Le Sang des Valgard

Chapitre 2 : Le Conseil de l'Œil et la Traque des Masques

Par jasmin13

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La sonnerie des trompettes s’amplifia, montant vers le ciel pâle d’Hiverval comme une lame de fond faite d’or et de vent. Le son grondait, puissant et organisé, semblable à la marée hivernale déferlant sur les flancs des montagnes enneigées qui ceignaient la capitale. Sous cette vague sonore, une autre rugissait : la foule. Un océan humain massé le long de l’avenue Blanche, hurlant, vibrant, les femmes lançant depuis les toits et les balcons une pluie de pétales de roses gelées qui tournoyaient comme des flammes rouges dans l’air vif.

Le martèlement rythmique des sabots sur le pavé se précisa, devint assourdissant. Puis, au détour de la large avenue qui contournait le palais des Brumes, le spectacle apparut.

En tête, les trompettes. Une phalange de jeunes hommes sveltes, vêtus d’un écarlate éclatant, soufflaient dans leurs longs instruments d’or aux courbes élégantes, ouvrant la voie d’un son triomphal. Derrière eux, silencieux et mortels, venaient les archers des hauts plateaux, hommes de grande taille aux visages taillés dans le granit, leurs arcs longs presque aussi hauts qu’eux.

Puis, l’écho de l’acier. Les fantassins, massifs dans leurs armures de plaques, avançaient d’un pas qui faisait trembler le sol. Leurs larges boucliers, frappés du loup héraldique, s’entrechoquaient à l’unisson en un clangor martial ; leurs longues lances, tenues verticales, oscillaient avec une précision mécanique, formant une forêt mobile et étincelante.

Mais c’était le contingent suivant qui glaçait d’admiration et de crainte les acclamations les plus ardentes. Les Loups Albâtres. Ils chevauchaient, immobiles sur leurs selles, tels des centaures d’acier. Leurs coursiers, aussi fiers que leurs maîtres, étaient caparaçonnés de métal froid ; les cavaliers eux-mêmes, du casque aux éperons, n’étaient qu’acier poli et fourrure blanche. Ils ne tournaient pas la tête, ne répondaient pas aux cris, mais une conscience aiguë émanait d’eux, palpable. Ils formaient un bloc de silence et de puissance au cœur du vacarme, une forêt de lances parfaitement immobile, sans un flottement, sans un souffle discordant. Ils étaient l’âme martiale de Tudor, incarnée.

Derrière cette avant-garde d’élite déferlaient les rangs bigarrés et tout aussi redoutables des Tigres Blancs, la deuxième grande armée du royaume. Leurs armures de chevalier étincelaient sous le soleil hivernal, leurs lances et leurs épées massives portées avec une arrogance joyeuse. Le spectacle était magnifique, terrifiant, et il emplissait l’âme de Valcan III d’une joie sauvage et profonde.

Le roi chevauchait en retrait, mais au cœur symbolique du défilé. Monté sur un grand étalon noir aux naseaux fumants, il était la pièce maîtresse du tableau. Son visage, cependant, était un masque de marbre. Aucun sourire n’effleurait ses lèvres, seul un regard intense, balayant la foule et les remparts, trahissait la vive émotion qu’il contenait. C’était le visage d’un roi guerrier, revenant non d’une fête, mais d’une méditation aux frontières de son royaume. Par moments, son bras puissant, gainé de cuir et d’acier, se levait pour répondre d’un geste sobre aux saluts frénétiques. Pour le peuple qui se pressait pour le voir, il était tout ce qu’un Valgard devait incarner : la force inébranlable, le courage silencieux, la bravoure légendaire. Et aussi cette beauté ténébreuse et sauvage, si particulière à sa lignée, qui contrastait avec la rudesse habituelle du Nord.

Les longues chevauchées à travers les plaines balayées par les vents et les cols montagneux avaient sculpté son corps. Il avait la perfection athlétique des éphèbes que les sculpteurs de Koros-Meer immortalisaient dans le marbre, mais sans la froideur inerte de la pierre. Ses muscles, visibles sous le pagne de cuir et la tunique légère ouverte sur sa poitrine, étaient souples, élastiques, promettant la vitesse et la puissance du grand fauve qu’il semblait être. Sur son destrier, chaque mouvement était d’une grâce économique et mortelle. Alors qu’il avançait vers le palais, plus d’une femme, embusquée derrière les volets clos des maisons bourgeoises, sentait ses jambes se dérober. Le vent s’engouffrant par bouffées soulevait parfois le pagne de cuir, découvrant l’éclair furtif de cuisses galbées, tendues et veinées sur la selle. C’était une vision brute, une authentique promesse de fougue et de possession qui faisait battre les cœurs plus vite que les tambours de guerre.

En arrivant devant l'entrée colossale du palais, Valcan arrêta son étalon d'un simple serrement de genoux. Le cheval s'immobilisa, soufflant des naseaux fumants dans l'air froid. Le roi jeta un dernier regard circulaire sur la place, absorbant l'énergie de la foule, le poids des regards, la vulnérabilité de cette liesse. Puis, d'un mouvement souple et puissant qui ne sembla requerir aucun effort, il sauta à terre.

Le geste fut si naturel, si félidé, qu'il coupa un instant les acclamations, suscitant un murmure d'admiration. Il tendit les rênes sans un mot à un garde du palais qui s'était précipité, tête baissée. C'est alors qu'il l'aperçut, se frayant un chemin à travers le carré d'honneur des Loups Albâtres avec l'autorité tranquille qui était la sienne : Claire Zatopek.

La commandante s'avança, et le tumulte environnant sembla s'atténuer autour d'elle. Respectée craintivement par les Loups, vénérée par les soldats, elle était la maîtresse d'armes du royaume et l'ombre martiale de son roi. Femme svelte à la beauté austère, elle portait ses cheveux blonds coupés en un casque sévère qui mettait en valeur un visage aux angles purs et aux yeux d'un bleu glacial, aussi tranchants et pénétrants que ceux de Valcan lui-même. Son armure, d'un acier poli miroir, épousait sa silhouette sans une once de superflu, rehaussée seulement par une cape d'un bleu nuit profond, couleur de l'ordre. Aux hanches, deux sabres aux courbes élégantes et mortelles reposaient dans leurs fourreaux. On disait qu'elle pouvait en croiser les lames avec une précision qui laissait ses adversaires déchiquetés avant même d'avoir compris d'où venait l'attaque.

Elle s'arrêta à distance respectueuse, se figea au garde-à-vous, et porta le poing à son plastron d'acier dans le salut des Loups Albâtres. Le clang sec et net résonna comme un coup de gong, plus éloquent qu'un long discours.

Valcan lui rendit son salut d'un geste identique, le choc de son gantelet sur sa propre cuirasse répondant au sien. Aucun sourire n'était échangé, mais une intense compréhension passa entre leurs regards. C'était la reconnaissance de deux guerriers qui s'étaient battus côte à côte dans la boue et le sang, qui partageaient le poids du commandement et les secrets de la couronne.

Sans un mot de plus, Claire se positionna naturellement à son flanc gauche, à un pas en arrière. Ensemble, ils se tournèrent vers l'escalier monumental, la Blanche-Montée, dont les centaines de marches de marbre blanc semblaient s'élever jusqu'aux portes mêmes du Palais des Brumes, perdu dans les nuages bas. D'un pas synchronisé, ils commencèrent l'ascension, laissant derrière eux le vacarme de la place pour entrer dans le silence solennel du pouvoir. Leurs silhouettes, l'une massive et sombre, l'autre svelte et étincelante, gravissaient les degrés, deux pièces essentielles de la machine de guerre qu'était Tudor, rentrant au cœur de la citadelle pour affronter les batailles à venir, celles qui se gagnaient non avec des épées, mais avec des paroles et des intrigues dans l'ombre des salles du trône.

— Le chancelier Roneth a réuni les douze ducs du royaume en session extraordinaire. Ce matin même, murmura Claire en regardant droit devant elle, vers les portes massives du palais, sa voix aussi froide et tranchante que l’acier de ses lames.

— Sans m’en avoir averti ? demanda Valcan sans ralentir son pas, mais sa voix avait pris une gravité de pierre tombale. Et les comtes ?

— Ils ont été sciemment exclus. Selon le chancelier, les comtes n’ont aucune prérogative constitutionnelle en matière de politique étrangère… et, selon ses dires exacts, « il ne voulait pas déranger le roi dans ses méditations montagneuses ».

Un léger tressaillement parcourut la mâchoire de Valcan, le seul signe extérieur de sa colère.

— Ce n’est pas à lui d’en juger. La politique étrangère concerne toutes les terres du royaume, pas seulement les duchés. Qu’on reporte immédiatement cette session. Pas avant après-demain. Et qu’on convoque les comtes Haltaf et la comtesse Weilew pour y participer. Si Roneth tient tant à cette session, il l’aura. Mais avec toutes les voix qui doivent y être entendues.

— Je vous avais dit d’écarter Roneth de la chancellerie le jour même où vous avez porté cette couronne, mon roi, souffla Claire en le regardant à la dérobée, une lueur d’impatience contenue dans ses yeux bleus. Ses réseaux s’enracinent plus profondément que le givre dans les pierres.

— Vous oubliez les leçons de votre père, répliqua Valcan sans la regarder, répondant d’un bref hochement de tête au salut figé des deux géants en armure qui gardaient les portes de bronze. Le grand maître d’armes Émile Zatopek préconisait toujours d’attendre l’ouverture de l’adversaire pour porter l’attaque décisive. Lui donner de la corde, c’est parfois mieux que de la lui couper trop tôt.

— Le Chancelier a déjà offert suffisamment d’ouvertures pour une attaque en deux coups de lame, répliqua Claire d’une voix véhémente.

Elle s'interrompit brusquement, réalisant qu'elle s'était emportée devant les gardes. Elle inclina légèrement sa tête blonde.

— Pardonnez ma fougue, mon Roi. Je ne cherche qu’à mieux vous servir.

— Votre fougue est le feu qui tient nos lames chaudes, Claire. Je ne la briderai jamais. Mais parfois, il faut laisser l’ennemi croire qu’il avance dans l’ombre, pour mieux l’éclairer au moment propice. Roneth se croit à l’abri, protégé par ses titres et ses manigances. Restons tranquilles et laissons-les approcher.

— Oui mon roi ! dit Claire fermement.

Le souverain hocha la tête, un geste presque imperceptible qui valait approbation et congé. Il s’éloigna d’un pas lourd mais sûr vers les profondeurs du palais, laissant Claire dans le vestibule. Elle le suivit du regard, immobile, un mélange d’admiration et d’une sourde frustration la nouant aux entrailles. Elle lui enviait cette sérénité imperturbable, ce calme de glacier qu’il affichait face aux troubles qui grondaient aux portes du royaume et dans ses propres couloirs. Elle, dont les nerfs étaient des cordes d’arc toujours tendues, luttait pour atteindre une telle maîtrise. Elle inspira profondément, cherchant dans l’air froid du palais la même froideur, puis tourna les talons d’un mouvement vif, faisant claquer sa cape d’un bleu de nuit alors qu’elle s’élançait vers la salle du Conseil. Son devoir, à présent, était d’y monter une garde bien plus subtile que celle des murs.

Valcan, quant à lui, pénétra dans l’aile royale, un dédale de galeries silencieuses et hautes de plafond. Ces appartements avaient autrefois appartenu à son oncle, Vladislav, le père de Radu qu’il avait destitué. L’ombre du vieux roi déchu, amer et vaincu, semblait encore traîner ici, imprégnant chaque lourde tapisserie aux motifs de loups et de glace, chaque meuble de bois sombre sculpté, chaque pierre froide. Une présence à la fois familière et lourde de regrets silencieux.

Un vieux serviteur aux épaules voûtées émergea d’une alcôve, aussi discrètement qu’une ombre fidèle. Sa peau était parcheminée, ses yeux d’un bleu délavé, mais ils brillaient d’une loyauté inaltérable. C’était Halga, un homme du temps de Vladislav, que Valcan avait gardé par respect pour son ancienneté et son absolue discrétion.

— Bienvenue chez vous, Sire, déclara-t-il d’une voix chevrotante mais pleine d’un respect protocolaire. Je vous ai préparé un bain et des rafraîchissements, comme à votre habitude.

Le roi ne répondit que par un léger signe de tête et suivit le vieil homme jusque dans une pièce attenante, aux murs de pierre légèrement suintants de chaleur. Une large baignoire de cuivre, antique et patinée, fumait au centre, l’eau parfumée d’huiles de sapin et de menthe sauvage. Halga, avec des gestes lents d’une précision millimétrée acquise par des décennies de service, entreprit de défaire les courroies et les boucles de la lourde cuirasse de voyage. Les pièces d’acier tombèrent une à une sur un tapis avec un bruit mat. Valcan se débarrassa ensuite de ses vêtements de cheval, imprégnés de sueur, de poussière et du froid des montagnes.

Il s’enfonça dans l’eau brûlante avec un soupir presque inaudible. La chaleur l’enveloppa immédiatement. Halga se dirigea vers une table où étaient posés une carafe et une coupe en argent. Avec une lenteur rituelle, il versa le vin, le fit tourner, puis en but une gorgée. Il garda le liquide en bouche un instant, les yeux mi-clos, guettant toute amertume suspecte, toute chaleur anormale qui trahirait un poison, ou vérifiant simplement que le vin n’était pas trop fort – le roi, après de longues chevauchées, préférait un breuvage allongé. Satisfait, il reposa la coupe.

— Le vin est loyal et tempéré, Sire, annonça-t-il avant de verser la boisson testée dans une coupe fraîche qu’il présenta ensuite à Valcan.

Le roi la prit, goûta la fraîcheur acidulée du breuvage qui contrastait délicieusement avec la vapeur du bain, et but une longue gorgée.

— Merci, Halga. Ce sera tout, fit-il, sa voix plus basse, détendue.

Le vieil homme s’inclina et se retira sans un bruit, refermant la lourde porte de bois derrière lui.

Seul enfin, Valcan ferma les yeux, laissant sa tête reposer contre le bord du cuivre. La paix du moment était un leurre, une bulle fragile. Il le savait. Une fois franchi le seuil de la salle du Conseil, une autre guerre commencerait, une guerre de paroles feutrées, de regards en biais, de trahisons en gestation et d’alliances empoisonnées. Ici, dans l’eau chaude, il n’était qu’un homme épuisé. Bientôt, il devrait redevenir le roc, le Loup, le roi. Il inspira profondément, emmagasinant la chaleur, la tranquillité, et la force qu’il allait devoir dépenser dans les heures à venir.

Valcan sortit du bain, l'eau ruisselant sur sa peau encore rougie par la chaleur. Il s'enroula une serviette de lin grossier autour des reins, absorbant l'humidité. Son mouvement vers la table où trônait la carafe était nonchalant, presque las. Il versa une seconde coupe, le flot du vin rouge sombre crépitant dans le silence de la pièce.

Il avait perçu l'intrusion dès le premier frôlement contre le dallage, une ombre se faufilant avec une discrétion mortelle qu'aucun garde n'aurait pu déceler. Il fit semblant de ne rien voir, restant immobile, la coupe en main. Son regard se perdit dans le vide devant lui, mais ses sourcils se froncèrent, dessinant une barre sombre et dangereuse au-dessus de ses yeux. Le silence devint épais, tendu à craquer.

L'ombre, accroupie dans un angle, se déploya alors. Elle ne marcha pas ; elle sembla couler sur le sol, puis, en deux foulées d'une rapidité de serpent, elle fondit sur lui. Une lame étroite et matte, un stylet à la pointe bleutée, jaillit vers ses reins nus.

Valcan ne se retourna pas. À la dernière fraction de seconde, il exécuta une pirouette d'une fluidité déconcertante, le mouvement de la serviette volant autour de lui comme une aile blanche. Sa main gauche emprisonna le poignet de l'assaillant dans une étreinte de fer, arrêtant net la trajectoire de la lame à un pouce de sa peau. Dans le même élan, son bras droit se referma comme un étau autour d'un cou mince, et il souleva l'intrus du sol avec une force brutale avant de le – la – projeter violemment sur la lourde table de chêne. La carafe et les coupes tremblèrent, le vin éclaboussant le bois.

La capuche de l'assassin retomba, révélant un visage aux traits d'une finesse elfique, mais strié de fins tatouages floraux noirs qui descendaient des tempes jusqu'au cou. Des yeux d'un vert profond, comme des forêts d'été, le fixaient, non pas avec la peur, mais avec un sourire large, carnassier, révélant des canines anormalement pointues.

— Mais quelle imprudence, mon roi ! murmura-t-elle, la voix rauque et teintée d'une joie perverse. Se baigner sans garde à portée de cri… Quel manque de méfiance.

Valcan ne relâcha pas tout de suite son étreinte. Il la maintint écrasée contre la table, son propre corps penché sur elle, ruisselant, menaçant. Puis, lentement, il desserra sa prise et se redressa, la contemplant avec une gravité de juge.

— J’avais déjà senti ta présence, Naelwin. Le bruit de tes pas est toujours le même. Une chouette sur de la mousse humide. Trop léger pour être humain, mais pas assez pour être un fantôme.

La femme se mit sur son séant, frottant son poignet meurtri sans quitter son sourire.

— La prochaine fois, je changerai mes foulées.

— Et tu seras morte, dit Valcan d’une voix basse qui glaça l’air plus que l’eau de son bain. Maintenant, dis-moi ce qui justifie cette pitrerie. Qu’as-tu appris de tes espions ?

Naelwin sauta légèrement de la table, atterrissant sur la pointe des pieds avec une grâce féline. Elle ajusta ses vêtements sombres et ajustés.

— Beaucoup de choses, Majesté. Des choses qui ne supportent pas d’attendre les canaux officiels. Des choses qui valaient bien… une petite démonstration de vos réflexes, pour m’assurer que mon roi était toujours aussi alerte.

— Je t’écoute, dit le roi en versant un autre verre qu’il tendit à la femme elfe.

Naelwin l’accepta avec une révérence exagérée, théâtrale, avant de le vider d’un trait. Elle grimace aussitôt, une moue de dégoût parfaite déformant ses lèvres tatouées.

— Pouah ! Comment pouvez-vous déguster cette pisse ? On dirait du jus de betterave ayant tourné au vinaigre de gland.

— C’est du vin du nord, rétorqua Valcan sans s’émouvoir. Il a le goût de la terre et du granit. On s’y habitue.

Tout en parlant, il laissa tomber la serviette qui ceignait ses reins. Il ne prêta aucune attention au regard suave, délibérément appuyé, que Naelwin promenait sur son corps. Elle détaillait chaque muscle, chaque cicatrice, avec la froide appréciation d’un connaisseur. Puis son regard se figea, comme happé, entre ses cuisses massives, puissantes comme des colonnes de chêne.

Son membre reposait lourdement contre sa cuisse, à l’image du reste de lui : imposant, épais, une affirmation tranquille et incontestable de sa virilité. Mais ce n’était pas seulement sa taille monumentale qui captivait Naelwin, la faisant oublier un instant son rôle d’espionne. C’était le tatouage.

Une œuvre d’art discrète, invisible sous les armures et les vêtements, réservée à de très rares instants comme celui-ci. Un motif floral d’une complexité délicate, d’un bleu-noir profond qui semblait absorber la lumière. Il commençait à la racine de son sexe, serpente le long de la longueur avec une grâce de liane, et s’épanouissait en une fleur stylisée, une sorte de rose sauvage aux pétales fermes, juste sous le gland. De là, des vrilles fines et des feuilles gravées remontaient en un tracé élégant le long de son bas-ventre, pour se perdre dans l’ombre des poils à la naissance de sa hanche. Le contraste était saisissant : la peau pâle du Nord, le membre puissant et sauvage, et cette marque délicate, presque fragile, qui en faisait une offrande secrète, une œuvre d’art vivante et provocante.

Valcan, indifférent ou habitué à son inspection, enfila un pantalon de cuir noir sans hâte et demeura torse nu, les muscles de son dos et de ses épaules jouant sous la peau alors qu’il se tournait vers la table. Sans un regard pour elle, il versa un nouveau verre pour lui-même.

— Ton rapport, Naelwin ? répéta-t-il, sa voix redevenue celle du roi, coupante comme la glace d’un lac en janvier.

Le charme était rompu. L’elfe aux yeux de forêt secoua légèrement la tête, comme pour chasser une image trop persistante, et son expression redevint celle du prédateur affûté.

— Koros a repoussé les Elfes Rouges après la bataille d'Anouxa, commença Naelwin, sa voix retrouvant son tranchant habituel. Deux cent mille des miens... réduits à de la chair à charognards par les légions de l'impératrice Sasha.

Elle fit une pause, ses yeux verts scrutant le visage de Valcan.

— Connaissiez-vous son père ?

— De réputation, répondit le roi sans hésiter. Brakomir, le Dragon Doré. Un vrai guerrier, forgé dans le fer et le feu. Mais il y était contraint ; les peuples de l'Ouest ne lui laissaient guère le choix. Sa fille, Sasha... c'est un mystère bien plus opaque.

— C'est le moins qu'on puisse dire, ricana Naelwin. D'après mes sources, elle a fait nettoyer les écuries. La plupart des vieux loyaux de son père ont été "remplacés". Ou ont trouvé une mort soudaine. Elle aurait même remis au goût du jour d'anciens rites... les sacrifices humains avant une bataille. Pour s'assurer la faveur de ses dieux obscurs.

Valcan leva un sourcil, surpris.

— Je n'avais pas entendu cette rumeur. Ce n'était pas la coutume sous Brakomir, ni sous son père.

— Exact, poursuivit l'elfe, une lueur sombre dans le regard. Il y avait le Code, promulgué par le Dragon Céleste lui-même. La gloire par le service des dieux. Le courage et l'amour de la patrie. La force... sans cruauté gratuite.

Elle se rapprocha, baissant la voix comme si les murs pouvaient entendre.

— Tout cela est en train de se fissurer sous Sasha. Ses Huit Dragons... ce ne sont plus des généraux, ce sont des fléaux. Ils encouragent la brutalité la plus vile chez leurs hommes. Mes espions m'ont rapporté des scènes des territoires conquis... des horreurs qui glacent le sang. Femmes et enfants massacrés pour le sport, hommes démembrés pour le plaisir de voir souffrir. Ce n'est plus une guerre, c'est une boucherie sacrée.

Valcan observa l'émotion contenue, rare, sur le visage de l'espionne.

— Et pourtant, cette Sasha... elle t'intrigue, dit-il, posant le constat comme on pose une pièce sur un échiquier.

Naelwin détourna les yeux, contemplant le vide un instant, son sourire habituellement carnassier remplacé par une froideur pensive.

— Elle n'est pas si facile à déchiffrer, mon roi. Ses généraux sont des bêtes sanguinaires, mais elle... elle ne participe pas à leurs bacchanales. Aux festins de victoire, elle reste en retrait. Elle ne boit pas à en perdre la raison, ne chante pas les chants obscènes, ne rit pas des bouffonneries cruelles. Elle est juste là. Assise. Silencieuse. Elle les regarde. C'est... étrange. C'est comme observer un dragon qui aurait pris forme humaine. Elle a une façon de fixer les choses, les gens... qui donne l'impression qu'elle voit à travers la chair, jusqu'à l'âme pourrie. Et qu'elle pèse cette pourriture.

Elle se tourna à nouveau vers lui, son sourire revenu, mais teinté cette fois d'une reconnaissance inquiète.

— Elle effraie, oui. Pas comme une brute qui hurle. Mais comme l'orage qui se forme à l'horizon, silencieux, inévitable, et dont on ignore la véritable puissance jusqu'à ce qu'il vous frappe.

Elle croisa les bras, un geste à la fois défensif et assuré, et planta son regard d'un vert profond dans les yeux gris du roi.

— Au cas où vos oreilles royales ne l'auraient pas encore entendu, des ambassadeurs de Koros font route vers Hiverval. Ils sollicitent une audience avec vous... ou à défaut, avec votre chancelier.

— Les ducs sont au courant ? demanda Valcan, sa voix restant calme.

— Bien entendu. Ragnarsson et Herulf sont déjà dans la ville, à faire jouer leurs réseaux dans les tavernes et les antichambres. Et Gunnulf arrive demain avec son fils, Ceawlin. Ils répondent à la convocation du chancelier, pas à la vôtre.

Un léger sourire, plus dangereux qu'amusé, effleura les lèvres de Valcan.

— Ainsi, il y a désormais des conseils avec le roi, et des conseils sans le roi ? Et les ducs obéissent à la plume d'un chancelier plutôt qu'à l'appel de leur souverain ?

— La faute en revient à votre oncle Vladislav et à son "connard de fils", comme vous dites si élégamment, rétorqua Naelwin sans détour. Il faut dire qu'on vous respecte pour les avoir écartés, mais pas encore assez, semble-t-il, pour se laisser gouverner sans murmures. L'ombre de l'ancien régime est longue, et Roneth l'arrose soigneusement.

— Nous verrons comment ils réagiront lorsque le loup surgira de sa tanière, au lieu de rester en méditation sur sa montagne, dit Valcan, une lueur froide dans le regard. Toi, de ton côté, intensifie la surveillance. Quand les ambassadeurs korosiens repartiront, vers l'ouest ou ailleurs, je veux qu'ils soient suivis comme des lièvres en terrain découvert. Déploie aussi tes agents vers le sud ; il faut savoir où ils sont passés avant d'arriver ici, et à qui ils ont parlé. Je veux des noms, des lieux, des murmures.

— Bien entendu, acquiesça Naelwin avec un hochement de tête sec. L'ombre se fera plus épaisse autour d'eux.

— Parfait. Entre-temps, mes autres oreilles et mes propres émissaires continueront leur travail. Les rapports afflueront de toutes parts. À un moment ou à un autre, les plans de Sasha, ses véritables intentions derrière cette courtoisie soudaine, deviendront clairs. Et quand ce moment viendra...

Il laissa sa phrase en suspens, mais son silence était plus éloquent qu'une menace. Il se tourna vers la fenêtre, contemplant les toits glacés d'Hiverval.

— ... nous serons prêts. Maintenant, disparais. Et la prochaine fois que tu pénétreras dans mes appartements, utilise la porte.

— Soyez prudent, mon roi. Et faites attention à qui vous ferez confiance.

— Je n’ai que des hommes loyaux autour de moi.

— La loyauté est une marchandise comme une autre, et Sasha ne manque pas d’or !

Valcan sentit la colère monter en lui.

— Pour ton malheur, tu es persuadée que tout peut s’acheter, dit-il.

Le sourire de Naelwin s'élargit, mais il n'y avait aucune chaleur dans ce geste, seulement la froide satisfaction de celui qui sait.

— Et pour le vôtre, vous croyez que ce n'est pas le cas, dit-elle, chaque mot tombant comme une goutte d'eau glaciale. Vous croyez aux serments sur l'épée, aux yeux baissés, aux poings frappant les cuirasses. C'est ce qui fait de vous un vrai roi, Valcan Valgard. C'est aussi ce qui pourrait en faire un roi mort.

Elle recula d'un pas, se fondant déjà dans la pénombre de la pièce, son corps devenant une silhouette indistincte.

— Surveillez vos ducs. Surveillez votre chancelier. Et surveillez même votre ombre, car l'or de Koros a le pouvoir d'acheter jusqu'aux reflets.

Avant que Valcan n'ait pu répondre, elle avait glissé derrière un lourd rideau de tapisserie. Il n'y eut ni bruit de pas, ni frémissement de l'air. Elle avait disparu aussi silencieusement qu'elle était venue, laissant derrière elle l'écho de ses avertissements et le parfum ténu des bois sombres.

Valcan resta immobile un long moment, la coupe de vin oubliée dans sa main. La colère qui avait grondé en lui se refroidissait, se transformant en une méfiance aiguë, aussi coupante qu'une lame. Il regarda autour de ses appartements, ces murs qui avaient abrité ses ancêtres et les trahisons de son oncle. Les mots de l'elfe résonnaient dans le silence : La loyauté est une marchandise.

Il serra le poing autour du verre, si fort que le cristal fin menaça de craquer. Puis, lentement, il se détendit. Il n'était pas son oncle. Il n'était pas Radu. Il était le Loup Blanc, et il savait que même les murs les plus solides avaient des failles. Le temps était venu de boucher ces failles, une à une, avec du fer et de la volonté.

Il se dirigea vers un coffre, en sortit une chemise de lin propre et une tunique de laine sombre. Le moment du repos était passé. La chasse aux traîtres, celle qui se déroulait dans l'ombre et dans les cœurs, venait de commencer.

 

***

Claire Zatopek émergea de la lisière de la forêt d'Hildegarde à longues foulées souples, son souffle formant de petits nuages dans l'air frais du crépuscule. Cette heure et demie de course effrénée à travers sous-bois et sentiers escarpés avait fait son œuvre : l'agitation de la cour et le poids des intrigues s'étaient dissipés, remplacés par une agréable lourdeur dans ses membres, une fatigue honnête et physique. Il était temps de rentrer.

Le paysage autour du camp était une version plus douce, mais non moins sauvage, des terres du grand Nord. Des collines ondulaient, couvertes de fougères et de bruyère aux teintes rouges et jaunes brûlées par le soleil couchant. Des chardonniers au vert tendre, des aubépines en fleur et des affleurements rocheux parsemaient le terrain. Plus loin, des pins tordus par le vent bordaient le lit de torrents tumultueux. Aucune habitation en vue ; ici, la nature régnait sans partage, rendant le lieu parfaitement retiré et secret.

Le camp lui-même n'était visible qu'au dernier moment, niché dans un étroit vallon ceinturé de bouleaux aux troncs pâles. Quinze tentes de toile kaki, robustes et sans fioritures, étaient dressées en rectangle strict. Un coin était dévolu à la cuisine, un autre aux ablutions. Rien de plus ; ce bivouac n'avait qu'une vocation temporaire : la sélection.

Claire franchit le cordon de sécurité sans ralentir, adressant un bref signe de tête aux gardes vêtus de cuir gris, immobiles comme des statues, leurs lances et épées dressées vers le ciel assombri. Après un coup d'œil circulaire et expert pour vérifier que toutes les sentinelles étaient à leurs postes, elle traversa l'allée centrale du camp. Elle paraissait indifférente aux hommes et femmes en uniforme d'entraînement, couverts de boue et de sueur, qui s'arrêtaient net et la saluaient avec un respect mêlé de crainte. Ses pas ne dévièrent pas, la portant droit vers la plus grande tente, ouverte sur deux côtés. À l'intérieur, un brasero central crépitait, projetant la chaleur vive et l'odeur résineuse des braises d'acacia.

Un homme l'attendait sur le seuil, planté comme un menhir, les mains massives posées sur les hanches. Son apparence frappait par sa puissance brute. C'était un Picte du Nord, et il était sanglé dans un costume de peau d'épaulard noir, tannée et souple, qui épousait chaque contour d'une musculature d'une densité et d'un volume impressionnants. Ses traits étaient taillés à la hache, sa barbe rousse tressée de perles d'os.

— Vous voilà, enfin ! s’exclama Borg, sa voix un grondement rocailleux. Je commençais à me demander si un ours des collines vous avait adoptée. Le dernier groupe est rentré depuis plus d’une heure.

— J’avais besoin de courir, répondit Claire d’une voix qui contrastait avec la chaleur du brasero : glaciale, nette. Elle se servit une gourde d’eau à une outre accrochée et en but une longue gorgée. Et les candidats ? Ont-ils passé les épreuves ?

— La plupart ont survécu aux deux premières journées, grommela Borg en secouant la tête. Mais la Danse de la Dame Blanche… elle a eu raison d’eux. Comme un coup de faux. Trois seulement tiennent encore debout.

— Comme chaque année, fit remarquer Claire sans inflexions, essuyant sa bouche du revers de la main.

— Comme chaque année, oui, confirma Borg, une lueur d’approbation dans ses yeux pâles.

La Danse de la Dame Blanche. Le nom même faisait frissonner les plus endurcis. C’était l’épreuve reine, l’ultime filtre pour intégrer l’ordre des Loups Albâtres. Une ascension infernale sous une charge de vingt kilos, à travers les terrains les plus traîtres des montagnes avoisinantes, jusqu’au sommet d’un pic surnommé la Dame Blanche pour son manteau de neige éternelle. La « Danse » consistait ensuite à redescendre, le corps vidé, l’esprit flottant, dans un froid si mordant qu’il glaçait les poumons. L’air y était rare, lourd de silence et de mort. Claire elle-même, lorsqu’elle était recrue, l’avait survécue de justesse, ramenant au camp un souvenir de brûlure aux poumons et de volonté forgée dans l’agonie. Seul le roi, à l’époque où il était encore le prince Valcan, avait « brillé » lors de cette épreuve – si l’on pouvait appeler « briller » l’acte de franchir l’enfer avec une froide détermination qui avait laissé les instructeurs sans voix. Son père, le grand maître Gerhardt Valgard, l’y avait préparé depuis l’âge de quatre ans avec une rigueur impitoyable.

Claire regarda vers l’ouest, où la silhouette de la Dame Blanche se découpait en dentelle sombre contre le ciel orangé.

— Montre-moi les trois qui restent, Borg. Je veux voir dans leurs yeux ce qui les a gardés debout quand les autres sont tombés.

Borg reporta son attention rugueuse sur les trois survivants qui s'acharnaient sur une barre de traction improvisée entre deux bouleaux. Leurs muscles saillaient sous la peau ruisselante de sueur malgré le froid qui tombait. En vérité, au-delà de son masque de commandant impitoyable, Claire s'estimait secrètement satisfaite. Cette année, après des semaines de sélection impitoyable et de tests conçus pour briser les corps et les esprits faibles, elle et Borg avaient réussi à isoler un noyau d'une qualité rare.

— Oh, je me garderai bien de le leur crier sur la place d'armes, gronda Borg en se penchant vers elle, mais je n'ai jamais entraîné d'aussi bons éléments. Des faucons, pas des poulets. Nous avons fait un choix excellent, Commandant. Du moins sur le plan physique. Et pour le reste... l'acier se forge au marteau et à l'enclume. Je ne me fais aucun souci.

Puis, se redressant d'un coup, sa poitrine d'épaulard se gonflant, il hurla vers le trio d'une voix qui fit sursauter les oiseaux dans les arbres :

— Allez ! PLUS VITE, BANDE DE RÉSIDUS DE FOUTRE CAILLÉ ! LA DAME BLANCHE VOUS A LAISSÉ LES JAMBES EN GUENILLES OU QUOI ?!

Claire examina les trois élus avec son regard d'aigle.

Wilhem le premier, accroché à la barre, était un petit homme roux, trapu comme un blaireau, le visage constellé de taches de rousseur qui semblaient avoir brûlé sous le soleil et le givre. Ses bras, courts mais noueux de muscles purs, le hissaient avec une régularité de piston. Il haletait, mais ses yeux bleus, injectés de sang, brillaient d'une détermination forcenée.

À côté de lui, Skeld contrastait violemment. Grand d'une tête et demi de plus, il était d'une maigreur de loup affamé, tout en tendons et en os saillants. Ses cheveux bruns, gras de sueur, étaient tirés en un catogan sévère. Ses tractions étaient moins puissantes mais d'une élégance étrange, presque sinueuse, comme s'il économisait chaque parcelle d'énergie avec une intelligence animale.

Enfin, la femme. Deidre. Elle devait avoir une quarantaine d'années, un âge presque inouï pour un novice de l'ordre. Ses épaules, larges et carrées, parlaient d'une vie de labeur bien avant ce camp. Ses cheveux, d'un roux flamboyant strié de mèches argentées, étaient maintenus par une tresse épaisse et sévère qui battait contre son dos à chaque mouvement. Ses bras, sculptés par le temps et l'effort, la soulevaient avec une lenteur implacable, chaque traction étant une démonstration de volonté pure, de résilience acharnée. Son visage, marqué par les intempéries, était un masque de concentration absolue, sans trace de souffrance, seulement une acceptation granitique de l'effort.

Claire observa leur souffle, la tension dans leurs épaules, la manière dont leurs regards fixaient un point au-delà de la barre, au-delà même de la fatigue. Ils ne faisaient pas des tractions ; ils défiaient l'épuisement lui-même. C'était ça, le grain qu'elle cherchait. Pas seulement la force, mais l'obstination à brûler jusqu'à la dernière braise.

— Bien, murmura-t-elle, assez fort pour que Borg l'entende. La forge a donné un bon acier. Voyons à l’usage.

Claire fit un léger signe de tête à Borg. Ce dernier se redressa, sa masse se dilatant, et aboya d'une voix qui semblait faire vibrer les tréfonds du vallon :

— DEBOUT !

Le mot claqua comme un coup de fouet. Les trois élus interrompirent leurs tractions dans un ultime sursaut et se figèrent au garde-à-vous, les mains collées aux coutures de leurs braies boueuses, le regard fixe devant eux, haletants mais immobiles.

Claire s'avança lentement, ses bottes ne faisant aucun bruit sur la terre humide. Elle passa devant chacun d'eux, son regard bleu et glacial les scrutant tour à tour, pesant leur résistance, mesurant l'étincelle qui brillait encore au fond de leurs yeux épuisés.

Elle les connaissait. Non pas comme des noms sur un parchemin, mais comme des histoires, des dossiers, des potentiels.

Wilhem Torkeld : L'homme roux au corps de blaireau. Claire savait qu'il avait servi comme éclaireur lors de six missions successives dans les Terres Grises de l'extrême Nord, des zones où la neige cachait autant de pièges que d'ennemis. Un pisteur hors pair, disait-on, capable de lire une piste trois jours après une tempête. Un contact, un vieux loup avare de compliments, l'avait un jour tirée à part : « Torkeld ? Fiable comme l'acier du matin. Et pétri de plus de bon sens que la moitié de vos nobles culs-de-sac. Prenez-le. » Claire l'avait pris.

Skeld Alaric : Le grand maigre au catogan. Officiellement, il était le plus jeune des trois meilleurs archers du royaume. Mais Claire savait qu'il y avait plus. Il avait suivi, adolescent, l'enseignement privé d'Émile Zatopek, son propre père, le maître d'armes légendaire que le roi Valcan vénérait encore. Sous ses airs distants, presque rêveurs, Skeld cachait une réflexion aiguisée et un talent qui frisait le génie pour tout ce qui touchait à l'arc et à la stratégie. Il avait été la deuxième recrue de la fournée, après Wilhem, et n'avait jamais cessé de surprendre.

Deidre Einar : L'exception. La femme aux épaules de portefaix et aux cheveux de feu striés d'argent. Son parcours défiait toute logique de recrutement. Mère de famille dans un hameau perdu du Nord, elle vivait paisiblement avec son mari et ses deux enfants. Jusqu'à ce que les Orcs des Monts de l'Éternel Hiver, avides de terres plus clémentes, ne se mettent à grignoter les marches de Tudor. Son village fut l'un des premiers balayés. Son mari tomba dans l'attaque initiale. Au lieu de fuir, Deidre avait ramassé sa hache, rallié les survivants hébétés, et avait tenu un réduit dans le temple en pierre pendant trois jours et trois nuits contre des vagues d'Orcs. Elle avait ensuite mené les rescapés, à travers montagnes et blizzards, jusqu'aux lignes tudoriennes. Elle s'était alors engagée dans l'armée, avait suivi le prince Valcan comme une ombre déterminée jusqu'à la bataille décisive et sanglante des Gorges Froides. Après la guerre, alors que d'autres rêvaient de retourner à leurs foyers, elle était restée sous les drapeaux. Elle avait juré fidélité à Valcan le jour où il avait destitué son oncle Vladislav et le prince Radu. Et puis, à quarante ans, elle avait présenté sa candidature aux Loups Albâtres. Elle avait non seulement réussi les épreuves préliminaires, mais elle les avait dominées, écrasant des concurrents deux fois plus jeunes avec une volonté de granit et une endurance qui forçaient le respect même du bourru Borg.

Claire s'arrêta enfin face à eux, croisant les bras.

— Vous avez dansé avec la Dame, dit-elle, sa voix claire et sans emphase traversant le silence du camp. Elle a brisé les autres. Pas vous. Cela signifie que vous avez la carcasse. Maintenant, il faut voir si vous avez le cœur, et la tête. La sélection n'est pas finie. Demain commence la vraie forge. Vous apprendrez à qui vous devrez votre vie, et à qui vous la donnerez. Reposez-vous. Mangez. Demain, à l'aube, vous ne serez plus des survivants. Vous serez des aspirants. Ou vous serez des échecs. C'est tout.

Claire de son côté franchit le seuil de la tente de commandement, laissant derrière elle le froid du soir et l’intensité du camp. À l’intérieur, la chaleur du brasero l’enveloppa, mêlée à l’odeur familière du cuir, de l’encre et du parchemin. Elle se défit de son manteau de course, trempé de sueur et de rosée, et prit place derrière la simple table de bois qui lui servait de bureau.

Une pile de missives, fraîchement apportées par un messager du palais, l’attendait. Elle défit les sceaux de cire – le loup stylisé des Valgard – d’une main experte et se plongea dans la lecture. Les nouvelles de la capitale étaient aussi prévisibles que satisfaisantes.

La session extraordinaire convoquée par le chancelier Roneth avait bien été reportée, comme l’avait ordonné le roi. Le rapport détaillait le « grand désarroi » – euphémisme poli pour une rage froide – du chancelier. Ce dernier avait tenté de forcer le passage jusqu’aux appartements royaux pour plaider sa cause, arguant que les ducs, déjà en route ou sur place, ne pourraient « décemment » patienter une semaine de plus. La Garde Royale, inflexible, lui avait barré la route. La réponse donnée au chancelier, soigneusement consignée, fit sourciller Claire, puis étira ses lèvres en un mince sourire froid : « Sa Majesté est en méditation privée au palais et ne souhaite être dérangée sous aucun prétexte. »

L’esprit subtil, en effet, pensa-t-elle, une lueur d’approbation dans le regard. Valcan retournait l’argument du chancelier – les prétendues « méditations montagneuses » – comme une lame. Roneth, habitué à l’ère Vladislav où les chanceliers et les ducs faisaient la loi pendant que le roi sombrait dans l’apathie ou la débauche, venait de recevoir sa première leçon. Une leçon claire : la porte du pouvoir ne s’ouvrait plus sur ses gonds huilés.

Elle posa le parchemin. Le message était limpide, et elle savait qu’il serait entendu bien au-delà des appartements royaux. Les ducs Ragnarsson, Herulf, et bientôt Gunnulf, sauraient que leur convocation précipitée avait été annulée par la seule volonté du souverain, et que le chancelier n’avait même pas pu lui parler. L’équilibre des pouvoirs venait de basculer, imperceptiblement mais sûrement.

Le chancelier allait devoir apprendre, et vite, à ne plus prendre d’initiatives sans l’aval du roi. Et les ducs comprendraient qu’ils ne régnaient plus en seigneurs semi-indépendants, mais qu’ils servaient un monarque. Tudor n’était plus dirigée par la branche cadette, vacillante et complaisante des Valgard. Elle était menée par la lignée du Loup Blanc, et cette dernière, Claire le savait mieux que quiconque, ne portait pas son emblème à la légère. Le loup méditait, oui. Mais quand il sortirait de sa tanière, ce ne serait pas pour discuter. Ce serait pour trancher.

Elle rangea les missives et leva les yeux vers l’entrée de la tente. La nuit était maintenant tombée, noire et piquée d'étoiles glaciales. Le camp était calme, à peine troublé par le ronflement de Borg qui roulait déjà depuis sa propre tente comme un lointain orage. Demain, elle forgerait de nouvelles lames pour le royaume, tandis qu’à Hiverval, son roi préparait le terrain pour une tout autre forme de combat. Pour la première fois depuis longtemps, Claire sentait une synchronisation parfaite, une harmonie de volonté entre le souverain et le terrain. C’était une sensation aussi rare qu’efficace, et elle en tira une détermination renouvelée.

C'est alors que son regard, en balayant le bureau, accrocha un dernier morceau de parchemin, plus épais, glissé presque intentionnellement sous la pile. Elle le dégagea. Il était scellé non pas de la cire officielle du royaume, mais d’une empreinte plus petite, plus discrète : le loup solitaire, gravé dans l’anneau personnel du roi Valcan.

Une onde d’adrénaline traversa Claire, immédiate et aiguë. Elle brisa le sceau d’un coup d’ongle et déplia la missive. L’écriture était ferme, rapide, sans fioriture – celle de Valcan lorsqu’il donnait un ordre de guerre.

Claire,

L’ombre de Koros s’allonge plus vite que prévu. Une caravane, venant d’Elpire du Sud et portant les couleurs impériales, se dirige vers nos frontières par le col de l’Échine. Elle n’est pas annoncée. Prends une escouade de Loups – tes meilleurs, pas les recrues – et interceptez leur surveillance. Restez invisibles. Je veux savoir leur nombre exact, leur armement, ce qu’ils transportent, et surtout, s’ils ont pris contact avec qui que ce soit sur notre sol. Tenez-moi informé par corbeau à chaque étape. Ne vous faites pas voir.

Valcan.

Le temps de la préparation et de l’attente était révolu. L’action, directe et dangereuse, commençait maintenant.

Sans une seconde d’hésitation, Claire se leva. Elle se débarrassa de ses vêtements de repos, simples et usés, avec des gestes précis et économes. Chaque pièce de son armure, polie à l’extrême, fut ajustée et bouclée avec une rapidité qui tenait du rituel : le gambison matelassé, les plaques d’acier froides contre ses bras et son torse, les protections de cuir renforcé pour les articulations. Elle ceignit ses deux sabres à sa taille, leur poids familier un réconfort immédiat.

Elle sortit de la tente, l’air nocturne lui cinglant le visage. Le calme du bivouac fut déchiré par sa voix, un ordre sec et autoritaire qui tomba comme une hache :

— Qu’on selle mon cheval ! Et qu’on réveille l’escouade du loup gris. Équipement de marche et de reconnaissance. Nous partons dans dix minutes.

Le camp, endormi un instant plus tôt, s’anima soudain dans un silence de précipice. Des ombres jaillirent des tentes, des murmures étouffés, le cliquetis discret de l’acier et du cuir. Le ronflement de Borg s’arrêta net. Claire, déjà en route vers l’enclos des chevaux, sentait le regard de ses hommes et femmes sur son dos, une attention tendue, prête à se transformer en mouvement. Le jeu des ducs et du chancelier pouvait attendre. Le roi avait donné un ordre. Le loup partait en chasse.

 

***

Valcan entra dans la salle du trône sans tambour ni trompette, d'un pas qui résonna comme un défi sur le marbre glacé. Sa cape de fourrure de loup, lourde et sauvage, vola derrière lui dans un bruissement soyeux avant de retomber. Il ne portait jamais la couronne d'or cérémonielle ; à ses yeux, ce « colifichet » n'était que vanité, une pantomime qui affadissait la nature réelle du pouvoir. Sa seule parure était l'arme qu'il portait à son côté : l'épée en acier noir, Hurle-Nuit. Celle qui avait scellé le destin de Vladislav.

Sa garde était d'une sobriété mortelle, faite d'un métal sombre et mat qui ne cherchait pas à briller. Mais c'était la lame elle-même qui captivait et glaçait. Forgée dans un acier noir dont le secret s'était perdu avec les derniers maîtres-forgerons des pics gelés, elle semblait avaler la lueur des braseros et des bougies, créant une ombre palpable autour d'elle. La légende disait que lorsqu'elle fendait l'air à pleine vitesse, les rainures gravées le long de son plat produisaient un sifflement aigu et perçant, un hurlement spectral de loup qui gelait le sang de l'ennemi une fraction de seconde avant l'impact mortel.

Le roi marcha droit vers le Trône de Givre, un monolithe sculpté dans la glace éternelle des cavernes du nord. Il ne s'y installa pas avec la majesté oisive d'un monarque en audience, mais s'y laissa tomber avec la lassitude pesante d'un guerrier qui prend une position défensive. Il s'appuya sur Hurle-Nuit, la poignée sous son menton, la pointe plantée entre ses pieds, faisant du trône et de l'épée les deux piliers de son autorité.

— Riordan ! Sa voix, claire et impérieuse, fendit le silence de la grande salle vide.

Presque aussitôt, comme s'il avait été tapi dans l'ombre de la pierre, un homme apparut. Riordan, le premier chambellan. La cinquantaine austère, son visage était une carte de rides discrètes et de loyauté absolue. Sa chevelure, son trait le plus frappant, était curieusement partagée en mèches d'un blanc de neige et d'un noir de jais, lui donnant l'apparence d'un cheval pie, une anomalie qui inspirait autant de curiosité que de respect pour son indéfectible service.

Il s'inclina profondément.

— Majesté.

— Riordan, qu'on assemble sur l'heure le Conseil de l'Œil, ordonna Valcan sans préambule. Pas dans la salle des audiences. Dans la Chambre de Verre. Et qu'on n'y convoque que ceux dont le nom est sur ce parchemin.

Il tendit un rouleau de cuir, scellé de sa seule empreinte digitale dans de la cire noire. Le Conseil de l'Œil n'était pas l'assemblée des ducs ou des comtes ; c'était un cercle plus restreint, plus secret, l'organe par lequel Tudor voyait ce qu'elle n'était pas censée voir et frappait ce qui n'était pas censé être frappé. Le convoquer, et dans la Chambre de Verre – une salle isolée, aux murs épais, réputée imprenable aux oreilles indiscrètes –, signifiait que l'heure des manœuvres discrètes était révolue. L'heure de l'action décisive, ou du règlement de comptes, venait de sonner.

Riordan prit le parchemin, son regard croisant brièvement celui de son roi. Il n'y lut aucune colère, seulement une froide résolution, aussi tranchante et implacable que l'acier noir de Hurle-Nuit.

— Cela sera fait, Majesté, dit-il avant de s'éclipser aussi silencieusement qu'il était venu, laissant Valcan seul avec le silence, le trône de glace, et le hurlement silencieux de l'épée qui attendait d'être libérée.

Une heure plus tard, le Conseil étroit était réuni. Non pas dans la vaste salle du trône, faite pour impressionner cent pairs du royaume, mais dans la Chambre de Verre, une pièce attenante, basse de plafond et close, où un feu de racines de pin crépitait dans une large cheminée, projetant des ombres dansantes sur les murs de pierre nue.

Autour d’une table longue en chêne noirci, les membres triés sur le volet par le roi avaient pris place. Valcan siégeait au haut bout, Hurle-Nuit toujours dressée à son côté comme un second souverain de métal sombre. À sa droite, Gregor Harold, Grand Maître des Chevaliers du Tigre Blanc. Puis la comtesse Weilew de Cimes-Hautes, et le comte Haltaf des Landes-Pourpres. Enfin, faisant presque physiquement contrepoint au roi à l’autre extrémité de la table, le duc Armand Gunnulf. Il était le seul des douze ducs conviés, un fait aussi lourd de sens que le siège vide laissé ostensiblement à la place du chancelier Roneth. Tout le monde dans la pièce comprenait que ce dernier n’était plus en odeur de sainteté.

Gregor Harold prit la parole le premier. Cet homme, dont le pouvoir découlait d’une entente profonde et tacite avec le roi, n’était pas né noble. C’était un ancien chevalier du commun, qui avait gravi chaque échelon de l’ordre du Tigre Blanc à la force du poignet et à la finesse de l’esprit. Sa carrière prodigieuse lui valait autant de jalousie sourde que de respect craintif. Le titre de Grand Maître lui avait été décerné par le grand-père de Valcan, le roi Cédric, un honneur qu’il portait avec une austérité de soldat. À quarante-neuf ans, il avait une carrure solide, un menton large et une peau pâle de nordique. C’était un redoutable jouteur, mais sa vraie arme était une intuition politique aiguë, forgée dans les coulisses du pouvoir.

— Majesté, commença-t-il, sa voix rauque mais claire, nous avons été informés de développements... importants. Je me demandais si nous pourrions les aborder dans le contexte plus global de la guerre qui oppose l’Empire de Koros aux Elfes Rouges.

— Tudor a réussi à rester à l’écart de ce conflit jusqu’à présent, répliqua Valcan, les doigts joints devant lui. Quel contexte voyez-vous exactement ?

Ce fut la comtesse Weilew qui prit le relais, d’une voix aussi nette et froide que l’acier de sa lance. Femme d’un âge qui aurait pu être celui de la mère de Valcan, elle était restée d’une force et d’une vivacité redoutables. Le roi se souvenait l’avoir vue, un jour de bataille contre une incursion orc, embrocher un guerrier deux fois plus grand qu’elle avec une précision mortelle. Sa beauté était de ces choses froides et tranchantes, rehaussée par ses cheveux blonds tirés en nattes sévères.

— Menaces et opportunités, Majesté, dit-elle gravement. La guerre s’étend comme une nappe d’huile enflammée. Les États marchands de Vilmar, à l’est, viennent de se ranger sous la bannière de Sasha contre les « Oreilles Pointues ». Cela constitue un développement inquiétant. Cela fragilise les alliances existantes, rendant instables les principautés frontalières qui nous séparent de ce brasier. Mais dans cette instabilité...

Elle laissa sa phrase en suspens, son regard bleu perçant allant de Valcan à Gunnulf.

— ... pourrait aussi se nicher une occasion d’étendre notre sphère d’influence, acheva le duc Gunnulf, intervenant avec la gravité d’un roc. Sa voix était calme, mais chaque mot était pesé.

Valcan l’observa. Le seigneur de guerre, assis dans une posture décontractée qui n’était qu’apparence, avait visiblement déjà réfléchi à la question bien avant que Weilew ne la formule. Gunnulf était le plus grand stratège de Tudor, et son duché, le plus prospère. Sa réputation de coureur de jupons – on disait qu’il changeait de maîtresse chaque nuit depuis la mort de son épouse – était aussi célèbre que son sens tactique. Il vivait son veuvage avec une voracité qui n’avait d’égale que son ambition.

Le duc tourna son regard vers Weilew, un léger sarcasme au coin des lèvres.

— Suggérez-vous, comtesse, que nous débarquions dans l’une de ces principautés chancelantes pour leur annoncer, la main sur la garde de l’épée, que c’est désormais à Tudor qu’ils doivent obéir ?

La question, posée avec une feinte naïveté, tombait dans un silence de cathédrale. C’était la proposition non-dite, l’option brutale et impérialiste, jetée sur la table comme un couteau. Tous les regards se tournèrent vers Valcan. Le roi, lui, ne quittait pas des yeux le duc Gunnulf, cherchant à lire dans son regard gris et doré si cette idée était une simple hypothèse stratégique, ou le reflet d’une ambition personnelle bien plus concrète.

Weilew reprit la parole, ignorant la pique de Gunnulf.

— Il pourrait bien y avoir des récompenses à saisir, Messeigneurs.

— En échange du fait de mener la guerre de Sasha à sa place ? commenta sèchement le Comte Haltaf. Y a-t-il quoi que ce soit que nous désirions suffisamment pour justifier un tel prix ?

Haltaf avait été le premier seigneur à se rallier à Valcan lorsque Vladislav l’avait déclaré traître à la couronne de Tudor. Cette loyauté lui avait coûté cher : il avait perdu deux de ses fils durant la brève mais sanglante guerre civile. C’était un homme du Nord d’une férocité sans nom ; même ses propres troupes le craignaient, car il avait la réputation de punir de mort la moindre désobéissance. Haltaf portait les cheveux courts, tout comme le Roi, mais il arborait une barbe épaisse et drue, là où celle de Valcan n'était qu'une ombre soigneusement taillée sur sa mâchoire de granit.

— Sasha ne demande jamais de l'aide, reprit Haltaf d’une voix sèche comme du vieux cuir, fixant Weilew de ses yeux sombres de faucon des landes. Elle achète des complices. Et quand elle achète, elle possède. Si nous acceptons ses « récompenses », nous ne serons plus des alliés, ni même des vassaux. Nous serons des mercenaires à sa botte, et Tudor deviendra une province de l’Empire, avec un autre nom.

Le silence retomba, plus lourd que le manteau de fourrure du roi. Il n’était plus troublé que par le crépitement rageur du feu et le sifflement étouffé de la résine qui pleurait dans la cheminée. Valcan, toujours aussi immobile que son épée, observait ses conseillers. Il savait qu’Haltaf, dans sa rudesse, touchait le cœur du dilemme : préserver l’honneur intransigeant de Tudor, ou céder à la puissance corruptrice et pragmatique de l’or de Koros.

— Nous n’avons reçu aucune offre formelle pour le moment, déclara enfin Valcan, sa voix grave couvrant le bruit du feu. Aucun parchemin scellé, aucun émissaire officiel aux portes.

Il marqua une pause, laissant ses mots planer, avant de lâcher l’information comme on jette un brandon dans la poudrière.

— Mais sur cette question, je vais révéler ce que mes oreilles ont entendu dans l’ombre. Une délégation korosienne se dirige actuellement vers Hiverval. Elle ne vient pas directement de Koros-Meer. Elle vient d’Elpire, le royaume des Molosses.

Il laissa le nom du royaume voisin, réputé pour sa brutalité et sa cupidité, résonner. Puis il poursuivit, méthodique.

— Et d’après mes sources, Sasha de Koros a déjà fait une proposition au roi Dagoras, le « Renard Sans Queue ». Elle lui offrirait les cités marchandes de Zamara et de Rusicarde en échange de son soutien militaire contre les Elfes Rouges.

Le roi laissa l’information s’installer, savourant le moment de stupéfaction glacée qui saisit l’assemblée. C’était vulgaire, oui, d’étaler ainsi ses renseignements en pleine réunion. Théâtral, même. Mais c’était aussi un rappel à l’ordre cinglant, une démonstration de puissance à l’intention de tout seigneur – à commencer par le duc Gunnulf dont le regard s’était légèrement durci – qui pourrait s’imaginer, comme le chancelier Roneth, pouvoir manœuvrer dans l’ombre et surpasser ce « jeune » roi.

Haltaf fut le premier à rompre le silence, avec son mépris habituel pour tout ce qui n’était pas Tudor.

— Châtré et enculé comme il est, ce n’est pas étonnant, commenta-t-il d’un ton gorgé de dédain. Dagoras vendrait sa propre mère pour un sac de pièces de cuivre et le droit de tuer quelque chose de plus faible que lui. Les Molosses avec les cités de Zamara et Rusicarde… cela donnerait à Koros une tête de pont solide à notre frontière sud-est.

La révélation avait fait son œuvre. La discussion n’était plus théorique. L’ombre de l’Empire venait de se matérialiser, non pas comme une menace floue, mais comme un voisin en train de soudoyer un royaume belliqueux aux portes de Tudor. Le jeu venait de changer. Et tous les regards, à nouveau, se tournèrent vers Valcan, attendant sa prochaine parole, son premier mouvement dans cette partie d’échecs qui venait de s’engager pour de bon.

— Et, bien entendu, ma question serait : « qu’avons-nous à y gagner » ? reprit Valcan. Si l’Empire est en mesure de nous offrir deux cités marchandes comme avec Elpire, mais il reste une petite population dans chaque cité, et nous pourrions être obligés de nous battre pour les avoir. Si c’est le cas, alors Koros ne fera que fermer les yeux sur nos éventuelles tentatives d’expansion en échange du sang que nous aurons versé. Cela me fait l’impression de devoir payer deux fois. Si nous voulions nous étendre, Sasha ne serait pas en position de nous arrêter alors que ses forces sont déjà insuffisantes pour faire face à la guerre contre les Elfes Rouges. Et nous n’aurions pas à nous impliquer dans ses expéditions de spoliations terriennes.

— Alors la question est de savoir si nous désirons étendre Tudor, intervint cette fois le Grand Maître Harold. Est-ce le cas ?

— Je pencherais plutôt pour attendre de voir ce qui reste après la guerre avant de décider de ce que nous voulons, dit Weilew. Cela pourrait faire la différence entre profiter d’une excellente occasion lors de soldes et récupérer des cités ou des principautés minables qui ne feront que saper nos ressources.   

Valcan choisit ses mots avec soin, sachant que chaque parole prononcée dans cette pièce pourrait, tôt ou tard, être rapportée à Sasha. La question demeurait : par quel biais ? Et cette infiltration valait-elle la peine d’être découverte, ou faisait-elle déjà partie du jeu ?

— Mon problème avec les Korosiens, commença-t-il, la voix calme mais porteuse d’une autorité qui glaçait l’air, tient au fait qu’ils sont des conquérants, non des gouvernants. Ils savent annexer, réduire en servitude, étendre leur ombre. Ils sont très forts pour faire la guerre. Mais gouverner ? Administrer ? Bâtir quelque chose qui dure au-delà de la peur et du tribut ? Ce sont des faiseurs d’empire, pas des gestionnaires de paix. Même si, je le concède, cette impératrice Sasha semble détenir une aptitude réelle à diriger. Malheureusement, tout ne dépend pas d’elle seule, avec ses Huit Dragons à ses basques.

— Elle semble bien diriger pour une femme dont la première robe est celle d’une impératrice, fit remarquer Weilew, non sans une pointe de respect contenu dans sa voix froide.

— Elle doit au moins une partie de cette réussite à une certaine caste de conseillers triés sur le volet, choisis par elle-même, à mon avis, intervint Haltaf avec sa froideur habituelle. Des hommes et des femmes sans scrupules, mais pointus comme des stylets.

C’est alors que Gunnulf décida d’entrer en lice. S’il devait amener le Conseil, et surtout son roi, à envisager de négocier avec la délégation korosienne sans éveiller les soupçons, il lui fallait marcher sur le fil d’une épée tenue au-dessus d’un brasier. Il se redressa avec une lenteur délibérée, comme s’il déployait sa pensée aussi soigneusement que l’on déplie une carte de guerre.

— Attendre, comme l’a suggéré la comtesse Weiley, dit-il d’une voix qui ruminait chaque syllabe, est une arme dont le manque se retourne aussi vite que le tranchant. Elle présuppose que l’adversaire se contente de marquer le pas, ou que ses gains seront, par essence, éphémères. Sasha, fût-elle engluée dans les marais sanglants de l’Ouest, n’est pas une souveraine à la vue courte. Elle n’achète pas des alliés, elle acquiert des avant-postes. Les Molosses ne sont que la première pièce d’or sonnante et trébuchante. Qui nous assure qu’Elpire sera le dernier royaume à vendre son âme ?

Il se pencha alors vers la grande carte étalée au centre de la table, sa main large parcourant les lignes de côtes et les mers intérieures. Son doigt s’arrêta, pointant avec une précision mortelle un point isolé au large : l’île de Sarapin.

— Mais admettons qu’ils nous fassent une offre. Si Sasha veut nous acheter, ne gaspillons pas notre crédit à demander des cités continentales pleines de ruines et de révoltes à mater. Demandons ce qui rendra Tudor invulnérable pour le siècle à venir. Demandons Sarapin.

Il laissa le nom de l’île, joyau stratégique en mer Intérieure, résonner comme un glas.

— Si nous occupons cette île, sous le prétexte plausible d’aider Koros à sécuriser ses lignes de ravitaillement maritimes contre les raids des Elfes Rouges… nous tenons alors la gorge de l’Empire. Nous contrôlons le détroit. Toute sa flotte de commerce, tout son ravitaillement pour le front ouest, devra passer sous notre bon vouloir.

Il leva les yeux vers Valcan, et dans son regard gris et doré brillait la lueur du prédateur qui vient de cerner la faille parfaite.

— Majesté, ne marchandez pas des terres. Marchandez des positions. Si nous prenons Sarapin avec l’accord de Sasha, nous n’aurons pas à verser une goutte de sang tudorien contre l’Empire pour l’obtenir. Et une fois que nos lances et nos balistes seront juchées sur ses remparts, peu importe qui gagnera la guerre entre les Elfes et les Molosses, ou même qui sortira vainqueur du conflit principal. Tous, Koros compris, devront payer tribut au Loup Blanc pour naviguer dans notre mer.

Haltaf grogna, un son rauque qui trahissait une impression mêlée de réticence. Harold, le Grand Maître, hocha lentement la tête, mesurant la portée stratégique diabolique du plan.

Valcan, lui, resta de marbre. Aucune émotion ne perça son masque royal. Mais intérieurement, une admiration froide et calculatrice le traversa. Gunnulf ne proposait pas de vendre l’honneur de Tudor. Il ne proposait même pas une alliance. Il proposait un coup de maître : utiliser l’or et l’ambition de Sasha pour lui voler son propre bouclier maritime, transformant une offre de mercenariat en une mainmise géopolitique définitive.

Le silence qui s’ensuivit était électrique, chargé du poids d’un enjeu qui venait de basculer. Gunnulf venait de tracer une voie étroite et audacieuse entre toutes les autres. Une voie qui exigeait une duperie parfaite, un sang-froid absolu, et où un seul faux pas signifierait la guerre immédiate avec l’Empire le plus redoutable du continent.

— Nous allons, dans ce cas, recevoir la délégation qui sera ici dans quelques jours, déclara enfin Valcan, sa voix puissante rompant le silence comme une lame. Roneth pourra nous faire profiter de ses… talents diplomatiques pour les accueillir et mener les préliminaires.

Une vague de rires secs, presque cyniques, parcourut l’assemblée à l’évocation du chancelier déchu. Même Gunnulf laissa échapper un sourire. Mais lui seul savait que son rire intérieur était bien différent. Il riait de la perfection du stratagème. Il obtiendrait Sarapin, l’île déjà promise par Katal dans l’ombre, mais il l’obtiendrait cette fois avec la bénédiction et le sceau de son roi. La boucle était bouclée. Le piège, pour tous les autres, venait de se refermer.

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

 

 

(La Forêt des Soupirs, Frontière Sud-Est de Tudor)

L'aube pointait à peine, teintant la brume forestière d'un gris laiteux. Le silence était épais, seulement troublé par le craquement occasionnel du givre sous les sabots feutrés des chevaux et le souffle court des montures. Claire Zatopek, en tête de sa colonne, leva un poing ganté de cuir.

Dix silhouettes se figèrent instantanément, fusionnant avec les troncs moussus et les fougères géantes de la Forêt des Soupirs. Pas un cliquetis d'arme, pas un hennissement. Ils étaient les Loups Albâtres ; le silence était leur première arme.

Claire descendit de selle avec une souplesse de félin, posant ses bottes sans un bruit sur le tapis d'aiguilles de pin. Elle avança de quelques pas, s'accroupissant derrière un énorme chêne noueux. Ses yeux bleus, aussi perçants que ceux du rapace dont elle portait l'emblème, scrutèrent la trouée à flanc de colline, en contrebas.

Ils étaient là.

Le convoi serpentait lentement sur le chemin de terre à peine tracé qui montait vers les cols du nord et, au-delà, Hiverval. Ce n'était pas une armée, mais quelque chose entre une délégation prestigieuse et une colonne de ravitaillement lourd. Une dizaine de chariots bâchés aux roues cerclées de fer, tirés par de robustes chevaux de trait. Une escorte, mais discrète : une vingtaine de cavaliers en armures de plaques ternies, sans bannière ostentatoire, seulement le petit motif de la lune stylisée de Koros sur leur pectoral. Des gardes à pied, une trentaine, marchant d'un pas lourd mais discipliné autour des chariots.

Claire étudia la scène, enregistrant chaque détail. La disposition des gardes, l'absence de fanfare, la nature des chariots – certains semblaient légers, probablement chargés de cadeaux et de tentes de soie pour l'ambassadeur ; d'autres, plus lourds, creusaient profondément les ornières. Du matériel de siège ? Des coffres d'or ? Des armes ?

Elle fit un signe de la main. Derrière elle, Skeld, le grand archer au catogan, se glissa à ses côtés. Sans un mot, Claire désigna deux points : un arbre mort en surplomb du chemin, et un rocher en contrebas. Skeld hocha la tête, comprenant. Des postes d'observation parfaits.

Un autre loup, Wilhem le roux, rampa jusqu'à elle, son visage constellé de taches encore plus pâles dans la pénombre. Il tendit une main vers le sol, effleurant une empreinte à peine visible dans la boue gelée : la marque d'un sabot large, différent de ceux des chevaux de trait.

« Des molosses, maugréa-t-il dans un souffle. Au moins quatre. Ils ont dépassé le convoi. Éclaireurs. »

Claire serra les mâchoires. Des Molosses. La présence des brutes d'Elpire confirmait les rapports : cette délégation n'était pas un simple geste diplomatique. Elle était le bras armé d'une alliance déjà scellée ailleurs. Elle fit signe à Wilhem de poursuivre la piste, mais avec une extrême prudence.

Elle se releva lentement et regagna son cheval, un étalon gris aux yeux calmes. D'un geste, elle ordonna la retraite silencieuse. Ils s'éloignèrent du convoi, reculant plus profondément dans la forêt, jusqu'à un ruisseau caché où le bruit de l'eau couvrirait leurs murmures.

« Skeld, toi et Deidre, vous restez en couverture haute. Vous les suivez, vous comptez tout. Hommes, chariots, animaux. Vous notez les arrêts, les contacts. Wilhem et ses deux éclaireurs tracent les molosses, mais ne s'approchent pas à portée de flair. Le reste avec moi. Nous allons devancer le convoi par la crête est. Je veux être aux abords de la Pierre-Fendue avant qu'ils n'y bivouaquent ce soir. »

Les Loups opérèrent un mouvement de dispersion parfait, silencieux et efficace. En moins de cinq minutes, ils n'étaient plus qu'une légende, une rumeur de pas étouffés dans la forêt ancienne. Claire enfourcha son cheval, jetant un dernier regard en direction du chemin où le convoi korosien continuait sa lente et arrogante progression, ignorant les dix paires d'yeux qui, désormais, les épinglaient sur la carte du royaume. Le roi voulait des informations. Elle allait lui en fournir de précises, sanglantes si nécessaire.

La chasse à l'ombre venait de commencer. Mais Wilhem revint rapidement.

« Commandant… il y a d’autres trace qui ont suivis les éclaireurs Molosses. »

 Cette fois Claire fronça les sourcilles.

« De quel genre ? »

« Leurs montures sont fraiches et légères, ils étaient cachés aux yeux des l’avant-garde, a mon avis ils doivent porter des arbalètes ou des arcs a petite courbure. »

Claire secoua la tête et regarda les bois avec un froncement de sourcils. Si les nouveaux venus n’ont pas été repérés par les Molosses qui sont réputés comme de bons éclaireurs c’est qu’il y a qu’une seule explication.

« Des Elfes sylvains… » murmura-t-elle, les mots chargés d’une gravité nouvelle. Les Elfes des bois n’étaient pas des alliés de Koros, bien au contraire. Leur présence, furtive à ce point, signifiait qu’ils traquaient la même proie, ou qu’ils surveillaient un ennemi commun. Mais dans ces bois, sur la terre de Tudor, ils étaient une variable incontrôlable, un troisième prédateur entrant dans la danse.

— En selle ! ordonna Claire, sa voix n'étant plus qu'un sifflement autoritaire.

Les Loups Albâtres ne firent qu'un avec leurs montures. Claire lança son étalon au triple galop à travers les sous-bois, ignorant les branches qui fouettaient son armure. Elle devait gagner la crête avant que les deux prédateurs — les Molosses et les Elfes — ne se rencontrent, ou pire, que les Elfes n'ouvrent le bal sur le convoi.

Alors qu'ils gagnaient de la hauteur, le terrain devenait plus accidenté. La Forêt des Soupirs portait bien son nom : le vent s'engouffrait dans les failles rocheuses avec un gémissement sinistre. Claire finit par stopper net sa monture à l'orée d'un surplomb rocheux. Elle fit signe à ses hommes de mettre pied à terre.

En contrebas, le spectacle glaça le sang de la Commandant. Les quatre éclaireurs Molosses gisaient inertes sur le chemin, criblés de flèches aux empennages de plumes d'aigle. Leurs chiens de guerre, des bêtes massives, avaient eu le même sort, les flèches plantées jusque dans la gorge. Le massacre était total, silencieux.

Un sifflement aigu déchira l'air, trop proche.

— À COUVERT ! hurla Claire, jetant son bras devant Deidre juste à temps pour dévier une flèche qui aurait arraché l'œil de la guerrière.

L'impact fit vibrer son avant-bras ganté de cuir. La flèche se ficha dans le tronc derrière elles. Sans un mot, Skeld décrocha son arc long de son épaule. D'un mouvement fluide et instinctif, il arma une flèche, prit une visée éclair et la décocha vers un bosquet de bouleaux argentés. Un cri étouffé déchira le silence, suivi du bruit d'un corps tombant lourdement.

— Cinq tireurs, répartis sur un arc de cercle à cent pas ! hurla Skeld en bandant une nouvelle flèche, désignant les positions probables avec l'extrémité de son arc. Leurs arcs sont plus rapides que les nôtres !

— Wilhem, sur ma droite ! Deidre, couvre mon flanc gauche ! Le reste des Loups, en ligne de tir !

L'ordre de Claire claqua comme un coup de fouet alors qu'elle dégainait ses deux lames courbes dans un sifflement d'acier. Sans une seconde d'hésitation, elle s'élança, véritable furie d'ébène et de métal. Elle chargea de front, ses sabres tournoyant devant elle dans un ballet mortel qui dévia deux flèches elfiques d'un revers de poignet.

Surpris par cette charge suicidaire, les Elfes jaillirent de leurs cachettes. Ils firent pleuvoir une grêle de traits sur cette silhouette qui fondait sur eux, mais Claire semblait lire la trajectoire de chaque flèche. Le premier tireur, acculé, abandonna son arc pour dégainer une lame courbe elfique, mais il fut trop lent. Claire fendit l'air ; son sabre faucha la jugulaire de l'Elfe dans un mouvement d'une précision chirurgicale. Un jet de sang écarlate jaillit instantanément, telle une fontaine macabre.

Sans marquer d'arrêt, Claire pivota sur elle-même. Elle para l'assaut du deuxième assaillant dans une pirouette fluide, utilisant l'inertie de l'adversaire contre lui. Sa seconde lame décrivit une transversale ascendante qui trancha la nuque de l'Elfe avant même qu'il ne puisse pousser un cri.

Elle fit de nouveau tournoyer ses sabres, créant un bouclier d'acier scintillant devant elle. Le troisième elfe chargea, hurlant une insulte dans sa langue chantante, ses coups rapides pleuvant sur Claire. Elle croisa ses lames en un "X" parfait, bloquant l'attaque dans un choc étincelant. Profitant de l'ouverture, elle riposta par une série d'estocades foudroyantes qui perforèrent la poitrine de son ennemi. D'un dernier geste ample et circulaire, elle fouetta l'air et trancha la gorge de l'adversaire, le décapitant presque sous la violence de l'impact.

Elle se stabilisa un instant, les lames basses, le souffle court, alors que le silence revenait pesamment sur le sous-bois jonché de corps.

Alors qu'elle se pensait seule au milieu des cadavres, un sifflement traître déchira l'air dans son dos. Sans même regarder par-dessus son épaule, Claire fit pivoter son sabre arrière : le métal noir heurta le bois de la flèche, la déviant in extremis alors qu'elle visait son cœur.

Elle tourna lentement la tête, ses yeux bleus fixés sur son assaillant. L'Elfe, les mains tremblantes, s'apprêtait déjà à encocher une seconde flèche, mais il n'en eut jamais l'occasion.

Deidre surgit du flanc gauche comme une ombre vengeresse. D'un mouvement puissant et sans fioritures, elle enfonça la pointe de son épée bâtarde dans les côtes de l'archer. L'Elfe poussa un grognement étouffé, le visage tordu par la douleur, avant de s'effondrer dans la mousse.

Claire détourna les yeux du mourant pour balayer le champ de bataille du regard. Le silence était revenu, aussi lourd qu'un linceul. Autour d'elle, Wilhem essuyait sa lame sur une fougère et Skeld rangeait son arc, le visage impassible. Le reste de ses Loups avait terminé le travail. Le commando elfe avait été rayé de la carte en quelques minutes.

— Fouillez-les, ordonna Claire d'une voix sourde. Je veux savoir s'ils agissaient seuls ou s'ils font partie d'une armée plus vaste dissimulée dans ces bois.

Les Loups s’affairèrent à retourner les cadavres, fouillant les bourses et les doublures des tuniques. Skeld s’agenouilla près de l’Elfe que Deidre avait abattu. Il déchira la tunique verte, révélant une cotte de mailles de facture humaine en dessous, et surtout, une lourde bourse en cuir frappée d'un symbole discret mais indubitable.

Il se releva, le visage sombre, et tendit l'objet à Claire.

— Regardez ça, Commandant. Ce ne sont pas des soldats de l’armée Sylvestre, ni même des éclaireurs réguliers.

Claire saisit la bourse et observa le sceau gravé dans le cuir : une balance brisée sur fond de vagues.

— Ce n'est pas un emblème elfique, constata-t-elle froidement.

— Non, confirma Skeld en crachant par terre. C’est la signature de l’une des plus puissantes familles marchandes de Vilmar de l'Est.

— Vilmar ? Je croyais qu'ils avaient rallié la bannière de Sasha, intervint Deidre, essuyant son épée.

— C'est le cas pour le Conseil dirigeant, expliqua Skeld, qui connaissait bien la géopolitique de l'Est pour y avoir servi comme mercenaire dans sa jeunesse. Mais certaines vieilles familles marchandes sont furieuses de ce traité d'appartenance. Elles perdent leur indépendance au profit de l'Empire. Ces hommes... ce sont des mercenaires. Des "Lames Libres" payées pour se déguiser et semer le chaos.

Claire serra la bourse dans son poing jusqu'à faire crisser le cuir. La colère afflua, glaciale et tranchante. Tout s'éclairait.

« Vilmar », murmura Claire, le mot résonnant comme une malédiction.

Skeld se releva, le visage plus grave que jamais. « Pas seulement Vilmar. La Maison Vorian spécifiquement. Ils ont perdu leurs monopoles commerciaux sur la soie des steppes lorsque le Conseil a vendu Vilmar à Koros. C’est une vengeance. Une vengeance qui risque de mettre le feu à tout le continent. »

Claire regarda les cadavres, les « Elfes » dont la peau pâle et les traits fins avaient été un déguisement presque parfait. Presque. La cotte de mailles grossière, les bottes usées de soldat de fortune, et cette bourse trop lourde pour un éclaireur léger. Une mise en scène. Une pièce de théâtre mortelle dont Tudor était censé être le coupable idéal.

— Ils voulaient un massacre, résuma-t-elle, sa voix plus dangereuse d’être si calme. Ils voulaient que Sasha trouve ses émissaires égorgés, avec des flèches « elfiques » plantées partout, sur notre territoire. Elle aurait crié à la trahison, à l’alliance secrète entre Tudor et les Elfes Rouges. Ou bien elle aurait exigé des représailles tellement brutales qu’elle aurait déstabilisé son propre pacte avec Elpire, semant la méfiance. Dans les deux cas, le chaos.

Elle se tourna vers ses Loups, leur silence attentif plus éloquent que n’importe quel serment.

— Débarrassez ces corps. Enterrez-les profond, loin d’ici. Récupérez toutes les flèches, effacez toutes les traces de combat. Je ne veux pas qu’un chien errant tombe sur un bout de tissu vert.

Elle tendit la bourse à Skeld.

— Toi, tu gardes ça. C’est notre preuve. Protège-la comme ta propre vie.

Puis son regard se posa sur Wilhem. L’éclaireur se raidit, sentant le poids de l’ordre à venir.

— Wilhem. Tu as la mission la plus importante. Prends mon cheval, il est plus frais. Tu galopes droit sur Hiverval. Tu ne t’arrêtes que pour changer de monture aux relais. Tu demandes une audience immédiate avec le roi. Pas avec un chambellan, pas avec le Conseil. Avec le roi en personne. Tu lui dis ceci, mot pour mot : « L’ombre de Vilmar s’étend. Le convoi était la cible, Tudor le bouc émissaire. Nous tenons la preuve. Attendre vos ordres. » Tu répètes.

Wilhem, la gorge sèche, répéta la phrase, s’en imprégnant.

— Bien, approuva Claire. Maintenant, pars. Que les dieux te protègent. Nous, on va aller calmer les nerfs de nos « invités » korosiens avant qu’ils ne voient des elfes dans chaque arbre et ne déclenchent une guerre par accident.

Wilhem ne se fit pas répéter. Il s’élança vers le destrier gris de Claire, l’enfourcha d’un bond et disparut entre les troncs comme une flèche, laissant derrière lui un silence soudain, plus lourd que jamais.

Claire prit une profonde inspiration. La partie d’échecs venait de devenir un jeu de massacre à trois dimensions. D’un côté, le convoi korosien, ignorant qu’il avait frôlé la mort et la manipulation. De l’autre, les mercenaires de Vorian, échoués mais dont les commanditaires étaient toujours dans l’ombre. Et au milieu, Tudor, qui devait à la fois protéger sa frontière, déjouer un complot, et éviter de déclencher une guerre tout en en préparant peut-être une autre.

Elle fit signe à ses Loups.

— En avant. Doucement. On va leur montrer qu’ils sont en sécurité sous la protection du Loup. Pour l’instant.

 

 





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