Cette histoire est écrite pour un défi sur Nocteller « Le quiproquo »
La Reine attendait avec une impatience mêlée d'appréhension le retour de son fils le Prince, que les courtisans décrivaient comme Charmant tandis que les mauvaises langues le qualifiaient de Benêt. La reine elle-même penchait secrètement vers cette dernière opinion, car bien qu'il fût doté de boucles dorées et d'yeux azur au regard qu'elle caractérisait en son for intérieur de bovin et en public de candide et attachant, il n'en demeurait pas moins un sot.
Cependant, il était l'héritier de la couronne et, à défaut de devenir un monarque éclairé et sage – ce dont elle le jugeait incapable –, il se devait au moins de donner naissance à un fils à qui transmettre le sceptre. Pour cela, il convenait que le prince convolât en justes noces, sans quoi le royaume ne verrait pas plus l'héritier digne de ce titre que ses oreilles sans aide d'un miroir.
« Au demeurant, un royaume possède-t-il des oreilles ? » s'interrogea philosophiquement la souveraine tout en arpentant le petit salon azur, son refuge de prédilection. Le prince devait revenir d'un bal organisé par le tsar du royaume limitrophe, qui avait l'infortune d'avoir trois filles en âge de se marier.
La reine arpentait la pièce, rongée par l'inquiétude : « Je ne connais rien de ce royaume lointain ! Le vingt-septième ! (1) Rien que ça ! Je ne sais rien de ces terres, juste que le tzar (2) – pourquoi ne pas se faire appeler roi comme tous les autres ? – a trois filles ! Je me suis jetée sur cette occasion de caser cet idiot sans me renseigner correctement ! Et si ce royaume regorge de dangers ? Et si... »
La reine n'eut pas le temps de terminer ses angoisses. Son fils, le prince, fit irruption dans le petit salon azur. Dans quel état ! Les cheveux en bataille, les yeux rouges et cernés, le nez écarlate, les joues griffées et les vêtements en lambeaux. En plus, il serrait contre lui, comme un trésor, une chaussure de femme et se balançait comme s'il dansait sur une mélodie que lui seul entendait.
— Que s'est-il passé ? s'alarma la reine.
« Le pauvre, il chancelle ! Quelque chose d'affreux s'est produit là-bas ! »
Le prince vacilla, esquissa un sourire béat et bégaya :
— La fête ! Une fête vraiment terrible !
« Terrible ! » songea la reine qui tituba et se retint à une chaise. « Mon pauvre enfant, comme il a dû être terrorisé ! »
Le prince poursuivit, sans remarquer le trouble de sa mère — un nigaud, que voulez-vous ?
— D'abord, un festin dément ! Puis des danses endiablées ! C'était féroce, sauvage ! Et la musique ! Cataclysmique ! Et les dames ! Terrifiques ! Je ne savais plus où regarder ! Et les alcools ! Foudroyants !
La reine blêmit : « Terrible ! Dément ! Déchaîné ! Cataclysmique ! Terrifiques ! Foudroyants ! Mon pauvre fils, qu'ai-je fait ? Je t'ai jeté dans la gueule du loup, mais Dieu soit loué, tu es sain et sauf ! »
Ces derniers mots, elle les prononça à haute voix. Le prince s'immobilisa et dévisagea sa mère avec surprise :
— Mais évidemment que je vais bien, quelle drôle d'idée ! Je me suis régalé, j'ai mangé, bu, dansé !
Puis il brandit la chaussure vers sa mère et ajouta avec enthousiasme :
— En plus, j'ai rencontré l'amour de ma vie et je veux l'épouser !
— Une chaussure ?
Le prince la fixa avec un étonnement sincère, le fossé générationnel le frappant de plein fouet :
— Mais non, celle qui la portait ! Il ne reste qu'une chose à faire — la retrouver !
Notes :
1. Vingt-septième royaume - territoire légendaire des contes slaves - situé littéralement au-delà de trois fois neuf terres.
2. Tzar - souverain des pays slaves.