VIRELLIA - Livre 1

Chapitre 36 : L'Ombre parle en silence

Par soazig

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Cour Est du Temple


L’air est frais ce matin, une fraîcheur suspendue qui semble figer les particules de poussière dans la lumière rasante. C'est un de ces silences de verre, chargés d’un de ces pressentiments qui annoncent les choses importantes ou désagréables. Parfois les deux.


La cour d'entraînement, un vaste cercle de pierre brisée et de sable pâle, est ceinte de hauts murs gravés de runes protectrices qui luisent d'un éclat bleuté sous l'effet de la rosée. Les gradins taillés à même la roche accueillent les disciples installés par petites grappes, leurs silhouettes emmitouflées dans des capes de laine épaisse. Au centre, l'espace vide semble exercer une attraction gravitationnelle, comme une scène attendant son premier acte.


Un pic de chaleur soudain, comme une piqûre de guêpe, irradie l'intérieur du poignet gauche de Seyla. Elle baisse les yeux vers son glyphe-lien, dont la gravure dans le cuir noirci pulse d'un rouge écarlate. Une sensation mentale brutale s'impose aussitôt à elle :


*“Évaluation surprise – équipe 1 – Lynara Valsen. Cour Est. Présence obligatoire. Observation active.”*


À peine la pensée s'est-elle dissipée que Talyor lève un sourcil, la mine déconfite :


— Ils savent qu’on vient à peine de survivre au petit déjeuner ? Mon estomac est encore en train de traiter le pain comme un litige diplomatique.


Ilharan, déjà en marche avec cette raideur de métronome qui lui est propre, répond sans se retourner :


— Le pain était une épreuve de résistance physique. Celle-ci est sa conséquence karmique directe.


Vaelran Solhen ferme la marche. Sa cape noire ondule derrière lui avec une fluidité presque insolente. Il affiche ce pas léger, presque dansant, qui chez lui précède souvent une catastrophe.


— Quelle douce matinée ! Je sens que quelqu’un va hurler avant midi. Espérons que ce ne soit pas moi, j'ai une voix si fragile au réveil.


Ils rejoignent la rangée centrale. Kaelren, avec sa chevelure flamboyante qui semble défier la gravité, est déjà là, affalée sur le muret, sourire narquois aux lèvres. Elle bat la mesure avec sa jambe, faisant jongler une petite flamme nerveuse entre ses phalanges avec une dextérité de prestidigitateur. À ses côtés, Yhessa garde les mains croisées, une image de calme studieux. Kelvar, lui, reste debout, le regard obstinément fixé sur l'arène, évitant Seyla comme s'il craignait une infection.


Au-dessus d'eux, Kaelis trône avec une majesté tranquille, son visage serein dissimulant une concentration qui pèse sur toute l'assemblée.


Lynara Valsen occupe le centre du cercle. Elle ressemble à une lame d’acier plantée dans le sable. Sa voix fuse, sèche, sans aucune aspérité :


— Aujourd’hui : démonstration coordonnée de perception élémentaire et d'intervention rapide en terrain instable.


Elle marque une pause, son regard bleu polaire balayant les gradins :


— Le but est l'intervention dans une zone d’altération sensorielle. Neutralisation ou contournement. Pas d’attaque gratuite. Coordination obligatoire. Nerion. Eshan. Nilwen. Formation première.


Les trois s'avancent.


Eshan ajuste ses manches avec une fébrilité méthodique, ses yeux balayant déjà le terrain pour y déceler les vecteurs d'énergie. Il murmure des probabilités, les mains déjà prêtes à tracer des schémas. Nerion, massif, semble ancré dans la terre par des racines invisibles ; il dégage une force tranquille, celle de la roche qui ne recule jamais. Et puis, il y a Nilwen.


Seyla fixe sa camarade de la Forge. Nilwen est une absence. Elle ne se contente pas de se taire ; elle semble aspirer le bruit autour d'elle. Son masque fendu, accroché à sa ceinture, luit d'un éclat mat. L’espace semble se plier autour d’elle sans jamais oser faire de bruit.


Vaelran se penche vers Seyla, le ton soudain dépouillé de son habituel sarcasme :


— J’admets, c’est elle que je veux voir à l’œuvre.


— Tu connais ses capacités, répond Seyla.


— Je les connais, oui. Mais je veux voir comment elle choisit d'articuler le vide aujourd'hui.


Lynara trace trois runes complexes dans l’air. Le sol gronde sourdement. Des piliers de granit surgissent, formant un labyrinthe saturé d’illusions d’optique et de distorsions spatiales.


— C’est piégé, murmure Ilharan.


— C’est une démonstration, tempère Talyor.


— Donc c’est piégé, répète Ilharan avec une logique implacable.


Vaelran interpelle Lynara d'une voix traînante :


— Tu veux qu’on prenne des notes, Lynara ? Ou on applaudit seulement s’il y a un miracle ?


— Tu pourrais prendre des notes sur le silence, Vaelran. Ça nous ferait des vacances, rétorque-t-elle sans lui accorder un regard.


Ilharan observe Nilwen, tête penchée sur le côté, commente à voix basse :


— Je crois que son masque n'est pas inquiet.


Talyor :


— Je suis pas inquiet non plus. Mais si un golem me tombe dessus, je t’assure que je crierai très fort pour que tout le monde m'entende mourir.


Eshan, au centre, murmure à Nerion :


— Analyse préliminaire : soixante pour cent de pièges à déclenchement visuel. Nerion, stabilise la structure tellurique, je triangule les sources d'illusions.


Un gong résonne. L’épreuve commence.


Nerion plaque ses paumes au sol. Un champ de runes brunes s’étend sous le sable, balayant les projections physiques par simple résonance tellurique. Eshan, en retrait, maintient un sceau de stabilisation entre ses mains jointes, ajustant ses bracelets à chaque fluctuation de l'Essence.


Nilwen ferme les yeux. Elle ne fait aucun geste. Elle n'invoque aucune ombre.


Et alors, le monde bascule.


Le silence tombe. Ce n'est pas une simple absence de bruit, c'est une pressio. Un silence liquide, dense, qui semble boucher les oreilles de toute l'assemblée. Les murmures des gradins s’étouffent instantanément. Les spectateurs s’agitent, ouvrent la bouche, mais aucun son n'en sort. Kaelren éteint sa flamme, prise d'un frisson subit.


Seyla serre les poings. Ses propres pensées résonnent comme des hurlements dans son crâne. Le glyphe-lien à son poignet grésille, devient brûlant, puis s’éteint totalement.


— Elle a bloqué le réseau ?! souffle Talyor, dont on ne voit que le mouvement des lèvres.


— Non, corrige Ilharan, les sourcils froncés. Elle l’a redirigé vers un point de convergence nul. Elle a créé un "noir" auditif.


Au centre du cercle, Nilwen lève lentement une main, paume vers le ciel.


Soudain, le silence explose. Pas par des sons réels, mais par une cacophonie mentale. Des dizaines de voix entremêlées, des cris de Fléaux, des rires déformés et les ordres de Lynara répétés en boucle, mais inversés. La moitié du public se courbe, se bouchant les oreilles, mais le bruit est à l'intérieur.


Eshan vacille, alors qu'il perd le fil de ses calculs. Nerion plante son poing dans le sol, les dents serrées, cherchant l'ancrage brut pour ne pas céder au vertige.


Lynara reste immobile, une statue de glace au milieu de la tempête psychique.


Nilwen avance d’un pas. Elle effleure l’air. Le masque fendu à sa ceinture vibre avec une intensité sourde. Sous l'effet de la vibration, l’un des piliers semble se liquéfier, puis redevient solide.


— Ce n’est pas de l'optique, chuchote Vaelran avec une fascination sombre. Elle sature le seuil de perception auditive pour forcer le cerveau à compenser par des hallucinations visuelles. Elle rend leurs yeux menteurs en brisant leurs oreilles.


Nerion élève alors une barrière de pierre aveugle, brute, se fiant uniquement au contact de ses pieds avec le sol. Eshan, retrouvant son sang-froid frappe un sceau de stabilisation au sol. Une lueur bleue pulse, et enfin, le tumulte cesse. Le silence retrouve sa forme naturelle.


Nilwen recule, impassible. Ses yeux gris opalin sont vides de toute émotion.


Lynara lève une main.


— Fin d’exercice.


Le silence qui suit est lourd, incrédule. Puis Yhessa commence à applaudir, timidement, suivie par une salve lente et respectueuse. Un hommage au danger qu'ils viennent d'entrevoir.


Vaelran sourit, mais ses yeux émeraude ne rient pas :


— Pas mal.


Talyor expire enfin une bouffée d'air :


— Rappelle-moi de ne jamais la contrarier. Ni dans un couloir, ni ailleurs.


— Trop tard, murmure Seyla. Tu l’as déjà contrariée… rien qu'en existant un peu trop bruyamment à côté d'elle.


— Si elle avait été dans notre équipe, j’aurais dormi avec des bouchons d'oreilles, ajoute Ilharan.


— Tu dors DÉJÀ avec des bouchons, Ilharan...


— Justement. Je suis un homme prévoyant. On ne sait jamais quand le néant décide de prendre ses quartiers.


Lynara s'approche de Vaelran, sa voix tombant comme un couperet de gel :


— Beau choix, Vaelran. J’espère que tu as conscience des conséquences.


Vaelran maintient son sourire trop large, mais ses doigts crispés sur la balustrade trahissent sa tension. Seyla observe Nilwen, qui semble déjà être repartie ailleurs. Elle descend dans l'arène, lui prend le bras en silence pour la ramener, puis suit Ilharan et Talyor vers le bâtiment principal.


Vaelran reste seul à la balustrade, le regard fixé sur le sable. Lynara se place face à lui, son regard bleu dur comme le saphir.


— Tu joues encore avec des forces qui ne devraient pas t’appartenir, Vaelran.


— Je n’ai fait que choisir mes élèves, Lynara.


— Non. Toi seul as voulu Nilwen. Toi seul as vu… "ça". Et tu as décidé de l’exposer ici, au grand jour.


Vaelran soutient son regard, son sourire s'effaçant pour laisser place à une lueur plus sombre.


— Je préfère savoir où dorment les ombres. Plutôt que de les laisser grandir dans un coin que personne ne surveille. Ici, au moins, elle a un cadre.


— Et quand le cadre volera en éclats ? Tu feras quoi ? Tu la calmeras avec une pirouette ?


Le sourire de Vaelran revient, trop brillant pour être vrai.


— Exactement. Et parfois… ça suffit.


Lynara tourne les talons sans un mot de plus. Vaelran reste un instant immobile, puis soupire. Il réajuste sa cape d'un geste sec et quitte la cour, laissant derrière lui une poussière qui refuse de retomber.





La suite jeudi, entre 21h30 et 22h30...




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