LE MERCENAIRE

Chapitre 68 : Barra-Spara

Par Beauvais

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Polack rompit le contact mental avec Kamelio et ouvrit les yeux en murmurant : « Un Barra-Spara. »

Ces mots, à peine chuchotés, produisirent l'effet d'une déflagration dans le silence assoupi de l'habitacle. Silence que seul le vrombissement du moteur de la Grenouille venait jusqu'alors troubler.

Mass Christobald sursauta, laissant échapper la carte. Mass Eustache se retourna vers Polack avec une vivacité que son âge n'aurait guère laissé présager. Le conducteur donna un coup sec au volant, faisant dévier brutalement le véhicule de sa trajectoire. Jo ouvrit les yeux en marmonnant : « Ah ? Quoi ? Non, je ne dormais pas ! », arrachant du même coup Armance à sa somnolence.

Les gardes se raidirent, en alerte, et Léopold — seul à avoir mesuré la portée de ce « Barra-Spara » — ordonna d'une voix ferme :

— Halte !

La Grenouille s'immobilisa brusquement et tous les regards convergèrent vers Léopold, qui se tourna vers Polack :

— À présent, raconte !

Polack secoua la tête pour dissiper les dernières bribes de la vision transmise par sa communication avec Kamelio. Il se sentait encore ébranlé par l'image de la créature monstrueuse qu'il avait entrevue à travers les yeux de son Inugamis.

— Droit devant nous, à une distance de dix minutes de vol pour Kamelio, ce que cela représente pour nous, je l'ignore, se trouve une bête, une bête d'une taille colossale. Sa seule tête est aussi grande que notre allié ailé !

Tous demeurèrent frappés de stupeur par cette révélation, chacun s'efforçant d'imaginer la créature. Soudain, l'un des gardes prit la parole, tentant vainement de se mettre au garde-à-vous dans l'espace exigu de l'habitacle :

— Garde Joachim sollicite l'autorisation de s'exprimer !

Léopold le considéra avec étonnement. Les gardes avaient observé un silence si rigoureux tout au long du trajet qu'il en avait entièrement oublié qu'ils étaient, comme quiconque, doués de raison et de parole.

— Autorisation accordée !

— S'il s'agit d'un Barrosaur ou d'un Sparamander, il ne représente pas un danger significatif pour les humains. En revanche, pour notre véhicule...

Tous le fixèrent avec stupéfaction, mais nul n'osa intervenir, laissant à Léopold le soin de gérer la situation.

— Pas un grand danger ? Une bête de cette taille ? Des explications, soldat !

Joachim se redressa légèrement et rapporta :

— Garde Joachim est issu d'une famille de zoologistes, plus précisément d'éthologues. Ses ancêtres ont consacré une grande partie de leur existence à l'étude du comportement des animaux sauvages, notamment des espèces Géantissimes auxquelles appartient ce spécimen.

— Alors, qu'est-ce que tu fous dans l'armée ? ne put se retenir de demander Polack.

— Deux années au sein d'une unité armée font partie intégrante de la formation d'un éthologue... Cinq années à l'université, deux années en formation militaire, suivies de trois en expédition et d'un mémoire...

— Votre nom complet, jeune homme ? intervint Mass Christobald.

Joachim attendit que Léopold lui fasse signe de répondre, puis prononça avec une certaine réticence :

— Joachim Ludino...

Mass Christobald réfléchit un instant, puis se frappa le front :

— Ludino ! Mais bien sûr ! Maître Saari Ludino ! L'auteur de cette monographie fort pertinente sur le comportement des reptiles... Il y avança même une hypothèse des plus intéressantes, et des plus controversées, quant à l'origine de ces animaux dont la formule sanguine diffère si singulièrement...

— Plus tard, Mass, nous aborderons sa théorie plus tard, soupira Léopold. Poursuis, Joachim !

— Elle, chuchota tristement le garde, elle, pas il. Saari était ma grand-mère...

Il parut se ressaisir, puis reprit sur un ton nettement plus protocolaire :

— D'après les observations des scientifiques, et notamment de ceux issus de ma famille, les espèces Géantissimes ne prêtent aucune attention aux êtres et aux objets, qu'ils soient en mouvement ou non, dont la taille n'excède pas trois mètres. Une théorie attribue ce phénomène à la faiblesse de leur acuité visuelle...

« Le rhinocéros voit mal, mais ce n'est pas vraiment son problème. C'est plutôt le problème de ceux qui ont le malheur de se trouver sur sa trajectoire », se souvint Polack d'une vieille blague. 

— Une autre théorie avance que, vu la taille de l'animal, un humain lui paraîtrait trop petit pour constituer une proie valable. Un peu comme nous, qui ne songeons pas à chasser des sauterelles pour nous nourrir.

« Oh ! Cher Joachim, si tu savais ce que les mercenaires pouvaient avaler en mission ! Les sauterelles ? Très nourrissantes ! Et avec une bière, elles sont excellentes... grillées, un vrai régal, bien meilleur que les chips ou les crevettes ! » songea Polack avec une pointe de nostalgie, avant de dresser l'oreille pour écouter la suite.

— Bref, un humain ne court pas grand risque à croiser cet animal...

« Sauf à se faire écrabouiller par inadvertance », ricana la voix intérieure de Polack.

— En revanche, notre véhicule pourrait bien attirer son attention.

Léopold parcourut ses compagnons du regard. Une seule option s'imposait :

— On laisse la Grenouille ici et on continue à pied. De toute façon, c'était prévu : le vapauto tant que possible, puis la marche.

Il se tourna directement vers le conducteur.

— Vous ramenez la Grenouille au domaine et revenez nous chercher ici... Disons dans dix jours. Amenez Armance aussi.

Une petite voix indignée s'éleva.

— Moi, je rentre pas !

Le conducteur marmonna quelque chose d'incompréhensible. Il avait l'air préoccupé — et pas à cause du prédateur potentiel qui rôdait dans les environs. Il actionna la manette de démarrage à plusieurs reprises, prêta l'oreille au moteur, laissa échapper un juron étouffé, puis déclara d'une voix étonnamment posée :

— Je crois que la petite Misti a raison. La Grenouille a été malmenée ; elle n'ira pas loin sans passer par les ateliers. Ici, je ne pourrais que bricoler un peu pour tenter le retour, mais après ça, je ne parierais pas qu'elle reparte un jour. Ni dans une semaine, ni dans deux…

Léopold se trouva face à un choix, et ce choix n'en était guère un, à bien y réfléchir. Soit il laissait Armance auprès du conducteur, à côté du vapauto : risqué, avec un animal de cette envergure rôdant dans les parages, susceptible de vouloir diversifier son menu aux dépens de la vaillante Grenouille. Soit il emmenait sa fille dans une équipée qui pouvait, elle aussi, se révéler périlleuse.

La voix de Jo le sortit de son hésitation. Posant la main sur l'épaule de la petite fille, celui-ci chuchota, persuadé que personne ne l'entendait :

— T'inquiète ! Reste près de moi et de Kamelio, et il ne t'arrivera rien de chez rien !

Polack, qui avait parfaitement saisi cette réplique, faillit se frapper le front : « Kamelio ! » Il l'avait entièrement oublié. Il tenta de renouer le contact par le biais du lien mental qui les unissait, mais ne reçut aucune réponse. Il percevait seulement que Kamelio était en vie, la connexion demeurant des plus ténues, comme si celui-ci se trouvait trop loin ou était trop ébranlé pour maintenir une communication claire. Polack intensifia la puissance de son appel et obtint l'amorce d'une communication.

Soudain, l'éther se remplit de parasites, comme si deux fréquences radio se chevauchaient, ne laissant passer qu'un grésillement épais, truffé de mots épars et sans signification. Polack tenta d'abord d'isoler « la ligne » de Kamelio dans ce chaos mental, en se concentrant sur le signal qui lui semblait le plus net. Sa tête faillit exploser sous la force de l'onde psychique, puis tout se stabilisa d'un coup, et il perçut avec une clarté totale :

— La préparation du vaisseau incomplète… La préparation du vaisseau incomplète… Le module de guidage absent… Le module de guidage absent… Départ impossible… Départ impossible… Vaisseau en phase de conservation… Vaisseau en phase de conservation…

Ce message évoquait un disque rayé tournant en boucle, une machine, un texte préenregistré, une intelligence artificielle... Et, malgré la répétition mécanique de la transmission, Polack y perçut quelque chose qui ressemblait fort à de la lassitude, voire du désespoir. Presque instinctivement, il tenta d'adresser une pensée apaisante : « J'arrive ! » accompagnée de l'image mentale de la Sphère des Possibles. Il reçut en retour :

— Mon Capitaine !

Il crut y déceler une joie teintée d'espoir, ce qui était pourtant inconcevable, venant d'une machine. La transmission se modifia :

— Cimes à son Capitaine… Cimes à son Capitaine… Conservation partiellement levée… Conservation partiellement levée… Vos ordres, mon Capitaine… Vos ordres, mon Capitaine…

Polack transmit l'injonction d'attendre et rouvrit les yeux — à quel moment avait-il baissé les paupières ? Il ne distingua d'abord que le ciel et le visage soucieux de Léopold. Il était manifestement étendu sur le sol. En tournant légèrement la tête, il aperçut ses autres compagnons de voyage qui l'observaient : qui avec étonnement, qui avec commisération, qui avec un effroi non dissimulé.

— En voilà des façons de se pâmer en plein milieu d'une conversation ! Si vous n'aviez pas été un homme, j'aurais pu soupçonner l'annonce d'un heureux événement ! railla Mass Christobald.

Léopold esquissa un mouvement pour se jeter sur Christobald — sa retenue habituelle l'avait abandonné — mais Polack l'arrêta d'un geste ferme en lui saisissant la main :

— Ah ! Ces esclaves ! Ils n'ont d'autre plaisir que de colporter des ragots sur leurs maîtres ! Laisse donc !

Puis, s'appuyant sur le bras de son époux, il se remit debout avec effort. Sans daigner accorder le moindre regard au Mass Christobald — cramoisi, au bord de l'implosion — ni au Mass Eustache qui savourait l'humiliation de son « ennemi idéologique » avec une satisfaction non dissimulée, il dit :

— Alors, mon cher époux, tes ordres ?

Léopold inspira profondément et sembla se ressaisir.

— Notre mécanicien reste ici pour tenter de réparer la Grenouille. Pas tout de suite, cependant : par précaution, il attend trois jours. Si j'ai bien compris, le Barra-Spara, comme le nomme mon cher époux, ne s'attarde jamais plus longtemps au même endroit...

Il chercha la confirmation du regard auprès de Joachim. Celui-ci acquiesça et ajouta :

— Tout à fait ! Je recommande aussi de ne pas rester à l'intérieur du véhicule durant ce temps. L'animal, en principe, ne s'en prend pas à quelque chose d'immobile... mais mieux vaut ne pas tenter le sort.

— Bien ! Tu as entendu, Garde Bastien...

— Maître Mécanicien Bastien..., corrigea l'intéressé.

— Mécanicien Bastien, on te laisse quelques couvertures et des provisions. Sans nouvelles de notre part, disons quinze jours, tu rentres et tu organises une mission de recherche.

D'un geste impatient, il balaya d'avance toute objection de ses compagnons (trop tôt, trop tard) :

— Maintenant, au travail ! Nous allons répartir les charges dans les sacs à dos... Clotaire, ton copain ailé compte nous rejoindre pour porter sa part ?

— J'ai perdu la liaison avec lui ! C’est justement en tentant de la rétablir...

— Alors, nous nous en passerons. Prenons uniquement le strict nécessaire : nourriture, armes, couvertures, trousse de secours et une seule tente.

— Préparons quand même la charge de Kamelio ; si j'arrive à le joindre, je l'enverrai la récupérer, suggéra Polack.

Jo, qui avait gardé le silence jusqu'alors, s'écria, une lueur maniaque dans le regard :

— Je reste aussi pour réparer la Grenouille !

Le « non » effrayé de Bastien, saisi par cette perspective, fit écho au « Non » résolu de Léopold, qui ajouta :

— Il me semble que Joseph s'est porté volontaire pour veiller sur ma fille... et non pour farfouiller dans le moteur !


***


Moins d'une heure plus tard, le groupe, provisoirement privé d'un membre bipède et d'un ailé, reprit sa route. Polack et Léopold ouvrirent la marche, suivis d'Armance qui portait, sans se plaindre, son sac à dos comme tout le monde. Jo, volontaire désigné d'office pour assurer sa protection, ne quittait pas la petite Misti d'une semelle. Venaient ensuite Mass Eustache, la mine fière, et Mass Christobald serrant dans une main la carte désormais inutile.

Les gardes, quant à eux, prirent position en queue de file pour couvrir les arrières.

Ils avancèrent avec prudence. Le sentier était étroit, le sol inégal : racines, branches tombées, anfractuosités. Tout ce qui, au bord du vapauto, se remarquait à peine devenait ici un obstacle réel, réclamant une vigilance de chaque instant.

Au début, la progression demeura assez rapide, proche de celle de la Grenouille. Puis les incidents s'enchaînèrent : Mass Eustache trébucha, rattrapé de justesse par Mass Christobald ; Armance se prit le pied dans une racine ; Jo chuta en tentant de la retenir. Léopold leva le bras et ordonna une halte.

Il réorganisa l'ordre de marche. Désormais, Joachim ouvrait la voie une dizaine de pas en avant, reconnaissant le terrain et signalant les obstacles au reste du groupe. L'avance s'en trouva considérablement ralentie.

Polack, lui, était rongé par l'impatience. À chaque pas, l'appel pressant du vaisseau se faisait plus net, semblable à l'élancement d'une dent mal soignée, à l'inconfort d'une vieille blessure les jours de pluie. Il pouvait s'en abstraire un moment, mais non l'ignorer tout à fait. Tout en lui l'appelait à presser l'allure ; il était attiré comme par un aimant. Il allongea le pas, encore et encore, jusqu'à ce que Léopold l'attrape par le bras pour le freiner et chuchote :

— Mais où tu cours ?


Le sentier s'amenuisait progressivement, jusqu'à se fondre dans la végétation dense. Une légère brise charria soudain une odeur âcre que Polack peinait à identifier — non pas celle d'un animal, mais plutôt une puanteur de marécage, faute d'une meilleure définition.

Joachim s'immobilisa brusquement, fit signe au reste du groupe de demeurer silencieux, puis s'avança de quelques pas mesurés et écarta délicatement les branches. L'odeur devint alors si forte et suffocante qu'elle faisait piquer les yeux. Un rugissement sourd et puissant déchira l'air de la forêt.






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