Le Sang des Valgard

Chapitre 4 : La Morsure et le Baiser

Par jasmin13

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« On ne saurait comprendre la lignée des Valgard si l'on oublie qu'ils furent chefs de meute avant d'être monarques. Là où les rois du Sud délèguent la mort à leurs généraux, le Roi de Tudor la porte en personne, à la hanche et au poing. Pour un Valgard, le trône n'est qu'un poste d'observation entre deux batailles ; ils ne dirigent pas leurs hommes depuis l'arrière, ils les aspirent dans leur sillage. Un érudit d'Elpire écrivit jadis que leur couronne ne tient pas sur leur tête par le droit divin, mais par l'odeur du sang ennemi qui en cimente l'acier à leur front. »

— Extrait de "L'Anatomie du Givre : Traité sur les Dynasties Boréales" par l'Archiviste Melchior (an 412).

 

Aussi étrange que cela pût paraître, la chevauchée folle de Wilhem porta ses fruits. Il arriva à Hiverval couvert de l'écume de sa montarde, les joues labourées par le vent glacial, et fut conduit sans délai devant le roi. Dans le cabinet de guerre, au milieu des cartes et des rapports, Valcan écouta le message haletant du soldat, délivré avec la précision militaire que Claire avait exigée. Le visage du roi ne trahit aucune émotion, mais il opina, l'esprit déjà en mouvement.

— Tu as bien servi, soldat Torkeld, dit-il d'une voix qui portait la gravité du commandement. On va te donner à manger, à boire, et un lit. Dors. Tu l'as mérité.

Sans attendre, il fit appeler deux scribes et dicta, d'une voix coupante, deux messages. Le premier, pour Claire, fut confié au plus rapide de ses corbeaux de guerre, une bête au plumage noir de jais et aux yeux perçants.

Commandante Zatopek. Présentez-vous officiellement à la délégation korosienne. Escortez-les jusqu'à Hiverval avec tous les honneurs dus à leur rang. L'incident dans la forêt n'a pas eu lieu. Les morts n'existent pas. Les disparus sont une affaire de brouillard et de loups. Ta discrétion est ta lame. Ne la laisse pas s'émousser.

Le second message, plus formel mais non moins ferme, prit la route du sud, vers Elpire. La plume du scribe gratta le parchemin sous la dictée précise du roi :

Au Roi Dagoras d'Elpire, Renard Sans Queue. Salutations de Valcan III de Tudor. Il est convenable, quand on escorte des hôtes sur les terres d'un autre souverain, de l'en informer. Le Nord est une contrée de dangers que seuls les natifs savent lire. Les étrangers s'y perdent, parfois pour toujours. C'est pourquoi Tudor ne concède pas de droit de passage léger. Que cela serve de rappel pour nos futures relations.

Puis, tourné vers son chambellan, il ordonna d'une voix qui n'admettait aucune discussion :

— Roneth. Tu vas organiser la réception de la délégation impériale. Je veux qu'elle soit impeccable, somptueuse même. Qu'ils voient la puissance et la richesse de Tudor dans chaque pierre, chaque tapisserie, chaque garde. Mais qu'ils sentent aussi la froideur de notre acier derrière chaque sourire. Fais en sorte que tout soit prêt dans deux jours.

Deux jours plus tard, sous un ciel d'un gris de plomb qui accentuait la solennité de l'instant, les trompettes d'Hiverval retentirent. Le son, cuivré et impérieux, déchira le silence des montagnes et se répercuta contre les murs massifs du palais.

Les grandes portes de la salle du trône s'ouvrirent. La délégation korosienne fit son entrée solennelle, un déferlement de soie, d'or et de puissance calculée. En tête, le prince Savra de Malmote, avançait d'un pas mesuré. Sa tiare molle de soie verte brodée d'argent oscillait légèrement, insigne de son rang quasi-impérial. Sa veste de bysse vert émeraude, où s'enlaçaient des dragons d'argent filigranés, semblait absorber la faible lumière pour la restituer en reflets subtils. Derrière lui, le gouverneur militaire et une suite de notables aux visages lisses et inexpressifs formaient un cortège silencieux et impressionnant.

Mais ce qui captura instantanément le regard de l'assemblée tudorienne, c'était l'escorte. Douze Crocs de Dragon, la garde personnelle de l'Impératrice. Choisis pour leur stature (près de deux mètres chacun), leur beauté androgyne et leur lignée sans tache, ils étaient l'incarnation vivante de la terreur et du faste de Koros. Leur teint était d'une pâleur de marbre, leurs cheveux d'un argent parfaitement discipliné en boucles tirées au fer chaud. Vêtus de somptueuses vestes de samit d'or tombant jusqu'au sol, sur des tuniques de bysse bleu ciel, ils portaient à l'épaule leurs arcs à double courbure, armes mortelles aussi élégantes que redoutables. À leurs ceintures, le Kukri d'apparat oscillait avec leur pas : une dague en or massif, courbe comme un sourire de démon, nichée dans un fourreau ouvragé où rampaient des griffons aux yeux de rubis. Le cliquetis métallique et doux des fourreaux d'or contre leurs ceinturons scandait leur marche, un bruit de richesse et de menace.

Face à ce déploiement de puissance dorée, Valcan avait préparé sa réponse. Non pas avec de l'or, mais avec de l'acier et du silence.

Sur les flancs de la vaste salle, deux rangées immobiles de guerriers tudoriens formaient une haie d'honneur glaçante. À gauche, les Loups Albâtres, dans leur armure d'acier poli miroir, leurs capes d'un bleu nuit. À droite, les Tigres Blancs, tout aussi impressionnants dans leurs cuirasses de plaques. Ils tenaient de grands écus frappés du loup héraldique des Valgard et brandissaient des lances de cornouiller dont les pointes, affûtées et astiquées à l'extrême, renvoyaient la lumière des braseros en éclairs froids et aveuglants. Ils ne bougeaient pas. Ils ne clignaient pas. Ils étaient une forêt de métal et de volonté, aussi intimidante par son silence que les Korosiens l'étaient par leur cliquetis et leur splendeur.

Le prince Savra s'avança jusqu'au pied de l'estrade où siégeait Valcan sur le Trône de Givre, Hurle-Nuit posée verticalement à côté de lui comme un symbole supplémentaire de son pouvoir. Le contraste était saisissant : d'un côté, l'éclat flamboyant et sophistiqué de l'Empire ; de l'autre, la puissance brute, organique et glaciale du Nord. Le jeu des apparences, première manche d'une négociation bien plus dangereuse, venait de commencer.

Le prince Savra s’inclina avec une grâce étudiée, le mouvement faisant miroiter les fils d’argent de sa veste. D’un geste élégant de la main, il invita ses dignitaires à avancer. Ceux-ci présentèrent, sur des coussins de velours pourpre, les offrandes de l’Impératrice.

Le premier cadeau était une ceinture de cérémonie, un chef-d’œuvre d’orfèvrerie : des mailles d’or finement tissées, serties d’aigues-marines d’un bleu glacial et d’« yeux-de-tigre » aux reflets mordorés. Un présent explicitement destiné à une future reine, allusion transparente et calculée.

Le second était plus martial : une cuirasse de parade, sculptée non dans du métal, mais dans une immense carapace de tortue des mers du Sud, polie jusqu’à la transparence ambrée et renforcée de plaques d’or ciselées de motifs solaires. Un objet d’une beauté exotique et fragile, à l’image de la paix qu’il était censé symboliser.

Valcan accepta les présents d’un hochement de tête, sans qu’un muscle de son visage ne bouge. Puis, d’un geste à peine esquissé, il ordonna au maître de cérémonie de présenter les siens.

Pour l’Impératrice Sasha, on apporta un casque de guerre picte, mais transformé en objet d’art : refondu en feuilles d’or battu, il reproduisait les terribles cornes et les motifs runiques des anciens guerriers du Nord, vidés de leur fonction guerrière pour n’en garder que le symbole, magnifique et vide. Accompagnant le casque, un collier d’une beauté étrange et primitive : des polypes de corail noir, capturés dans les profondeurs des mers glacées, enchâssés dans des griffes d’argent brut. Une beauté sauvage, dangereuse, et profondément tudorienne.

La cérémonie des cadeaux achevée dans un silence de cathédrale, l’assistance fut conduite dans la vaste salle des audiences. L’atmosphère y était plus intime, mais non moins impressionnante. Des divans bas et richement capitonnés avaient été disposés en arc de cercle. Les douze ducs de Tudor, convoqués pour l’occasion, y étaient déjà installés, formant un mur de regards scrutateurs et de silences pesants. Le duc Gunnulf, assis légèrement à l’écart, observait la scène avec un détachement de fauve.

Valcan prit place sur un grand siège de bois noir sculpté, plus trône de campagne que fauteuil de cour, installé face aux divans des Korosiens. Hurle-Nuit reposait à portée de main, contre le siège.

Alors entra le service. De magnifiques jeunes gens et jeunes femmes, choisis pour leur beauté nordique – peau laiteuse, cheveux pâles –, apparurent. Ils étaient vêtus de simples draperies de lin blanc, translucides et légères, qui laissaient deviner plus qu’ils ne cachaient. En silence, ils offrirent des gâteaux au miel et aux baies des bois, et surtout, des coupes d’argent au contenu fumant.

Le vin, épicé de cannelle et de clou de girofle, avait été mêlé à de la neige éternelle des plus hauts pics du Grand Nord, conservée depuis l’hiver dernier dans des jarres de la cave royale. Le choc du chaud et du froid créait une vapeur aromatique. Le métal précieux des coupes était couvert d’un givre léger et instantané, qui donnait à l’argent une patine laiteuse et transmettant aux doigts une morsure de fraîcheur exquise et mortelle, rappel tangible des terres que les invités foulaient.

Le roi attendit, impassible, que chaque Korosien ait sa coupe en main, que le silence se fasse à nouveau, alourdi par le parfum des épices et le froid du métal. Puis, il leva légèrement sa propre coupe, le givre craquant sous ses doigts, et prit enfin la parole, sa voix claire traversant la salle comme une lame.

— Prince Savra, dignes émissaires de l’Impératrice Sasha. Vous êtes les bienvenus dans la Maison du Loup. Goûtez à notre hospitalité. Puis, parlons… d’entente.

Le prince Savra se leva avec une élégance étudiée et s'inclina une nouvelle fois, son sourire de cour aussi lisse que la soie de sa veste.

— Recevez de mon Impératrice, la Gracieuse Sasha, ses plus sincères vœux de bonheur et de prospérité sur vous et votre maison, ainsi que sur le puissant royaume de Tudor, Grand Roi. Puisse votre règne être long et paisible.

— Je vous remercie, et lui renvoie mes salutations, dit Valcan avec une gravité qui alourdissait chaque mot. S’agit-il de votre première visite à Hiverval ? Si c’est le cas, ne partez pas avant d’avoir vu les Jardins des Soupirs Gelés. La beauté y a la froideur de la vérité.

— J’en prends note, Majesté, répondit Savra, une lueur d’intérêt fugace dans le regard. Pour ce qui est de l’entente avec l’Impératrice… je ne doute pas que vous ayez une idée de la raison de notre visite.

— Nous vivons des temps difficiles, dit Valcan, son visage un masque de marbre impassible. Mais ici, dans notre petite province reculée, nous avons, jusqu’à présent, réussi à éviter le brasier de la guerre. Et je me demande ce qui, selon vous, pourrait bien nous inciter à nous jeter dans cette mêlée qui vous oppose aux Elfes Rouges.

Savra eut un petit rire poli, un son feutré.

— Sans vouloir vous manquer de respect, Grand Roi… vous avez un bien petit royaume.

— Mais il est parfaitement formé, répliqua Valcan sans une seconde d’hésitation, sa voix tranchante comme l’acier. Nous ne sommes pas assez grands pour constituer une menace impériale, mais pas assez petits pour être ignorés. Ni conquis sans un prix exorbitant.

Le prince Savra sourit, cette fois avec un vrai plaisir. Les joutes verbales étaient sa spécialité, et voir ce roi « barbare » du Nord manœuvrer avec une telle précision rhétorique piquait son amour-propre de diplomate.

— Voici la façon dont nous voyons les choses au sein de l’Empire : plus la guerre durera contre les Elfes Rouges et leurs alliés les Elfes de Lune, plus les perspectives pour tous se dégraderont, et pas seulement pour ceux qui sont déjà dans la tourmente. Nous désirons la stabilité. Or, l’échiquier n’est pas simplement partagé entre Koros et les Elfes. Il y a ces royaumes… neutres, qui se livrent à leurs propres conflits, créant un chaos dont se nourrit notre ennemi commun. Frapper les Elfes Rouges chez eux, à la source, est le moyen le plus rapide de rétablir l’ordre pour tous.

— Vous réalisez que j’ai déjà entendu ce discours, et plus d’une fois ? demanda Valcan, un sourcil à peine levé. Une « brève » campagne décisive qui scelle le destin d’un parti… mais ne fait souvent qu’ouvrir la porte à dix ans de guérilla et de ressentiment ? La guerre est rarement si poli.

— Cela fonctionnerait, insista Savra, si vous ajoutiez votre flotte légendaire et vos redoutables troupes aux nôtres. La masse critique serait atteinte. L’écrasement serait… complet.

— Dans ce cas, expliquez-moi en quoi j’aurais intérêt à risquer le sang de mes sujets sur un tel coup de dé – car c’est bien de cela qu’il s’agit, un pari.

Avant que le prince ne puisse esquisser une réponse, Valcan leva une main pour l’arrêter et désigna du regard le demi-cercle silencieux des ducs.

— Et il me faudra des arguments solides, de la pierre et du fer, pour les présenter à mes Ducs. Pas de vagues promesses de paix et d’harmonie futures. De la pierre solide, prince. Pas un écran de fumée parfumé.

Le sourire de Savra s’élargit, bien que l’éclat dans ses yeux se soit durci, trahissant une vigilance soudain aiguisée. Il comprenait maintenant qu’il ne traitait pas avec un chef de clan vaniteux, mais avec un souverain comptable de chaque vie qu’il engagerait.

— Koros est prête à vous offrir les cités-états de Melkart et Bilbringar, une fois la victoire acquise. Des ports prospères, des places fortes.

— Quelles sont les conditions exactes ? La contrepartie immédiate ?

— Que Tudor envoie sa flotte et un contingent significatif de ses troupes d’élite attaquer les Elfes Rouges aux côtés de nos légions. Dès le printemps prochain.

— Ah. Une récompense basée sur la performance, et conditionnelle à la victoire. Très sage de votre part. Mais avec quel objectif militaire précis ? Qu’est-ce que « vaincre » signifie pour l’Impératrice Sasha ?

Les mouvements oculaires de Savra – un tressaillement à peine perceptible, comme s’il cherchait désespérément dans son esprit la page du bon manuel de négociation – révélèrent qu’il n’était pas un stratège.

— Les… soumettre à l’Empire, bien sûr. Pour qu’ils ne constituent plus une menace.

— Mais les détails comptent, cher prince, répliqua Valcan en le maintenant sous son regard implacable. Votre impératrice a-t-elle prévu de s’emparer de leurs ports maritimes intacts, ou bien de les raser ? Qu’en est-il de la capitale elfe, Koroban ? Veut-elle simplement la forcer à une reddition symbolique, ou est-elle prête à une occupation de longue durée, maison par maison, pour briser leur volonté ? Chaque objectif requiert des ressources, des pertes et un engagement dans le temps très différents. Le sang de mes hommes a un prix, et il varie selon ce que vous en attendez.

Cette fois, Savra jeta un bref regard vers ses conseillers, une lueur d’appel à l’aide dans ses yeux. Valcan ne relâcha pas sa pression, observant le trouble gagner l’émissaire.

— Je… je ne suis ici que pour vous faire l’offre initiale, Majesté. Les détails opérationnels seraient discutés entre nos généraux…

— C’est juste, coupa Valcan d’une voix aussi froide que le givre sur les coupes. Vous êtes un messager. Et le message, pour l’instant, manque cruellement de substance.

Un silence gêné s’installa. De son côté, le duc Gunnulf observait la scène, un vague amusement au coin des lèvres. Le jeune roi venait de démontrer, avec une élégance brutale, que Tudor n’était pas Elpire, à acheter avec des promesses vagues. Le vrai marchandage n’avait pas encore commencé, et le terrain était déjà miné.

— Je vais en parler aux Ducs, poursuivit le roi, d’une voix qui laissait entendre que l’audience, pour l’émissaire, était terminée.

— Mais, Majesté…, risqua Savra, une pointe d’incrédulité teintant son ton habituellement lisse. C’est bien vous qui tenez les rênes ici, n’est-ce pas ? Le dernier mot vous revient.

Valcan tourna lentement la tête vers lui, et son regard n’était plus celui d’un hôte, mais d’un souverain évaluant une naïveté dangereuse.

— Quelle que soit l’étendue du pouvoir qu’un homme détient, il lui sera impossible de le conserver très longtemps – ou de l’exercer efficacement – sans le soutien, ou à tout le moins l’acquiescement, de ceux sur qui ce pouvoir s’appuie. Je suis le roi. Je tranche. Mais je ne tranche pas dans le vide. Je consulte les miens. C’est ainsi qu’on évite que le trône ne devienne un billot.

Il marqua une pause, laissant la leçon de gouvernance, aussi simple qu’un coup de hache, s’imprimer dans l’esprit du prince.

— D’ici là, prince Savra, profitez des plaisirs de la soirée. Goûtez à notre vin, admirez nos paysages. Notre réponse viendra en son temps.

Le congé était clair, poli, et sans appel. Savra, décontenancé par cette démonstration de pouvoir partagé – une notion sans doute exotique à la cour absolutiste de Koros – s’inclina une fois de plus et regagna son divan, se penchant immédiatement vers ses conseillers pour un conciliabule urgent et chuchoté.

Valcan, lui, détourna les yeux. Son regard croisa celui du duc Gunnulf, légèrement en retrait parmi les pairs. Le duc inclina la tête, d’un mouvement presque imperceptible, mais qui en disait long : il avait suivi chaque rebond, et approuvait la manœuvre.

D’un geste simple, Valcan se leva, signalant la fin de l’audience formelle. Il quitta la salle d’un pas souverain, suivi du silence respectueux de ses ducs, et gagna l’antichambre qui menait à la salle du banquet. Claire Zatopek, qui avait observé la scène depuis l’ombre d’une colonne, se détacha et tomba en marche à ses côtés, son pas martial en harmonie avec le sien.

— Ils vous offrent deux cités-états de Vilmar, mon roi ! murmura-t-elle, gardant les yeux droit devant elle comme si elle commentait le temps. C’est un appât considérable.

— Ils ne m’ont rien proposé d’important, répliqua Valcan sans ralentir, sa voix aussi neutre que s’il parlait de la qualité du marbre. Des coquilles vides, dont la valeur dépend d’une victoire qu’ils ne peuvent garantir. Ce sont des promesses de marchand qui sait qu’il ne pourra pas livrer la marchandise.

— Et les ducs ? chuchota Claire en jetant un regard en biais vers la salle qu’ils venaient de quitter. Ils vont accepter l’offre de ce… lézard parfumé à la lavande ?

Un très léger sourire, plus une tension des lèvres qu’une expression de joie, effleura le visage du roi.

— Oh, nous verrons bien. Nous verrons qui se jettera sur l’occasion, et avec quel entrain. Les poissons mordent mieux quand on agite un leurre brillant. Pour ce qui est de ce « lézard »… à ton avis, Claire, aime-t-il les filles ou les garçons ?

La question, incongrue, fit à peine sourciller la commandante. Elle réfléchit une seconde, parcourant dans sa mémoire les détails observés.

— Je… l’ignore, Majesté. Ses manières sont trop policées pour se trahir.

— Il aime les garçons, affirma Valcan avec une certitude tranquille. On pouvait croire qu’il regardait les filles qui servaient, mais ses yeux, quand ils se détournaient, cherchaient toujours le petit blond aux cheveux de lin, celui qui versait le vin glacé. Une observation, pas un désir exhibitionniste. Mais c’était là.

Il s’arrêta devant une haute porte de chêne, se tournant légèrement vers Claire, son regard devenant celui du tacticien qui donne ses ordres.

— Je dirai au maître de cérémonie de « l’accueillir » avec ce garçon, ce soir même. Le jeune homme vient des marches du sud ; il parle le korosien couramment. Nous réussirons peut-être à découvrir, par des voies plus… intimes, d’autres choses sur nos honorables invités, et sur ce qu’ils ne disent pas en public.

Puis son expression redevint celle du commandant.

— Quant à toi, Claire, tu vas les promener demain. Montre-leur le palais, les remparts, les casernes. Pas les souterrains, pas les tours de guet les plus hautes. Laisse-les voir la puissance, la solidité. Et surtout, observe. Observe qui pose des questions sur les défenses, qui s’intéresse aux effectifs, qui regarde trop longtemps les gonds des portes. Laisse-les se sentir en sécurité, et même un peu méprisants. Les hommes méprisants parlent plus qu’ils ne pensent.

Claire opina, absorbant les instructions.

— Bien, Majesté. Et s’ils posent des questions sur… l’incident dans la forêt ?

— L’incident n’a pas eu lieu, répéta Valcan, son regard se glaçant. C’était du brouillard, des loups, et l’imagination fertile de voyageurs fatigués. Tu ne sais rien. Maintenant, va. Le banquet va commencer, et j’ai un duc à écouter qui, je le sens, va vouloir jouer les faucons.

Il poussa la porte, laissant Claire dans le couloir, déjà en train de planifier la visite du lendemain et de se demander, avec une lueur d’amusement rare, comment le petit blond du sud allait s’en tirer avec le prince à la lavande.

 

***

Le bal au Palais des Brumes était une démonstration calculée de puissance et de tradition. Six des plus grandes Maisons ducales étaient conviées, et le palais lui-même, briqué à neuf, resplendissait d’un faste destiné à impressionner autant les invités étrangers que les pairs du royaume.

La salle de réception, d’une démesure délibérée, étalait sa richesse sous mille feux. Sur un mur entier, une fresque titanesque capturait l’âme de Tudor : un navire au long cours, le Dragon des Glaces, cabré sur un océan démoniaque de bleus, de gris et de noirs, transpercé par les éclairs d’un ciel en courroux. Pourtant, sa proue fendait les lames, indomptable – une allégorie du royaume qui toisait les tempêtes de l’histoire. Face à elle, une immense verrière de cristal parfaitement transparente ouvrait sur une terrasse de marbre blanc, ensevelie sous une neige aux reflets bleutés sous la lune.

L’espace était une ingénieuse construction de niveaux. Au centre, seul endroit plat, une rosace aux trois couleurs du royaume servait de piste aux danseurs. Autour, des paliers successifs, reliés par de courts escaliers, accueillaient des buffets somptueux croulant sous les viandes rôties, les poissons des lacs nordiques, les pains noirs, les fromages forts, et des pyramides de fruits givrés. Les alcools, en quantités prodigieuses, racontaient la diversité de Tudor : vins robustes du sud, bières brunes et houblonnées, hydromel doré, absinthe verte et troublante, liqueurs de baies sauvages et de châtaignes grillées.

L’orchestre, juché sur le palier le plus bas près de la verrière, faisait résonner les airs entraînants des cornemuses et des flûtes en bois, un contrepoint joyeux aux murmures stratégiques qui s’échangeaient plus haut.

Des serviteurs et servantes, choisis pour leur beauté nordique altière et vêtus de simples toges de pourpre brodées d’or et d’argent, glissaient entre les invités, offrant sur des plateaux d’argent des coupes toujours pleines.

C’était un tourbillon de couleurs héraldiques. Le bleu nuit et l’argent des Gunnulf. Le vert forêt et l’or des Ragnarsson. L’orangé flamboyant et l’olive des Herulf. Le noir profond et le violet des Sigvald. L’azur, le gris et le mauve des Almar. Les ducs, duchesses, comtes et comtesses formaient un tableau vivant et bruissant où les rires étouffés et les courbettes polies masquaient les tractations, les alliances qui se scellaient d’un regard, et les vieilles rancunes qui couvaient sous le vernis de la civilité.

Au cœur de ce maelström, deux figures dominaient par leur simple présence.

Le roi Valcan III, vêtu des couleurs austères de sa maison – noir et argent – qui épousaient sa silhouette de guerrier. Aucune couronne, aucun joyau ostentatoire, seulement un petit pendentif discret à son cou et, toujours, l’épée Hurle-Nuit à son côté. Sa chevelure noire était courte, sa barbe taillée avec netteté. Son regard gris, balayant la salle, mêlait une assurance tranquille à une intensité qui glaçait les ardeurs les plus frivoles. Il était l’axe immobile autour duquel tournoyait la fête.

Non loin, le duc Armand Gunnulf attirait les regards par un faste plus personnel. Il avait délaissé les couleurs de son clan pour une somptueuse robe de brocard d’un vert émeraude profond, rehaussée de discrètes runes argentées qui brillaient à chacun de ses mouvements. Entouré d’un essaim de courtisanes aux sourires vifs et aux toilettes audacieuses, il incarnait une puissance d’un autre ordre. Ses appétits sexuels légendaires n’étaient un secret pour personne à la cour, et il en jouait avec une désinvolture de seigneur sûr de ses privilèges. Pourtant, malgré ce déploiement de sensualité, il restait fidèle au souvenir de son épouse défunte, la mère de ses deux enfants, Eldrid et Ceawlin, refusant toute idée de remariage. C’était un veuvage fastueux et libertin, un paradoxe vivant qui ajoutait à son aura de puissance insaisissable.

Le bal n’était qu’une scène. Et sur cette scène, chaque sourire, chaque danse, chaque toast portait le poids de l’avenir du royaume.

Valcan, qui circulait et saluait d’un hochement de tête sobre, nota l’absence criante. La maison Blaine, avec son étendard au navire aux nageoires de baleine, n’était pas représentée. Le duc Helmut, à Port-aux-Ours, tenait toujours un grief aussi froid et profond que les mers qu’il sillonnait : le déshonneur infligé à sa fille Murron, jadis promise au prince Radu, et faussement accusée d’adultère pour les besoins d’une succession pourrie. Valcan avait lavé son nom, mais la fierté des Blaine, descendant de Baran par la fameuse Maeve la Baleine Blanche, était une blessure qui ne se refermait pas. C’était un silence lourd, un rappel que toutes les plaies de la guerre civile n’étaient pas pansées.

Il s’était arrêté un instant devant la fresque du navire cabré, l’image de la résistance tudorienne, quand un frisson différent parcourut l’assemblée. Des murmures admiratifs et surpris se levèrent, suivis d’un silence presque religieux. En se retournant, Valcan la vit.

Eldrid Gunnulf descendait les escaliers centraux. Elle ne marchait pas ; elle se déhanchait, avec la grâce provocante et mortelle d’une panthère des neiges. Sa robe n’était pas de la soie korosienne, mais d’un velours noir de minuit si profond qu’il semblait avaler la lumière des lustres. La robe, fendue sur le côté jusqu’à la hanche, révélait à chaque pas une longueur de jambe d’une pâleur de marbre, zébrée des entrelacs sombres de ses tatouages nordiques. Son dos était entièrement nu, sculpté de muscles nets, bravant délibérément le froid qui filtrait par la verrière. À ses pieds, des sandales aux talons hauts, leurs lanières de cuir s’enroulant autour de ses mollets puissants comme des serpents.

C’était une déclaration de guerre à l’étiquette. Une affirmation de puissance sauvage. Le prince Savra, au milieu d’une phrase, laissa sa coupe de vin s’immobiliser, son regard captif par l’encre noire qui serpentait sur sa cuisse – exotisme barbare pour lui, avertissement silencieux pour les ducs tudoriens : les Gunnulf étaient et resteraient des prédateurs.

Elle imposait par sa simple présence physique. Ses jambes, son dos, l’assurance avec laquelle elle occupait l’espace, tout en elle était force et domination. La Lionne de Tudor, pensa Valcan, incapable de nier l’évidence : elle était sans doute la plus belle femme du Nord, une déesse de beauté fauve et de puissance. Elle irradiait un magnétisme animal qui en aurait fait, aux yeux de beaucoup, une reine idéale.

Mais son regard à lui, pourtant, cherchait autre chose. Il cherchait une lumière qui n’y était pas. La lumière douce et farouche qui avait brillé dans les yeux d’Aude. Aude aux cheveux de jais, aux yeux bleus de son propre sang, ange doux et guerrière implacable, promise qui ne serait jamais épouse, morte dans la neige rouge des Gorges Froides pour sauver son roi et son ordre. C’était cette lumière-là qui lui manquait, ce vide qu’aucune beauté agressive ne pouvait combler.

Un soupir lui échappa, étouffé par le bruit de la fête.

— Une beauté divine, n’est-ce pas, Majesté ?

La voix était rocailleuse, surgie de nulle part. Valcan se retourna sans hâte. L’homme devant lui avait un visage d’une immobilité troublante, comme moulé dans de l’argent mat. Pas une ride, pas un tressaillement. Ses cheveux d’un noir de jais, tirés en une queue-de-cheval parfaite et laquée, semblaient faire partie du masque. C’était une apparence si artificielle qu’elle en devenait inquiétante.

— Chancelier Roneth, dit Valcan d’une voix neutre. Vous vous déplacez comme un assassin. Je n’ai même pas entendu vos pas.

— Parfois, mon roi, il est nécessaire de se déplacer furtivement, rétorqua le chancelier, sa voix un contrepoint doucereux à son apparence glaciale. Pour mieux observer.

— La furtivité n’est nécessaire qu’au milieu de ses ennemis, suggéra Valcan en reportant son regard vers Eldrid, maintenant entourée d’un cercle d’admirateurs subjugués.

— C’est exact, admit Roneth sans sourciller. Mais les meilleurs ennemis… sont souvent ceux qui se font passer pour des amis. Ils écoutent, sourient, et attendent.

— Vous semblez en connaître un rayon là-dessus.

— Pour mon plus grand malheur, hélas, dit Roneth avec une feinte humilité. Je ne suis qu’un homme, et il m’arrive de commettre des erreurs de jugement.

— Lesquelles ? demanda Valcan, engageant le jeu.

— Je ne vous voyais pas comme un bon roi, Majesté, avoua le chancelier, son regard argenté fixe. Vous êtes un grand guerrier, un chef militaire des plus émérites, et Tudor a une chance immense de compter votre épée parmi les siennes. Mais un roi ? Un souverain maniant l’art subtil du pouvoir comme une lame fine… Non. Je l’avoue, je ne vous y voyais pas. Jusqu’à aujourd’hui. Face au prince Savra, vous avez montré une maîtrise… philosophique. Saviez-vous qu’il est réputé à Koros pour trancher les débats politiques comme d’autres manient le poignard ?

— Je sais, répondit Valcan sans quitter des yeux la mêlée mondaine. Je sais aussi qu’il aime aussi bien les femmes que les jeunes garçons. Ses yeux errent moins qu’on ne le croit.

Un silence, infime. Puis Roneth inclina légèrement la tête, un mouvement parfaitement contrôlé.

— Entre autres choses, oui. Vous avez l’œil. Votre père, le défunt duc Gerhardt, vous a visiblement bien éduqué. À toutes les facettes du jeu.

Le compliment était empoisonné, référençant un père mort et un héritage guerrier pour mieux souligner la surprise de voir le fils exceller en politique. Valcan le perçut, mais ne mordit pas. Il offrit à Roneth le plus imperceptible des sourires, un vrai sourire de loup.

— L’éducation ne s’arrête jamais, chancelier. Surtout quand on a de bons… exemples à observer autour de soi.

Il laissa la phrase en suspens, chargeant le mot « exemples » de tout son poids de méfiance, mais Roneth cette fois sourit avec sincérité et inclina la tête.

— Dans ce cas je serais votre allié mon roi… même si vous vous méfiez de moi, et recevez mon premier conseil.

Roneth désigna Eldrid et son père.

— Méfiez vous de ceux-là, surtout du duc… croyez moi il n’est pas un exemple aussi bon qu’il veut montrer ! Passez une agréable soirée !

Roneth s'éloigna, se fondant dans la foule avec la démarche fluide d'un spectre passant à travers les murs. Valcan le regarda disparaître, le poids du "conseil" frais comme une marque de glace sur sa nuque. Puis, lentement, son regard revint se poser sur le vrai spectacle.

Eldrid Gunnulf était le soleil noir autour duquel tournaient maintenant plusieurs planètes. Des ducs plus jeunes, des officiers des Tigres Blancs, même quelques nobles korosiens fascinés par cette créature si différente de leurs femmes cloîtrées. Elle riait, un son clair et assuré, penchant la tête en arrière pour laisser voir la ligne longue de son cou. Ses tatouages semblaient bouger à la lueur des flammes, runes vivantes sur une peau de guerrière.

Et comme prévu, l'une de ces planètes se détacha et se mit en orbite plus proche. Le prince Savra, laissant là son groupe de dignitaires un peu désemparés, s'approcha du cercle avec la curiosité détachée d'un naturaliste observant un fauve rare. Son sourire diplomatique était en place, mais ses yeux, habituellement voilés, brillaient d'un intérêt vif.

Il s'inclina avec une élégance exagérée devant Eldrid, murmurant quelques mots que Valcan ne pouvait entendre, mais dont l'intonation flatteuse traversait l'espace. Eldrid tourna vers lui son sourire le plus étincelant – celui qui n'atteignait pas ses yeux gris. Elle répondit, d'une voix portant suffisamment pour qu'on en perçoive le timbre mélodieux et provocant.

Valcan ne bougea pas. Il observait la scène comme un stratège étudie le déploiement de l'ennemi. Savra, le philosophe-poignard, face à Eldrid, la panthère aux griffes d'acier. C'était une rencontre qui aurait dû être impossible, et qui pourtant se produisait sous ses yeux, dans son palais. Une partie de lui, froide et analytique, notait chaque détail : la manière dont Savra effleurait à peine la main qu'Eldrid lui tendait, le regard du prince qui se posait sur les tatouages avec une fascination mêlée de dédain, la posture légèrement défensive d'Eldrid, qui, pour toute sa provocation, ne laissait pas le korosien pénétrer son intimité.

C'était plus qu'une simple mondanité. C'était un test. Un premier contact entre deux forces obscures qui pourraient, un jour, trouver un intérêt commun. Et Valcan, le roi, le Loup Blanc, était là pour s'assurer qu'aucune alliance ne se nouât dans l'ombre de son propre trône sans qu'il en ait pleinement conscience. Le bal n'était pas une fête. C'était un champ de manœuvre. Et toutes les pièces étaient désormais en mouvement.

La bulle de courtisans et d’admirateurs semblait soudain trop étroite, trop bruyante. D’un mouvement fluide, Eldrid posa une main sur le bras du prince Savra – un geste à la fois poli et sans appel –, murmura une excuse perdue dans le bourdonnement des conversations, et se détacha du groupe. Elle laissa derrière elle un silence surpris, puis le brouhaha reprit, plus fort, comme pour combler le vide magnétique qu’elle laissait.

Elle traversa la salle d’un pas lent et délibéré, ses talons hauts claquant doucement sur le marbre, chaque pas un défi aux conventions. Elle ne regardait ni à droite ni à gauche ; sa cible était claire. Elle se dirigeait droit vers la baie de cristal, là où Valcan s’était retiré dans une poche d’ombre et de silence relatif, observant la mer de neige bleutée sur la terrasse.

Quand elle s’arrêta à ses côtés, elle ne dit rien d’abord. Elle se contenta de se tenir près de lui, suivant son regard vers l’obscurité au-delà de la vitre. Puis, elle se tourna vers lui, et ce fut un sourire différent de tous ceux qu’elle avait distribués ce soir. Il n’était pas étincelant, ni provocant à outrance. Il était plus doux, presque pensif, mais traversé d’une lueur de franchise qui la rendait vulnérable – et donc, paradoxalement, plus dangereusement séduisante que jamais.

— Vous fuyez votre propre fête, Majesté ? murmura-t-elle, sa voix un peu rauque, plus basse que d’habitude. Ou vous observez votre royaume depuis la hauteur, comme un aigle ?

Elle ne portait plus l’armure de la provocatrice mondaine. Dans cette relative intimité, avec le froid de la nuit qui filtrait à travers la vitre, elle était simplement une femme d’une beauté à couper le souffle, cherchant le regard d’un homme qui, visiblement, préférait la compagnie de la nuit et du souvenir. Et cette simplicité même était sa tactique la plus sophistiquée.

— On se retire toujours du champ de bataille pour retrouver la paix de l’esprit, dit Valcan sans la regarder, les yeux perdus sur les crêtes déchiquetées des montagnes baignées de lumière lunaire. Le silence, ici, a plus de valeur que toutes les musiques du monde.

Il tourna enfin la tête vers elle, son regard gris l'effleurant avec une intensité brève mais totale, pesant chaque détail de sa présence, avant de retourner à la contemplation du paysage nocturne.

— Vous êtes d’une grande beauté ce soir, dame Eldrid.

Le compliment, jeté avec la neutralité d’un constat stratégique, surprit même Eldrid. Son sourire, d’abord figé, s’élargit alors qu’une lueur de triomphe authentique brillait dans ses yeux. Elle joua la fausse offense, fronçant les sourcils avec une gravité exagérée.

— Un compliment ? De votre part, Majesté ? Voilà qui est aussi inattendu qu’une fleur au cœur d’un glacier. Et très, très rare.

— D’autant plus précieux, alors, confirma-t-il d’une voix toujours égale, sans chaleur ni froideur affectée, comme s’il commentait la qualité de l’acier d’une lame.

Il marqua une pause, laissant le silence s’installer entre eux, un silence chargé de tous les sous-entendus inexprimés. Puis il ajouta, presque pour lui-même :

— La rareté donne sa valeur aux choses. Mais elle les rend aussi… dangereuses à posséder. On peut se couper sur un joyau trop bien taillé, ou se perdre dans un paysage trop pur.

C’était à la fois une reconnaissance et un avertissement. Il voyait sa beauté, il la nommait, mais il la plaçait d’emblée dans la catégorie des armes et des pièges. Eldrid soutint son regard lorsque, finalement, il se tourna de nouveau vers elle. Le sourire sur ses lèvres était devenu plus subtil, plus intrigué que victorieux.

— Le danger, murmura-t-elle en se rapprochant imperceptiblement, la chaleur de son corps contrastant avec le froid de la vitre, fait partie du prix. Et certaines choses valent bien le risque de se couper… ou de se perdre.

Il ne recula pas, mais son regard ne flancha pas non plus. Il la maintint dans cette zone d’intimité tendue, où le parfum envoûtant qu’elle portait – une note de résine brûlée et de glace – se mêlait à l’odeur de pierre froide et de cire du palais.

— Vous parlez en collectionneuse, dame Eldrid. En conquérante. Mais un royaume n’est pas un bijou à s’approprier. Et un roi n’est pas un trophée à ramener à son donjon.

— Qui parle de conquête ? rétorqua-t-elle, son sourire s’adoucissant encore, devenant presque songeur. Je parle de… découverte. De deux forces qui pourraient, peut-être, se reconnaître. Sans avoir besoin de se briser l’une l’autre.

Elle laissa ses mots planer, puis son regard se fit plus direct, perçant le masque de réserve royale.

— Vous observez tout ce monde, Majesté. Vous voyez les alliances qui se nouent, les trahisons qui se préparent. Vous voyez mon père manœuvrer, le chancelier ramper, les Korosiens calculer. Vous voyez tout. Mais qui voit vous ? Qui comprend la solitude de porter cette couronne invisible ?

La question, inattendue par sa perspicacité, frappa une corde que Valcan gardait soigneusement dissimulée. Ce n’était pas une flatterie, ni une provocation. C’était une observation aussi précise qu’une flèche d’arbalète. Elle ne visait pas le roi, mais l’homme derrière.

Il détourna les yeux un instant, vers les montagnes, ces gardiennes silencieuses et éternelles.

— La solitude est le prix du commandement. Le comprendre, c’est déjà en porter une part.

— Et si le prix pouvait être partagé ? murmura-t-elle, sa voix si basse qu’elle fut presque avalée par le murmure lointain de la fête. Pas le pouvoir. Pas le trône. Juste… le poids. Avec quelqu’un qui n’a pas peur de votre épée, ni de votre titre. Juste de vous.

C’était l’approche la plus intelligente, la plus dangereuse qu’elle ait jamais tentée. Elle n’offrait pas son corps, ni même son alliance politique. Elle offrait une compréhension, une complicité dans la solitude du pouvoir. Le piège était exquis, car il répondait à un besoin vrai, profond, que Valcan refoulait depuis la mort d’Aude.

Il se tourna vers elle complètement, et pour la première fois, elle vit une faille dans l’armure de granit. Pas de la faiblesse, mais une lassitude immense, le poids des montagnes qu’il venait d’évoquer.

— Partager le poids…, répéta-t-il lentement, comme s’il goûtait l’étrangeté du concept. C’est un rêve de poète, dame Gunnulf. Sur le Trône de Givre, on partage le fardeau, jamais le poids. Car le poids, c’est la décision ultime. Celle qui vous écrase seul, la nuit, quand tout le monde dort.

Il fit un pas en arrière, rompant le sortilège d’intimité.

— Votre offre est… remarquable. Mais elle vient d’une maison dont la loyauté a toujours eu le goût de l’ambition. Et l’ambition, aussi séduisante soit-elle, est un compagnon trop bruyant pour les nuits dont je parle.

Il s’inclina légèrement, un geste de courtoisie qui était aussi un congé royal.

— La soirée vous appelle, et vos admirateurs s’impatientent. Je vous remercie pour cette conversation.

Eldrid resta un instant immobile, le sourire gelé sur ses lèvres. Elle avait touché quelque chose, elle en était sûre. Elle avait vu la fissure. Mais il avait refermé la porte, avec une élégance et une fermeté qui la laissaient à la fois frustrée et plus déterminée que jamais. Il ne se laisserait pas prendre par la séduction, ni par la pitié. Il faudrait trouver autre chose. Une clé plus solide.

— La soirée appelle, en effet, Majesté, dit-elle en retrouvant son masque de beauté altière. Mais certaines conversations… méritent d’avoir une suite. Une autre nuit, peut-être.

Elle s’inclina à son tour, plus profondément, et tourna les talons, regagnant la lumière et le bruit de la fête, laissant le roi seul avec le silence, les montagnes, et l’écho troublant d’une offre qui avait, pour un instant, fait vaciller la solitude la mieux gardée du royaume.

Le compliment du roi et son congé poli résonnaient encore dans l’esprit d’Eldrid, une victoire amère qui lui laissait un goût de cendre fine. Elle regagnait le cœur du bal, son sourire de façade déjà en place, quand un mouvement furtif à la lisière de sa vision la fit sursauter.

Du coin de l’œil, là où les lumières des torches s’estompaient pour se fondre dans l’obscurité des jardins suspendus, elle aperçut des ombres. Non pas celles, statiques, des buissons taillés, mais des silhouettes basses et fluides qui se faufilèrent entre deux colonnades, disparaissant dans l’escalier menant aux Jardins des Soupirs Gelés.

L’endroit même où Valcan venait de se retirer.

Le sang d’Eldrid se glaça, puis bouillonna. Ce n’était pas un invité égaré. Le mouvement était trop silencieux, trop coordonné, trop… professionnel. Sans une seconde d’hésitation, elle s’écarta du flux des danseurs, s’adossa à un pilier.

D’un geste vif, elle défit les lanières de ses sandales à talons, les laissant choir sur le marbre. La sensation du froid sur la plante de ses pieds nus fut un choc électrique, aiguisant ses sens. Sous le pan de sa robe fendue, sa main chercha et trouva le fourreau discret contre sa cuisse. Morte-Lente, la dague noire, glissa dans sa paume comme une extension de sa volonté.

Alors, elle s’élança.

Elle ne courut pas ; elle fondit à travers la fête, une flèche humaine en velours noir, exploitant les angles morts et l’inattention des convives. Ses pas étaient absolument silencieux sur la pierre, sa souplesse de panthère lui permettant de contourner les groupes sans effleurer une seule étoffe. En quelques secondes, elle avait traversé la salle, franchi la baie de cristal ouverte, et se retrouva sur la terrasse enneigée.

La différence de température fut brutale. L’air, tranchant comme une lame, lui cingla le visage et fit voler les pans de sa robe. Devant elle, les jardins en terrasses descendaient en paliers, baignés dans la lumière bleutée de la lune. Elle aperçut, plus bas, la silhouette massive et immobile de Valcan, toujours tourné vers les montagnes, ignorant le danger qui rampait peut-être dans son dos.

Et elle les vit. Trois, peut-être quatre ombres, dissimulées dans les bouquets de houx et les sculptures de glace, avançant en convergeant vers le roi avec une lenteur de prédateurs.

Eldrid ne cria pas d’avertissement. Un cri aurait alerté les assassins et précipité l’attaque. Au lieu de cela, elle se baissa, ramassa une poignée de neige durcie en glace, et la lança d’un coup de poignet précis vers un grand vase de pierre à la gauche de Valcan.

Le toc sec et anormal dans le silence gelé fit se raidir le roi. Son réflexe de guerrier prit le dessus ; il pivota sur lui-même, la main allant à la garde d’Hurle-Nuit bien avant que son cerveau n’ait analysé la menace.

Ce mouvement sauva peut-être sa vie. Une flèche, venue des ténèbres, siffla là où se trouvait son dos une seconde plus tôt et se ficha dans le tronc d’un pin nain avec un bruit mat.

Le temps sembla se suspendre. Les ombres se figèrent, découvertes. Valcan, l’épée maintenant à demi dégainée, balaya les jardins du regard, ses yeux tombant d’abord sur les silhouettes accroupies, puis, avec une surprise intense, sur Eldrid Gunnulf, debout sur la terrasse supérieure, pieds nus dans la neige, une dague noire à la main, les cheveux blonds volant comme une bannière de guerre dans le vent nocturne.

Leurs regards se croisèrent. Aucun mot ne fut nécessaire. L’alliance, refusée en paroles quelques instants plus tôt, venait de se sceller dans l’urgence de l’acier et de l’ombre.

Les assassins de leurs côtés, réalisant que l’effet de surprise était perdu, jaillirent de leurs cachettes comme des serpents à ressort. Ils étaient quatre, vêtus de sombre, le visage masqué de tissu noir, armés de courtes lames courbes et d’un garrot à manches de bois. Leur mouvement était parfaitement synchronisé, conçu pour submerger une cible isolée en quelques secondes.

Ils attaquèrent le roi, croyant tomber sur un souverain désarmé par l’étiquette, isolé de sa garde. C’était une erreur fatale. Ils ne connaissaient pas Valcan le Loup de Glace.

Le premier, arrivant par la droite, leva sa lame pour un coup descendant rapide. Valcan ne recula pas. Il avança d’un demi-pas, dans l’espace de l’homme. Mais garde le deuxième qui venait par la gauche sur son champ de vision, ils adoptaient une forme de combat appelés « La morsure Prétorienne » une technique défensive qui mettait l'accent sur la protection des alliés pour permettre à un troisième de trouver une ouverture dans les défenses adverses. Mais Valcan était coutumier de ces formes grâce au maître d’arme Zatopek. Hurle-Nuit tournoya un sifflement caractéristique – un hurlement aigu et spectral qui glaça l’air plus que le vent. La lame noire, invisible dans la pénombre, frappa en un éclair horizontal. Elle ne rencontra pas la lame de l’assassin, mais son avant-bras. L’acier picte trancha net les os et les tendons ; l’arme et la main qui la tenait tombèrent dans la neige avec un bruit mou. L’homme n’eut même pas le temps de crier que le contre-coup de l’épée, dans un mouvement fluide, lui ouvrait la gorge.

Le second et le troisième arrivèrent ensemble, l’un visant les jambes, l’autre le torse. Valcan pivota sur sa jambe arrière, faisant tournoyer Hurle-Nuit autour de lui comme une extension de son corps. Le hurlement de la lame devint un cercle mortel. Il para le coup bas d’un choc d’acier, la force de l’impact faisant vibrer l’arme de l’assassin, puis engagea immédiatement la pointe vers le cœur du troisième. L’homme tenta de bloquer, mais la puissance derrière l’estoc fut telle que sa propre lame fut repoussée contre sa poitrine, et le métal noir de Hurle-Nuit transperça cuir, chair et cage thoracique dans un craquement sinistre.

Le quatrième assassin, plus prudent, avait tenté de contourner pour frapper par derrière. Mais il avait oublié Eldrid.

Elle s’était ruée dans la mêlée avec la même silencieuse fureur que son père au combat. Alors que l’homme levait son arme pour frapper le roi occupé, elle bondit. Pas avec la force brute, mais avec la précision d’un danseur mortel. Morte-Lente traça un arc luisant dans la lumière lunaire et mordit le tendon d’Achille de l’assassin. L’homme s’effondra avec un cri étouffé. Avant qu’il ne puisse réagir, elle était sur lui, un genou écrasant sa poitrine, la pointe de sa dague posée sur sa paupière inférieure.

— Laisse moi te dessiner un sourire sanglant, souffla-t-elle, sa voix un râle de fauve

Sans lui laisser le temps de répliquer elle lui trancha la jugulaire et le sang inonda le sol et Eldrid sourit comme une furie, puis vit un cinquième et un sixième et d’autres se ruer sur eux et cette fois, elle se dressa et se mit en garde aux côtés de Valcan qui laissa tomber sa cape en fourrure et tournoya sa lame.

Le roi bloqua une attaque diagonale et riposta en coup tranchant qui fouetta l’aine de son assaillant, puis lui transperça le torse et tournoyant sa lame violement la ressortit d’un coup sec, puis bloqua une attaque arrière sans même regarder par-dessus son épaule puis fit une pirouette et cette fois coupa la tête de l’assassin qui croyait l’avoir par surprise.

Eldrid de son côté sauta, déployant ses jambes en ciseaux autour du cou d’un assassin, et se laissa retomber dans le sol froid tout en exerçant une torsion du bassin. Le tueur atterrit, la nuque brisée. Eldrid s’était déjà redressée. Elle fonça sur le second de ses opposants. Il l’attendait, un stylet effilé dans chaque main. Arrivée à portée, Eldrid feinta pour déséquilibrer l’assassin, en profita pour prendre appui sur son genou et s’envola dans un saut périlleux arrière faisant voler sa robe et découvrant ses cuisses musclées. Elle frappa l’homme au passage, lui brisant la mâchoire d’un coup de pied.

À peine au sol, superbe d’équilibre, elle paracheva son assaut d’un coup de pied retourné qui atteignit le tueur en pleine gorge. Puis lui planta sa dague sur l’œil et le tua d’un coup.

Un dernier homme resta, blessé par Valcan, se releva péniblement, cherchant une arme tombée dans la neige. Il leva les yeux et vit le roi et la fille de Gunnulf, côte à côte, leurs lames fumant faiblement dans l’air froid, leurs regards aussi mortels que l’acier qu’ils tenaient. La terreur, pure et primitive, lui glaça le sang plus que l’hiver. Il tourna les talons et s’enfuit en boitillant, disparaissant dans les labyrinthes du jardin.

Le silence revint, plus profond que jamais, brisé seulement par le souffle court d’Eldrid et le rythme cardiaque ralenti de Valcan. La neige autour d’eux était tachée de noir et de rouge.

Valcan baissa lentement Hurle-Nuit, son regard allant des corps aux ombres d’où ils étaient venus, puis se posant enfin sur Eldrid. Elle était debout, pantelante, sa robe de velours déchirée à l’épaule, un filet de sang coulant d’une égratignure à son bras. Dans sa main, Morte-Lente semblait aspirer la lumière lunaire.

— Vous saignez, dit-il simplement.

— Une égratignure, rétorqua-t-elle en essuyant la lame sur sa cuisse avant de la rengainer. Et vous ? Vous avez… accepté mon aide, Majesté.

Ce n’était pas une question, mais une constatation lourde de sens. Il n’avait pas eu le choix, mais il ne l’avait pas repoussée non plus. Il avait combattu à ses côtés comme à côté d’un Loup Albâtre.

— On n’a pas le luxe de refuser une lame bien placée quand on est encerclé, dit-il, mais sa voix n’avait plus la froideur du rejet. Il étudia son visage, ses yeux brillants d’excitation et d’une férocité qui lui était désormais familière. Qui étaient-ils ?

— La Confrérie des Ténèbres, répliqua Froidement Eldrid en s’agenouillant devant l’un d’eux.

Sans hésiter elle plongea la main sur une marre de sang et se barbouilla le visage et récita une litanie sombre devant Valcan.

"Dans ton dernier soupir, j’ai vu ton âme s’ouvrir, Je t'ai regardé périr, sans jamais frémir. Ton sang vient me nourrir, ton sang vient me bénir, Tu n'es qu'un souvenir que je vais engloutir.

Je scelle ta damnation, j’accepte ma mission, Dans cette rouge fusion, je trouve ma purgation. Tu pars en perdition, je monte en ascension, Reçois ma malédiction, sans aucune rémission."

Elle porta ensuite la main sur sa bouche et lécha sa paume et ses doigts puis replongea sa main sur la marre de sang, puis se releva et fit un pas vers Valcan et murmura :

— Vous me feriez un grand honneur… mon vaillant roi…

Valcan la regarda dans les yeux et Eldrid soutint son regard, c’était un rituel ancien que les Gunnulf appliquaient depuis des générations quand ils tuaient leurs ennemis au combat, cette prière les privait du repos éternel et condamnait leur âme à errer pour l’éternité. Valcan hocha la tête et Eldrid de traça une ligne rouge sur ses lèvres avec le pouce. Puis le porta à sa bouche et le suça en le regardant avec des yeux de velours, puis entama une seconde litanie d’une voix douce :

"Par ce trait sur ma bouche, c'est ton ombre que je touche, Dans ce lit de cartouche, où la mort nous effarouche. Je ne suis plus la souche, ni la proie qui se couche, Je suis l'acier qui mouche, le venin qui farouche.

Mon roi, vois ma puissance, sens cette noire alliance, Plus de place au silence, place à la délivrance. Dans cette rouge dance, je signe notre vengeance, Scelle notre allégeance, sans aucune pénitence."

Sans hésiter elle pressa ses lèvres contre ceux du roi, puis recula en le remerciant silencieusement de cet honneur.

Des pas précipités résonnèrent sur la terrasse. Claire Zatopek et une demi-douzaine de Loups Albâtres dévalaient les marches, armes à la main, alertés par la brève cacophonie.

— Majesté ! s’exclama Claire, son regard balayant la scène, s’arrêtant sur Eldrid avec une surprise non dissimulée. Nous avons entendu…

— Des invités indésirables, Claire, coupa Valcan, sa voix redevenant celle du commandant. Un est parti par là. Trouvez-le. Vivant de préférence. Les autres… faites-les disparaître. Et fouillez-les. Je veux savoir qui les a envoyés dans mes jardins.

Il se tourna vers Eldrid alors que les Loups s’affairaient déjà, efficaces et silencieux.

— Vous devriez faire soigner cette égratignure. Et remettre vos chaussures. Le marbre est froid.

Mais avant qu’elle ne puisse répondre, il ajouta, plus bas, le regard intense :

— Et vous avez ma gratitude, dame Gunnulf. Pour la neige… et pour le reste.

— Un diner dans ce cas, dit Eldrid avec un sourire. Et je vous promets cette fois de porter des chaussures et une robe encore plus belle.

— Avec un grand plaisir, dit Valcan en lui rendant son sourire.

C’était la première fois qu’elle le voyait lui sourire chaleureusement, et Eldrid nota avec stupéfaction que cet homme était d’une beauté à couper le souffle quand il souriait. Elle tourna les talons, marchant pieds nus sur la neige tachée, retrouvant ses sandales abandonnées sur la terrasse supérieure avec une grâce nonchalante. Avant de franchir la baie de cristal pour retrouver la chaleur et la lumière factice du bal, elle ne se retourna pas.

Valcan de son côté restait immobile. Il porta inconsciemment ses doigts à ses lèvres, où la trace du sang et du baiser d'Eldrid semblait encore brûler. La gratitude qu'il lui avait exprimée était réelle. Mais la méfiance, elle aussi, était intacte. Elle s'était battue à ses côtés avec une sauvagerie magnifique. Elle avait aussi invoqué des dieux sombres et scellé un pacte avec du sang volé à l'ennemi.

Le duc Gunnulf avait une alliée précieuse en sa fille. Et Valcan venait de découvrir à quel point elle pouvait être dangereuse. Non plus comme une courtisane, mais comme une guerrière, une prêtresse des ombres, et une joueuse du jeu le plus mortel. Le bal était terminé. La vraie guerre, celle des ombres et des loyautés empoisonnées, venait de faire sa première victime. Et Eldrid Gunnulf en était sortie couverte de gloire... et de sang.





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