Le mois d’aout s’écoule tranquillement, beaucoup de travail pour Hunter, beaucoup de bains de soleil pour moi et beaucoup d’amour entre nous.
Nous voyons Kai régulièrement, qui trouve enfin un travail dans l’usine dans laquelle il avait été engagé puisqu’un homme en arrêt maladie a mis la boite dans une situation compliquée. Le patron a donc accepté de le reprendre malgré son départ inopiné de la dernière fois et même si la situation est temporaire, Kai trouve enfin une petite stabilité et une occupation, ce qui lui réussit un peu plus. Sa rancœur envers Hunter semble s’évaporer jour après jour, leur complicité grandit peu à peu et ma vie continue d’être parfaite.
Ce n’est que sur la fin août que les choses changent, lorsqu’Hunter passe ses journées du matin au soir dans sa tour de l’angoisse, pour revenir chaque soir avec un visage plus défait que la veille. Il tente de me rassurer du mieux possible, jusqu’au jour où il rentre un soir avec Winston, à ma plus grande surprise.
Malgré des retrouvailles chaleureuses entre lui et moi ainsi qu’un diner plaisant tous ensemble, leurs visages se transforment dès la fin du repas. Ils s’installent sur l’ilot de la cuisine, avec des dizaines et des dizaines de feuilles étalées devant eux, qu’ils parcourent et analysent à voix basse tandis que je suis sur la terrasse à les observer discrètement.
Je comprends rapidement que le problème vient des chiffres de l’entreprise, ces fameux chiffres qui angoissent Hunter depuis des semaines, ceux qui pourraient l’envoyer tout droit en prison tant qu’ils ne trouvent pas le problème. Ils passent beaucoup d’appels, avec leurs analystes il me semble, alors qu’il est plus de dix heures du soir. Je n’ai jamais vu Hunter aussi contrarié et perdu, lui qui gère toujours tout parfaitement alors qu’il est incapable de comprendre le fond du problème. Winston aussi m’inquiète, lui qui est si détendu et rieur, alors qu’il affiche ce soir son visage le plus grave et inquiet.
Vers onze heures, Hunter me rejoint sur la terrasse et je sais que les choses sentent mauvais lorsqu’il s’agenouille devant moi en attrapant mes mains.
- Est-ce que tout va bien ? murmure-je.
- Non mon cœur… mais ça va aller… Il faut juste que je me rende au bureau avec Winston…
- A cette heure-ci ?! m’exclame-je.
- Oui mon chat, je ne sais pas exactement à quelle heure je vais rentrer, le mieux est que tu ailles te coucher sans m’attendre… Nous avons simplement eu l’idée de sortir tous nos chiffres des dernières années pour les consulter, pour voir à quel moment précis les problèmes ont commencé puisque nous ne comprenons rien à la situation. Cette fois, nous ne pouvons plus laisser le temps passer, il faut qu’on trouve et qu’on remette tout ça d’équerre, je suis désolé.
- Il n’y a pas de problème, je comprends, je suis juste inquiète, admets-je d’une petite voix.
- Il n’y a aucune raison mon cœur, je vais régler tout ça, tu le sais bien, je règle toujours tout…, chuchote-t-il en me souriant.
Son sourire se veut rassurant alors que ses yeux crient l’inquiétude. Il m’embrasse en attrapant tendrement ma joue, des baisers trop nombreux et trop longs pour me faire croire qu’il va bien.
Je l’accompagne ensuite à la porte pour saluer Winston et ils s’en vont, me laissant seule à l’appartement entourée de leurs dizaines de problèmes toujours étalés sur l’îlot.
Je suis morte d’inquiétude naturellement, je regrette moins de cinq minutes après leur départ de ne pas les avoir accompagné pour essayer de les aider plutôt que de rester plantée là toute seule et j’observe alors les nombreux documents qui envahissent ma cuisine d’un autre œil. Des centaines de chiffres, peut-être des milliers, qui m’appellent pratiquement.
Je sais que je suis excellente avec les chiffres, que j’ai déjà débloqué Hunter il y a quelques mois en me penchant quelques minutes sur son dossier Excel. A vrai dire, je ne suis pas simplement excellente, je suis un génie selon les tests qu’on a pu me faire faire dans l’enfance et je crois qu’il est grand temps que je me serve de cette corde à mon arc que je délaisse. Hunter s’occupe de moi constamment, il s’est même occupé de Kai et je ne vois pas bien ce que j’attends pour essayer de m’occuper de lui à mon tour. Je lui ai proposé des dizaines de fois de mettre le nez dans les comptes de son entreprise et je me suis heurtée à un refus net, parce qu’il ne voulait pas m’embêter et encore moins pendant mes vacances selon lui.
Maintenant que je suis seule chez nous et qu’une nuit de travail l’attend sans doute, j’ai honte de réaliser que j’aurais dû insister. Mais Hunter n’est pas en prison, l’entreprise n’est pas encore dans le pétrin total et je peux donc encore faire quelque chose. Je me serre donc un verre pour me donner du courage, pour cette longue nuit qui m’attend moi aussi maintenant que je suis assise après l’ilot et que je m’apprête à lire chacun de ses foutus documents jusqu’à ce que je trouve le problème.
*
La soirée est longue, la lune se déplace dans le ciel à mesure que je lis chaque feuille mais je ne perds pas en détermination. Je ne suis même plus dans la réalité, je suis plongée dans un monde de chiffre et de calculs qui me parlent, qui m’absorbent même, comme une énigme gigantesque qui me happe. Plus je parcours les documents, plus les erreurs me sautent aux yeux, plus je saute sur d’autres documents pour creuser l’origine des anomalies que je détecte, plus je trouve des pistes.
A ce stade, j’ai des post-it de toutes les couleurs scotchés sur les feuilles devant moi, avec mes notes et des codes couleurs, et je sens que j’arrive au but, chaque nouvelle anomalie est cohérente, je peux presque savoir à l’avance où elle sera sur la prochaine feuille que j’attraperai. Le schéma s’esquisse dans ma tête, il se précise à mesure que j’analyse les données et j’ai l’impression de revenir dans mon corps d’un coup lorsque je lis enfin le dernier papier.
J’observe tous les documents étalés devant moi, triés selon mes critères, ma façon de m’organiser, avec mes post-it qui les colorent dans une harmonie que je juge comme cohérente et ma conclusion tombe comme un couperet sur le cou d’un coupable.
Il n’y a pas d’erreur dans les données d’Hunter, les erreurs arrivent, elles sont involontaires et aléatoires… Mais ce que j’ai sous les yeux n’en sont pas, c’est plutôt l’œuvre d’un génie, qui manie les chiffres avec une habileté ahurissante pour avoir réussi à faire ce qu’il a fait, à savoir trafiquer volontairement les comptes de l’entreprise sans que des têtes aussi pointues qu’Hunter ou les hommes qui travaillent pour lui n’aient réussi à comprendre le stratagème.
Pour la matheuse que je suis, ce que j’ai sous le nez est pratiquement une œuvre d’art et si elle n’avait pas été créée pour nuire à l’homme de ma vie, alors je serais sans doute pratiquement admirative.
Je ne perds pas une minute, j’attrape mon téléphone et j’appelle Hunter, qui est complétement choqué de me voir l’appeler à trois heures du matin.
- « Mon cœur ?! »
- Désolée de te déranger mais… je… je crois que j’ai compris le problème.
Un blanc ahurissant me répond bien que j’entende des voix étouffées en arrière-plan, sans doute parce qu’il ne comprend même pas de quoi je parle.
- Ton problème de chiffre, précise-je. Je me suis penchée dessus dès que vous êtes partis… Je crois que j’ai trouvé le problème… Non, en fait, j’en suis sûre et certaine.
- « Tu as trouvé le problème ? Tu plaisantes mon cœur… ? »
Comme par magie, le brouahah cesse autour de lui et je rougis malgré moi d’imaginer je ne sais trop combien d’hommes qui doivent dévisager Hunter avec des yeux ronds à l’idée que sa petite-amie appelle pour décréter qu’elle a compris le problème. Je sais qu’ils n’y croient pas une seconde, ils doivent plutôt être abasourdis de voir leur patron me prendre au sérieux, moi, la jeune fille en première année qui ne représente sans doute qu’une croqueuse de diamant stupide à leurs yeux.
- Tu sais bien que je ne plaisante pas Hunter. Ça fait quatre heures que j’analyse tout et je peux te dire que c’était très, très compliqué à saisir… Tu… tu veux bien rentrer pour que je t’explique les choses ? demande-je d’une voix timide.
- « Bordel j’arrive tout de suite. »
Je visualise comme si j’y étais ses hommes qui doivent halluciner à ce stade, mais je rougis pour de bon de bonheur à l’idée que mon Hunter me croie sur parole. Il n’hésite même pas une seconde, il raccroche dans la foulée et je sais qu’il est déjà en train de foncer jusqu’à l’ascenseur en s’accrochant à ce que je viens de lui dire. J’entends presque ses petits rires, je vois ses yeux pétillants de confiance à mon égard, l’air avec lequel il va me regarder lorsque je m’expliquerai.
*
Une chose est sûre, je ne m’attendais pas à voir débarquer une dizaine d’hommes chez moi alors que je suis en pyjama. Je suis encore plus choquée de voir leurs visages, parce que tous me dévisagent avec curiosité et pas avec dédain. Je ne sais pas si Hunter les a briefés sur la route ou s’ils sont si désespérés qu’ils s’accrocheraient au moindre espoir.
Je me retrouve donc assise à l’ilot, alors que la petite armée de Winston s’est répartie autour de moi, dont Hunter qui est dans mon dos :
- Nous t’écoutons mon chat, tous, et avec attention. Ces hommes sont bien plus calés que moi en chiffres et ils suivront sans problème ce que tu raconteras je pense, alors explique-toi comme ça te vient.
- Euh… oui…, souffle-je timidement.
Il pose une main sur mes reins pour m’encourager et dès que je croise ses émeraudes si douces et assurées, ma confiance en moi remonte. Un coup d’œil au vrai Winston, qui me sourit pour m’encourager, et je me lance. J’explique en mes termes les anomalies, j’expose le plan machiavélique qui a été mis en place selon moi et plus je parle, plus je vois que les hommes en face de moi saisissent réellement ce que je raconte. Leurs visages se décomposent autant que le mien lorsque j’ai compris les choses, et ils échangent des regards graves quand ils comprennent entre les lignes ce que j’annonce. Hunter et Winston - les deux seuls hommes ici dont le métier ne concerne pas les chiffres – me regardent sans entièrement comprendre à la fin de ma tirade alors que les autres sont choqués à ce stade.
Hunter m’interroge du regard sans accorder la moindre attention à ses hommes et je suis touchée de voir le crédit qu’il m’accorde puisque c’est ma conclusion qu’il veut.
- Pour la faire courte, il y a quelqu’un dans ton entreprise qui détourne des fonds Hunter. Il se sert de systèmes habiles, entre perte et bénéfice dans tes actions dans les entreprises… Pour simplifier très grossièrement, tu as un petit bénéfice « A » quelque part dans tes entreprises, tout est en règle, jusqu’à ce que soudain, ce bénéfice devienne subitement une perte… Les chiffres restent les mêmes en soit, tu peux les recalculer cent fois… sauf qu’au lieu d’être une perte comme indiqué, c’était un gain… et comme ce gain est devenu une perte, la somme disparait dans la nature sans que tu ne te poses de question… Sauf que ce n’est évidemment pas cohérent avec les mouvements sur tes comptes ni avec ceux des entreprises que tu possèdes.
- Quoi… ? souffle-t-il en ouvrant des yeux immenses.
- Aux yeux de l’état, c’est catastrophique je suppose, parce que tous les documents envoyés par l’entreprise en question sont différents des tiens, d’où la différence entre ce que tu déclares et ce que tu touches réellement… Si l’entreprise déclare un gain de cent euros mais que Monsieur Grimmal annonce qu’il a perdu cent euros… On pourrait vite t’accuser de détourner cet argent en effet…
- Mais comment est-ce possible ? murmure Winston.
Je me tourne vers lui pour lui répondre :
- Tous les documents de la comptabilité des entreprises Grimmal sont bons, ils deviennent faussés à partir d’un certain degré, je ne sais pas comment fonctionne l’entreprise, mais c’est comme si tout était ok jusqu’au dernier maillon de la chaine, qui modifie les chiffres lui-même… Et je ne sais pas non plus comment cette personne peut bien se virer l’argent, tout ça me dépasse, mais j’imagine que pour faire une chose pareille, le coupable est très haut placé, bon avec les chiffres et arrive à manipuler des flux d’argent de ton entreprise sans problème… Honnêtement… on dirait que le coupable est…, hésite-je en le regardant avec des yeux désolés.
- Vous, Monsieur Grimmal, confirme un des hommes en hochant la tête.
Je n’osais pas le dire, et je suis heureuse de voir que l’employé d’Hunter ne l’accuse pas vraiment mais suit complétement mon raisonnement.
- Moi ? souffle Hunter.
- Oui Monsieur. Votre… petite compagne a raison, tout est fait pour donner l’impression que c’est vous qui modifiez tout ça grâce à votre statut… et pour réussir une chose pareille, il faut être au sommet de l’entreprise… alors ça ne laisse que trois possibilités…
Il jette un regard inquiet à Winston et mon souffle se coupe pratiquement à l’idée que ça puisse être lui. Mais Hunter ne cille même pas, il fixe l’homme sans même jeter un regard à Winston, en confiance absolu à l’égard de son « tonton ».
- Qui donc ? demande-t-il avec tension.
- Pour ce qui est d’être au sommet de l’entreprise, soit le directeur, soit le sous-directeur, explique l’homme en désignant Hunter puis Winston.
- Mais il y a un troisième homme dans cette entreprise qui n’a pas votre statut mais qui a largement la main sur tout ce qui concerne les finances… Le directeur financier, continue un autre.
J’abats une main sur mes lèvres au moment où Winston jure entre ses dents :
- Bordel ! Baumont ! siffle-t-il rageusement.
A partir de là, ils se mettent à parler d’autre chose que de chiffres et ils me perdent un peu, mais je comprends vite que Baumont, en tant que directeur financier, a le pouvoir de détourner des fonds sans trop de problème. Hunter est dévasté, Winston est fou de rage, les autres hommes vocifèrent et ils montent un dossier à partir de mes post-it pour faire tomber cette ordure. Hunter ne cesse de me lancer des regards désolés, parce que je sais qu’il fait le lien entre son comportement déplacé envers moi et ses détournements d’argent, comme s’il s’en voulait de ne pas avoir été plus méfiant envers cet homme après notre altercation.
Pour ma part, je rayonne. Je suis on ne peut plus soulagée de savoir que les problèmes d’Hunter s’arrêtent ce soir, en gratitude totale de réaliser qu’il n’aura pas de problème plus graves maintenant que son équipe monte le dossier contre Baumont et plutôt très satisfaite d’imaginer que c’est moi qui aurai permis de faire tomber la tête de ce poison.
Les choses déroulent, ses hommes sont effectivement excellents dans leur domaine et en une bonne heure et demie, tout est aussi clair que de l’eau de source pour faire virer cet homme et lui offrir de très jolis problèmes qui me ravissent. L’ambiance s’allège après cette nuit blanche angoissante, les premiers rires de soulagement fusent, et l’un des hommes finit par me désigner :
- C’est elle que je veux comme nouvelle directrice financière Monsieur Grimmal, plaisante-t-il en m’offrant un regard gentil.
Hunter éclate de rire et je rougis jusqu’à la racine des cheveux lorsque ses hommes se mettent à me complimenter dans tous les sens. Certains me vantent, d’autres font semblant d’être jaloux et l’un d’eux confirme mon statut de génie des chiffres. Ils m’encensent tous avec zèle, ils rient en se moquant d’eux-mêmes, coiffés au poteau par une jeune femme en robe de nuit et Hunter a bien du mal à s’en remettre.
A partir de là, j’ai enfin l’impression d’être reconnue. Ces hommes font partie de l’armée de Winston qui me jugeaient si sévèrement, de ceux qui ne m’accordaient aucun crédit alors que je deviens la génie qui aura sauvé l’entreprise. Ils se mettent à me poser des questions, à me demander « pourquoi diable j’ai choisi le droit », pourquoi je ne suis pas présente lors de leurs réunions et j’en passe. Hunter rayonne enfin, il me couve de son regard le plus fier et je ne sais plus où me mettre lorsqu’il embrasse mon front avec toute sa tendresse devant ses hommes.
*
La soirée finit dans la bonne humeur, mais tout le monde rentre se coucher, ce qui n’est pas le cas d’Hunter qui a désormais d’autres chats à fouetter à la lueur de ce que nous avons découvert ce soir. Il m’accompagne dans la chambre aux premières lueurs du jour, pour me coucher alors qu’il va filer directement au bureau pour régler tout ça.
Il est assis au bord du matelas et caresse ma joue amoureusement, pendant que je me love sous le drap en affichant mes yeux boudeurs.
- Mais qu’est-ce que je ferais sans toi mon cœur…, soupire-t-il. Je suis désolé de devoir te laisser… mais tout ça sera vite derrière nous… Je vais saisir les autorités nécessaires pour que tout soit réglé dans les plus brefs délais et nous pourrons enfin respirer.
- On pourrait s’offrir quelques jours de repos tous les deux quand tout sera en marche pour éjecter Baumont, ose-je timidement.
- Absolument, impérativement même… Où souhaiterais-tu aller ? Chez les Sinclair ou chez Sélène ? chuchote-t-il en me souriant.
- Chez Sélène ! gazouille-je.
- Je l’aurais parié, répond-il tendrement.
Il se penche et j’attrape ses joues pour lui rendre son baiser avec toute ma joie.
- Cinq jours ? chuchote-t-il contre mes lèvres.
- Six ! glousse-je.
- Alors six jours au paradis mon chat… J’appellerai Sélène dans la journée pour réserver notre chambre…
- Tu es parfait, affirme-je.
- Tu es parfaite, tu viens peut-être de sauver ma boite, de me sauver moi en tout cas, répond-il en fronçant les sourcils pensivement.
- Je veille enfin sur toi moi aussi.
- Tu veilles sur moi à ta façon depuis le premier jour Hestia, n’en doute jamais.
Je le tire plus fermement contre moi pour l’allonger, et ce n’est qu’après de nombreux baisers qu’il est une heure raisonnable pour réveiller tous les gens qu’il doit réveiller pour affronter la situation. Il me laisse donc et je me love dans notre lit en rêvassant déjà du licenciement de cette pourriture de Baumont, qui marquera en plus le début de dernières petites vacances improvisées à la mer pour nous.