LE MERCENAIRE

Chapitre 54 : L’audience

Par Beauvais

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Un mois s'était écoulé depuis que Polack avait conclu cet accord, chargé de compromis, avec son oncle, et s'était réconcilié tant bien que mal avec sa famille. Il voyait déjà poindre la fin de l'année académique — une petite trentaine de jours à peine — et anticipait avec une joie sincère son retour dans le domaine des Ostrand, ainsi que ses retrouvailles avec ses habitants. Surtout avec la petite Armance et Léopold, bien qu'il entretînt avec ce dernier des liens réguliers à travers leur correspondance et de rares échanges directs par phone, ce qui lui permettait de rester informé de ce qui se passait en son absence. Il n'oubliait pas non plus Kamelio.

Pour les congés, Polack nourrissait une montagne de projets : se plonger dans les affaires du domaine, entamer les recherches du vaisseau et rendre visite au domaine des Runs en compagnie de Léopold.

Jo devait également l'accompagner — cela allait de soi, nul besoin de le préciser.


Ce mois s'écoula pour Polack, à sa grande surprise, sans événements notables ni préoccupants — rien que des études, de rares mais mémorables escapades en compagnie des autres cadets de sa promotion, avec lesquels il parvint à tisser une certaine entente, voire une véritable camaraderie.


Mais un matin, ce cours presque idyllique des choses se rompit brusquement. Polack fut arraché au sommeil aux premières lueurs de l'aube par une main qui le secouait sans douceur, dans un silence absolu. Il ouvrit les yeux et aperçut Mass Hippolyte penché au-dessus de lui, l'index posé sur les lèvres pour lui signifier de garder le silence. Polack hocha la tête et haussa un sourcil en signe d'interrogation muette. Mass soupira, puis chuchota d'une voix presque inaudible :

— Debout ! Je vous attends dans la salle d'étude à côté.

Polack le savait d'expérience, aussi bien passée qu'actuelle : on ne discute pas les ordres. Et le murmure de Mass Hippolyte en était bel et bien un ; il le percevait avec une parfaite acuité. Qui plus est, ce dernier ne s'aventurait jamais dans les dortoirs des cadets, et son apparition en ces lieux ne présageait rien de bon. Ça fleurait l'urgence à plein nez — et pour toutes sortes d'emmerdes, Polack avait le flair particulièrement aiguisé. Il s'habilla en hâte, comme si une alerte d'exercice nocturne l'avait arraché au sommeil. Il s'aspergea le visage d'eau froide, puis s'assura que ses camarades de chambrée dormaient encore paisiblement avant de rejoindre son mentor dans la pièce attenante, en veillant à refermer soigneusement la porte derrière lui.


Mass Hippolyte avait pris place derrière un bureau. Il affichait une apparente décontraction, si ce n'était le tambourinage nerveux de ses doigts sur le plateau. À ses pieds reposait un baluchon, d'où s'échappait un pan de tissu. Il se tourna vers Polack et lâcha d'un ton bourru :

— Vous en avez mis, du temps !

Polack se mit au garde à vous :

— Quarante-cinq secondes réglementaires !

Mass expédia le baluchon d'un coup de pied en direction de Polack :

— Repos, Cadet ! C'était pas la peine d'enfiler vos frusques ! Changez-vous !

Polack se pencha sur le baluchon qui, examiné de plus près, se révéla être une redingote nouée sur elle-même, dans laquelle étaient enveloppés les autres vêtements. Il en défit les manches, et des habits des plus singuliers se déployèrent à ses pieds ; Une tenue complète composée d'une redingote en cuir fuchsia ornée de rayures noires et dorées, d'un pantalon de la même teinte dans un ton plus soutenu. S'y ajoutaient une chemise dorée en lin fin, un foulard et un couvre-chef noirs. La forme de ce dernier accessoire rappelait celle d'un bonnet phrygien — jusqu'à la cocarde, par chance pas tricolore mais fuchsia, arborée sur le côté, qui venait parfaire la ressemblance.


— C'est quoi ce déguisement de clown ? murmura-t-il d'une voix presque étranglée par tant de « magnificence ».

— C'est la tenue officielle des élèves de l'École des Bienheureux Clément et Séraphine. Assez parlé, changez-vous — vos sous-vêtements, vous pouvez les garder. En attendant, je vous expliquerai les raisons...

Il regarda Polack, qui semblait hésiter.

— C'est un ordre, Cadet !

Polack était militaire et savait ce que signifiait un ordre — aussi s'exécuta-t-il sans tarder, commençant à se changer tout en se demandant, avec une ironie intérieure, si ce strip-tease improvisé méritait ou non un accompagnement musical. Ces pensées parasites ne l'empêchaient nullement de prêter l'oreille aux explications d'Hippolyte, qui se faisaient pourtant attendre. Ce dernier pianota des doigts sur le bureau, tirailla son foulard, puis soupira en extrayant un document de sa poche :

— Avant toute chose, Cadet, veuillez apposer votre signature sur ce document. Il s'agit d'une habilitation vous engageant à respecter la confidentialité de l'ensemble des informations auxquelles vous serez amené à avoir accès.

Polack, qui s'affairait à enfiler la chemise, sortit la tête de l'encolure et dévisagea son interlocuteur avec une perplexité manifeste. Jamais encore il n'avait entendu son mentor s'exprimer dans un registre aussi officiel et bureaucratique.

— Signez ! 

Le mot claqua comme un coup de fouet.


Hippolyte tendit le stylo ainsi que le document. Polack parcourut des yeux le texte bref — une formule standard de non-divulgation — et y apposa sa signature. Mass se détendit visiblement, puis entama son récit en phrases d'une concision presque militaire, singulière dans la bouche d'un scientifique.

— Les circonstances m’obligent à brûler plusieurs étapes. Notre Roi, sa Majesté Georges VI, que les dieux le préservent, a reçu il y a une semaine la prédiction funeste de son Oracle. Celui-ci, en suivant le protocole établi, l’a vérifiée à sept reprises, par sept moyens distincts.

Polack lui lança un regard interrogateur. 

— Le contenu de la prédiction, je vous le communiquerai en temps voulu ! Ce qu'il vous faut savoir : l'Oracle n'a trouvé aucun moyen de soustraire Sa Majesté à ce funeste destin. Il a donc été résolu de faire appel à vous et à votre don. Vous avez l’insigne honneur d’être convié à une Audience Royale. 

Hippolyte consulta sa montre.

— Qui aura lieu dans une heure très précisément. Et ne m'incendiez pas du regard — je suis ignifuge !

Il haussa la voix, sans toutefois en venir aux éclats, se leva d'un bond et se mit à arpenter la pièce.

— Oui, Sa Majesté est au fait de votre situation et de votre don, tout comme son Oracle et moi-même ! Oui, je me souviens fort bien d'avoir promis de garder le silence ! À la cour, nous sommes les seuls dépositaires de ce secret ! Et cette tenue...

Mass désigna les vêtements que Polack achevait de revêtir, s'appliquant à nouer son foulard pour parfaire l'ensemble.

— Cette tenue fait de vous un élève ordinaire de l'école qui forme les Mass.

— Je comprends : derrière toutes ces couleurs et fanfreluches, nul ne prêtera attention à mon visage ni ne s'en souviendra. Une tenue voyante pour un porteur invisible ! Ingénieux ! Je suis néanmoins convaincu que Sa Majesté dispose d'un service de sécurité et de renseignements...

Hippolyte plissa les yeux ; son expression se transforma. Où était passé l'affable bon vivant ? Où était passé le scientifique passionné ? Face à Polack se dressait désormais un rapace dangereux, souriant avec une ironie froide :

— Oui, mon cher Die ! Notre Roi possède bel et bien son service de renseignement ! Et nous voilà au cœur des informations les plus confidentielles ! C'est moi qui en assure la direction. Mon poste à l'Académie n'est qu'une couverture…


***


Polack et Mass Hippolyte empruntèrent le vapauto de l'Académie pour s'assurer d'arriver à l'heure, et se présentèrent devant le château Royal moins d'une demi-heure plus tard. L'édifice paraissait singulièrement sobre au regard des autres bâtisses de la capitale : une forteresse de pierres grises, davantage militaire que résidentielle, aux fenêtres étroites — presque des meurtrières — ceinte d'une muraille et de ce qui avait dû constituer autrefois des douves, mais qui se trouvait désormais voué aux loisirs nautiques. Les petites embarcations bigarrées amarrées près d'un quai soigné et les fontaines en attestaient. L'ensemble produisait un effet pour le moins déconcertant, et devant l'air surpris de Polack, Hippolyte grommela une explication :

— C'est ici que bat le cœur de notre capitale. Il y a cinq siècles, ce n'était qu'une forteresse, érigée par le fondateur de la lignée royale pour protéger les fermes alentour. Le grand-père de Sa Majesté Georges avait fait bâtir un château plus vaste et plus moderne — aujourd'hui transformé en musée — car notre Roi, béni des dieux, lui préfère la sobriété de la demeure ancestrale.


Ils laissèrent le vapauto discret qui les y avait conduits sur le parking réservé aux visiteurs et pénétrèrent dans l'édifice — non pas par la grande porte, celle que l'on ouvrait les jours de réception et qui demeurait close le reste du temps, mais par une entrée latérale.

Deux gardes postés à l'entrée semblaient reconnaître Mass Hippolyte ; ils vérifièrent néanmoins ses papiers d'identité avec soin et consultèrent la liste des personnes autorisées à accéder à l'enceinte du palais. L'un d'eux se tourna ensuite vers Polack. Hippolyte en tendant un document laissa tomber du bout des lèvres : 

— Il est avec moi. 

Le papier fut examiné avec une attention toute particulière.

— Sous votre responsabilité, grommela le garde, avant de consentir à les laisser passer.

Malgré l'heure matinale, les couloirs grouillaient d'une activité soutenue — sans qu'on y distinguât le moindre oisif ni courtisan. Clercs, militaires et le personnel de service : chacun s'affairait à ses occupations, accordant à peine un regard distrait aux deux visiteurs. Ces quelques coups d'œil suffirent pourtant à faire courir un frisson le long de l'échine de Polack.

— Dans ce vieux château, n'existe-t-il aucun passage dérobé permettant d'entrer avec davantage de discrétion ? demanda-t-il en abaissant légèrement la voix, sans pour autant chuchoter. Il savait par expérience que les murmures portaient plus loin et éveillaient bien davantage la curiosité qu'une conversation posée, maintenue juste un ton en dessous du registre ordinaire.

— Il existe de nombreux passages, mais d'une part ils sont gardés et...

— Nous attirerons davantage l'attention en les empruntant qu'en entrant ouvertement…, compléta Polack.

Hippolyte esquissa le sourire satisfait d'un professeur face à un élève ayant fait preuve de discernement :

— Exact ! Et d'autre part, nous avons plusieurs personnes à rencontrer et ne pouvons pas surgir de nulle part.

Tout en conversant, ils traversèrent une succession de couloirs et de pièces en enfilade. Polack apprit que Sa Majesté dormait peu, se couchant à l'heure du loup et se levant à l'heure des poules, et qu'il était déjà à l'ouvrage dès l'aube — ce qui contraignait ses collaborateurs à en faire autant. Les courtisans, intrigants et autres inutiles, comme les qualifiait Mass, ne faisaient leur apparition dans la résidence royale que bien plus tard dans la matinée.


Au terme d'une bonne dizaine de minutes de marche, ils parvinrent enfin dans ce qui semblait être la salle de garde. La pièce était quasi déserte — seul un militaire se tenait au fond, dos tourné, absorbé dans la contemplation d'une vitrine où reposaient des armes anciennes. C'était un homme de haute stature. Son uniforme noir, orné d'épaulettes d'argent — c'était la première fois que Polack rencontrait ce type d'ornement dans cet univers — mettait en valeur sa silhouette imposante, tandis que ses longs cheveux bruns étaient tressés en une natte complexe. Aux premiers bruits de leurs pas, le personnage pivota. Polack vit alors, avec une stupéfaction mêlée d'incrédulité, Mass Hippolyte s'incliner profondément, tout en le saisissant par la manche pour lui intimer de faire de même. La compréhension se faisant jour dans son esprit, Polack l'imita et resta tête baissée sous le regard scrutateur de leur hôte, jusqu'à ce qu'il entende une voix profonde et grave :

— Mass Hippolyte, relevez-vous ! Jeune homme, vous pouvez vous redresser également. Mon temps est précieux ! L'heure n'est pas aux courbettes !

Le Roi Georges — c'était bien lui — fit le tour de Polack, lequel s'était mis au garde-à-vous, puis s'immobilisa face à lui et le toisa de la tête aux pieds. Polack frémit — malgré l'apparence soldatesque, le souverain possédait un regard perçant, brillant d'une intelligence froide qui transperçait jusqu'au tréfonds de l'âme, jaugeant et jugeant tout à la fois.

— C'est lui, votre prodige, Hippolyte ? Il m'a plutôt l'air d'un freluquet !

— Les apparences sont trompeuses, Majesté ! répondit Mass avec le plus grand respect. 

— Bon, il n'est pas là pour intégrer le corps de mes gardes… Il me convient. Conduisez-le à l'Oracle. Dans une heure, dans mon bureau, avec les résultats.

Après avoir dispensé ses ordres d'une voix tranchante, Sa Majesté leur tourna le dos, signifiant par ce geste la fin de l'audience et témoignant, dans le même temps, de sa confiance.






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