Je suis déposée comme une princesse devant les portes du musée d’Histoire naturelle et je passe une après-midi formidable. Je me noie dans le passé, je me passionne pour chaque nouvelle pièce que je pénètre, je lis chaque écriteau de chaque objet exposé, je regarde tous les mini-films qui passent, je lis tous les documents qui sont proposés.
Tout ça est fascinant et chaque fois que j’ai un pincement au cœur à l’idée d’être toute seule ici, j’appuie sur mon soleil en souriant à l’idée de faire vibrer son poignet dans une réunion aussi importante. Je savoure chaque vibration de mon bracelet en retour, la main serrée autour et le sourire aux lèvres de savoir Hunter avec moi par la pensée.
Il était inquiet que je m’ennuie et que je l’attende pendant des heures, et pourtant, en fin d’après-midi, c’est lui qui m’appelle pour m’annoncer qu’il m’attend devant le bâtiment et moi qui ronchonne de devoir m’en aller. Il m’offre alors un joli cadeau en me rejoignant à l’intérieur pour finir la visite avec moi, et lorsque c’est fait, je ne résiste pas à faire demi-tour pour le trainer par la main dans les salles que j’ai préféré le long de ma visite, impatiente de lui montrer.
Hunter étant Hunter, il me suit patiemment en souriant, visiblement heureux de me faire plaisir.
*
Ce n’est qu’une fois de retour à l’hôtel en début de soirée que je réalise honteusement que je ne lui ai même pas demandé comment son après-midi s’est passée, mais il m’assure qu’il se doutait que ma visite du musée prendrait toute la place dans ma tête. Il me raconte donc les très grandes lignes de ce qui a été abordé pendant que nous nous douchons pour la deuxième fois de la journée, en prévision de la soirée mondaine qui a lieu ce soir dans l’immense hall d’entrée de leur labo.
En sortant, je suis toute stressée et je grimace tout du long en séchant mes longs cheveux.
- Comment vas-tu t’habiller ? me demande-t-il en se calant dans l’embrasure de la porte de la salle de bain.
- Et bien… j’avais pris ma longue robe noire en satin pour les Bûcherons mais… si je rencontre Winston alors tant pis, je préfère la mettre ce soir… pourquoi ?
- Pour savoir comment m’habiller… j’imaginais m’assortir à toi, répond-il.
- Vraiment ?
- Je ne serais pas James Bond sinon, plaisante-t-il en repartant.
Je glousse et ça me détend suffisamment pour que je passe mes boucles d’oreilles papillons sans les faire tomber et que j’arrive à appliquer du mascara sans me crever un œil. J’enfile ensuite ma robe la plus habillée, ma longe robe fendue que je ne mets qu’aux grandes occasion et lorsque je retourne dans la chambre chercher mes sandales à talons, je tombe sur Hunter, plus beau que jamais. Son costume est noir de geai, comme ses cheveux, et la seule touche de couleur dans ce parfait tableau sont ses yeux.
- Bon sang Hunter…Tes yeux sont des émeraudes au milieu d’un océan noir, tu es… splendide…, souffle-je.
- Mais que dire de vos magnifiques topaze… ? réplique-t-il. Tu es magnifique mon cœur, sublime… tu seras encore la plus belle ce soir, mais je doute que tu ne le sois pas un jour quelque part…
Je rougis un peu et il caresse du bout des doigts mes boucles d’oreilles avec des yeux doux.
- Je ne me lasserai jamais que tu les mettes…, commente-t-il.
- Et je ne me lasserai jamais de les mettre. A quelle heure devons-nous y aller ? demande-je.
- Maintenant si tu es prête ?
- Je ne le serai pas de toute façon, alors allons-y.
Nous partons et j’ai plus que jamais l’impression de sortir avec James Bond quand je le vois m’ouvrir la portière de son Aston dans son beau costume noir, alors que nous sortons de l’hôtel luxueux pour nous rendre à un cocktail mondain dans la capitale… Mais quelle drôle de vie…
*
Le labo est très peu accueillant de prime abord. C’est un bâtiment en verre très clairement futuriste, où il serait plus probable d’entendre qu’on y trafique de l’ADN d’araignée génétiquement modifié que de simples compléments alimentaires.
- C’est très tape à l’œil, grommèle-je.
- Ils ont les moyens, c’est une grosse société en plein essor mon chat, d’où l’intérêt d’investir en eux…
- Tu ne me convaincras pas, réplique-je.
Dès que je mets le nez à l’intérieur, je suis abasourdie par le « cocktail ».
Je ne m’attendais pas à des « knaki » et des gobelets en cartons, mais je ne m’attendais quand même pas à l’orchestre dans un coin qui joue une musique d’ambiance, aux plateaux remplis de champagne portés par des serveurs en costume, aux petites mignardises à base de caviar et de foie-gras en plein mois de mai… et je m’attendais encore moins à l’émoi que provoque l’arrivée d’Hunter en ce lieu. Alors que j’espérais pouvoir être discrète et me planquer dans un coin pour observer les Alimentaires en riant avec lui, il se fait sauter dessus par une petite dizaine de personnes, toutes plus obséquieuses les unes que les autres. Il assure, comme d’habitude, alors que je ne suis bonne qu’à me terrer contre lui en observant avec mes yeux les plus immenses les personnes qui l’assomment d’informations et de questions. Pas un seul d’entre eux ne fait attention à moi, et j’ai la désagréable sensation que c’est parce qu’ils imaginent que je ne suis personne, juste une femme qu’il emmène à cette soirée comme ça, peut-être avec qui il passera la nuit au mieux… Et je ne me trompais pas, car au bout de quelques minutes à répondre à leurs questions ininterrompues, il se râcle la gorge pour les faire taire et me présenter.
Dès qu’il mentionne le terme de « petite-amie », le sortilège est levé, je ne suis plus invisible, et les dix paires d’yeux se fixent sur moi d’un même mouvement qui me fait presque paniquer sous la dose d’attention que je reçois d’une minute à l’autre. Je les dévisage comme une biche devant des phares, je lis en eux comme dans des livres, je vois le dédain, la jalousie et le jugement au fond des yeux des femmes majoritairement… et ça me blesse.
- Elle est timide, précise Hunter.
Puisque mon cerveau est branché uniquement sur lui, j’entends sa phrase, et je réalise donc après coup que ces gens m’ont plus ou moins tous dit quelque chose, voire posé une question. Impossible pour moi d’y répondre alors je rive les yeux sur Hunter, qui me sourit tranquillement. Il n’a pas l’air gêné par mon « non savoir vivre », je crois qu’il se fiche complétement que je n’ai salué personne ou que j’ai ignoré leurs questions.
- Si vous voulez bien m’excuser, reprend-il en s’inclinant.
Les gens en face de nous s’inclinent comme des forcenés, mais il est criant qu’ils sont dégoutés qu’il les congédie. Je me laisse ensuite entrainer dans un petit coin, où il se cale entre la salle et moi pour faire écran :
- Ça va mon chat ? demande-t-il.
- Ça va… il faut juste que je… je ne sais pas… que je m’habitue… Je n’ai même pas compris qu’ils me parlaient sur le moment…, réponds-je en lui lançant un regard d’excuse.
- Ne me fais pas cette petite bouille, murmure-t-il en se penchant pour embrasser ma joue furtivement.
- Je suis désolée… j’ai peur de te faire honte Hunter… Mais je n’ai jamais vu une fête pareille, on se croirait sur le Titanic… Je ne peux pas croire la fortune qu’ils ont dépensé simplement pour te demander de l’argent… Tout ça n’a pas de sens…
Il hausse les sourcils :
- Je n’y avais jamais réfléchi ! s’amuse-t-il. Mais maintenant que tu le dis, c’est vrai que c’est extrêmement cocasse… Bon, le budget de cette fête n’a rien à voir avec le budget qu’ils me demandent, mais le principe est très drôle… Et tu ne me fais pas honte, jamais.
Je lui offre un petit sourire et il hoche la tête avec des yeux assurés qui me réconfortent enfin complétement.
- Seigneur mais elle est ravissante ! s’exclame une voix sur ma gauche.
Rien qu’à voir le sourire rayonnant qui déforme le visage d’Hunter tandis qu’il tourne la tête, je devine largement que l’homme d’une cinquantaine d’années qui se dirige vers nous est Winston. Il a l’air gentil, les cheveux grisonnants, le regard rieur…
- Je suis enchantée de vous rencontrer, murmure-je d’une petite voix timide.
Je lui tends une main mais il me prend dans ses bras directement pour me serrer contre lui avant de me désigner de ses mains en me regardant des pieds à la tête.
- Elle existe ! plaisante-t-il. Mais comment mon Hunter a-t-il pu nous trouver une aussi jolie princesse ?! Je suis enchanté de te rencontrer moi aussi !
Je rougis automatiquement, Hunter éclate de rire et Winston me dévisage toujours avec un grand sourire qui me fait réaliser qu’il serait temps que je dise quelque chose. Rapidement.
- Hunter m’a beaucoup parlé de vous, j’ai été très touchée d’apprendre votre histoire..., glisse-je.
- Il m’a beaucoup parlé de toi également… Tu es à l’université de droit c’est bien ça ? En première année ? demande-t-il.
- C’est exact Monsieur.
- Et ça te plait ? Tu aimes le droit ?
Je ne peux voir que de la gentillesse dans les yeux de Winston, ça tranche largement avec l’intégralité des gens de cette pièce, qui me regardent du coin de l’œil avec des airs mauvais. Winston a l’air intéressé par moi, sincèrement, et nous entamons une discussion sur ma première année. Il est enchanté d’apprendre que j’étais major de ma promotion et il pose des yeux débordants de fierté sur Hunter :
- Je ne peux pas croire que tu aies volé le cœur de l’étudiante la plus ravissante et la plus brillante de sa promotion… Tu es bien le fils de ton père…
Hunter rougit un peu en détournant la tête avec un beau sourire aux lèvres et je serre sa taille dans mon bras, ce qui me récolte immédiatement un regard à tomber par terre. Nous nous observons avec tendresse, aussi heureux l’un que l’autre par cette rencontre qui se passe plutôt très, très bien.
- C’est moi qui ne peux pas croire qu’il m’ait remarqué, chuchote-je sans le quitter des yeux.
- Il aurait été dur de ne pas te remarquer assise au milieu de ma cuisine à dix heures du soir, plaisante-t-il à voix basse.
Winston éclate d’un rire franc et tonitruant, puis il me demande immédiatement de lui raconter notre rencontre, ce que je fais. Il rit encore et encore en m’entendant lui dire que je me suis sauvée en courant ce premier soir, un peu plus lorsque je lui raconte notre deuxième rencontre où il est venu me chercher à une soirée sans que je ne le sache et qu’Hunter lui explique que c’est pour ça qu’il avait déserté l’une de leurs soirées mondaines.
Winston est véritablement enchanté, il me détend totalement et me complimente chaque fois qu’il le peut avec des yeux vibrants de sincérité. J’ai bien du mal à croire que j’ai pu stresser à l’idée de le rencontrer et qu’il me prenne pour une croqueuse de diamants alors qu’il adore répéter qu’il ne comprend pas comment Hunter a pu me séduire pour embêter ce dernier.
Malheureusement, ils échangent un coup d’œil à un moment précis, pour je ne sais quelle raison, mais vu les quelques mots qu’ils échangent ensuite, c’est visiblement la fin des présentations en intimité pour nous trois. Winston attrape ma main et l’embrasse avec délicatesse, comme le gentleman qu’il est visiblement.
- Ma chérie, j’ai été ravi de te rencontrer… Mon neveu, je suis heureux pour toi…
Il s’éloigne et je tourne une tête très étonnée vers Hunter :
- Il t’appelle « neveu » ?
- Ça lui arrive quand il est aussi ému que ce soir… Tu sais… il me considère comme ça… il n’a jamais eu d’enfant, mon père était son meilleur ami depuis quinze ans, il voulait m’adopter… Ça m’a fait drôle la première fois, mais j’y suis habitué maintenant… Ça me touche même… C’est agréable d’avoir quelqu’un sur qui on peut compter… Pardon, ce n’est pas très délicat de ma part de te dire ça, finit-il d’une petite voix.
Je reste pensive une seconde.
- Je ne sais pas… je m’emballe peut-être mais… Sélène m’a donné ce sentiment pendant ce mois à la mer… Elle m’appelait « ma chérie », elle s’occupait de moi comme une mère, elle m’a déjà appelé une dizaine de fois depuis mon départ de là-bas… Elle non plus n’a pas d’enfant, elle aussi m’a plus ou moins trouvée dans la rue, seule et perdue… Tu n’imagines pas comme elle me manque, à quel point je suis sûre et certaine que j’irai la voir dès que je le pourrai, et je suis sûre qu’elle sera ravie de me voir, je sens qu’il s’est créé un lien entre nous Hunter… Alors ne t’inquiète pas, ce que tu dis n’est pas indélicat et je ne saurais même pas te dire à quel point je suis heureuse que tu aies Winston dans ta vie et comme je suis enchantée de l’avoir rencontré. C’est un homme charmant, avec le cœur sur la main selon moi…
- C’est vrai ?! s’excite-t-il. Il t’a mise à l’aise ?
- Très, je t’assure, je l’aime beaucoup, confirme-je. Pourquoi est-il parti ?
- Parce que le reste des hommes de chez nous vient d’arriver, m’apprend-il en les désignant d’une main. J’ai déjà légèrement envoyé paître nos hôtes pour te rassurer un peu, il va être temps pour nous de retourner au centre de l’attention…
- Oh…, murmure-je avec déception.
- Ça va bien se passer mon cœur, je suis juste là, dit-il en reprenant ma taille.
Il m’entraine ensuite au centre de la salle et je me ratatine à mesure que les dizaines et les dizaines de visages se tournent vers nous automatiquement.