Le Roi et sa suite quittèrent le domaine des Ostrand le lendemain du réveil de Sergin. Depuis les remparts, Polack et Léopold observèrent le majestueux dirigeable emportant George VI et son escorte s'élever dans les airs, prendre de la vitesse, puis se fondre à l'horizon.
Une heure auparavant, Mistresse Vikc avait franchi le pont-levis sous bonne garde, à bord d'un vapauto prêté par Léopold — pour quitter, espérait Polack, à tout jamais le royaume et leurs vies. Elle était escortée par deux gardes royaux, en direction de l'Empire, avec une injonction royale lui interdisant de remettre les pieds à Custenia. L'arrêté d'expulsion était formulé en d'autres termes, mais le sens n'en demeurait pas moins limpide.
Mass Christobald, quant à lui, demeura consigné dans les appartements des invités jusqu'à ce départ, le souverain ayant ordonné qu'il ne revoie ni Mistresse ni, a fortiori, Sergin.
Léopold suivit le dirigeable du regard, continua de contempler le ciel vide après sa disparition, sans prononcer un mot. Puis il soupira :
— Maintenant, parle ! Je n'ai pas bronché quand tu as exigé un être vivant, un homme, comme récompense ! Sans même mentionner l'audace que tu as eue de la réclamer ainsi ! Une récompense du Roi, comme s'il te devait quelque chose ! J'ai tremblé pour toi, et tu t'en es sorti par miracle ! Alors je veux savoir. Je suis dans mon bon droit !
Polack ravala avec peine l'envie de lancer : « Les cimetières sont pleins de gens qui étaient dans leur bon droit. » Ce n'était ni l'heure ni l'endroit pour faire de l'humour — Léopold risquait de mal le prendre, et puis il méritait bel et bien une explication. Une explication, certes — une explication plausible — mais pas toute la vérité, du moins si Polack parvenait à l'esquiver. Révéler d'emblée son intention de partir à la recherche du vaisseau originel risquait fort de passer pour un caprice aux yeux de Léopold. Pire encore, celui-ci pourrait nourrir des doutes quant à l'équilibre mental de son époux et mettre son veto à l'expédition.
« Il me faut amener cela avec douceur — mieux encore, le convaincre que la quête de cette relique est sa propre idée », songea Polack, se préparant à entamer sa confession, presque sincère.
— Alors, tu veux savoir pour Mass Christobald... commença-t-il, avant de se taire, ne sachant pas comment poursuivre. Il s'accordait ainsi un moment de réflexion.
— Pas seulement...
Les paroles qui suivirent, que Léopold chuchota fiévreusement en l'attirant tout contre lui, figèrent les mots sur ses lèvres :
— Pas seulement, tu sais, je ne suis pas ni aveugle ni stupide. Je vois bien plus que tu ne le penses. Je sais que je ne peux pas exiger... Et si tu ne souhaites pas répondre, garde le silence ! Je t'aime, tu t'es glissé sous ma peau, tu t'es gravé en moi jusqu'à l'os. Te perdre serait pire que perdre un membre — ce serait me perdre moi-même. J'ai confiance en toi ! Tu veux avoir un Mass à ton service, soit ! Mais si tu en es capable, parle-moi ; et si tu ne le peux pas, reste silencieux. Un mensonge de ta part me blesserait bien plus encore que ton mutisme.
Polack comprit soudainement que ce que Léopold lui demandait dépassait de loin les raisons de son désir d'avoir Christobald à son service. Il lui témoignait sa confiance, acceptait ses choix, et le priait de lui accorder la même en retour. Et comme souvent, un pressentiment se manifesta — il sentit, non, perçut presque, venu de l'éther : « Parle maintenant ou tais-toi à jamais. » Et s'il gardait le silence, eh bien tôt ou tard il perdrait Léopold, d'abord sa confiance puis son amour, puis... Il chassa cette pensée avec effroi : il allait tout avouer et advienne que pourra ! Alors il rendit son étreinte à son époux et laissa échapper un soupir :
— Je crains que cette conversation soit bien trop longue pour ces remparts.
— Allons dans la bibliothèque...
— Temon de tant de nos secrets... C'est presque devenu un rituel !
***
La bibliothèque les accueillit d'un silence feutré. Les livres sommeillaient sur leurs étagères, la lumière du dehors se glissait à travers les voilages pour baigner la pièce d'une clarté douce, et les canapés nichés dans les coins de lecture semblaient tendre les bras aux visiteurs épuisés par la longue ascension jusqu'à ce havre de paix.
Polack s'installa sur l'un d'eux et attendit que Léopold le rejoigne — ce que ce dernier ne semblait guère pressé de faire. Plutôt que de s'asseoir, il examinait une nature morte — fruits et vins — suspendue entre les deux baies vitrées. Il passa la main sur le cadre, puis en dessous, et s'exclama :
— Évidemment !
Il appuya avec fermeté sur la petite plaque de cuivre portant le nom du peintre. Le tableau glissa sur le côté, révélant un bar généreusement garni. Léopold en sortit une bouteille emplie d'un liquide rouge sombre, presque noir, ainsi que deux verres.
— Susceyque — dix ans d'âge, prononça-t-il avec une satisfaction non dissimulée. Quelque chose me dit que nous en aurons besoin.
Il remplit les verres et s'installa aux côtés de Polack. Ils trinquèrent — le vin était véritablement exceptionnel : âpre et fruité à la fois. Puis Léopold sourit, prit le verre des mains de Polack et but en posant ses lèvres exactement là où, un instant auparavant, reposaient celles de son époux.
— Je bois dans ta coupe pour percer tes pensées !
Puis il tendit son verre à Polack :
— Bois à ton tour et tu connaîtras les miennes. Tu mesureras combien tu m'es précieux !
— Je n'ai nul besoin de cela pour le savoir ! Mais je bois à nous !
Pendant un moment, ils savourèrent leur vin en silence, que Léopold rompit à contrecœur, comme s'il répugnait à briser cet instant de communion et de quiétude.
— Alors, raconte, dans quel guêpier tu comptes encore te fourrer. Les ennuis te suivent comme les puces un chien galeux.
Polack soupira, posa son verre, ferma un instant les yeux et, ayant rassemblé son courage, entreprit sa confession :
— Je suis né...
— Pas d'aussi loin ! Juste...
Léopold parut effrayé — non, il ne souhaitait pas entendre ce qui allait franchir les lèvres de son époux. Mais Polack lui posa la main sur la bouche et sourit tristement :
— Je crains qu'il ne me faille commencer par là ! Je te laisse juge de savoir si tu souhaites entendre la suite. Alors écoute, je serai bref : je suis né en 1982 — non, ne dis rien, écoute jusqu'au bout ! — à Paris, capitale d'un beau pays, la France. Mes parents me prénommèrent Jean, mais j'ai toujours préféré le surnom que m'avaient donné mes frères d'armes : Polack. Oui, j'étais un militaire de carrière, et je suis mort en 2024, en mission, bien loin de chez moi, sur le sol d'un pays chaud et aride, guère plus grand qu'une chiure de mouche.
Léopold avait les yeux grands ouverts, où l'incrédulité et le doute se mêlaient à la compréhension.
— Mais tu es là ! Tu ne parais pas avoir la quarantaine ! Dieux des Cimes, tu prétends avoir l'âge d'être mon père ! Quelle fable cruelle !
Il secoua Polack, comme pour lui faire ravaler les mots de son inconcevable aveu.
— Je suis mort lors d'une mission, dans l'explosion d'une bombe, continua ce dernier avec un calme imperturbable. Pourtant j'ai rouvert les yeux dans un corps qui n'était pas le mien, dans un monde qui n'était pas le mien, dans une famille qui n'était pas la mienne.
— Alors là-dedans...
Léopold appuya le doigt sur le front de Polack et chuchota d'abord, puis, à chaque mot, éleva la voix, qui monta jusqu'au cri sur les dernières syllabes :
— Ce n'est pas Clotaire ? Mais un militaire dans la quarantaine ? Un soldat ? Une âme venue d'un ailleurs, dans l'espace ou le temps, ou les deux ?
Polack acquiesçait d'un signe de tête à chaque question-affirmation. Soudain, Léopold le repoussa, bondit sur ses pieds, renversa d'un coup de pied la table basse, faisant rouler la bouteille sur le sol et fracassant les verres. Il avait l'air d'un homme hors de lui : il se rua vers la porte en écrasant les éclats sous ses semelles, franchit le seuil, et le bruit de ses pas précipités résonna dans la cage d'escalier.
Un calme étrange s'empara de Polack. « Voilà, c'est fini ! Comme le disait mon grand-père : l'amour est passé, les tomates sont fanées ! Cela me faisait toujours rire, mais curieusement pas maintenant », songea-t-il avec un certain détachement. Il releva alors sa manche et contempla son bracelet nuptial, qui semblait taillé d'un seul tenant, sans la moindre ouverture — mais, comme il l'avait appris, le bracelet s'ouvrirait de lui-même si son époux venait à le récuser. Il attendit donc, les pensées tournant lentement dans son esprit à la manière des meules d'un gigantesque moulin. Dès que le bracelet s'ouvrirait, il partirait. Il emmènerait Mass Christobald ; peut-être Jo se joindrait-il à eux. Il partirait à la recherche du vaisseau, y déposerait la Sphère et, qui sait, lui demanderait peut-être de le ramener sur Terre... Car plus rien ne le retenait ici.
Il ne savait pas combien de temps il était resté à contempler son bracelet. Incapable du moindre mouvement, figé dans cette attente tel un insecte dans l'ambre, indifférent à tout ce qui l'entourait. Il ressemblait à un voyageur égaré au cœur d'un nulle part glacial — il n'avait plus de foyer en ce monde auprès duquel se réchauffer.
Le fracas de la porte qu'on ouvrait à la volée le fit sursauter et lever les yeux. Dans l'embrasure se tenait Léopold, échevelé, le regard hagard. Il traversa l'espace qui les séparait, indifférent aux éclats qui craquaient sous ses bottes, saisit Polack par les coudes, le souleva et le serra contre lui :
— Tu n'es pas Clotaire ! Eh bien, tant mieux ! Que tu t'appelles Clotaire, Jean ou Polack, c'est toi que j'aime, pas ton prénom. Car...
— Car tu m'as dans la peau et tu m'aimes, c'est idiot ! (1) paraphrasa Polack une très ancienne chanson, entendue Dieu sait où dans son ancien monde — et il sentit le nœud glacé qui lui étreignait le cœur se défaire.
Léopold continuait de l'enlacer comme s'il redoutait qu'il s'évanouisse dès qu'il le relâcherait. Il pressa son front contre celui de Polack et murmura :
— Quel idiot je fais, c'est bien vrai ! J'aurais dû avoir des doutes ! Clotaire, qui avait regagné l'Académie après les vacances de Solstice, ne ressemblait en rien à celui qui en était parti. Ni les mêmes réactions, ni la même conduite, ni le même caractère...Jusqu'à ta façon de parler et de te mouvoir, qui avaient changé. Tu m'as plu, et plus je te connaissais, plus je t'appréciais — jusqu'à ce que je vienne à t'aimer aussi profondément que je te détestais auparavant. Je ne comprenais pas, et à présent tout se met en place. J'étais aveugle : même physiquement tu as changé, tu parais plus mûr, plus posé...
Léopold sourit :
— Quoique « plus posé » soit discutable — pas en toutes circonstances. Non, ta conduite ne correspond pas, à mes yeux, à celle d'un soldat aguerri... Tu demeures impulsif et tu attires les aventures périlleuses...
— Comme le chien galeux attire les puces, compléta Polack. Je sais, tu l'avais déjà dit.
Puis il se dégagea à contrecœur de l'étreinte rassurante de Léopold, le prit par la main et l'entraîna vers le canapé où ils s'installèrent côte à côte, les doigts toujours enlacés. Léopold se pencha et récupéra la bouteille abandonnée sur le sol, découvrant qu'il subsistait un fond de vin. Un véritable miracle !
— Le vin est tiré, il faut le boire ! proclama-t-il avec emphase. On finit ce qu'il reste et tu me racontes tout !
Polack acquiesça. Ils achevèrent le fond de la bouteille, et au fil de la conversation en débouchèrent une autre. Ils parlèrent de tout : Polack lui dépeignit son monde perdu — ses splendeurs et ses horreurs —, lui confia ses craintes et ses espoirs. L'échange porta ensuite sur la Sphère des Possibles et sur le prix terrible en années de vie qu'elle réclamait pour infléchir le destin ; puis vint tout naturellement le vaisseau originel, le désir de Polack de le retrouver afin d'y déposer la Sphère. Par extension, ils en vinrent à évoquer Mass Christobald.
Polack acheva sa confession sur ces mots, qui lui venaient pourtant avec peine — son élocution alourdie par le dernier verre de Susceyque :
— Je ne saisis pas le sens de ma venue en ce monde. Celui-ci avait-il besoin de moi ? Avais-je, moi, besoin de lui ? Les aventures me poursuivent, et pourtant je n'aspire qu'à vivre paisiblement à tes côtés, à veiller sur les domaines, à élever Armance... J'ai eu plus que ma part des guerres…
La conversation se prolongea bien avant dans la soirée, jusqu'à ce que le soleil couchant effleure les remparts. Ils prirent leur repas à la bibliothèque, puis, comme ils étaient un peu éméchés, résolurent de remettre au lendemain toute décision, qu'elle fût importante ou non, avant de regagner leurs quartiers.
***
Ils commencèrent à s'embrasser dans l'escalier — au risque de trébucher et de se rompre le cou, les marches étant raides et leurs gestes peu assurés sous l'effet du vin absorbé plus tôt — d'abord avec tendresse et sensualité, comme pour s'offrir mutuellement un peu de douceur. Mais à peine une minute s'était-elle écoulée que la lutte pour prendre le dessus s'engagea.
D'abord avec légèreté, comme en guise d'apéritif, puis en décuplant l'intensité à chaque instant. Les deux jeunes gens s'embrassaient avec ardeur, comme si c'eût été la dernière fois et qu'il n'en viendrait peut-être jamais d'autre. Des mains enserraient les épaules, froissaient les vêtements. Léopold saisit les cheveux de Polack et le tira doucement en arrière, le contraignant à marquer une pause et à reprendre leur descente.
Nul ne saurait dire comment ils parvinrent à l'étage où se trouvaient leurs appartements. Avant même d'atteindre la porte de leur chambre, Léopold plaqua Polack contre le mur, consumé par une impatience dévorante. D'un geste précis, il fit descendre le pantalon de Polack et laissa courir sa main le long du membre tendu. S'agenouillant, il le prit entre ses lèvres jusqu'à ce qu'il vienne buter contre sa gorge, et Polack réprima un cri d'excitation. La profondeur veloutée qui l'enserrait vibra sensiblement lorsque Léopold se détendit légèrement, accueillant le membre plus profondément encore, avant de le retirer dans un bruit obscène. Polack se laissa aller en arrière, la nuque abandonnée contre la fraîcheur du mur.
— Je vais jouir… — gémit-il en enfouissant les mains dans la chevelure douce et humide.
— Pas si vite, sourit Léopold en se redressant, et pas ici !
Effectivement, pas ici et pas si vite — ils se précipitèrent dans leur chambre pour laisser libre cours à leur amour et à leur désir partagé.
C'était ce dont ils avaient tous deux besoin, aussi vital que l'air : savoir qu'on peut s'abandonner pleinement à son âme sœur — celle qui ne tirerait pas parti d'une prétendue fragilité, qui ne briserait ni ne blesserait, qui se dresserait comme un rempart entre eux et le monde. Un sentiment d'union totale, à la fois charnelle et spirituelle, au terme d'une journée riche en révélations.
Note :