui enseigna son maître, il baissa la pointe de son épée, orientée vers sa cible, et effectua des aller-retours rapides avec un jeu de jambe agile. Devenu un habile escrimeur, il sauta sur une table pour éviter la grosse hache et frappa de son pied gauche le visage de la brute.
Elandir mis à l’abri Lindilla, assistant au spectacle martial de Doral. Le jeune prodige de l’épée sauta sur l’espion, mais le grand homme robuste roula sur le sol et fit un crochet du pied. Tombant à terre, Nardel s’explosa la lèvre inférieure sur les dalles de la place. Il roula assez vite pour éviter de se faire achever, dans un élan rapide il se releva en sautant, il comprit qu’il avait perdu son arme. Il incanta de nouveau un sortilège, à partir d’une poêle il en fit une dague. Alors que le faux marchand se lança à l’assaut, Nardel passa en dessous en effectuant une roulade et planta sa lame dans la cuisse. Il atteint sa cible, mais déterminé, le marchand de jouets l’attrapa et le frappa de son poing en plein visage. Nardel tenta de se protéger, mais en vain, il se fit tabasser à répétition, il sentit son nez craquer. Le tueur arma son poing une nouvelle fois, mais il cessa subitement après un coup asséné derrière sa tête. Il s’écroula sur le jeune homme qui tomba inconscient. Le prince haut elfe tenait un pied de tabouret auquel était encore accroché du sang et des cheveux.
_ Amenez-le à la forteresse, ordonna Elandir. Nous allons l’interroger.
Lindilla se jeta sur le pauvre garçon blessé, et supplia que l’on soigne ce valeureux héros inconnu au bataillon.
_ Amener ce va-nu-pied au palais de mon père ? Jamais il ne l’autorisera !
_ Il m’a sauvé la vie !
_ C’est moi qui ai neutralisé ce voyou.
_ C’est lui qui a versé son sang pour moi. Ne récoltez pas des lauriers que vous ne méritez pas, soignez-le un point c’est tout !
Le fiancé de Lindilla s’essuya les mains encore sales d’un mouchoir, il tira la moue et finit par accepter.
Warda aperçut les gardes amener le jeune garçon à travers les couloirs, Lindilla tâchée de sang le suivait en hâte. Le guerrier sombre interpella la femme:
_ Que s’est-il passé ?
_ Une tentative d’assassina. Mon héros est gravement blessé.
Sans plus d’explication, elle guida les gardes jusqu’à une salle de médecine où le mystérieux sauveur fut couché sur un lit. Ce dernier était incapable de parler, il respirait difficilement. On aurait dit qu'un taureau l’avait passé à tabac. Elandir s’adressa à Warda:
_ J’ai neutralisé l’agresseur, je vais mener un interrogatoire sur le champ.
_ Un interrogatoire ? Il y a plus urgent, un homme oscille entre vie et mort !
Elandir lâcha juste un pouffement, il continua son chemin comme s’il n’avait rien entendu. Le guerrier sombre rejoignit Lindilla, les médecins opéraient magiquement le jeune humain.
_ Sa mâchoire est fracturée, expliqua la princesse sylvaine. Prions pour qu’il n’ait pas de traumatisme crânien.
D’instinct, elle se jeta dans les bras de Warda, il hésita puis la blottit contre lui pour la consoler.
Dans les couloirs, Zuanlanor vit son fils marcher avec détermination. Sa manche était tâchée de sang.
_ Fils !
Elandir s’immobilisa. Les deux individus regardèrent autour d’eux, ils étaient seuls. Ils parlèrent alors à voix basse:
_ Le plan a marché, dit le prince. Maintenant, Taläsna et Lindilla seront détenus dans le château, je vais prétexter que les assassins de Galaran sont en ville pour les garder dans la demeure.
_ Bien joué Elandir, mais n’y es-tu pas allé un peu fort ?
Le prince regarda sa manche, une tâche de sang refusait obstinément de partir. Il se frotta et répondit:
_ J'y ai échappé de peu, un imbécile a failli tout gâcher. Maintenant c’est lui qui a récolté toute la gloire, Lindilla le fait soigner dans le château. Je vais “interroger” notre homme, je ferais taire ce fichu rouquin.
_ Un rouquin ? Tiens donc…
Zuanlanor chercha dans ses souvenirs. Il se rappela d’un garçon roux au service de Galro, il l’avait aperçu chez Taläsna. Cela devait être une coïncidence, après tout l’adolescent semblait trop frêle et mauviette pour être le même homme.
_ Fais le taire, tu lui donneras du poison. N’oublie, érige ta barrière mentale pour ne pas être sondé.
_ Oui père, comme vous me l’avez appris.
Les deux elfes se quittèrent, au bout du couloir Taläsna apparut, poussé par un valet. Zuanlanor le rejoignit, écartant les bras.
_ Vous avez entendu ? Votre sœur a été attaquée en plein cœur de la capitale !
Taläsna fut choqué, certes, mais il ne décontenança pas.
_ Ici ? Je croyais être au cœur du dernier bastion de la Guiogne. Comment les agents de Galaran ont pu infiltrer l’endroit ?!
_ Un faux marchand de jouets visiblement.
_ Un marchand de jouet… Les rumeurs vont-elles si vites ? Il ne m’a pas semblé avoir entendu parler de jouets…
Zuanlanor sentit une pointe le toucher en pleine poitrine. Il avait trop dit. Il prit la place du valet, poussant le souverain sylvain à son tour.
_ Elandir m’a tout raconté. Il a arrêté l’assassin.
_ J’ai vu un homme être amené dans nos quartiers médicaux, qui est-il ?
Zuanlanor réfléchit. Il devait être naturel.
_ Une victime collatérale. Mon fils l’a amené ici directement, il n’a pas hésité à le secourir.
_ Un elfe au grand cœur. Je vais voir ma sœur, nous devons réfléchir ensemble à des mesures, nous ne sommes plus à l’abri ici. Amenez-moi à elle, je vous prie.
Zuanlanor obéit, alors ils se postèrent devant l’infirmerie. Lindilla raconta horrifiée sa mésaventure devant Warda et son frère, le roi haut elfe n’en perdit pas une miette. Puis, Zuanlanor conclut une chose: ils devaient être protégés. Galaran les ciblait visiblement, ils ne furent plus autorisés à quitter l’enceinte du palais royal. Il demanda conseils de son capitaine de la garde, celui-ci délimita les zones de confinement de Taläsna et sa sœur. Warda insista pour veiller auprès d’elle, il était clairement le guerrier le plus puissant des environs, mais Zuanlanor rappela à l’elfe noir qu’il devait se concentrer sur son entraînement: il devait être capable de vaincre l’Ombre. Quant à Elandir, il interrogea le “suspect”, à vrai dire peu importait les réponses, il avait déjà un plan: faire porter le chapeau à Galaran. Alors, d’un geste de miséricorde, il abrégea les tourments du malheureux, emportant ce vilain secret dans un filet de sang qui coula à travers la grille menant aux égouts.
Galro finit ses corvées, il avait enfin réussi à faire briller le parquet. Il regarda le soleil, il était déjà tard. Que fabriquait Nardel ? Son maître, Alnor Elma, s’était absenté pour un rendez-vous. Il retourna auprès de l’enfant, celui-ci s'amusa avec la petite peluche. Il était capable de formuler un vocabulaire très basique, comme “caca” ou “gâteau” ainsi que de marcher sur de courtes distances. Il s’éveillait très vite, il aurait aimé qu’Ilada y assiste. Avec fracas, la porte d’entrée fut ouverte. Alnor était à bout de souffle:
_ Galro ! Va au palais royal, Nardel…
Alors que les opérations furent achevées, le valeureux justicier reposait maintenant dans le lit, il avait du mal à respirer, mais il était vivant. Warda et Lindilla étaient encore à son chevet, attentifs au moindre signe. Un homme en tenue de serviteur accourir dans les couloirs, en hurlant affolé:
_ DORAL ! DORAL OÙ ES-TU ?
Warda se leva, une main levée vers lui, il lui fit signe de se calmer.
_ Ne vous en faites pas, nous nous chargeons de lui. Qui êtes…
Les deux hommes s’entrechoquèrent. Une décharge électrique. Une sensation presque oubliée, les deux individus se regardèrent, puis virent leur corps inertes au sol. C’était une projection astrale. Ils virent apparaître Raon et Hélène, les toisant. L’elfe noir regarda le valet et comprit:
_ Galro…
_ Warda ? Que … C’est la Marque ?
Raon tendit la main vers son fils, Hélène vers Galro. Le temps n’était pas aux explications, mais aux révélations. Alors, les deux guerriers s’avancèrent vers les divinités déguisées et plongèrent dans les infinis ténèbres…
Une obscurité opaque, nulle lumière, nulle couleur, seulement une encre noire et opaque. Ils étaient dans un donjon, le mystère s’épaissit. Des corps d’elfes noirs inertes gisaient ça et là. Il y avait les traces d’une bataille. La clameur d’un combat résonna.
_ Par ici ! Ordonna Galro en attrapant Warda par le bras.
Les deux guerriers gravirent les marches d’un escalier étroit en colimaçon. Ils arrivèrent au sommet d’une tour, l’horizon fut plongé dans les flammes. Des flammes blanches d’un éclat aveuglant. Debout, dos à eux, un elfe noir en armure d’ébène recouverte de lames tenait deux épées: un katana noir, et une grande et large épée à la garde en forme de crâne doré. Dans le ciel, les mêmes créatures invoquées par Raldir embrasaient le monde. À ses pieds, le corps inerte de Warda, une blessure dans l’estomac. Galro le tenait, à genoux, lui aussi gravement blessé. Ces doubles assistèrent impuissant à la victoire de l’ultime adversaire: Galaran. Il se retourna et vit les deux spectateurs, les voyageurs astraux.
_ Comment ?
Il se retourna vers les deux blessés, puis les deux voyageurs astraux. Stupéfait, il décréta:
_ Je ne sais pas comment vous faites, mais je vais en finir, ici et maintenant.
Il brandit Zuanduil, la légendaire, et un Raldor d’une taille colossale, immense comme la forteresse, s’approcha. Il ouvrit la gueule et furent tous happés dans une flamme aveuglante. Avant de se faire engloutir, Galro et Warda furent extirpés de la vision par Raon et Hélène.
Les deux combattants revinrent dans le monde réel, un horrible mal au crâne les secoua. Lindilla se pencha sur Warda, elle lui demanda quand il reprit connaissance:
_ Warda, est-ce que ça va ?
L’elfe noir se redressa sur ses jambes, puis il vit Galro se relever à son tour.
_ Oui, tout va bien. J’ai besoin d’un moment, seul à seul avec cet homme.
L’elfe sylvaine ne comprit pas l’intrigue qui se jouait, mais lorsqu’elle se retourna, elle le reconnut alors. Cette cicatrice par-dessus l’oeil, des cheveux châtains, ces yeux bruns déterminés, aucun doute, c’était:
_ Galro ?!!
L’homme se releva péniblement, il tenta de formuler une phrase mais Warda l’interrompit:
_ Je suis désolé Lindilla, pas le temps pour les longues explications. Galro, avec moi !
Les deux anciens adversaires se réunirent dans la chambre de Nardel, refermant la porte derrière eux. Lindilla se saisit ses propres mains, comme pour prier. Elle comprit alors que quelque chose de grave se déroulait.
Galro observa attentivement le guerrier sombre, il avait une tenue superbement brodée et ajustée à sa carrure. Mais il nota un détail…
_ Tu as grandi, n’est-ce pas ?
Warda se frotta la tête, un peu gêné:
_ J’ai dû faire ajuster l’armure forgée par mon père, elle me va trop petite maintenant…
_ Tu vas vraiment devenir un géant ?! Enfin bon, plus important…
Son regard se durcit, il fixait dorénavant son interlocuteur avec une froide détermination.
_ Tu l’as vu toi aussi ?
_ Oui… Galaran, il s’est emparé de Zuanduil.
_ Tu sais ce que cela signifie. Il est devenu assez fort pour vaincre Raldir. J’ai une question: l’es-tu devenu toi aussi ? Assez fort ?
Warda hésita longuement, il inspira profondément avant de soupirer.
_ Je l’ignore à vrai dire. Si tu veux dire assez fort pour couper une montagne en deux, ça j’ai un sérieux doute. Mais… J’ai bien progressé. Je sais utiliser la magie.
Galro inspecta le corps de son partenaire, il était vrai qu’il était totalement différent de leur dernière rencontre: il était plus massif, plus grand, mais aussi plus sage que lorsqu’ils se quittèrent. Il lui demanda:
_ Que sais-tu faire ?
Warda tendit la main, il l’ouvrit et déploya de la magilith. Sans formule magique, juste par la pensée, il façonna un Charryl miniature de cristaux qui se mit à jacasser avec entrain. Puis la minuscule créature s’enfuit, mû par une volonté propre.
_ Je peux faire des sorts beaucoup plus utiles, si telle est la question.
Il montra du menton le jardin, un nouveau lac dominait une clairière. Galro croisa les bras et finit par questionner:
_ Oui, et alors, quel est le rapport ?
_ Ce n’est pas un lac. J’ai lancé une boule de feu, juste pour tester, ça a créé un cratère si profond que lorsqu’il a plu, ça a donné naissance à cet étang.
_ Impressionnant… À vrai dire, tu me terrifie. Et moi qui te pensais fort avant…
_ Et toi ? Tu as progressé depuis notre dernière rencontre ?
_ Hé bien… Je prépare bien la choucroute et je sais faire briller les assiettes.
_ Quoi ?! Mais tu n’es plus un … guerrier ?
Galro fit la moue et finit par avouer.
_ J’ai raccroché. Je suis père de famille maintenant, je ne pars plus à l’aventure, c’est fini. Je suis au service d’Alnor Elma.
Galro posa son regard sur son plus fidèle ami, Nardel. Il soupira.
_ J’ai des responsabilités maintenant. J’ai une famille à laquelle je tiens plus que tout.
_ Et Ilada ? Tu ne l’as pas oublié, ta femme ?
Galro eu des flashs, il revit les viles visions du Démoniste. Les tableaux: “Assassinée”. Il ferma les yeux, il finit par répondre:
_ Comment le pourrais-je…? C’est la mère de mon enfant. Mais… Cette guerre Warda, elle m’a marqué. Plus que tu l'imagines. Je les vois, mes hommes, mes soldats, mes amis… Ils me hantent. Je rêve parfois que je gît sur le champ de bataille, agonisant à leurs côtés. Pour une obscure raison, je suis persuadé de ne pas avoir survécu à la guerre. Je mène une vie idéale, loin de tous les tracas, mais cette idée m’obsède: et si j’étais déjà mort ? Et si c’était ça l’au-delà: une vie heureuse et éternelle qui n’est rien d’autre qu’un songe sans fin.
_ Tu débloques, dit Warda en se moquant. Mais je comprends ce que tu veux dire, j’ai parfois la même sensation. Mais j’ai un avantage: je vis depuis beaucoup plus longtemps que toi avec cette peur au ventre, même avant notre rencontre mes victimes me hantaient toutes les nuits pour prendre leur revanche. Ce n’est qu’une question d’endurance.
Galro resta silencieux, il fixa Nardel, il était couvert de bandages sur le visage. Il aimerait tant retrouver le salaud qui lui avait fait ça. Il finit par s’exprimer:
_ Nous devons y aller.
_ Où ça ?
_ Tu le sais. Les Îles Mortes.
Warda y médita. Il revit en souvenir, ces terres lointaines, ce petit point noir à l’horizon, sur la mer. Cet endroit, pour une obscure raison, le terrifiait.
_ Non.
_ Warda ! Putain ne déconnes pas, tu l’as bien vu comme moi ! Galaran va s’emparer de l’épée. S’il y arrive, nous serons condamnés !
La vision de Galaran au milieu de ces flammes le hantèrent. Il ne se contenterait pas de raser une armée, il détruirait Natal toute entière. L’elfe noir ferma les yeux. Il avait déjà affronté son frère, il était horriblement fort. Même en donnant tout ce qu’il avait, il avait peur de ne pas être au niveau. Si Galaran pouvait réellement vaincre Raldir, alors comment pouvait-il espérer lui tenir tête ? Mais il eut une idée. Il s’adressa à Galro, avec une note d’espoir:
_ Tu as raison. Nous devons y aller. Avec Garak et toi, nous pouvons le faire.
_ Tu ne veux pas lancer une invasion sur l’Île ? Demanda Galro.
_ Non, l’Ombre a vaincu Kaös en un rien de temps, même avec l’ensemble des forces de Guiogne nous n’aurions aucune chance. Il s’agit d’une mission d’infiltration. Nous devons demeurer cachés. Nous avons un avantage sur Galaran, je possède la Marque. J’ai appris à l’utiliser aux côtés de Dranoss. Même si je ne suis pas invincible, nous avons un espoir: l’Ombre tient à moi. Je vais le raisonner.
Galro avala de travers sa salive, il s’étouffa. Il se pencha sur le lit de Nardel et reprit son souffle.
_ Tu veux faire quoi ?! Raisonner l’Ombre ? Tu sais qui il est au moins ?
_ Que je le veuille ou non, c’est mon père. Une confrontation directe est impossible, mais je peux néanmoins le rencontrer et le convaincre de donner Zuanduil. Je sais qu’il est obsédé par la Prophétie, je peux peut-être jouer là-dessus.
_ C’est… audacieux. Comment allons-nous nous y prendre ?
Warda regarda par la fenêtre, il aperçut Lindilla et Elandir marcher, main dans la main. Le prince lui expliqua qu’elle serait confinée, pour sa propre sécurité. Pour une raison ou une autre, il ne pouvait pas lui faire confiance.
_ Je vais te confier un secret, Galro.
L’ancien homme de foi se leva et rejoignit son camarade de Marque.
_ Je t’écoute.
_ Je possède une Dyaladuil.
_ Une… Dyaladuil ? Elle est où ?
_ Je ne peux pas te la montrer, pas maintenant. Depuis que je suis ici…
Son regard pesa sur Elandir qui lâcha Lindilla. Elle partit rejoindre son frère, sous la surveillance des gardes. Le prince regarda dans la direction de Warda, un air malicieux affiché sur le visage.
_ … je suis toujours sur mes gardes.
Galro comprit l’enjeux, il serra du poing et dit à l’elfe noir.
_ Bien, tu as révélé ton secret, je vais te révéler le miens. Je possède les Calénaclidyals. J’ai appris, avec Alnor Elma, à les reproduire. Laisse-moi te donner ce don à mon tour.
Warda se retourna, il serra son poing l’un dans l’autre. Il décréta:
_ Bien, préparons-nous. Notre heure a sonné.