Réfectoire - Matin brumeux
Le réfectoire est une vaste nef de pierre froide où l’aube pénètre avec la timidité d’un intrus. L’air sent le bois mouillé et la soupe de la veille. Le pain est sec. Le beurre a fui, probablement par dignité. Et la tisane a ce goût indéfinissable de résignation infusée.
Talyor contemple son plateau avec une moue de dégoût si sincère qu'elle frise la souffrance métaphysique. Il tapote la miche de pain contre le bord de la table ; le son produit évoque davantage le granit que la mie.
— Franchement, à ce stade, je préfèrerais manger mes lacets.
Ilharan, de l’autre côté de la table, boit paisiblement une infusion fumante dans une tasse à motifs de lune. Il observe les bottes de Talyor avec une intensité clinique, presque inquiétante.
— Tu pourrais. En les faisant bouillir trois heures, ils auraient une texture de tripes. Ce serait sans doute plus digeste que ce pain, qui possède la densité d'une brique.
Talyor lève les yeux vers lui, le sourcil tremblant d'agacement.
— … C’était une blague, Ilharan. Une hyperbole, un mécanisme de défense contre la famine.
— Ah ? Je ne fais pas la différence. L'humour est une couche de sémantique inutile sur une réalité déjà complexe. Je dis juste ce qui me semble vrai.
Talyor le fixe un instant, puis souffle un rire désespéré, celui d'un jeune homme qui a renoncé à comprendre le mode d'emploi de son prochain.
— J’arrive même pas à savoir si t’es drôle exprès ou si tu souffres d’une franchise cosmique incurable.
— Ce sont des symptômes souvent confondus dans mon dossier médical, répond Ilharan sans cesser de fixer sa vapeur, son regard de moine semi-saint perdu dans les tourbillons de sa tasse.
Seyla arrive alors, silencieuse comme une lame qu’on dégaine. Elle s’installe sans bruit, pose son plateau avec une précaution mécanique. Ilharan, sans qu'on sache d'où il le sort, fait glisser vers elle une viennoiserie encore tiède.
— Tu en as plus besoin que moi, dit-il. Ton métabolisme brûle tes réserves pour alimenter ta colère intérieure. C’est énergétiquement inefficace.
Seyla l’observe un instant, le regard hétérochrome scrutant le piège. Puis elle prend le croissant. Juste un signe de tête bref, une reconnaissance entre écorchés.
— Merci.
Talyor lorgne le croissant comme s’il venait d’assister à un braquage silencieux en plein jour.
— Toi aussi t’as un pouvoir caché, Seyla ? Ou tu l’as menacé dans un couloir sombre ? Non parce que moi, j'ai eu droit à un interrogatoire pour un quignon de pain qui a survécu à deux guerres civiles.
— Ni l’un ni l’autre.
(Pause)
— Il est juste étrange.
— Je préfère “inclassable”, corrige Ilharan. C’est plus flatteur... Et plus vague. Le vague est une protection contre les attentes sociales.
Un silence moelleux s’installe, brisé seulement par le crissement du pain sous les dents de Seyla. Pour une fois, personne ne ressent le besoin de meubler le vide. Les murs du Temple résonnent d’un calme suspect. Seyla finit par briser la glace, posant sa fourchette doucement.
— J’ai parlé à Vaelran, hier soir.
Les deux autres se figent. Le nom du mentor agit comme une décharge électrique. Elle continue, la voix neutre, les yeux fixés sur ses mains.
— Il m’a dit qu’il était le dernier de son nom. Que son clan avait été effacé.
Talyor fronce les sourcils, son cynisme habituel s'effaçant devant une moue pensive. Ilharan ne bouge pas, mais son regard devient plus profond, comme s’il rangeait cette information dans une boîte en fer blindée, étiquetée "Solhen - Section Noire".
— C’est bizarre, ajoute Seyla sans les regarder. J’ai compris ce qu’il voulait dire.
(Elle marque une pause)
— J’ai connu que ma mère. C’est tout.
C’est un fait, lâché comme une pierre dans un lac gelé. Pas d'appel à la pitié, juste une donnée brute. Talyor hoche lentement la tête.
— Je savais pas.
(Il baisse les yeux vers son plateau, soudain honteux de ses propres plaintes)
— T’as pas l’air du genre à te plaindre, c’est sûr.
Ilharan ajoute sans changer de ton :
— Ça explique ton regard quand on mentionne les familles nombreuses et les fêtes de village. Tu as l’air de vouloir poignarder une dinde.
Seyla le regarde, cligne des yeux, désarmée.
— Je sais pas si c’est une observation sociologique ou une menace voilée.
— C’est juste une image.
(Il marque une pause, pensif)
— Cela dit, je crois que tu pourrais réellement poignarder une dinde. Si elle gloussait trop fort ou si elle te regardait de travers.
Talyor secoue la tête, un sourire en coin pointant enfin.
— Je dis pas ça souvent, mais j’aime bien tes remarques semi-profondes. Elles sont relaxantes. Comme des haïkus agressifs.
— J’écris parfois. Mais mes poèmes menacent les arbres. Ils se mettent à perdre leurs feuilles par pur stress existentiel, dit Ilharan avec un sourire tranquille.
Seyla rit, un son bref et rauque, surprise par sa propre détente.
Puis, à ce moment très précis, les grandes portes du réfectoire s’ouvrent dans un fracas si théâtral qu'on jurerait qu'il a été répété devant un miroir. Un courant d’air dramatique traverse la salle, faisant vaciller les flammes des bougies. Une cape noire fait un tour de trop dans l’embrasure. Vaelran Solhen entre, marchant comme si sa vie était une représentation permanente et qu'il soupçonnait le public de ne pas avoir payé sa place assez cher.
— Le vent de l’Est s’est levé, on dirait, murmure Talyor. Ou alors c'est juste son ego qui déplace les masses d'air.
Vaelran s'avance, tout sourire, l'air de n'avoir jamais connu la fatigue :
— Mes chères matinales entités spectrales… quelle tristesse de vous voir plonger dans la morosité du petit déjeuner. Puis-je sauver l’ambiance de ce naufrage culinaire ?
Talyor, la bouche pleine de pain sec :
— Non. On était très bien dans notre misère.
Vaelran se laisse tomber sur le banc à côté de Seyla sans y être invité, son plateau en main. Il repousse d’une pichenette une miette indigne de son col impeccable.
— Eh bien, les courtoisies se perdent. À mon époque, on accueillait les héros avec du pain chaud et des compliments.
Seyla l’observe en silence. Il soutient son regard, un bref échange, sans sourire. Juste la trace du respect muet né la veille dans la cour d'entraînement.
Ilharan hoche la tête.
— Tu arrives pile pour la fin de la conversation sérieuse.
— Parfait ! Je n’aurai pas à participer, dit Vaelran avec son petit sourire désinvolte.
Il déplie sa serviette comme s’il préparait un banquet impérial, et fixe son plateau vide.
— Est-ce qu’il reste quelque chose dans ce temple qui ne soit pas une punition divine ?
Talyor lui tend un morceau de croûte carbonisée avec un sourire sardonique.
— Juste ça. Et peut-être un fond de tisane au goût d’humiliation.
Vaelran le fixe, puis tapote la table avec un soupir tragique.
— Et dire que je me suis levé avant midi pour ça. Mon sens du sacrifice me perdra.
Le silence revient, bercé par une absurdité flottante. Talyor rompt la quiétude d’un ton faussement solennel :
— Bon. J’annonce officiellement que je vais faire une grève du petit-déjeuner. Jusqu’à l’arrivée d’un vrai pain.
Vaelran approuve d’un signe de tête.
— Je soutiens ton combat, Talyor. Je serai ton porte-parole. Courage, camarade.
Seyla les regarde tous les deux. Puis mord dans son croissant, tranquillement.
— Vous êtes pathétiques.
— On préfère le mot « persistants », souffle Talyor.
— Tu veux un croissant ? demande Seyla sans même regarder Vaelran.
— Tu m’offres le tien ? C’est mignon. Je savais que notre relation entrait dans une phase de tendresse inattendue.
— Je t’offre la partie que j’ai déjà mâchée si tu continues, lâche-t-elle.
— Intime. J’aime ce qu’on construit. Une relation basée sur le dégoût mutuel, c'est la seule qui dure.
Talyor pousse un gémissement fatigué, la tête entre les mains.
— Pourquoi t’arrives toujours en retard et avec une réplique qui nous coûte six mois d'espérance de vie ?
— C’est une stratégie. Pendant que vous analysez l'absurdité de mes propos, vous oubliez de me demander pourquoi je n'ai toujours pas rempli mes formulaires de mission, répond Vaelran.
Ilharan penche légèrement la tête vers lui, scrutant le masque avec ses yeux dorés.
— Tu fais exprès d’être insupportable pour masquer le fait que tu l’es vraiment ?
Vaelran sourit, un rien trop large, un éclat de défi dans les yeux.
— Oui.
Seyla réprime un rire. Talyor grogne dans son bol.
— Tu vas peut-être nous faire ton rapport, maintenant ? Ou tu comptes juste nous draguer un par un jusqu’à la prochaine mission ?
Vaelran lève les mains en signe d’innocence.
— Mais vous étiez là, non ?
(Il marque une pause dramatique)
— Et j’ai écrit trois lignes magnifiques au roi. Avec enjambements. Et une allitération en "S" absolument sublime pour décrire le silence du Sceau.
— Je vais t’en faire des enjambements, avec mes bottes, grogne Seyla.
Ilharan tapote sa tasse, pensif.
— Tu devrais écrire une pièce. Quelque chose de romantique. Genre *Le Mentor et la Cape*.
Talyor manque de s’étouffer avec sa tisane. Vaelran ferme les yeux comme pour savourer l’image.
— C’est beau. C’est lyrique. C’est presque moi.
Seyla le regarde de travers.
— C’est surtout n’importe quoi.
— Le monde l’est déjà, Seyla. J’y ajoute juste une touche d’élégance.
Ilharan termine sa tisane et fixe le fond de sa tasse comme s’il lisait l’avenir dans les herbes humides.
— Quelque chose se prépare.
Tout le monde se fige instantanément. Le regard de Vaelran se plisse, le masque de pitre s'effaçant d'un coup.
— De quel genre, Ilharan ?
Le jeune homme hausse les épaules.
— Je ne sais pas, mais mon croissant était trop bon. Dans cet univers, rien d’aussi satisfaisant n’arrive sans un prix sanglant à payer dans l'heure qui suit.
Un frisson les traverse tous, presque à contretemps. Un réflexe de survie. Le silence qui suit est moins lourd qu’il pourrait l’être. Plutôt… tolérant. Et dans ce calme dérisoire, autour d’un petit-déjeuner infâme, chacun retrouve un peu d’équilibre.
Même Vaelran, qui croque enfin dans un croûton de pain sec et grimace aussitôt, son visage se tordant de douleur.
— … D’accord. Ce pain est officiellement une violation des droits de l'homme.
Ilharan incline la tête, satisfait.
— Tu vois ? Parfois, le monde est juste. La souffrance est équitablement répartie.
La suite mardi entre 19h30 et 21h...