VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 39 : La Vallée s’embrase

Par soazig

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Les marches semblent interminables. Chaque pas résonne dans la pierre comme une sentence prononcée par un juge invisible. La brume, autrefois grise et poisseuse, s’est teintée d’un rouge sombre, presque noir, oscillant au rythme des explosions magiques qui secouent la vallée comme le pouls d'un agonisant.


En contrebas, Elarion hurle plus fort. Le fracas des toits qui s’effondrent sous le poids des créatures se mêle aux craquements des charpentes dévorées par les flammes acides. Des silhouettes minuscules fuient dans le labyrinthe des ruelles, pourchassées par des Fléaux qui prolifèrent comme une marée de goudron sans fin.


Seyla s’arrête une fraction de seconde sur la dernière volée de marches. Ses doigts tremblent, une réaction nerveuse qu'elle étouffe en serrant la garde de sa dague.


— On coupe par les halles, dit-elle, la voix ferme. Si on prend la grande allée, on sera encerclés en moins de deux minutes.


Talyor ajuste son brassard gravitationnel d'un geste sec.


— Et si les halles sont déjà tombées ? On fait quoi, on improvise un enterrement ?


Ilharan incline doucement la tête, les yeux mi-clos, comme s'il écoutait une musique que lui seul percevait :


— Alors nous aurons au moins la satisfaction d’avoir choisi le chemin le plus court vers notre inévitable trépas. L'efficacité est une forme de politesse envers la mort.


— Tu peux pas dire “on tente le coup” comme tout le monde, bordel ?! explose Talyor, les nerfs à vif.


— Trop banal, répond Ilharan, parfaitement calme. Le banal manque de relief dramatique.


Seyla tranche la discussion d'un regard.


— On avance. Maintenant !


Leur arrivée au niveau des halles est accueillie par un carnage muet. Des étals éventrés, des marchandises éparpillées dans le sang mêlé à l’eau des fontaines renversées. Et surtout… ce vide sonore, pas un oiseau, pas un cri humain. Seulement des ombres convulsées, collées aux murs comme des suintements vivants, des taches d'encre qui palpitent.


Seyla projette aussitôt ses doubles d’ombre. Les silhouettes flottent, décalées, créant une distorsion visuelle qui sature l'air. Trois Fléaux se jettent sur les leurres, mordant du vide avec des bruits de mâchoires qui claquent sur le néant.


— À gauche ! crie Talyor.


Une lame de vent comprimé jaillit de son poignet, tranchant net deux corps distordus qui s’effondrent en une pluie de cendres noires, lourdes comme du plomb.


Ilharan, lui, ne frappe pas. Il claque doucement son bâton contre le sol. Un cercle de purification, pâle, presque laiteux, s’élargit doucement. Les Fléaux qui entrent dans le périmètre ralentissent. Leurs membres se figent, leurs spasmes s’étouffent, englués dans la vibration douce de son flux vital, avant de s'évaporer.


— Tu viens d’endormir des cauchemars ? demande Talyor, incrédule, tout en surveillant les hauteurs.


— Oui. Et je prie pour qu’ils ne rêvent pas plus fort que moi, répond Ilharan d’un ton presque tendre.


Un cri humain, aigu, déchire enfin le silence artificiel. Sur leur droite, derrière une arche écroulée, ils découvrent Yhessa. Elle est en sang, agenouillée dans la poussière, les bras tremblants au-dessus d’un enfant inconscient. Sa paume brille d’une lumière vacillante, mais sa respiration est saccadée, au bord de la rupture.


— Yhessa ! s’écrie Seyla.


Elle s'élance, projetant un rideau d’ombre protecteur. Un Fléau surgit du ciel, gueule béante et yeux multiples. Seyla lève sa main gauche : l’ombre se matérialise et referme la gueule du monstre comme une chaîne d'acier noir. Talyor bondit, son tranchant d’air siffle, et la créature se dissout avant d'avoir pu émettre un son. Ils atteignent Yhessa. Son visage est blême, ses lèvres tirent sur le bleu. Elle a puisé trop loin dans ses réserves.


— Civils… il faut sortir… par l’arrière… souffle-t-elle, les yeux révulsés.


Derrière elle, trois silhouettes tremblantes, des rescapés du quartier se tiennent serrées contre le mur, les yeux dilatés par la terreur. Ilharan s’agenouille, posant ses mains sur les épaules de la soigneuse. Une onde dorée circule entre eux, apaisante, régulatrice.


— Respire. Je prends le relais de ta structure interne. Tu as trop donné de toi-même, Yhessa.


Ses paumes s’éteignent, mais son souffle redevient stable. Seyla pivote vers les civils, désignant la direction du Temple.


— Sortez par les arches supérieures, la voie est encore claire. Et surtout, ne regardez pas derrière vous ! Jamais.


Un hurlement titanesque secoue la vallée. Dans le ciel noir, un trait de feu explose, éclatant en gerbes incandescentes qui illuminent les montagnes d'un jour cruel.


— Kaelren, souffle Talyor. Elle est encore debout, elle brûle tout ce qu'elle touche.


Soudain, un golem de roche surgit à travers le brasier d'une ruelle voisine, abattant son poing massif sur une masse grouillante. Nerion est là, mur de pierre vivante bloquant l’accès aux quartiers résidentiels. Il ne parle pas : il charge. Il soulève Yhessa comme si elle ne pesait rien et la hisse sur son dos massif.


— Je la ramène au Temple, gronde-t-il, les mâchoires serrées. Elle ne tiendra pas une seconde de plus ici !


— Je viens, dit Kaelren en apparaissant sur un toit voisin, son arc bandé, une flèche de feu déjà prête. Je vous couvre !


Seyla secoue la tête, l'urgence lui mordant les entrailles :


— Faites vite ! Le temple est le seul endroit encore stable ! La faille est en train de s'ouvrir complètement !


Nerion cale mieux Yhessa sur son dos et disparaît dans l’artère nord, escorté par les traînées de feu de Kaelren. Un instant de silence retombe, presque plus effrayant que le bruit.


— Logistique optimale, commente Ilharan, placide. Un porteur, un défenseur. La probabilité de survie augmente de 37 %. C'est presque rassurant.


Talyor le fusille du regard, la sueur coulant sur son front :


— On n’a pas besoin de tes statistiques, Ilharan ! On est en train de perdre la ville !


— Ce n’est pas une statistique. C’est un mantra de calme rationnel, répond Ilharan avec une douceur qui confine à la folie.


Seyla serre les dents. La faille pulse plus fort, une vibration invisible qui lui donne la nausée. Et Nilwen… toujours ce vide. Seyla a la sensation que, quelque part, une paire d’yeux invisibles l'observe. Pas les Fléaux. Quelqu’un d’autre. Une présence tapie dans les angles morts de la réalité. Talyor dégaine de nouveau, haletant :


— On fait quoi ? On avance vers le Palais ou on se replie sur le Temple ?


Ilharan se redresse. Il esquisse un sourire trop doux pour la nuit qui les encercle.


— Si nous avançons, nous mourrons peut-être. Si nous restons, nous mourrons sûrement. Donc, logiquement… il vaut mieux courir vers la fin avec style.


Talyor ferme les yeux une seconde, cherchant son souffle.


— … Je déteste quand tu as raison avec cet air-là.


Seyla resserre sa dague. Ses ombres vibrent déjà sous sa peau, prêtes à jaillir.


— Alors courons !


Ils replongent dans le chaos. Au détour d’une artère large, la silhouette massive du palais surgit, un bastion blanc qui tente de surnager au milieu d’un océan de flammes. Des dizaines de gardes tiennent la ligne de front devant les marches monumentales. Pas de magie raffinée ici : seulement la discipline, le métal et le courage. Et au milieu d’eux, il est là : Le Roi.


Sa cape dorée est lacérée, son armure cabossée. Dans sa main, il manie une épée noire, lourde, veinée de runes violettes qui luisent d'un éclat impie à chaque coup. L’acier semble saturer l’air d’une vibration noire, antinaturelle. Chaque Fléau touché ne meurt pas : il se désagrège dans un hurlement étouffé, comme s'il était littéralement aspiré par le métal.


— …C’est pas un exorciste, souffle Talyor, le visage blême.


— Non, confirme Seyla, fascinée. C’est l’épée... Elle dévore leur existence.


Ilharan plisse les yeux :


— Intéressant. Une arme de négation qui absorbe ce qu’elle touche… C’est efficace, mais terriblement délétère pour la stabilité mentale du porteur. Il consomme sa propre raison pour chaque cadavre.


Le Roi abat sa lame, fendant un Fléau de rang 2 en deux. Ses gardes referment les rangs, mais il reste en pointe, son visage dur, presque transfiguré par la lueur des runes sombres.


— Il se bat comme un homme qui n'attend plus de lendemain, murmure Seyla.


Ils n’ont pas le temps d’approcher. Une vague de créatures glisse le long des murs et coupe la rue, les forçant à bifurquer vers les quartiers bas. Soudain, un hurlement strident, surnaturel, éclate derrière eux. Une vague d’Essence noire s’abat sur la rue voisine. Ce n’est pas un sortilège. C’est une présence, une déchirure brute dans le Voile.


Une silhouette marche dans la brume. Vêtements en loques, les bras couverts de glyphes inversés qui brillent d'une lumière malade. Un Fléau, mais à forme humaine. Son visage est instable, changeant à chaque battement de cil. Il parle, mais ses mots sont inversés, une litanie à rebours. Seyla fait un pas en avant. L’ombre tremble.


— Celui-là n’est pas venu tuer, souffle-t-elle. Il est venu... transmettre.


Le monstre ouvre la bouche. Une voix familière s’échappe de cette gorge brisée. Une voix qu’ils ne devraient pas entendre ici. Celle de Nilwen. Un mot, un seul, répété comme un mantra de fin du monde.


« L’Envers... L’Envers... »


Puis l’être se dissout dans une spirale d’ombres. Il ne laisse rien. Seyla recule, le souffle court, ses mains tremblantes.


— Qu’est-ce que c’était que cette horreur ? souffle Talyor.


Ilharan ferme les yeux, analysant les résidus d'énergie.


— Ce n’était pas Nilwen. Mais c’était une projection d'elle. Quelque chose qui parle depuis l’autre côté de la membrane. Ce n'était pas un Fléau, Talyor. C’était un messager.


— Messager de quoi ?


Une voix résonne derrière eux. Moqueuse, glaciale, portant l'écho d'un abîme familier.


— D’un secret qu’on a trop bien gardé, mes chers disciples.


Tous se retournent brusquement. Vaelran. Enfin, il est là, en hauteur sur une corniche, sa cape flottant comme une aile de corbeau, son regard vert étincelant d'une intensité folle. Il saute avec une grâce insolente et avance vers eux, les mains dans le dos, comme s’il venait assister à une pièce de théâtre.


— Ne répétez jamais ce que vous allez voir ici, dit-il. Parce que si vous en parlez… personne ne vous croira. Et ceux qui vous croiront vous tueront.


Ses vêtements sont marqués de poussière et de sang noir. Mais ses yeux... ils sont d'une noirceur insondable.


— Vous n’avez rien vu. Compris ?


Personne ne répond. La brume s’écarte d'elle-même sur son passage.


— Vous allez voir quelque chose que vous ne devez pas comprendre. Couvrez vos flux. Tout de suite.


— Quoi ?! fait Talyor.


Faites-le ! tonne Vaelran.


Ils s’exécutent d'instinct, verrouillant leurs canaux d'Essence. Vaelran ferme les yeux... lève une main vers le ciel rouge. Et l’air... se fissure. Pas une brèche de Fléau. Une ligne d’obscurité absolue, une absence de couleur qui déchire le ciel.

Un instant, il n’y a plus rien. Plus de lumière, plus de son, plus de pensée. L'existence elle-même semble suspendue à un fil. Un œil sombre, béant, s’ouvre et avale tout.


La faille disparaît, et la ruelle voisine avec. Pas détruite, pas brûlée. Effacée. Une vingtaine de Fléaux ont été aspirés sans un cri, avec la ruelle qui leur servait de passage. Ce n'était pas un combat. C'était la négation pure de l’espace. L'instant d’après, la réalité reprend ses droits, mais l'équilibre est rompu. Talyor tombe à genoux, les oreilles saignantes. Seyla titube, la tête bourdonnante. Seul Ilharan murmure, les yeux fixés sur le vide laissé par Vaelran :


— Cette nuit est une parabole mal calibrée. Il manque les points de suspension, Vaelran.


Le mentor repose sa main, son visage est un masque de pierre, dépourvu d'émotion.


— C’est tout ce que vous verrez, et vous ne le direz à personne. Jamais.


Il tourne les talons et disparaît dans la brume rouge, laissant ses disciples seuls au milieu des cendres d'Elarion....




La suite mercredi entre 19h30 et 21h30....




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