Hunter est assis sur une de mes chaises et je viens de finir d’éponger toutes les plaies de son torse, qui sont superficielles heureusement. Je suis actuellement en train de m’occuper de celle de son arcade :
- Elle a enfin arrêté de saigner, elle ne m’a pas l’air trop profonde, chuchote-je d’une petite voix inquiète.
- Ce n’est rien mon cœur, l’arcade saigne beaucoup, c’est impressionnant mais ce n’est rien.
- Et ton bras… j’ai été obligée de le bander… c’est une catastrophe, chouine-je.
- Ce n’est rien… crois-le ou non, mais ce n’était pas mon premier coup de couteau… et encore, celui-là était drôlement doux comparé à celui que j’ai déjà reçu…, soupire-t-il.
Je n’ai pas encore réalisé ce qu’il vient de me dire que des coups résonnent sur la porte, des coups forts et francs, qui nous font ouvrir des yeux ronds d’étonnement et coupent complétement notre conversation. J’ai du mal à croire que Kai revienne à la charge après la pâtée qu’Hunter vient de lui mettre mais nous sommes vites fixés.
- Police ! Ouvrez ! tonne une voix dans le couloir.
Je saute sur mes pieds sous l’inquiétude mais Hunter est très calme. Il se lève, cache son arme sous l’un de mes manteaux qui trainait puis il va ouvrir la porte alors qu’il est couvert de plaies. Les policiers ouvrent des yeux ronds, avant de préciser qu’ils ont été appelé par quelqu’un dans le bâtiment, sans cesser de me jeter des coups d’œil alors que je tiens une serviette ensanglantée et que je ne bouge pas une oreille. Hunter explique calmement qu’une bagarre a éclaté, qu’un type avec qui il avait un différend est venu mais qu’il est reparti et que tout va bien. Les policiers sont agités, ils observent le torse d’Hunter en fronçant les sourcils et lui proposent d’appeler les secours, ce qu’il refuse.
- Vous souhaitez porter plainte contre le type qui vous a agressé ? demandent-t-ils finalement.
J’ai beau avoir rayé Kai de ma vie pour l’instant, j’espère qu’il reprendra vite une vie saine pour que nous puissions nous revoir un jour et je m’étrangle presque en réalisant qu’Hunter va le renvoyer en prison.
- Non, je ne porte pas plainte, nous nous sommes expliqués, c’est terminé, affirme-t-il d’une voix assurée.
Je suis aussi choquée que les policiers, une énorme bouffée d’amour et de gratitude pour Hunter m’étrangle. Je ne peux pas croire qu’il refuse de porter plainte après avoir été agressé à l’arme blanche, tout ça parce qu’il sait que je serais dévastée que Kai retourne en prison, que ça annulerait toute possibilité qu’il reprenne une vie normale… Kai n’aurait même pas hésité, il aurait porté plainte toute de suite pour qu’Hunter disparaisse de ma vie, mais mon amour est parfait, il vient encore de me le prouver.
- Et vous Mademoiselle ? Tout va bien ? Vous voulez venir avec nous ? s’inquiète un des policiers avec des yeux soucieux.
- Non ! couine-je en reculant d’un pas.
Je me rends compte que ça peut paraitre louche, qu’ils sont juste inquiets pour ma sécurité alors que je suis enfermée avec un homme couverts de plaies qui vient visiblement de se battre.
- Tout va très bien, ajoute-je. J’ai eu très peur mais il est parti, j’aimerais juste m’occuper de soigner mon petit-ami.
Ma sincérité les rassure visiblement, puisqu’après quelques discussions de plus avec Hunter, ils s’en vont. Ce dernier referme la porte avant de revenir s’assoir sur la chaise devant moi et nous échangeons un petit baiser avant que je ne me rasseye.
- Je suis rassurée de savoir qu’il y a encore des gens qui pensent aux autres quand ils entendent des cris pareils, souffle-je.
- C’est vrai que tu as tout donné mon amour, tu m’as fait saigner les oreilles alors que j’essayais de casser tranquillement une gueule, plaisante-t-il.
Nous gloussons doucement et j’attrape ses mains avec délicatesse pour les placer devant moi. Il les garde tendues tandis que j’éponge ses phalanges ensanglantées comme je l’avais déjà fait.
- Pour une fois, nous ne nous soignons pas sur le tabouret de ta salle de bain, chuchote-je en lui souriant.
- Oui… ça change, acquiesce-t-il avec un petit rire.
Je désinfecte doucement ses plaies, de la même façon que je l’avais fait il y a des mois lorsque je l’avais soigné après une blessure à l’entrainement… une blessure qu’il ne s’est jamais refaite depuis, et qui lui avait laissé les exactes mêmes marques qu’il a désormais après avoir tabassé Kai… et que Kai avait toujours lorsqu’il passait à tabac quelqu’un…
Je fronce les sourcils en arrêtant mes gestes pour fixer ses mains. Je me souviens qu’il m’a dit depuis qu’il n’aurait jamais pu se faire mal contre un sac de frappe, et qu’il avait éludé lorsque je lui avais signalé que ça lui était pourtant arrivé.
- Tu ne t’es pas blessé au sport ce jour-là… tu t’étais battu n’est-ce pas… ? murmure-je.
Un petit blanc tombe et je relève le nez pour le regarder. Il sait exactement de quoi je parle, je le vois au fond de ses yeux et il opte pour l’honnêteté :
- Oui…, confirme-t-il à voix basse.
- Mais pourquoi ? Contre qui ? gémis-je d’une petite voix.
- J’ai tabassé le type qui t’a agressé en début d’année…, murmure-t-il.
Mes yeux papillonnent alors que je me souviens du soir où je l’ai soigné, où nous avons été interrompu par un Eden surexcité de nous annoncer que mon agresseur venait d’être retrouvé à moitié mort à la soirée où il était.
- C’était toi…, souffle-je.
Je me souviens encore de ma joie coupable, de mes petits rires, de m’être dit que c’était bien fait, d’Eden qui avait déclaré que « le karma » était tombé sur ce type.
- Le karma possède parfois un visage, répond Hunter d’une voix douce.
Je suis tellement touchée d’imaginer qu’il est allé défendre mon honneur alors que nous nous connaissions à peine que je me penche en avant pour l’embrasser avec douceur. Je n’arrive pas à intégrer ce qu’il a fait pour moi, les folies qu’il fait pour moi, de toutes sortes… A quel point je suis protégée et défendu farouchement… tout ça est surréaliste.
Je me détache de ses lèvres simplement pour me plonger dans ses beaux yeux, pour avoir le bonheur de partager un regard d’une douceur folle avec lui alors qu’il est capable de tabasser des types et de surgir une arme à la main me chercher dans un repaire de criminels…
- Tu es définitivement beaucoup plus dangereux que je ne l’imagine Hunter…, murmure-je doucement avant de l’embrasser encore.
*
Une fois qu’Hunter est soigné, il remet son tee-shirt et son sweat d’hier et je m’habille rapidement.
- J’ai hâte de rentrer prendre une douche et mettre des habits propres, ronchonne-t-il.
La simple mention de son départ me terrifie déjà des pieds à la tête, mon cœur accélère et j’ai une peur bleue de me retrouver seule chez moi.
- Je comprends, réponds-je d’une voix neutre.
Son téléphone vibre dans sa poche et il le sort pour le regarder avant d’envoyer visiblement un message tandis que je reste complétement figée. Pour ne pas paraitre trop louche, je me dirige vers ma petite cuisine pour faire mine de la mettre en ordre, alors que mon esprit est déjà complétement en train de partir en vrille. Plus je pense au départ d’Hunter, plus je panique.
Parce qu’il est évident qu’il va rentrer chez lui à un moment ou à un autre, évident qu’il ne va pas rester habiter dans ce minuscule appartement avec Julia et moi, à dormir dans mon lit une place, à deux mètres maximum de ma colocataire… Plus je réalise la chose, plus mon cœur s’emballe et plus l’angoisse se répand dans mes veines. Je suis tellement effrayée que mes bras se figent, et la seule chose à laquelle je pense sont les hommes qui m’ont menacé hier. Ils envisageaient de me laisser partir contre la servitude de Kai pour une seule raison : l’assurance de me retrouver si ce dernier ne remplissait pas sa part du contrat. Mes poils se hérissent les uns après les autres à mesure que je prends conscience du danger, que ces hommes ont fait surveiller l’appartement de Kai, qu’ils m’ont probablement suivi jusqu’ici pour avoir des informations sur les fréquentations de mon frère… Je ne peux pas rester ici, je ne suis pas en sécurité, pas du tout… ce n’est pas parce qu’Hunter est venu me chercher que ça veut dire que tout est fini, ces types vont vite comprendre qu’il n’était pas leur patron… ils ont même dû faire remonter la question jusqu’en haut du réseau dès la seconde qui a suivi notre départ… je suis même très étonnée que ce gang ne soit pas déjà venu me chercher ici par les cheveux…
Je suis terrifiée, véritablement terrifiée et l’état d’urgence se déclare encore dans mon corps :
- Hunter ? couine-je d’une voix blanche. Est-ce que… je peux venir chez toi ?
Mon ton l’inquiète suffisamment pour qu’il soit déjà dans mon dos pour me serrer contre lui :
- Mais bien sûr mon cœur, il était évident pour moi que tu viendrais, répond-il gentiment.
- Non, tu ne comprends pas… Est-ce que… est-ce que je peux… venir habiter chez toi quelques temps… ? murmure-je d’une toute petite voix chargée d’angoisse.
Il me tourne face à lui pour attraper mes joues :
- Bien sûr… que se passe-t-il mon amour ? Tu ne te sens pas bien ? s’inquiète-t-il.
Je mords ma lèvre férocement, en me demandant si je dois lui dire la vérité, parce que je ne veux pas être une charge pour lui, je ne veux pas déjà le forcer à me prendre chez lui par pitié… Mais je ne pourrai pas faire autrement, la situation est trop grave et il y a déjà eu bien trop de mensonges entre nous.
- Les… les criminels de hier soir…, commence-je d’une voix tremblante.
- Oui… ? me presse-t-il en caressant mes joues.
- Ils ont mon adresse… ils… envisageaient de me laisser partir parce que… parce qu’ils savaient qu’ils pourraient… et Kai… il sait où j’habite… je… je ne me sens pas en sécurité ici, pas du tout…, chuchote-je dans un souffle.
Les traits d’Hunter se modifient encore, son visage se tend, il redevient furieux malgré ses mains qui restent douces sur mes joues :
- Prépare tes affaires, toutes tes affaires, répond-il simplement.
Le soulagement s’abat sur moi comme une douche chaude, il glisse du sommet de ma tête au bout de mes pieds et mes épaules se relâchent de leur pression :
- Merci, vraiment merci… si tu savais comme je suis désolée de m’imposer… je…
- Arrête. Je t’avais déjà proposé de venir chez moi, rien ne me ferait plus plaisir mon cœur… je suis simplement furieux d’imaginer que tu doives te faire violence pour quitter ton cocon à cause de ce…, gronde-t-il.
- Je ne me fais pas violence, le rassure-je. J’avais déjà pris mes marques chez toi… je suis restée pratiquement une semaine et je n’avais pas du tout envie de rentrer chez moi… c’est juste qu’après tout ça, tout ce que je t’ai fait, j’ai honte de te demander une chose pareille mais…
- Tout ça est oublié Hestia… complétement oublié… Je sais pour quelle raison tu m’as quitté, je le savais déjà au moment où tu l’as fait… Tout ça n’est rien, simplement un petit contre-temps dans notre histoire d’amour… Et s’il mène à ce que tu acceptes d’habiter chez moi, alors je préfère prendre le bon côté et m’en sentir chanceux, murmure-t-il.
Il m’embrasse et je respire à nouveau complétement, je laisse la quiétude finir d’envahir mon corps, puis nous nous affairons. J’attrape tous mes sacs, ceux avec lesquels je suis partie de l’orphelinat, et j’y mets l’intégralité de mes affaires avec Hunter, qui m’aide joyeusement. Il ne prend pas la mesure de la situation, il est simplement rayonnant à l’idée que je vienne chez lui et lorsque nous arrivons sur mes dernières affaires, je préfère tout lui dire :
- Ces hommes… ils risquent de ne pas lâcher l’affaire tu sais… Kai leur doit cinq milles euros… Il ne pourra pas les rembourser rapidement, sans doute encore moins vite maintenant qu’il est cabossé et qu’il vient de me perdre… le connaissant, il risque de… faire des bêtises… il sera très loin de se concentrer sur sa dette… Il se dira que « foutu pour foutu »… J’ai bien peur qu’il préfère sombrer un peu plus bas plutôt que d’essayer de s’en sortir… Il n’arrivera pas à se remettre à flots et ces types risquent de ne pas apprécier…
Hunter me lance un regard pensif et avant qu’il n’ait pu répondre, son portable vibre. C’est au moins la vingtième fois depuis une trentaine de minutes et il le sort de sa poche avec un air agacé, sans doute pour renvoyer l’appel comme il l’a fait à chaque fois. Il se fait littéralement harceler depuis que nous sommes levés, alors je suppose que c’est urgent.
- Réponds…, propose-je. J’ai terminé, je n’ai plus qu’à prendre mes manteaux… Je te rejoindrai à la voiture… ?
- Je suis désolé Hestia, c’est important…, s’excuse-t-il.
- Il n’y a pas de soucis.
Il attrape les trois sacs que nous avons déjà remplis et après un baiser sur mon front, il part. Dès qu’il quitte mon chez moi, ma panique remonte en flèche et je tente de me calmer en pliant mes manteaux de mes mains tremblantes, en me répétant que mon lion enragé veille sur moi au pied du bâtiment.
Une fois mon dernier sac refermé, un détail absolument horrible me saute au visage : Julia. Je réalise que si ces gens se pointent ici et que je ne suis pas là, ils trouveront Julia... Cette information me vrille complétement la tête et mon pouls devient plus rapide qu’une souris quand je réalise à quel point je viens de la mettre dans la panade sans même le vouloir. Comme bien trop souvent récemment, mon état d’urgence me permet de réfléchir très vite et très intelligemment pour sauver ma peau ou celle des gens que j’aime. Je ne réfléchis même pas à ce que je fais, ni aux conséquences que ça aura si on découvre que j’en suis à l’origine. Je ne pense qu’à Julia, qu’à sa sécurité et j’attrape notre grosse pince en fonte sous l’évier.
J’ai l’impression d’observer la scène de l’extérieur alors que je frappe de toutes mes forces sur notre arrivée d’eau, après avoir passé des mois à veiller sur ce petit appartement, pour être sûre de le rendre comme nous l’avons trouvé quand nous avons emménagé pour garder la caution… Je me revois passer la porte pour la première fois, trouver Julia en train d’accrocher un poster, me présenter à elle maladroitement… Bon sang mais que s’est-il passé ?
Kai, voilà la réponse. Et il détruit toujours tout sur son passage.
Le tuyau cède et l’eau se déverse déjà à torrent sur le sol de la cuisine. Je prends cinq minutes supplémentaires pour mettre en hauteur de façon naturel les affaires importantes de Julia, histoire d’éviter qu’elle ne les perde lorsque l’inondation sera monumentale. Je ne sais pas à quelle heure elle rentrera, mais j’imagine que le voisin du dessous finira par appeler le concierge lorsqu’il verra qu’il pleut chez lui… En espérant qu’il ne soit pas absent jusqu’à ce soir…
Avant d’éprouver trop de culpabilité, j’attrape mon sac et je file rejoindre Hunter devant le bâtiment pour m’enfiler dans sa voiture pleine à craquer de mes sacs.