La pirogue quitte le petit ponton de bois bancal. Excités, mais collés les uns aux autres, nous essayons de trouver un équilibre précaire dans cette petite barque qui semble faite de roseaux. Nos pieds trempent dans plusieurs centimètres d’eau, mais le guide nous assure que l’on ne risque rien, puisqu’il n’y a pas de crocodiles dans cette partie du Sénégal. Il rit de sa propre blague. Ce n’est pas très drôle, mais nous forçons un sourire gêné.
Les consignes nous sont rappelées pour la troisième fois : ne pas toucher à la végétation, ne pas mettre les mains dans l’eau, garder le silence si l’on croise des animaux et ne pas mettre le flash de l’appareil photo. Je suis excitée. C’est la partie du voyage que j’attendais le plus de notre petite expédition humanitaire, même si je sais également qu’il y a une chance que nous ne voyions rien pendant les quatre heures qu’est censée durer notre promenade sur les eaux du parc national des oiseaux du Djoudj.
La première heure me donne raison. Il n’y a rien d’autre que de grands roseaux de part et d’autre de la rivière, enfoncés dans une eau aux teintes vertes qui me rappellent celle de la mer du Nord, en plus chaude et sans les méduses. Malgré la volonté de protéger cet environnement, je ne peux m’empêcher de remarquer des déchets sur les rives : sacs plastiques, canettes, et même un vieux vélo. Le guide nous explique qu’il arrive que les populations locales se débarrassent de leurs poubelles ici et que l’une de ses missions principales est de les ramasser et éduquer pour que ça ne se reproduise pas. Un regard sur le tas où de petits oiseaux bruns picorent m’apprend qu’il y a encore du travail sur ce point.
Notre première vraie rencontre avec la faune locale se produit peu de temps après ça. Un mouvement, bref, dans les fourrés. Une tête porcine émerge brièvement, nous lance un regard effrayé et s’enfuit sans demander son reste. Les phacochères pullulent dans les environs, nous explique le guide, et servent de nourriture à la plupart des espèces carnivores du parc, dont la plus emblématique reste le léopard. Nous en croiserons un quelques minutes plus tard, allongé sur la branche d’un énorme acacia. Peu effarouché, le félin nous laisse le photographier, sa queue chassant les mouches environnantes, puis nous reprenons notre voyage.
Il est bientôt midi, et la chaleur devient étouffante. La végétation se fait moins dense et le lit de la rivière s’ouvre en grand. L’eau est trouble, mais nous remarquons quelques poissons se dandiner sous la surface. Bientôt, un de mes camarades crie. Une forme plus longue se déplace vers nous, la tête hors de l’eau. Nous nous tournons tous vers notre guide, sourcils froncés. Il rit et nous explique qu’il ne s’agit que d’un petit caïman, et que, si nous étions effrayés d’un crocodile de cette taille, il ne fallait pas s’aventurer plus dans les grands lacs d’Afrique centrale.
Cette rencontre est rapidement évincée par de nombreux cris, en amont de la rivière. Nous nous penchons tous pour essayer de voir ce qui se passe, mais les roseaux sont de retour et masquent la vue. Le boucan nous fait penser à un concert de portes qui grincent, et nous ne tardons pas à comprendre pourquoi.
Une grande zone dégagée s’ouvre devant nous, une des embouchures de la rivière. Sur un long rocher noir immergé à peine perceptible, des centaines d’énormes oiseaux blancs piaillent et hurlent les uns sur les autres. Certains ont le bec dans l’eau, à l’affut des poissons, d’autres s’occupent des jeunes, et d’autres volent au-dessus de la masse blanche dans un ballet chaotique. Ce sont des pélicans. Le guide nous propose de les compter. Je perds le fil après deux cents. Il y a tellement de vie dans ce petit espace qu’il est impossible de mémoriser tout ce qui s’y passe.
Le bouquet final, ce sont ces flamants roses qui arrivent du nord et se posent difficilement parmi les pélicans pour aller se rassasier à leur tour. Les oiseaux blancs ne semblent pas ravis de cette irruption et des prises de bec éclatent partout sur le rocher. Certains battent des ailes, d’autres attaquent les nouveaux venus au niveau des pattes. Surprenamment, les flamants roses ne semblent pas en prendre ombrage. Ils traversent l’assemblée d’un pas lent pour rejoindre l’eau, où plusieurs immergent immédiatement la tête. L’un d’eux ne tarde pas à remonter son long cou, une crevette en train de gigoter qu’il lance en l’air et avale intégralement.
Nous pourrions rester de nombreuses heures supplémentaires à les observer, mais la pirogue se retourne pour faire demi-tour. Il ne faut pas les déranger plus longtemps pour qu’ils continuent à se sentir en sécurité. Nous remontons le lit de la rivière en sens inverse, et on nous propose même de ramer. Il s’avère que le faire à quinze et à contre-courant est plus compliqué que nous le pensions. La barque finit dans les roseaux, et notre guide décide de reprendre la barre.
Lorsque nous regagnons la terre ferme après deux nouvelles heures à voguer sur les flots, nous avons la surprise de trouver deux énormes tortues cannelées sur le ponton, les quatre pattes étendues pour capter le soleil. Nous avons l’autorisation de les toucher quelques instants, puis nous regagnons l’entrée du parc où notre véhicule coloré nous attend pour la suite de nos aventures. Je grimace. Même si notre van bleu et jaune est chouette, il n’est pas confortable, n’a pas de ceintures de sécurité et nos chauffeurs ont une définition particulière du Code de la route, qui consiste à soulever un maximum de poussière pour ne pas que la police puisse lire la plaque d’immatriculation.
À notre désagréable surprise, une araignée aussi grande qu’une main a tissé sa toile sur l’une des fenêtres laissées ouvertes. Ses huit pattes étendues mettent en valeur son corps jaune et noir qui crie combien elle est dangereuse. Pourtant, notre guide s’en saisit à mains nues et la jette dans un buisson, en nous expliquant de manière pragmatique qu’il s’agit de l’une des araignées les plus dangereuses du monde. Nous ne sommes pas rassurés. Et si d’autres bestioles s’étaient glissées dans notre véhicule ? Nous nous rappelions tous l’énorme blatte qui avait dormi dans les cheveux de notre professeur de sciences la première nuit. Il faudra faire avec.
Nous montons à bord. Il nous reste encore dix jours de voyage sur les routes sableuses du Sénégal. Les insectes ne nous empêcheraient pas de l’apprécier comme il se doit.