Je ne peux qu’observer Kai pour l’instant, détailler ses traits que je connais par cœur et que j’ai bien cru que je ne reverrais pas avant longtemps… Son visage est métamorphosé, on dirait qu’il a repris vie et ça me rassure déjà beaucoup malgré mes quelques petits doutes.
- Alors tu es sobre… ? souffle-je finalement.
- Oui… Oh bordel, tu ne peux pas imaginer ce que ça me fait de te revoir…, chuchote-t-il avec sa tête ahurie.
Au même moment, nos mains se cherchent sur la table, et nous nous accrochons l’un à l’autre avec force. Je sens pratiquement Hunter se tendre à côté de moi, il n’est sans doute pas ravi que nous nous tenions les mains, mais il m’a l’air plus sur ses gardes que contrarié et ça me permet de me reconcentrer sur Kai.
- Je suis fière de toi Kai, vraiment, affirme-je.
- Je le fais pour toi, je donne tout ce que j’ai pour toi béb… Hestia.
Il lance un regard presque inquiet à Hunter, qui ne commente pas, mais vu son sourcil levé, il est évident qu’il n’allait pas du tout apprécier que Kai m’appelle « bébé ». Ce dernier préfère immédiatement désamorcer la situation :
- Désolé mec, c’est une habitude.
- Tu la perdras, répond Hunter.
- Ouai… Bref…, marmonne-t-il.
Je suis encore plus surprise par cette interaction, de voir à quel point Kai ne joue pas les idiots comme il l’aurait fait avant… Il n’est pas dans la provocation, pas dans la recherche de domination… ce qui est très encourageant.
Il repose son attention sur moi rapidement :
- Je n’ai rien touché du tout depuis un mois mais je n’ai presque rien pris depuis le mois d’avril tu sais… c’était le deal pour te revoir b…Hestia. Il m’a dit que si je me sortais de tout ça, alors il nous remettrait en contact… Comment tu vas ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu passes de bonnes vacances ? Tu as réussi ta première année ?
Il me mitraille de question sur moi, alors que je partais du principe qu’il était évident que nous parlerions de lui… Quelle erreur connaissant Kai et ça me réconforte à un point inimaginable… C’est retrouver mon frère, celui qui veut toujours tout savoir sur moi, s’assurer que je vais bien plutôt que celui qui me crie dessus en ne pensant qu’à lui… C’est retrouver mon Kai, le Kai sobre, et je suis à deux doigts d’en pleurer de bonheur mais un serveur nous interrompt pour amener nos plats.
Kai lui lance un regard de travers, classique, mais sa petite moue contrariée quand un humain entre dans son périmètre est une habitude qu’il a depuis l’enfance… Une enfance qui me revient en pleine tête et qui me terrifie en même temps, car je touche du doigt le bonheur absolu depuis que je sais qu’il est sur la bonne voie.
- J’ai peur que tu rechutes…, m’angoisse-je à voix basse.
- Mais non ! Et même si ça arrivait un jour, alors je reprendrais le chemin de la sobriété dès le lendemain Hestia, je te le jure ! Ce n’est pas un long fleuve tranquille, j’ai déjà rechuté, merdé, plusieurs fois… demande donc à ton mec, mais il pourra aussi te dire que j’ai réessayé dès le lendemain… Mais ça fait un mois ! s’exclame-t-il en secouant doucement mes mains.
- Je t’ai vu rester sobre quelques semaines Kai… lorsque je te sevrais moi-même… et nous savons tous comment ça a fini, réponds-je d’une voix plus froide que prévue.
Hunter se tend sans doute plus, parce qu’il passe un bras protecteur autour de ma taille, que Kai ne rate pas puisqu’il observe son geste avec des yeux agacés, mais il ne commente pas la chose et préfère me répondre :
- Je sais… mais la dernière fois c’était différent… je baignais là-dedans bébé, j’étais…
- Hestia, intervient Hunter avec fermeté.
- Puisque je te dis que c’est une habitude ! Je ne fais pas exprès putain !
- Et bien tu vas vite faire l’effort ou je te ferai passer l’envie de l’appeler comme ça, tu es prévenu.
- Je me souviens de ton coup droit et je ne prendrai pas le risque…, tente de plaisanter Kai.
Je suis médusée de voir Hunter rire, encore plus de la blague que vient de faire Kai, et je me demande dans quelle dimension je suis tombée puisque oui, ils ont visiblement développé une petite complicité sur laquelle je n’aurais jamais misée le moindre centime. Bon, je réfléchirai à tout ça plus tard.
- C’était différent donc… ? le presse-je.
- Mais oui, reprend Kai. Je baignais dans la dope, j’étais sobre mais ça me passait sous le nez toute la foutue journée… je ne pense pas que tu puisses imaginer la difficulté de rester sobre en étant dans ce milieu.
- Et les choses ont changé ? Tu ne deales plus ? demande-je avec un rire hautain.
- Non ! Je me cherche un boulot ! Ça ne donne pas grand-chose pour le moment, mais je te jure que je cherche activement et plus de trois minutes…
Encore une tentative de plaisanterie de sa part, puisque je lui avais déjà crié dessus pour lui dire qu’il avait « cherché du travail trois minutes » avant de tomber dans son réseau.
- Mais comment vis-tu ? Tu ne fais plus de ventes illicites depuis avril mais tu ne travailles pas ? Tu veux me faire croire que l’argent pousse sur les arbres ou quoi ?! me hérisse-je en sentant les mensonges venir.
Je m’attendais à des cris, des pirouettes, des mensonges dans tous les sens pour essayer de justifier cette impossibilité, mais en tout cas, je ne m’attendais pas à ses coups d’œil vers Hunter.
- Non… je…, bafouille-t-il honteusement.
C’est Hunter qui se tourne vers moi pour répondre à mes questions muettes :
- Je lui ai donné de l’argent. Le jour où je suis allé lui donner l’argent de sa dette, j’ai aligné les billets au bout.
- Il m’a donné deux milles balles en plus…, me souffle Kai en hochant la tête comme pour me faire comprendre que mon petit-ami est cinglé.
- Je lui ai donné le choix, reprend Hunter. Je lui ai dit que je lui donnais cet argent, qu’il en faisait bien ce qu’il voulait, qu’il pouvait choisir de le dépenser pour détruire sa vie ou pour la sauver, mais que je voulais lui donner une chance de s’en sortir si c’était ce qu’il voulait.
- Et après ça, il m’a donné son numéro, enchaine Kai. Il m’a dit que si je sortais de ma merde, je pourrais te revoir en passant par lui… Je n’ai même pas hésité bé… j’ai immédiatement remboursé mon patron et je me suis barré de chez moi quelques jours plus tard, je me suis barré au motel où nous étions… J’avais assez de thune pour louer la chambre quelques semaines, j’ai tout quitté … Putain j’ai tout donné, tout… j’ai coupé tous mes liens avec cette vie de merde.
Je suis de plus en plus choquée à ce stade, de voir comme il a réagi vite, de réaliser à quel point il devait s’en vouloir de m’avoir fait vivre un enfer…
- Après avoir payé le motel pour du long terme et acheté de la bouffe, j’ai utilisé l’argent qu’il me restait pour me payer une semaine de cure de désintox… enfin… c’est ton mec qui m’a conseillé de faire ça quand je l’ai appelé…
Je lance un regard à Hunter, qui m’offre un petit sourire, et je mets donc la chronologie en place dans ma tête. Kai qui appelle Hunter pour la première fois à ce moment-là, pour lui expliquer sa situation, ses efforts… sans doute complétement perdu, à tout mettre en place sans pour autant réussir à raccrocher puisque je n’étais pas là pour l’enfermer à double-tours…
- Alors tu as fait une désintox… ? chuchote-je, bluffée.
- Ouai, une semaine d’abord… ces centres coûtent la peau du cul, ronchonne-t-il. J’ai super bien tenu après ça… j’ai commencé à voir des gens pour parler de tout ça… C’est merdique mais pas si mal…
Je lève les yeux au ciel et Hunter étouffe un rire à côté de moi.
- Bref, j’ai rechuté… j’ai réessayé de m’en sortir… il y a eu des hauts et des bas… mais… je n’arrivais pas à complétement… J’avais besoin de retourner en cure, plus longtemps… Je sentais que c’était ça qu’il me fallait, je voyais le bien que la première m’avait fait… Mais j’avais plus de thune pour un deuxième séjour alors j’ai eu besoin de parler à quelqu’un de tout ça…
- Il m’a appelé, reprend Hunter. A ce moment-là, il m’a rappelé pour m’expliquer la situation… c’était fin juin, pendant mes deux semaines de boulot très intense. Je n’avais pas vraiment le temps de jouer les nounous, pas le temps de l’écouter se plaindre deux heures au téléphone non plus…
Kai ne le prend visiblement pas mal du tout, parce que son regard s’illumine :
- Quand je lui ai dit que j’allais vendre ma voiture pour refaire une semaine en désintox, ton mec m’en a payé une ! Une vraie, de trois semaines, dans un centre de dingue… J’y suis entré le vingt-cinq juin, j’en suis sorti le dix-sept juillet, ça fait plus d’une semaine, je n’ai retouché à rien, je sens que je suis prêt cette fois.
Je tourne une tête ahurie vers Hunter, qui m’observe avec des yeux coupables :
- C’était de l’omission, murmure-t-il.
- Tu lui as payé un centre de désintoxication…, souffle-je en clignant des yeux.
- Oui…
Il a l’air si coupable, c’est insoutenable…
Je pose donc une main sur sa joue pour l’observer avec toute ma gratitude pendant quelques secondes, de plus en plus fière de lui, de plus en plus reconnaissante à la vie de l’avoir mis sur ma route alors que je ne pensais pas ça possible.
- Merci, encore merci…, murmure-je.
- Ouai… merci franchement… même si je ne peux pas te blairer, ajoute Kai d’une voix gênée.
Mais Hunter, ce petit coquin, se venge très efficacement de la pique de Kai parce qu’il se penche pour embrasser chastement mais tendrement mes lèvres. J’en rougis, autant de plaisir que de timidité de le faire devant Kai, mais lorsque je repose mon attention sur lui, il fixe évidemment la table.
- Bref…, reprend-il en se râclant la gorge. Cette fois je suis sobre, je me sens bien et je vais vraiment essayer de ne plus jamais y retoucher.
- Tu as plutôt intérêt maintenant qu’Hunter t’a payé cette cure ! le menace-je vivement.
- Oui, je vais essayer, je te le jure. Il faut juste que je me trouve un taff et tout ira bien… Pour le moment, j’ai repris ma chambre au motel… il me restait assez pour prendre deux semaines, mais je vais vite me retrouver à la rue si je ne trouve pas quelque chose… Enfin bon, c’est ma merde. Mais merci à ton mec de nous payer le resto ce midi…, conclut-il en jetant un coup d’œil un peu rieur à Hunter.
Décidemment, ils s’entendent comme larrons en foire… Pire, lorsque Kai attrape la carte des desserts puisque nous avons terminé nos assiettes, Hunter relance les gentils tacles :
- Ne prends pas de dessert, tu m’as déjà coûté assez cher comme ça.
- Ouai, je vais m’arrêter là…, répond Kai.
- Non mais ça ne va pas ! siffle-je. Prends un dessert Kai, je te l’offre ! Tu manges à ta faim ?
- Bien sûr que je mange à ma faim ! Puisque je te dis que ton cinglé m’a offert un paquet de pognon ! J’ai encore de quoi vivre comme il faut une bonne semaine, une et demie si je ne me fais pas trop plaisir…
- Trop plaisir ? Tu manges des pommes de terre vapeur ?
- Mais non… si je n’achète pas d’alcool et si je ne fume pas trop de clopes… c’est tout.
Je croise les bras en lui lançant un regard sévère, parce que je suis outrée qu’il utilise l’argent d’Hunter pour acheter ses autres poisons, mais à ce stade, je crois que je devrais déjà être heureuse d’où nous en sommes. Nous commandons dans la foulée nos desserts, puisqu’Hunter « autorise » évidemment Kai à en prendre un sans que je n’ai à payer quoi que ce soit. Dès qu’un petit silence plane, Kai tourne la tête vers moi :
- Et toi alors ? Tu bois toujours ton verre de Tequila ? demande-t-il.
Hunter me lance un regard qui me fait rougir un peu, mais je réponds avec transparence :
- Non… je ne le faisais que pour absorber ma tristesse de ne pas être avec lui… Je ne bois plus que du vin de temps en temps.
- Du vin… putain c’est bien lui de boire du vin… C’est bien un truc de riches ça…, répond Kai en regardant Hunter. Je suis sûr que tu sélectionnes tes bouteilles selon l’âge.
- Et le domaine, réplique Hunter.
Kai éclate de rire et je crois que c’était le dernier signal pour que je me détende enfin des pieds à la tête. Visiblement, les garçons ont bien plus échangé que ce que j’ai voulu m’admettre et la plupart de leurs tensions passées semblent enterrées.
Nous mangeons nos glaces en papotant de moi, puisque Kai réitère ses questions et je lui explique donc tout ce que j’ai fait depuis le neuf avril, dernier jour où j’avais vu Kai. Il est complétement absorbé par mes récits, il me pose plein de questions lorsque je lui explique mes premières vacances chez Sélène, mes partiels, puis le deuxième séjour à la mer, mes quelques jours en montagne et même ma journée à la capitale. Hunter me couve du regard avec tendresse, il n’intervient pas et nous laisse simplement discuter entre nous, il m’observe patiemment décrire à Kai la couleur de la mer, la texture du sable, le bruit des cigales…
- Je t’emmènerai chez Sélène, conclus-je.
- Ça a l’air pas mal…, acquiesce-t-il.
- C’est génial, on mettra les doigts de pieds en éventail en sirotant des cocktails dans des noix de coco, comme on l’imaginait quand on était enfants ! rayonne-je.
- Je t’achèterai ta bouée canard…, répond-il en m’offrant un de ses sourires les plus rayonnants.
- Oh oui ! Oh depuis le temps que j’en rêve ! glousse-je.
- Une bouée canard ? demande Hunter, son visage souriant posé dans sa main.
- Hestia a toujours eu une obsession pour ces piafs d’eau, explique Kai en levant les yeux au ciel. Quand on imaginait partir au soleil, elle restait fixée sur cette bouée, un espèce de grand canard pour se promener sur l’eau…
Nous rions un peu plus lorsque je décris la bouée que je visualisais étant petite et Hunter nous observe toujours silencieusement, avec un petit sourire aux lèvres. Je ne sais pas combien de temps ça fait que nous discutons maintenant, mais Kai lance un coup d’œil à son téléphone avant d’hocher la tête :
- Bon… il faut que j’y aille, j’ai un entretien d’embauche…
- Vraiment ?! m’excite-je.
- T’emballes pas, j’en ai deux cet après-midi, j’en ai eu un ce matin… C’est comme ça tous les jours et pour l’instant, personne ne rappelle bébé.
Il lance un coup d’œil désolé à Hunter, qui ne relève pas le surnom et préfère se lever.
- Je vais payer, je vous laisse en tête à tête, dit-il simplement en passant son pouce sur ma joue avec douceur.
- Merci pour le repas, roucoule-je en me redressant pour avoir un bisou.
Il le dépose sur mes lèvres et ça interrompt Kai, qui allait visiblement le remercier mais ne le fait pas. Dès qu’Hunter est hors d’écoute, je ne peux m’empêcher de lui souligner qu’il n’est pas très poli et il lève les yeux au ciel.
- C’est bon, ce con a déjà des bisous, il ne va pas encore se plaindre de ne pas avoir de merci…, ronchonne-t-il.
- Ce con qui t’a drôlement aidé…, souligne-je en levant un sourcil.
- Ouai… Roh ça va, ne me fais pas ces yeux-là ! Je le remercierai après…
- J’espère bien.
- En tout cas… il te fait vivre la grande vie…, dit-il pensivement en lui jetant un regard au comptoir.
- Oui, réponds-je timidement.
- C’est bien… tant mieux pour toi… tant qu’à ce que tu sois avec un connard, je préfère que ce soit avec un connard qui te traite bien et te fait vivre de belles choses…, admet-il difficilement.
- Il me traite très bien, je ne pourrais pas mieux l’être, je te l’assure… Et maintenant, il s’occupe même de toi ! m’enthousiasme-je en le désignant.
- Oh arrête ! On aura tout vu putain… je me laisse saucer par ton mec… au lieu de lui casser la gueule… sans déconner… ce qu’on devient…, soupire-t-il.
- Tu as essayé, mais tu as perdu ! fanfaronne-je joyeusement.
Il réprime un sourire en froissant sa serviette pour me la lancer dans la tête et nous rions finalement comme deux bossus lorsqu’une petite escalade a lieu et que je lui lance la mienne avant de me prendre la fin de son verre d’eau dans la figure.
Nous rejoignons ensuite Hunter qui nous attendait dehors et Kai m’enlace pour me dire au revoir. Il me garde serrée dans ses bras, longtemps, complétement blotti contre mon cou et ma tête. J’imagine bien que ça ne plait pas beaucoup à Hunter mais tant pis, Kai est Kai, il aura toujours une place à part dans mon cœur alors je le serre moi aussi avec force pour savourer de le retrouver.
- Je te reverrai bientôt ? demande-je quand il me lâche.
- Mais quand tu veux… je ne fais rien de particulier de toute façon…
Nous nous séparons finalement et lorsque je remonte dans l’Aston, j’ai un immense sourire aux lèvres.
- Ça me fait plaisir de te voir comme ça, commente Hunter en serrant ma cuisse.
- Moi aussi… et je ne te remercierai jamais assez pour ce que tu as fait pour lui, pour moi… c’est… Kai est difficile, je le sais… mais je l’adore, je l’aime même, il est ma famille… Et puis, il n’est pas complétement cinglé quand il est sobre, il ne te sauterait jamais dessus pour te faire du mal… Il était complétement déconnecté quand il t’a agressé, même moi, je ne le reconnaissais pas ces derniers jours…
- Sans doute… de toute façon, il sait qu’il gicle au moindre faux pas mon cœur… Je suis désolé, mais …
- Il n’y a aucun souci Hunter, le coupe-je. Si Kai replonge, je couperai les ponts jusqu’à ce qu’il ressorte la tête de l’eau. Et tant qu’il ne replonge pas, tu verras qu’il n’y aura aucune raison de le gicler à part son mauvais caractère.
Nous nous embrassons en souriant et il démarre en jetant un coup d’œil à ma robe.
- Je peux savoir pourquoi tu es trempée ?
Nous rions donc pendant le petit trajet quand je lui raconte notre bataille enfantine.