LE MERCENAIRE

Chapitre 63 : La loi et la justice

Par Beauvais

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Durant les deux jours qui suivirent le rituel, la coque enveloppant Sergin ne perdit rien de son opacité et pulsait avec une régularité apaisante, à la manière de la respiration d'un grand animal assoupi. Le Roi George dépêcha deux gardes en faction, puis mit à profit cette période d'attente pour se reposer — ou plutôt, selon ses propres termes, il s'accorda des vacances, les premières depuis son accession au trône.

Il refusait d'aborder quoi que ce fût de plus sérieux que la météo, la chasse ou les préparatifs de la fête du Solstice d'été, qui approchait à grands pas. Il se délectait tout autant des rumeurs circulant parmi les nobles du voisinage que des commérages des femmes de chambre sur leurs semblables et leurs maîtres.

Il parcourut incognito, ou presque — ses gardes le suivaient partout en éventant par leur présence ce subterfuge — l'ensemble du domaine : depuis l'atelier où il admira sincèrement les dernières modifications apportées aux motoneiges jusqu'aux pâturages les plus reculés. 

Les écuries n'échappèrent pas davantage à l'œil royal : si les chevaux le laissèrent parfaitement indifférent, Kamelio, lui, reçut toutes les faveurs de l'admiration royale. Il s'en gonfla de fierté et en devint proprement insupportable. Et que dire de son orgueil lorsque le monarque, contre l'avis de sa suite, s'éleva dans les airs sur son dos ? Ils revinrent de cette promenade, véritablement enchantés l'un par l'autre. Le monarque passa ensuite un long moment à caresser les flancs de cette monture singulière et à lui murmurer des douceurs à l'oreille.

En apparence, le Roi semblait avoir rajeuni de plusieurs années, rejetant le sérieux comme on se défait d'une vieille cape. Il évoquait de plus en plus l’insouciant jeune Prince George qui s'était jadis mêlé sans cérémonie à une fête de village.

Polack percevait néanmoins que cette joie de vivre et cette légèreté affichées avaient quelque chose d'artificiel, et s'étonnait que les autres n'y prêtent pas attention. Était-ce son don qui lui permettait de voir plus loin que quiconque ? Il sentait l'air s'électriser en présence royale et distinguait presque de minuscules éclairs fantomatiques enveloppant le souverain. Le devinant à cran, Polack n'osait pas lui poser la question qui lui brûlait les lèvres au sujet de la récompense promise — il savait ce qu'il allait demander, et n'attendait que l'instant propice.

Lorsque ce moment survint enfin, il faillit être pris de court. Sans l'intervention de Jo, cela aurait certainement été le cas.


***


Polack était dans les écuries, en quête d'un terrain d'entente avec Kamelio — ou, à défaut, à lui rabattre un peu le caquet. Son fidèle compagnon, après la journée passée en compagnie royale, avait acquis des manières hautaines et considérait son entourage comme du crottin sous ses pattes. Il aurait été risible avec sa tête dressée, sa poitrine bombée et cette lueur de supériorité dans le regard, n'eût été le fait qu'il n'obéissait plus à quiconque, hypnotisait le personnel des cuisines pour s'approprier les mets de la table des maîtres — même si leur goût ne lui plaisait pas spécialement — et montrait les dents aux palefreniers.

Après de nombreuses tentatives pour lui faire entendre raison, Polack s'était presque résolu à recourir à la méthode de Léopold : saisir le récalcitrant sous la mâchoire et lui faire plier les genoux de force. Il tenta une ultime approche en transmettant à Kamelio son mécontentement par le lien mental, accompagné d'une image de Kamelio affublé d'une tenue royale des plus grotesques.

C'est à cet instant précis que Jo fit irruption dans le box en gesticulant, les mots se bousculant dans sa bouche, brisant par là même la concentration de Polack. Jo était échevelé, les yeux brillants d'un éclat malsain — semblables à ceux d'une commère notoire en possession d'une médisance toute fraîche et inédite :

— Dans la salle ! Sa Majesté, il... Oh ! Bam ! Paff ! Et la Mistresse, boum ! Et Mass, plaf !

Jo mimait tour à tour la lutte, puis une gifle, un évanouissement, la génuflexion, avant de s'immobiliser, rouge d'excitation et haletant. Polack, qui n'y comprit strictement rien mais en sentant l'inquiétude le gagner, se précipita dans la demeure en oubliant tout jusqu'à refermer la stalle. Il implorait tous les dieux, ceux de ce monde comme ceux du sien, pour qu'aucune catastrophe ne soit survenue. Il pénétra tel un boulet de canon dans la grande salle et trouva une scène somme toute assez paisible.


Son regard parcourut la pièce : les gardes royaux en surveillaient chaque issue — « Tout le monde entre, personne ne sort » semblait gravé en lettres de feu sur leurs visages. Mass Hippolyte et ses congénères se tenaient regroupés près de la baie vitrée.

Un évanouissement avait bel et bien eu lieu : Mistresse Vikc reposait sur un canapé, tandis qu'une servante lui tenait un flacon de sels sous le nez. Une génuflexion également : Mass Christobald, visiblement remis de ses blessures — l'herboriste et Mass Eustache avaient accompli un travail remarquable —, se tenait à genoux, tête inclinée, dans une imploration silencieuse. Quant aux gifles et aux coups, s'ils avaient effectivement eu lieu, ils semblaient désormais appartenir au passé.

En observant la scène avec plus d'attention, Polack dut se rendre à l'évidence que Bam, Paff et Boum décrits par Jo avaient bel et bien eu lieu. Léopold se tenait non loin du canapé où reposait Mistresse Vikc, évanouie, pressant contre sa joue gauche un mouchoir qui s'imbibait rapidement de sang. Polack le rejoignit en longeant les murs, soucieux de ne pas attirer l'attention. 

— Fais voir, murmura-t-il.

Léopold souleva le mouchoir et révéla quatre griffures assez profondes qui lui barraient la joue. Polack adopta lui aussi le chuchotement :

— Tu t'es battu ?

— Je suis une victime collatérale, articula presque silencieusement Léopold. Mistresse, avant de perdre connaissance, a voulu arracher les yeux à notre Roi. Je me suis interposé.

Polack voulut demander davantage d'explications, mais son époux, d'un léger mouvement de tête, désigna le centre de la pièce et prononça tout doucement, en remuant à peine les lèvres :

— Regarde !

Au centre se tenait Sa Majesté George VI, en grande conversation avec un inconnu. Un inconnu ? Polack savait parfaitement qu'aucun étranger n'avait mis les pieds dans le domaine des Ostrand ce jour-là.


Il l'observa attentivement. L'individu arborait des cheveux châtains, des yeux verts, des traits réguliers et plaisants, une stature imposante, les épaules larges, la tête fièrement dressée. Pas la moindre servilité dans son maintien. Non, il ne le connaissait pas. Et pourtant sa silhouette lui semblait étrangement familière.

Le jour se faisait lentement dans l'esprit de Polack : Mass agenouillé, Mistresse Vikc évanouie après un éclat, Léopold griffé et... cet étranger. Il faillit s'exclamer, mais se ravisa à temps et murmura :

— Pas possible ! Sergin ? L'attente a pris fin ?

Léopold ne répondit pas ; il abaissa simplement les paupières en guise d'assentiment. Polack emplit ses poumons, s'apprêtant à prendre la parole, mais Léopold lui posa le doigt sur les lèvres puis toucha son oreille. L'injonction était limpide : tais-toi et écoute.

Polack tendit l'oreille tout en observant avidement Sergin dans sa nouvelle apparence. Jamais il n'aurait imaginé que le rituel « Le Refus du sang » engendrerait de tels changements physiques — il pensait, assez naïvement, que la transformation serait purement interne, au niveau de la formule sanguine en quelque sorte. Il constatait pourtant que la métamorphose était bien réelle, sans pour autant être radicale : Sergin était devenu quelques centimètres plus grand, plus massif, ses cheveux et ses yeux s'étaient éclaircis, ses sourcils avaient légèrement modifié leur forme, son nez s'était orné d'une petite bosse et son menton d'une fossette. Rien de spectaculaire — et pourtant, la personne qu'il était devenu n'offrait plus la moindre ressemblance avec le monarque. 


Une fois sa stupeur quelque peu dissipée, il commença à saisir le sens des paroles de George VI.

— Dir Méridor, vous vous joindrez à nous, et dès ce soir nous prendrons la route pour Gardénia. Nous avons suffisamment abusé de l'hospitalité de nos hôtes. À Gardénia, vous recevrez les documents attestant votre propriété sur le domaine du sud. À l'issue d'une formation, vous vous y rendrez en compagnie de l'un de mes Mass, qui vous prêtera assistance dans les premiers temps.

Polack compléta en pensée : « ...prêtera assistance et espionnera un peu. » Sergin, quant à lui, inclina la tête.

— Une unité de gardes choisie par mes soins vous y conduira et demeurera à votre service pour veiller à votre sécurité.

« Et à votre loyale conduite » flotta dans l'air sans être prononcé.

— Puis-je vous poser une question ?

— Je vous en prie, noble Dir.

— Ma mère... pourrait-elle m'accompagner ?

Sergin retenait son souffle, suspendu à une réponse qui tomba, comme un couperet, nette et sans appel.

— Votre mère est persona non grata dans mon Royaume. Elle sera extradée aujourd'hui même vers l'Empire.

— Et Mass Christobald ?

— Son sort n'est pas encore tranché.

Mass Christobald, en entendant prononcer son nom, leva la tête. Polack fut littéralement saisi par la métamorphose qui s'était accomplie en lui au cours des derniers jours — lui qui, pourtant, n'avait subi aucun rituel. Il avait considérablement maigri, son teint affichait une pâleur cadavérique, les commissures de ses lèvres retombaient mollement, et toute lumière avait déserté son regard. Il ne subsistait plus rien en lui de cet homme arrogant, fort de sa puissance et de sa ruse, qui avait franchi quelques jours auparavant le pont-levis du domaine des Ostrand. Polack avait devant lui un homme brisé, dépouillé de toute espérance.

Celui-ci poussa un soupir et prit la parole d'une voix éteinte :

— Votre Majesté, disposez de moi à votre guise. J'ai failli, je ne suis pas digne de votre clémence. J'ai tout perdu, je ne mérite que la mort. Mais, Votre Majesté, je vous en conjure : accordez-moi la grâce d'aller me recueillir auprès de notre relique, le vaisseau des Dieux des Cimes. Une dernière fois, avant que vienne ma fin.

Le Roi ne lui accorda pas le moindre regard et grommela :

— Pour que tu passes des décennies à quêter cette relique dont nul ne connaît la localisation, te soustrayant ainsi à ton châtiment ?

— Majesté, je sais où la chercher ! Sans précision...

À cet instant, Polack saisit avec une clarté absolue que l'heure d'agir avait sonné.

Il arracha sa main de l'étreinte de Léopold, qui tenta de le retenir, et se précipita vers le centre de la salle. À deux pas du souverain, il freina son élan et posa un genou à terre.

Le Roi détourna son attention de Christobald et se tourna vers Polack :

— Ah, notre jeune Die ! Je suis fort aise de vous voir !

Pour Polack, ces mots résonnèrent pourtant comme un : « Il ne manquait plus que toi ! Que diable peux-tu bien vouloir ? »

— Majesté ! Je sollicite humblement une faveur, une récompense en quelque sorte promise.

Du coin de l'œil, il aperçut Léopold qui s'était couvert le visage de ses mains, attendant avec effroi que les foudres royales s'abattent sur la tête de son époux écervelé. Polack lui-même ferma les yeux — il avait manifestement franchi les limites du tolérable. « Tu pousses le bouchon un peu trop loin, Maurice », persifla dans sa tête une vieille réclame — et il attendit le coup de tonnerre.

Mais à la place, un rire tonitruant lui parvint aux oreilles. Le monarque riait à gorge déployée. Lorsque son hilarité se fut quelque peu apaisée, il souffla :

— Jeune Die, vous faites preuve d'une impertinence et d'une ignorance des plus crasses — non pas même de l'étiquette, mais des usages les plus élémentaires ! C'est singulièrement rafraîchissant. Soit, que désirez-vous de votre pauvre Roi ?

Polack résolut de jouer la carte de l'impertinence ; si cela divertissait Sa Majesté, autant pousser l'exercice jusqu'à son terme. Il désigna du doigt, avec la plus parfaite impolitesse, Mass Christobald.

— Lui !

Le Roi laissa échapper un nouveau rire :

— Votre époux ne vous suffit donc plus ?

— Pas pour le même usage !

— Comme esclave ? Cela est interdit depuis plus de deux siècles et passible de sanctions !

Polack rassembla tout son courage et désigna Sergin d'un signe de tête :

— La loi diffère parfois de la justice autant que la forme peut différer du fond...

Le souverain fronça les sourcils. « Mauvais signe », eut à peine le temps de penser Polack, lorsque George VI, contre toute attente, esquissa un sourire :

— Justice, dites-vous ? Soit, bien que j'ignore pourquoi vous le souhaitez, jeune Die. Relevez-vous et approchez.

Polack s'exécuta et s'avança à portée du souverain. Le Roi posa les deux mains sur le cercle d'acier qui lui tenait lieu de couronne ; des lumières multicolores parcoururent un instant cet artefact des Anciens, avant que la teinte fuchsia ne prenne le dessus et n'enveloppe également les doigts du monarque.

Il retira avec soin du cercle ses doigts auréolés de ce halo rosé, puis saisit l'avant-bras droit de Polack de sa main droite et empoigna celui de Christobald de la gauche.

— Par le pouvoir des dieux des Cimes, dont le sang coule dans mes veines, je cède en pleine possession la prise de ma main gauche à celle de ma main droite.

Cette proclamation s'accompagnait d'une brûlure assez vive, qui s'intensifiait à mesure que le souverain poursuivait :

— Que la main gauche ne nuise jamais à la main droite ! Que la main droite réponde de la main gauche devant les dieux et les hommes ! À tout jamais !

Il les relâcha, et Polack découvrit avec stupéfaction un tatouage bleu aux lignes délicates, composé de motifs géométriques, apparaître sur son bras. Le même motif, revêtu cette fois d'un rouge profond, ornait le bras de Mass Christobald. 

« Ma parole, ce cercle en ferraille dont il est coiffé ne sert pas seulement d'une sécurité anti-nuls ! C'est aussi ce qui permet d'accorder une autorisation provisoire de prendre les commandes ! » pensa Polack, qui avait identifié dans les pictogrammes recouvrant leurs poignets des représentations stylisées de la Sphère des Possibles.


Christobald contemplait avec une incrédulité horrifiée, tour à tour, Polack et le monarque.

— C'est à l'encontre… ! ne put s'empêcher de s'exclamer Mass Hippolyte.

— Comme ce jeune homme le faisait si justement remarquer, la loi, parfois, diffère de la justice !

Polack s'inclina avec déférence. Dans ce mouvement, sa tête effleura un instant la main de George VI, et une vision fugace traversa son esprit, sans qu'il eût à solliciter son don. Il ne perçut plus ni la guerre ni les cercueils — seulement un jeune garçon brun d'une dizaine d'années, courant à perdre haleine dans une galerie de glaces, assez semblable à celle de Versailles, deux matrones à ses trousses.

— Majesté, votre château abrite-t-il un long couloir dont les murs seraient ornés de miroirs ?

Le Roi le considéra avec un certain étonnement :

— Oui, en effet… mais pourquoi cette question ?

— Alors je peux vous l'assurer : votre héritier, qui va bientôt venir au monde, sera un sacré polisson !






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