Entre les vies

Chapitre 7 : Impasse

Par B7B14

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7, Impasse




Bogoslav et ses enfants traversèrent maints champs, villes, villages et routes. Bien que le ciel fût dégagé, une lourdeur sournoise traînait dans l’air. Cette menace invisible semblait prête à fondre sur eux comme un aigle sur sa proie. Bogoslav était d’humeur sombre. Il ne partagea pas avec ses rejetons ses doutes et questionnements, ne désirant pas les alarmer inutilement, bien que son intuition lui soufflât d’être vigilant. Ils arrivèrent ainsi dans la ville où vivait Bogoslav. La petite famille s’arrêta sur une branche très élevée d’un arbre centenaire. Ivan et Anastasia soupirèrent de joie, leurs ailes repliées sur le dos.

— Maintenant, mes enfants, les informa sérieusement Bogoslav, vous avez le choix, soit la nourriture qui se trouve en contrebas, des vers de terre et quelques miettes de vieux pain, soit nous reprenons forme humaine et nous mangeons dans ma demeure.

Les enfants pépièrent à l’unisson : 

— À la maison ! À la maison ! Une table, un toit !

Leur père sourit devant cette candeur. Mais ce sourire s’estompa à l’instant. Des frissons parcoururent son échine. Il eut l’impression d’un poids oppressant sur sa nuque. 

— Peut-être que ce n’est pas une bonne idée, papa ? se ravisa Anastasia en observant son père.

— Maison ! Maison ! scanda Ivan.

— Je ne le sais pas, chuchota-t-il. Ce n’est pas ça… Autre chose…

Bogoslav se retourna lentement. Sur une branche voisine, un corbeau le fixait, silencieux. L’oiseau de malheur le scruta avec malice. Ses yeux brillaient d’intelligence humaine. Il pencha légèrement la tête, comme s’il le jaugeait, puis prit son envol dans le ciel.

— On doit faire vite ! siffla le père à ses enfants.

Il n’attendit pas qu’Anastasia et Ivan saisissent pleinement ses paroles pour quitter leur halte. Les enfants le suivirent avec peine.


Bogoslav atterrit au pied du tilleul centenaire qui poussait au pied de l’immeuble où il habitait. Se cachant derrière l’arbre, il ordonna tout bas à ses enfants : 

— Restez derrière moi !

La bague se détacha de sa patte et s'éleva dans les airs, irradiant une douce lumière. Tous fermèrent les yeux. Les plumes et le duvet furent remplacés par une peau pâle et des vêtements. Les os s’étirèrent et la vue redevint humaine. Les yeux des enfants brillaient d’inquiétude. L’édifice familier sembla soudain oppressant à Bogoslav. Une pensée, aussi fugace qu’un éclair, traversa son esprit : 

« Il est là ! »

Il s’arrêta net devant la porte, la main sur la froide poignée.

— Papa ! On y va ? le supplia Ivan. J’ai faim !

— Oui, oui, répondit-il par automatisme, d’une voix dénuée de tout sentiment.

Il ouvrit la porte lentement, comme s’il craignait qu’un monstre surgisse et bondisse sur lui toutes griffes dehors. 


La seule source de lumière provenait de la porte ouverte et le bruit de ses souliers contre le plancher paraissait assourdissant. Pas une autre respiration que la sienne. Pourtant, il avait l’impression d’être observé. Une certitude. Les portes de chaque côté du vestibule lui semblèrent encore plus exiguës. Au fond du couloir, il crut discerner une forme sombre. Cette dernière se détacha des ténèbres. Un homme à la carrure imposante, vêtu d’une ample robe et d’un manteau noir flottant, lévita lentement vers lui. Bogoslav laissa ses souliers sur le tapis proche de l’entrée et fit un geste de la main à ses enfants pour signifier de rester en retrait. La bague familiale chauffa sur son doigt. Il ignora la sensation quelque peu désagréable. L’homme s’approcha, c’était nulle autre qu’Amédée. Autour de lui se dégageait une lueur inquiétante, vert forêt virant à son sommet au rouge sombre du sang séché. Sa voix caverneuse l’avertit : 

— On t’aura ! Aucune échappatoire ! 

Ces mots glacèrent l’air autour du père de famille. Il avait déjà entendu ces paroles. Mais où ? Et de qui ? Il ne parvenait pas à s'en rappeler. Malgré sa gorge nouée, il parvint à articuler : 

— Que voulez-vous ? 

Un sourire mystérieux s’épanouit sur le visage de l’homme en noir pour toute réponse.

— Dites clairement ce qui vous amène dans ma demeure !

— Vous le savez bien !

— Thé ? Café ? Alcool ? Ou préférez-vous passer directement aux menaces ?

— Non, votre hospitalité, gardez-la ! lui répondit Amédée avec mépris. J’ai mieux à faire ! affirma-t-il à voix basse.

L’homme en noir leva les mains dans les airs, formant un cercle. Ces fumées qui sortaient du cercle causèrent un mal de tête à Bogoslav. Amédée baissa les bras et dans sa main apparut un objet scintillant. Il plana pour être en face de Bogoslav. Une odeur désagréable parvint aux narines du père de famille. Elle mêlait l’alcool, le soufre et un parfum capiteux. Un haut-le-cœur le prit, mais il ne bougea pas de sa position, solidement campé sur ses jambes.

— Vous avez traversé la Forêt Zabveniya sans en être affecté…

Bogoslav déglutit sans répondre.

— Donc vous savez !

Bogoslav crispa ses mains en poings.

— Vous savez que vous ne pouvez m’échapper !

Anastasia serra son frère entre ses bras, reculant pour se cacher au salon. Depuis le cadre de porte, la fille observait ce qui se passait dans le couloir, pétrifiée. Ivan essaya de se fondre avec le canapé. Amédée dégaina son poignard et s’approcha encore plus de lui. Bogoslav recula en un geste instinctif. L’arme blanche scintilla dans la noirceur avant de déchirer lentement, la peau délicate du bras du père de famille. Une traînée écarlate macula rapidement la chemise. L’odeur ferreuse empesta l’air, le rendant presque irrespirable. Grimaçant, Bogoslav leva son autre bras pour tenter de le désarmer. Contre toute attente, il parvint à faire voler l’arme loin d’eux, qui plana, se perdant dans l’obscurité du couloir.

— Chanceux et audacieux ! grinça Amédée dans un murmure. 

Il recula un peu et traça des cercles d’un geste maîtrisé. Une fumée noire et rouge s’éleva entre les deux hommes. Une fumée à l’odeur de parchemin brûlé et de soufre.

— Je sais tout sur vous : vous avez travaillé dans les restaurants La gourmandise royale et Ivan et Vassilissa

Un sourire perfide s’étira sur son visage, provoquant des sueurs froides chez Bogoslav. Il blêmit en écoutant la suite :

— Ne percevez-vous pas une récurrence ? Ces rêves et ces visions… Vos oisillons… Et puis la mort soudaine et violente…

La mâchoire crispée. Bogoslav ne soufflait pas un mot.

La vision qui l’avait forcé de revenir dans sa ville se manifesta à son esprit : la porte écarlate.

— Meurtrier !

Il releva ses mains en un geste protecteur. La bague commença à émettre des flammes sur son doigt. Bogoslav la retira d’un mouvement sec. Le bijou s’éleva dans les airs, illuminé par une douce lumière concentrique qui brisait les cercles ténébreux et sanguins formés par Amédée. Les yeux de ce dernier s’écarquillèrent et il s’écria : 

— Vous oubliez un détail !

Il scruta le père de famille avec hargne.

— L’Histoire est immuable ! Elle recommence encore et toujours !

— Rien ne l’oblige ! s’insurgea Bogoslav.

Il ferma les yeux. Sur ses paupières, les images confuses de ses rêves, de ses visions et bien plus encore, sans qu’il ne parvienne à comprendre exactement, se dessinèrent pour s’estomper quelques secondes plus tard.

— Qu’en savez-vous ? Rien.

— Rien, effectivement !

— Je vous le dis, tout est voué à se répéter. 

Ses yeux fixèrent les yeux clairs de Bogoslav. Un regard dans lequel une lueur inquiétante brillait.

— Que vous compreniez le mécanisme secret ou non.

Bogoslav demeura cloué sur place, les paroles de son interlocuteur se répétaient en boucle dans son esprit. 

— En connaissant le fonctionnement, c’est plus douloureux.

Le silence devint tellement dense qu’il semblait possible de le découper au couteau. Même Ivan ne pipait mot, les yeux cachés par la main de sa sœur qui tremblait comme une feuille sous le vent automnal. Elle respirait à peine.

— Vous me donnez cette bague et je ne vous dérangerai plus, ni vous, ni vos oisillons ! Marché conclu ?

Il secoua la tête.

— Je ne vous crois pas !

— Je peux vous le jurer sur ma mère, mon père et ma femme… Sur mes ancêtres illustres…

L’expression sévère de Bogoslav ne changea pas.

— Très bien, donc un refus.

Bogoslav fit un geste vers la bague qui irradiait de plus en plus.

— Non, prenez-la ! Je n’en ai plus besoin.

Un sourire se forma sur les lèvres de l’homme en noir qui tendit une main avide vers le bijou. Avant qu’il ne la saisisse, une voix grave résonna dans la tête de Bogoslav : 

« John Whiteman, Jovan Popović, Frénégonde de Bourbon, Mercedes d’Albe »

— Gravez dans votre mémoire ces mots : Un éternel recommencement, ricana le second mari de Svetlana Sergueïevna.

Amédée rangea la bague dans sa poche. Il murmura une incantation en une langue ancienne. Il disparut derrière un écran de fumée.

La lumière regagna ses droits dans l’appartement, mais la présence d’Amédée suintait encore de partout. Ses paroles saturaient l’esprit de Bogoslav. Ce dernier s’écrasa lourdement au sol, ses jambes ne le portaient plus. Il était vidé de toute énergie, de toute volonté à se mouvoir. Même sa blessure, pourtant douloureuse, ne l’atteignait plus.


Il demeurait ainsi prostré, la tête entre les mains. Anastasia fit un signe à son frère de venir et demanda de sa voix fluette : 

— Papa ? Papa ? J’ai peur ! Et j’ai faim…

Il releva la tête, le regard éteint, vide de sa lueur habituelle.

— Oui, allons manger, murmura-t-il d’un ton atone.

— Papa, s’écria Ivan, ton bras !

— Plus tard, mon ange. Je vais préparer un repas pour vous… Puis je vais me reposer.




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