Un bon quart d’heure plus tard, je lis dans le canapé en attendant et Hunter passe la baie vitrée :
- Il faut que je te parle mon cœur, dit-il me rejoignant.
- Ça sonne sérieux ? m’inquiète-je.
- Plutôt…
Nous sommes assis, tournés l’un vers l’autre et je l’interroge du regard tandis qu’il organise ses pensées avant de se lancer :
- Il y a quelque chose que je te cache depuis quelques temps, qu’il faut que je t’avoue… ce n’est pas vraiment un mensonge, plutôt un mensonge par omission…, commence-t-il.
- Quoi ? murmure-je, de plus en plus inquiète.
- Le jour où tu as coupé les ponts avec Kai, le jour où je suis allé chez lui pour lui donner l’argent pour sa dette… je lui ai aussi donné mon numéro.
Je suis abasourdie par l’information et je cligne des yeux plusieurs fois en comprenant la situation.
- Quoi ? C’est Kai que tu avais au téléphone ?! souffle-je.
- Oui, il vient de m’appeler.
- Est-ce qu’il va bien ?! m’angoisse-je immédiatement.
Il attrape ma main pour la serrer gentiment :
- Oui mon chat, il va bien. Je lui ai donné mon numéro parce que je trouvais ça… horrible que vous coupiez les ponts de cette façon… je ne sais pas… je sais à quel point il compte pour toi malgré tout… Je savais qu’il ne saurait pas où te trouver ni comment te contacter… Alors je lui ai laissé mon numéro en lui disant que si un jour il sortait de sa merde, il pourrait me contacter, que je servirais de filtre entre vous…
- Quoi… ? continue-je de ma voix fluette.
- Ça fait quelques mois que nous échangeons régulièrement, qu’il me tient au courant de ses tentatives de décrocher… Je ne t’en ai pas parlé parce que je ne voulais pas que tu aies de l’espoir, je ne savais même pas si j’avais bien agi, si c’était ce que tu souhaitais… Je suis navré mais…
- Hunter ! le coupe-je vivement en serrant sa main à mon tour. Je me moque que tu m’aies caché ça ! Au contraire, je trouve ça… fou… je n’aurais jamais pensé que tu ferais une chose pareille pour moi alors qu’il t’a agressé je… je ne sais même pas quoi dire… Je t’aime ! Explique-moi !
Il me sourit, visiblement très heureux d’apprendre qu’il est loin d’avoir fait une boulette et mon cœur monte dans les tours à l’idée d’avoir des nouvelles de Kai, que je ne tarde pas à avoir :
- Il m’a envoyé un message quelques semaines après… tout ce cirque. Il voulait simplement me tenir au courant, me dire qu’il essayait, qu’il rechutait, que ce n’était pas facile mais qu’il voulait que je sache qu’il essayait. Je pense qu’il avait peur que je change de numéro, que je l’oublie, je ne sais pas… mais à partir de là, nous avons échangé régulièrement. Il m’a demandé mes conditions pour te revoir ou te reparler… Alors je lui ai dit que s’il arrivait à tenir un mois sans rechuter, j’en parlerais avec toi, que je te proposerais que nous nous voyions tous les trois quelque part… Ma seule condition est de toute façon sa sobriété, mais il fallait bien fixer un objectif.
- Et il… il a réussi ? C’est pour ça qu’il t’a appelé ?
- Oui, il vient de m’appeler pour m’annoncer que ça fait officiellement un mois qu’il n’a pas rechuté, confirme-t-il.
Je m’appuie dans le dossier pour fixer le vague devant moi en serrant la main d’Hunter dans les miennes, tellement choquée que j’ai du mal à réfléchir correctement.
- Ça va mon chat ? Qu’est-ce que tu penses de tout ça ? J’aurais dû me taire ? J’aurais dû me mêler de ce qui me regarde ? s’inquiète-t-il.
- Non, tu as très bien fait… Pour être honnête, je suis… chamboulée. Je ne m’attendais pas à ça, je pensais que nous nous reparlerions un jour, dans des mois ou des années, lorsque j’aurais craqué de ne pas le voir… Je m’attendais à trouver un Kai en perdition, mais j’imaginais que je serais assez forte et posée dans ma vie pour réussir à ne pas me faire entrainer dans les bas-fonds avec lui… Là je… imaginer qu’il lutte, qu’il donne tout pour décrocher depuis le mois d’avril… que tu le soutiens, que tu parles avec lui, qu’il n’était pas seul… je…
Les larmes me montent au yeux, mon cœur se serre à m’en faire mal tant je suis touchée par ce que vient de faire Hunter pour mon frère, par la bonté de cœur de cet homme qui partage ma vie… Imaginer Kai en train d’essayer de lâcher la drogue, en ayant un numéro à appeler, une personne qui ne le laisse pas tomber, qui compte sur lui, qui lui demande des nouvelles… Une larme roule finalement sur ma joue et je me redresse pour enlacer Hunter, qui me serre dans ses bras tendrement alors que je le remercie entre mes larmes d’émotion. Je prends le temps d’intégrer la nouvelle pendant qu’il me câline, et lorsque je me rassois tout contre lui, il m’interroge du regard.
- Je veux le voir, je veux absolument le voir, déclare-je.
- Avec moi ? demande-t-il avec espoir.
- Bien sûr, je ne le verrai pas sans toi Hunter.
Il se détend visiblement des pieds à la tête et je peux le comprendre, il est évident qu’il accepte que je revois mon dangereux frère uniquement en sa présence, je ne me suis même pas posé la question.
- Il est vraiment sobre depuis un mois ? Mais comment en être sûrs ? demande-je.
- Parce qu’il m’en a fourni la preuve… Navré d’avoir à t’avouer que je ne lui fais pas tout à fait confiance.
- La preuve ? m’étonne-je.
- Je prends en charge ses rendez-vous médicaux avec un médecin…, avoue-t-il.
- Sérieusement ?
- Oui, nous… nous avons pensé qu’il serait peut-être prudent qu’il se fasse suivre, pour des dépistages, des vérifications… Prendre de la drogue n’est ni sans danger, ni sans risque pour la santé… Il est également inscrit dans un groupe de soutien auquel il se rend une fois par semaine.
Je cligne encore des yeux, incapable de croire à ce que je suis en train d’apprendre.
- Tu es sûr que tu es bien en contact avec Kai ? demande-je finalement.
- Mon amour, je crois que tu ne peux pas imaginer ce que ce type est prêt à faire pour t’avoir dans sa vie… Honnêtement, je ne l’imaginais pas non plus avant d’en avoir la preuve sous le nez… Pourtant, après nos premiers échanges très froids, nous nous sommes appelés une première fois et malgré sa politesse habituelle, j’ai réalisé qu’il avait beaucoup de force en lui, de détermination, de courage même… il m’a plutôt impressionné.
- Et le médecin ? Qu’en est-il ? Kai va bien ? demande-je.
- C’est sans doute un miracle, mais oui, il est en bonne santé.
- Alors… nous pouvons… simplement lui envoyer un message ? articule-je sans y croire.
- Bien sûr, je viens de lui dire que je t’en parlais, il attend sans doute de nos nouvelles.
Il me tend son téléphone, sur lequel je vois la conversation avec Kai, que je remonte rapidement pour constater à quel point ils ont pu échanger, à quel point Hunter l’a soutenu malgré leurs différents…
- Hunter tu es… tu es…
Je relève le nez pour le regarder, toujours aussi émue et scotchée.
- Tu es l’amour de ma vie, dis-je finalement.
- Et tu es le mien. Alors, qu’est-ce qu’on envoie à ton idiot de frère de cœur ? Qu’il peut aller se faire voir ? plaisante-t-il.
Tout à coup, j’atterris.
L’euphorie explose dans mon corps, mon bonheur irradie, mon impatience éclate à l’idée de le revoir en sachant qu’Hunter sera là pour l’empêcher de me tirer vers le fond, pour nous gérer tous les deux comme il gère tout parfaitement.
- Dis-lui que je lui dis d’aller se faire voir ! Dis-lui que je t’aime ! Que tu es la plus belle chose qui nous soit arrivée ! Que j’ai hâte de le revoir ! Que je suis fière de lui ! couine-je en lui sautant au cou.
Il éclate de rire en me réceptionnant d’une main :
- Tout ça ?! s’amuse-t-il en prenant son téléphone dans l’autre.
- Dis-lui que je veux le revoir et que je suis fière… Fière aussi qu’il ait accepté ta main tendue, qu’il n’ait pas fait son idiot…. Que je veux le voir demain ! Et ajoute qu’il t’aimera un jour ou l’autre parce que tu es parfait.
- Hors de question que j’envoie cette dernière phrase, mais le reste est envoyé mon cœur, confirme-t-il.
Je me love sur ses cuisses pour attendre la réponse de Kai, toute excitée et heureuse. Nous avons le temps d’échanger un seul coup d’œil avant que son téléphone ne vibre.
K : « Dis-lui que je l’aime, que je ferais n’importe quoi pour elle, même parler à son débile de mec. Et donne-moi un lieu et une heure pour demain, j’y serai. »
- C’est Kai ! C’est tout lui !! couine-je d’une voix aiguë en pointant le message.
- Evidemment que c’est lui ! rit Hunter. Qu’est-ce qu’on fait ? Un restaurant demain soir ?
- Je ne pourrai jamais attendre demain soir, un restaurant demain midi ! m’enthousiasme-je.
Il pose ses lèvres sur mon front pour les embrasser en rédigeant sa réponse et je gazouille de bonheur en le voyant indiquer à Kai un restaurant pour demain midi.
K : « C’est toi qui invites, j’ai plus de thune. »
Je ris encore plus en voyant la réponse, de plus en plus heureuse de reconnaitre Kai, mais je lance tout de même des yeux coupables à Hunter.
- Ne t’inquiètes pas, je crois qu’on a commencé à développer une certaine complicité lui et moi…, raille-t-il en levant les yeux au ciel.
Sur ces bonnes paroles, nous partons nous coucher et je piaille jusqu’à ce que nous soyons en câlin sous notre drap.
- Je ne vais jamais réussir à m’endormir…, soupire-je.
- Bien sûr que si, j’ai l’arme ultime, plaisante-t-il en attrapant son livre d’enfant.
- N’oublie pas d’arrêter quand je m’endors ! Je ne veux rien rater ! m’inquiète-je.
- Mais oui mon chat, ne t’en fais pas.
Il reprend donc où nous nous en étions arrêté la veille, lors du sacrifice d’un combattant pour sauver la vie d’une femme qu’il aime et je ne peux voir que les yeux gris de Kai pour illustrer ce guerrier.
*
Je sautille comme un cabri toute la matinée du lendemain, Hunter peine à me canaliser, mais l’heure tourne fatalement et nous nous garons devant le restaurant à midi moins dix, alors qu’une petite boule d’angoisse se loge au creux de mon ventre.
- Tu ne descends pas ? demande Hunter.
- Si… mais je crois que le contre-coup arrive, chuchote-je.
- Tu es inquiète ?
- Un peu… ça me fait drôle d’imaginer le revoir, drôle de me dire que tu seras là… J’ai peur qu’il réagisse mal, qu’il te saute dessus, qu’il ait réussi à te mentir d’une façon ou d’une autre…
- Mais non. Et puis même s’il me sautait dessus, alors je lui mettrais une deuxième raclée et voilà tout, répond-il tranquillement.
Nous rions et je sors finalement de voiture pour aller attraper la main d’Hunter, qui serre la mienne pour me rassurer en m’entrainant vers les portes du restaurant.
Kai est déjà là, il est de dos, il triture une serviette en papier nerveusement et le revoir me fait déjà très bizarre. Tous mes souvenirs refont surface, les plus agréables, les plus désagréables, les plus dérangeants, les plus sombres… Je le revois m’emmener au point de vue de la ville, me crier dessus pour aucune raison, me masser à l’huile piquante, m’entrainer dans la maison horrible de son réseau… Tout passe devant mes yeux et je déglutis un peu en m’arrêtant. Mais il y a désormais un soutien inébranlable qui me tient la main, qui la caresse même en me laissant prendre mon temps… Combien de fois ai-je respiré en retrouvant Hunter après des moments avec Kai ? Beaucoup, mais mon havre de paix est avec moi aujourd’hui, il sera là pour gérer les choses, pour me garder en sécurité dans ma vie de rêve, pour peut-être y entrainer Kai…
Je me remets en avant, et lorsque je dépasse Kai, nos yeux s’accrochent. Nous nous dévisageons avec les mêmes yeux immenses, penauds, désolés…
Je m’assois en face de lui, Hunter s’installe à côté de moi et le silence s’étire alors que nous nous observons en chien de faïence. Un serveur prend nos commandes, puis repart, alors que nous ne nous sommes toujours pas adressé un mot.