Salle des mentors — Aube grise
La salle est vaste, nue, et la lumière la traverse sans apporter la moindre chaleur. Les vitraux filtrent une aube blême, presque maladive : les teintes bleues et vertes s’étirent sur la pierre polie en veines froides, comme le sang d'un titan endormi. L’air est saturé de l’odeur de la cire consumée, du métal poli et de cette poussière ancienne que personne n’ose vraiment balayer, de peur de réveiller les secrets qu’elle recouvre. Sous la haute voûte, le moindre souffle résonne comme un jugement. Deux silhouettes seulement se tiennent debout au centre de ce vide minéral.
Kaelis, immobile, ancrée dans le sol, les mains croisées dans ses manches claires. Son visage est impassible, presque translucide dans cette clarté sans vie. Elle ressemble à une icône presque divine sculptée dans le givre.
À ses côtés, Lynara dégage une rigidité de fer. Sa cape bleue tombe d'un trait, comme une lame tirée de son fourreau, et son ombre matinale fend le sol de pierre en deux.
Un silence long s'installe. Pesant. Le genre de silence qui écoute autant qu’il sépare. Puis Lynara rompt le calme. Sa voix claque, nette, comme un coup d’acier contre du verre :
— Il n’était pas là, Kaelis. Pas un mot, pas une trace, et pourtant… c’est lui qui a arrêté la brèche centrale.
Kaelis incline doucement la tête, un geste mesuré, ses yeux sombres fixés sur les reflets du sol.
— Oui.
— Tu trouves ça normal ? Tu trouves ça… défendable ? Son absence au Conseil est une insulte, mais son intervention occulte est une menace.
Kaelis relève les yeux, lents, précis.
— Je trouve ça cohérent.
Lynara fronce ses sourcils roux. Sa mâchoire se crispe, et le cuir de ses gants craque légèrement sous la tension de ses poings serrés.
— Cohérent avec quoi ?
— Avec lui, avec sa nature.
Un silence encore, plus tendu. La lumière se déplace sur leurs visages, glisse sur l'éclat métallique de la broche de Lynara, puis s’éteint dans les plis du col pâle de Kaelis. Lynara serre les dents, ses yeux bleus glaciers étincelants de reproche :
— Toujours cette désinvolture. Toujours ce masque de comédien qu'il arbore pour nous narguer. Il se permet tout parce qu’il sait que nous finirons par couvrir ses frasques pour maintenir l'illusion d'une Triade unie.
Kaelis la fixe, droite, sereine. Ses iris sombres reflètent les vitraux, comme un éclat froid qui semble ne plus appartenir au monde des vivants.
— Et malgré tout, Lynara, c’est lui qui a empêché la ville d’être dévorée par le néant.
Lynara détourne les yeux, le ton plus sec encore. Sa voix fend l’air comme un scalpel :
— Mais comment ? Voilà ce que je veux savoir. Qu’a-t-il fait, dans cette ruelle, que nous ignorons encore ?
Kaelis ne répond pas tout de suite. Ses paupières se baissent. Une ombre passe sur son visage calme, comme si elle prêtait l'oreille à un murmure lointain, derrière le rideau du silence.
— Je n’en suis pas certaine, mais ce que j’ai senti vibrer dans l'air de la vallée… ce n’était pas de l’Essence telle que nous l'enseignons. C’était autre chose, plus ancien, plus froid.
— Exactement, coupe Lynara. Et s'il manipule des forces primordiales sans en référer à personne, alors il n’est pas seulement arrogant. Il est dangereux.
Kaelis reste immobile. Puis elle dit, d’une voix basse mais d'une fermeté absolue :
— Tu le soupçonnes.
— Je ne le soupçonnes pas, répond Lynara sèchement. Je constate. Il y a un éclair de défi dans ses pupilles. Vaelran Solhen était le disciple d’Aziris. Tout le monde sait qu’Aziris a été évincé de l’ancienne Triade pour ses recherches et des pratiques interdites. Sohlen joue au mentor désinvolte, mais ses ombres ne sont peut-être pas que des illusions de lumière… elles ont la consistance de l'abîme.
Le silence retombe, chargé, presque visqueux. Au-dehors, on entend le vent griffer les vitraux avec des doigts de glace.
Kaelis ferme les yeux un instant, un battement de cil. Quand elle reprend, sa voix n'a pas bougé, mais une gravité nouvelle s’y est ancrée :
— Alors nous sommes d’accord sur une chose, au moins.
Lynara relève la tête, dure :
— Laquelle ?
Kaelis ouvre les yeux. Le gris de ses iris s’est assombri, virant au charbon.
— Qu’il ne nous dit pas tout. Qu'il a fracturé sa propre loyauté pour une raison qui nous échappe.
Un silence épais s’installe, cette fois durable. La lumière se tord à travers les vitraux, jetant sur le sol des éclats rouges et bleus qui palpitent comme des veines sous la peau du Temple. Un souffle glacé passe dans la salle, faisant trembler les flammes des lampes suspendues. Lynara serre les mâchoires, sa cape ondule légèrement dans le courant d’air.
— Et le jour où son secret éclatera… ce ne sera pas seulement son fardeau, ce sera le nôtre. Le Temple paiera pour son silence.
Kaelis ne nie pas, elle incline légèrement la tête, un signe d’accord et de résignation mêlés qui scelle leur pacte tacite.
— Alors restons prêtes. Surveillons ses disciples autant que lui.
Elles demeurent ainsi un long moment : deux forces qui se contiennent, deux ombres figées face à l'immensité des vitraux. L’aube se teinte lentement de rouge, une couleur de sang, comme si le ciel lui-même rougissait de ce qu’il allait falloir taire pour préserver la paix. Et dans leurs regards brille la même chose : ni certitude, ni confiance, seulement… une attente lourde de menaces.
La suite jeudi entre 21h30 et 22h30...