LE MERCENAIRE

Chapitre 65 : Ça me fait de la peine, mais il faut que je m'en aille. (*)

Par Beauvais

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Polack observait depuis le seuil Mass Christobald, qui se tenait au centre de la chambre attenante au laboratoire de l'herboriste. Son état de santé ne justifiait plus sa présence en ce lieu, mais il se refusait à en partir. J'y suis, j'y reste ! — se lisait dans toute son attitude.

D'une part, l'endroit devait lui sembler le plus sûr qui soit. D'autre part, il entrait également une part de démonstration dans son attitude : le Roi l'avait livré en esclavage à un petit seigneur écervelé — c'est ainsi que Polack lui apparaissait — aussi se conduirait-il en esclave accompli, ne faisant rien sans ordre explicite. On l'avait envoyé ici pour y recevoir des soins ; aucune instruction n'étant venue pour l'en éloigner une fois guéri, il y resterait.

Polack le percevait clairement, pourtant : Mass n'était pas serein ni assuré, tant s'en faut, mais bien prostré sous le choc du désastre. C'était là une réaction des plus compréhensibles. L'œuvre de toute une vie gisait en éclats à ses pieds, et lui-même semblait avoir perdu prise sur son propre être. Cette vision ne reflétait pas tout à fait la réalité des choses, mais Polack ne se hâtait pas de le détromper.

Il toussa légèrement pour capter son attention. Mass tourna lentement la tête vers lui. Son visage restait impénétrable, ses yeux éteints, voilés d'une sorte de givre intérieur — son état s'était dégradé bien au-delà de ce que Polack avait pu imaginer. Christobald s'était considérablement amaigri, comme tassé sur lui-même ; déjà petit de nature, il compensait jadis par une corpulence qui lui conférait une certaine prestance. À présent, il faisait penser à un vieillard voûté et décharné. Une compassion poignante étreignit le cœur de Polack.

— Comment vous portez-vous, Mass ?

— Fort bien — grâce à vos prières, prononça Christobald d'une voix sans timbre.

— Je viens solliciter de vous un service...

Le regard du vieil homme parut s'animer, une lueur mauvaise y brilla un instant :

— Solliciter ? Un service ? Commandez, ô mon Maître.

— Je constate que votre santé demeure fragile ! Que diriez-vous d'une petite promenade ? Cela vous ferait le plus grand bien... L'air pur, l'exercice physique, une agréable compagnie...

Christobald ne répondit pas. Il semblait avoir perdu tout intérêt pour la conversation, se repliant dans une attitude maussade. Polack en vint même à se demander si l'éclair de fureur qu'il avait cru percevoir dans ses yeux n'était que le fruit de son imagination. Il poursuivit néanmoins :

— Une promenade vers un lieu dont vous seul connaissez l'emplacement... Que diriez-vous d'aller rendre une petite visite à un antique vaisseau des étoiles ? Après la fête du Solstice d’Été…


***


La fête du Solstice d'Été ne ressemblait en rien à celle de l'hiver. La comparaison la plus proche que Polack put trouver était celle de la Saint-Jean, bien que la version de sa nouvelle patrie lui parût sensiblement plus joyeuse.

À cette occasion, tous les employés du domaine se trouvaient conviés — soldats, bergers et serviteurs —, de même que les habitants des villages environnants. Par mesure de précaution, l'atelier, le garage et les écuries furent fermés.

Kamelio fit part de son vif mécontentement d'être ainsi privé du spectacle à Polack, l'arrachant par sa transmission mentale courroucée aux bras de Morphée. Polack ragea, jura, proféra les menaces les plus sombres, avant d'autoriser le galopin ailé à observer les festivités — à condition, toutefois, de se faire discret.


De grandes tables avaient été dressées sur les pavés de la cour. Une bête évoquant un porc cornu aux yeux de Polack fut mise à la broche, non sans susciter quelques remarques acerbes sur la prodigalité de la part de Maître Gnous. Dans la clairière longeant le fossé qui ceignait les murs, un bûcher fut soigneusement préparé.

Dès les premières lueurs de l'aube, le pont-levis s'abaissa dans un grondement sourd et les lourdes portes s'ouvrirent en grand, livrant passage aux premiers participants.


Toutes les jeunes filles nubiles du domaine et des villages alentour arrivaient les bras chargés de fleurs cueillies à l'heure où la rosée n'avait pas encore séché. Armance, à son grand désespoir — et au soulagement fort bien dissimulé de Polack et Léopold —, se trouvait trop jeune pour prendre part à cette cueillette. Elle dut se contenter de regarder passer le cortège fleuri, les poings serrés et les lèvres pincées.

Une rivalité tacite, mais bien réelle, animait les jeunes ramasseuses : qui dénicherait les fleurs les plus belles, les plus rares, et dans les meilleurs délais ?  À peine arrivées, elles se retirèrent en compagnie des servantes célibataires de la maisonnée en un lieu tenu jalousement secret — « derrière les écuries », comme l'avait glissé Armance dans un murmure vengeur — afin d'y tresser leurs couronnes, loin des regards indiscrets.


Les hommes apportèrent boissons et victuailles — fruits, légumes, pains —, garnissant généreusement les tables. La fête put alors commencer.

Polack, Léopold et toute la maisonnée se joignirent volontiers aux réjouissances. On mangea, on but, puis vint le tour des jeux d'adresse : course à pied, tir à la corde, lutte, épreuve de force à soulever de lourds rochers. S'ensuivirent un concours de chant, un concours du meilleur gâteau et un autre de la plus belle broderie. Les gardes, quant à eux, firent la démonstration de leur habileté au tir.

Polack s'élança dans la course autour de la cour, où un gamin du village le devança, mais il prit sa revanche lors du combat à mains nues contre un garde.

Jo tenta sa chance successivement dans plusieurs épreuves : à l'épreuve de force, où il ne parvint même pas à décoller le rocher du sol ; à la course, où il termina bon dernier ; et au concours de chant, où, à la stupéfaction de Polack — qui ne lui soupçonnait pas de tels talents —, il brilla en interprétant une vieille ballade.

Léopold, quant à lui, se distingua à l'épreuve du tir à la corde avant de se retirer des autres joutes, laissant le champ libre aux invités.

Chaque participant repartait avec un modeste souvenir offert par Léopold, tandis que les vainqueurs empochaient quelques billes — la menue monnaie de ce monde.


À la tombée du soir, les jeunes filles lancèrent leurs couronnes de fleurs dans l'eau, comme le voulait la tradition. Les jeunes hommes s'empressèrent de les repêcher, rivalisant d'adresse et d'audace, bousculades et rires mêlés. Ceux qui y parvinrent rejoignirent leurs propriétaires — « pour leur conter fleurette et plus si affinités », songea distraitement Polack.

La nuit venue, le grand feu fut allumé. Une ronde joyeuse se forma autour de lui, et lorsque les flammes s'apaisèrent quelque peu, les plus téméraires s'élancèrent par-dessus, portés par les cris d'encouragement de l'assistance. Certains effectuaient le saut seuls, d'autres à deux, les mains enlacées.

Polack se tenait non loin de ce feu de joie, Léopold, juste derrière lui, les bras refermés autour de ses épaules.

— Cela a-t-il une signification ? demanda Polack à mi-voix. 

— Ceux qui sautent seuls implorent les Dieux des Cimes de leur accorder l'amour avant la fin de l'année. Ceux qui sautent ensemble, quant à eux, scellent par ce geste le mariage d'été. Ou bien renouvellent leurs vœux s'ils sont déjà mariés.

Devant l'air étonné de Polack, il précisa :

— Une coutume ancienne. Un mariage pour la moitié d'une année, du solstice d'été à celui d'hiver. Au solstice d'hiver, s'ils souhaitent poursuivre, ils doivent manifester leur intention de fonder une famille et se marier officiellement. Les enfants nés de telles unions sont reconnus comme légitimes en toutes circonstances. 

Polack se retourna dans ses bras pour lui faire face :

— Et le Renouvellement des vœux ? Alors qu'attendons-nous ?

Il se dégagea de l'étreinte de Léopold, le prit par la main et l'entraîna vers le feu.


***


Polack pensait pouvoir prendre la route rapidement — dès le lendemain de la fête, ou au pire une petite semaine plus tard. Tout lui semblait assez simple : définir la composition du groupe, rassembler les vivres, les armes, les artefacts, sans oublier la Sphère des Possibles ni les cartes, si tant est qu'il en existât. Et en avant. La saison et l'état des routes permettaient de voyager dans un confort raisonnable, à cheval ou peut-être même en vapauto.


Les difficultés surgirent dès la sélection des participants. Pour Polack, la chose paraissait pourtant limpide : lui-même, en tant que principal intéressé ; Léopold, qui ne le laisserait de toute façon pas partir seul ; Jo, qui risquait de les filer en douce si on l'écartait ; et enfin Mass Christobald, celui qui connaissait — ou croyait connaître — la position du vaisseau.

Il réalisa son erreur assez rapidement. La contrée qu'avait désignée Christobald sur la carte, comme l'emplacement le plus vraisemblable de la relique, demeurait peu explorée : les zones blanches de terra incognita y abondaient, et elle jouxtait étroitement les frontières de l'Empire. Face aux périls probables, Léopold exigea donc que deux gardes les accompagnent. Polack grinça des dents, mais dut s'incliner.

Puis Kamelio lui adressa une image mentale qui indiquait sans équivoque qu'il n'entendait pas rester en arrière. Polack s'en doutait quelque peu, et accepta à contrecœur.

Enfin, quelle surprise ! Mass Eustache exigea d'accompagner la Sphère jusqu'en son lieu de saint repos — c'était là son devoir, sa mission sacrée. Polack grinça de nouveau des dents et céda, se disant avec résignation : « Deux Mass valent mieux qu'un, après tout. »


La deuxième difficulté, chose assez singulière, tenait au calendrier  — à la saison, plus exactement. Passé le solstice d'été, il était de coutume que le Dir du domaine rende visite aux métayers et aux bergers pour recueillir les doléances, s'assurer de la bonne tenue des fermes et des pâturages et de la santé des bêtes. Léopold dut s'y consacrer et se fit rare à la demeure pendant une bonne quinzaine de jours.


Vinrent ensuite les représentants des acheteurs de laine. Cette année-là, les transactions se révélèrent particulièrement complexes : les acheteurs habituels étaient les manufactures appartenant à la famille Runs. Or, Clotaire Runs, détenteur de cinquante et un pour cent de ces établissements, était l'époux du vendeur — lequel était lui-même détenteur... Bref, la situation était des plus enchevêtrées.

Au terme d'âpres discussions, de négociations serrées et d'une semaine entière de débats, de nouveaux arrangements furent finalement conclus. L'accord trouvé semblait profitable aux deux parties, et arracha même un sourire de satisfaction à Maître Gnous — expression que Polack n'avait jamais observée jusqu'alors, et qui le laissa littéralement sans voix. Tout cela dévora encore une dizaine de jours.


Puis vint le tour des préparatifs matériels de l'expédition : armes, bagages, vivres et étude approfondie des cartes afin de définir l'itinéraire.

Le voyage en vapauto ne s'avérait envisageable que sur les cinquante premiers kilomètres ; au-delà, le relief devenait trop accidenté, y compris pour les chevaux. Les voyageurs ne pouvaient donc emporter que ce qu'ils étaient en mesure de porter eux-mêmes, ou de faire transporter à dos de Kamelio — pour peu qu'ils parviennent à le convaincre de jouer le rôle d'animal de bât.

Les quantités durent être revues drastiquement à la baisse, et les bagages refaits en conséquence. Tout cela mobilisa encore quelques jours, et c'est au terme d'un mois entier après le Solstice que l'expédition fut enfin prête à prendre le départ.


***


Ils s'apprêtaient à prendre la route aux premières lueurs de l'aube. Nul n'était venu leur souhaiter bon voyage ni un prompt retour. La domesticité les avait salués la veille, et Armance boudait, retranchée dans sa chambre — ce qui valait peut-être mieux ainsi. Les larmes, les scènes, les chantages et les éclats de voix, ils en avaient tous été amplement abreuvés durant la semaine précédant le départ.


Cette fois, rien ne pressait — les voyageurs disposaient de tout le temps nécessaire. D'un commun accord, il fut décidé de partir en vapauto et de rouler aussi longtemps que l'état de la route le permettrait. L'espoir demeurait qu'ils pourraient parcourir à son bord une distance légèrement supérieure à une cinquantaine de kilomètres initialement prévus, car l'engin avait été revu et amélioré dans les ateliers du domaine : des chenilles y avaient été ajoutées et le mécanisme à vapeur considérablement renforcé. Ces modifications, si elles rendaient l'appareil bien plus adapté aux terrains difficiles, lui faisaient en revanche perdre sensiblement en vitesse. Dès que le vapauto ne pourrait plus progresser, ils établiraient le camp et dépêcheraient Kamelio en reconnaissance. Ils ne reprendraient la route que le lendemain.


Le véhicule qui les attendait dans la cour avait quelque chose d'incongru pour ce monde, mais Polack y reconnut aussitôt une silhouette familière — celle d'un VBL (**) de l'armée — et cette ressemblance fit remonter en lui une vague de nostalgie. L'engin était massif, allongé, manifestement conçu pour affronter tous les terrains, qu'ils soient boueux, détrempés ou franchement aquatiques. Ses nombreuses roues disparaissaient sous une chenille continue, et sa teinte, sans constituer un camouflage à proprement parler, semblait pensée pour se fondre dans l'obscurité des sous-bois. Des différences notables subsistaient néanmoins : la cheminée du mécanisme à vapeur avait pris la place du canon, des hublots perçaient les flancs de la carrosserie, et divers cadrans ainsi que des tuyaux à l'usage mystérieux ornaient le capot.

L'intérieur se révéla étonnamment confortable. Les sièges — tant ceux des passagers que celui du conducteur — évoquaient davantage les fauteuils d'un salon de première classe d'un avion que les banquettes austères d'un véhicule militaire. À l'arrière, derrière une cloison à mi-hauteur, un compartiment séparé accueillait les bagages, solidement arrimés.


Le conducteur, chargé de ramener le vapauto, prit place à l'avant. À ses côtés s'installèrent Mass Eustache, mine renfrognée, et Mass Christobald, carte déployée sur les genoux. Polack, Léopold et Jo occupèrent la rangée suivante, tandis que les deux gardes prenaient position sur la dernière, l’un d’entre eux maintenant avec une fermeté précautionneuse le caisson abritant la Sphère des Possibles. 


Polack adressa une injonction mentale de les suivre à Kamelio, qui s'élança dans les airs avec un cri de joyeux triomphe. Léopold donna alors le signal du départ : le véhicule franchit la porte ouverte dans la muraille, traversa le pont-levis et s'engagea résolument vers le nord.



Note : 


(*) Le titre de ce chapitre est emprunté à la chanson Les Retrouvailles, écrite, composée et interprétée par Graeme Allwright en 1966. 

(**) Le VBL (Véhicule blindé léger) est un véhicule militaire amphibie conçu pour la reconnaissance et les liaisons, en service dans l'armée de Terre française depuis 1990.





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