La descente commence dans un silence de cathédrale profanée. L’air, saturé d’une humidité poisseuse, semble peser sur leurs épaules comme une main invisible. Leurs torches ne percent plus les ténèbres ; elles se contentent de repousser vaguement des ombres mouvantes qui s’étirent sur les parois ligneuses, tels des spectres refusant de céder le passage. Chaque pas s’enfonce dans un sol spongieux, une mousse saturée de sève ancienne qui exhale un parfum écœurant de terre pourrie et de fer rouillé.
Talyor lève le nez, une moue de dégoût profond imprimée sur le visage.
— Bon, j’veux pas dire, mais l'architecte des lieux avait un sérieux problème avec le concept d'espace vital, lâche-t-il en se faufilant avec peine entre deux parois suintantes. Si cette racine me frôle encore une fois le mollet, je la découpe et j'en fais une canne. Ou un porte-manteau. Quelque chose d'utile, pour une fois.
Ilharan, marchant avec une raideur presque surnaturelle, ne tourne même pas la tête. Son regard est fixe, perdu dans une analyse que lui seul peut mener.
— Elle ne t’a pas touché, Talyor. Son expansion thermique est nulle. Elle a simplement expiré. Un échange gazeux de quelques secondes...
Talyor s’arrête net, manquant de glisser dans une flaque de sève. Il plisse les yeux vers le dos d'Ilharan.
— C’est censé me rassurer, ça ? Que je me fasse ventiler le bas du dos par un arbre mort-vivant ? Super. On est dans un poumon géant et je suis le mucus. Ma vie est un succès total.
Le boyau s’étire devant eux, étroit, pulsant d’une vie résiduelle. Les murs de bois semblent faits de muscles striés, une chair végétale qui a oublié comment circuler, mais qui refuse de mourir. La lumière de leurs talismans s’étouffe, comme si l’obscurité ici était une matière solide, capable d'avaler les photons. Chaque respiration ramène cette odeur de métal froid, et avec elle, des flashs de souvenirs qui ne leur appartiennent pas : des cris étouffés, le bruit d'une pierre qu'on brise, la sensation d'une trahison ancienne.
Seyla s’arrête brusquement. Elle regarde sa main. Une pellicule de sève noire, visqueuse et étrangement tiède, recouvre sa paume. Elle n'a pourtant souvenir d'avoir touché aucune paroi.
— Vaelran ? appelle-t-elle.
Sa voix est rauque, dépourvue de sa force habituelle. Pas de réponse. Devant, la silhouette de Vaelran s’est figée. Il se tient droit, impérial, mais son ombre… son ombre joue contre les règles. Elle s’étire sur le dôme du tunnel, démesurée, accrochée à la voûte comme un fil noir qu'on refuse de couper. On dirait qu'elle possède sa propre volonté, indépendante du corps qui la projette.
Ilharan murmure, les yeux brillants d'une intensité étrange :
— Ce n’est pas un simple tunnel. La structure spatiale est repliée sur un souvenir.
Seyla serre les dents, le souffle court :
— C’est un cercueil. Mais pas pour un corps. Pour une idée.
Un craquement répond, lointain. Quelque chose gémit dans les profondeurs de la racine. Ce n’est pas un cri de bête, c’est le soupir d’un arbre qu’on aurait forcé à pleurer pendant des siècles. Ils débouchent enfin sur une alcôve circulaire. Les parois forment un dôme de racines entrelacées, serrées comme des doigts noués autour d'un secret qu'on ne veut pas lâcher. Au centre, une pierre plate, rongée par l'érosion du temps et de la sève, gît comme un autel oublié. Des glyphes y sont gravés, presque effacés par une main colérique.
Vaelran s’avance. Son pas est d'une légèreté insultante, le silence l'enveloppant comme un manteau. Il s’agenouille, passe une main gantée sur la roche, et s’arrête sur un point précis. Une gravure, un sceau fracturé, et juste à côté, l’emblème qu'ils redoutaient tous : l’œil sans pupille, fendu d’un trait noir vertical.
Vaelran recule brutalement. Une ombre traverse son regard, effaçant pour un instant son éternel détachement.
— On ressort. Maintenant. C’est une impasse.
Mais Seyla reste ancrée au sol. Une vibration la traverse, une onde de choc qui ne fait aucun bruit. Ce n'est pas une douleur, c'est une intrusion. Une voix, sans cordes vocales, résonne directement contre ses os :
« Tu te fissures aussi… chère disciple »
Elle chancelle, ses yeux révulsés un instant.
— Seyla ! intervient Talyor, alarmé, s'approchant d'elle avec une rare sollicitude malhabile. Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as vu un scribe fantôme ?
Elle rouvre les yeux, la pupille dilatée, et repousse Talyor d'un geste sec.
— Je vais bien. C'est juste... l'air.
Vaelran la fixe. Une fraction de seconde de trop. Il sait ce qu'elle a entendu. Il connaît la fréquence de cette voix, mais il ne dit rien, son visage redevenant un masque de marbre. Ilharan s’approche à son tour de la pierre. Ses doigts frôlent la surface sans jamais la toucher, comme s'il craignait une contamination logique.
— Le morceau de sceau ici n’a pas été détruit par une force extérieure, dit-il avec sa froideur habituelle. Il a été corrompu par ce qu'il était censé protéger.
Vaelran secoue la tête, le ton tranchant comme un rasoir :
— Pire. Il a été réécrit, de l’intérieur. C’est une cicatrice qui a appris à parler.
Seyla frissonne. Elle fixe Vaelran, cherchant une faille dans son armure de glace.
— Ce lieu… il te connaît, n'est-ce pas ? Il a réagi à ton approche.
Le silence s’épaissit. On pourrait jurer que les racines penchent leurs têtes invisibles pour mieux écouter. Vaelran finit par se détourner, sa cape claquant dans l'air immobile.
— Ce lieu ne regarde que moi. Et le passé est un mauvais compagnon de route. On repart.
Talyor s'insurge, les mains levées :
— Quoi ? On a fait tout ce chemin, j'ai failli me faire digérer par une forêt, j'ai les chaussures ruinées, et on repart sans rien ? Pas même un petit artefact de rien du tout ? Un souvenir ?
— Si, répond Vaelran sans se retourner, sa voix résonnant déjà plus loin dans le tunnel. Vous repartez avec une réponse. Vous ne savez juste pas encore à quelle question elle correspond.
Ils rebroussent chemin. Le tunnel paraît plus étroit, les parois vibrent, se contractant lentement comme si elles retenaient un dernier souffle avant de s'effondrer.
Quand le dernier pas de leur groupe s’efface, les racines se replient dans un grincement de bois vieux. L’alcôve disparaît, scellée à nouveau. Au centre, sur la pierre délaissée, l’œil brisé pulse une dernière fois d’une lueur violette... comme une paupière qu’on forcerait à rester ouverte dans l'obscurité totale.
La suite dimanche entre 20h30 et 22h30...