Polack, suivi de Jo dans son sillage, progressait avec une discrétion absolue dans le passage dissimulé. Les deux compagnons descendirent les marches en parvenant à l'exploit remarquable de ne produire aucun grincement, et désormais ils s'acheminaient vers la sortie. Tout en poursuivant sa progression, Polack se retourna vers Jo et porta un doigt à ses lèvres, lui enjoignant un silence encore plus rigoureux. Ils approchaient du portillon en bois renforcé de fer - quasi impossible à forcer depuis l'extérieur. Polack leva la main pour signaler un arrêt, puis avec une prudence extrême dégagea la lourde barre métallique qui barrait la porte épaisse et l'entrebâilla légèrement afin de ménager une mince ouverture lui permettant d'observer ce qui se déroulait dehors. Ce qu'il découvrit était prévisible, mais pas moins contrariant : à peine un pas devant l'ouverture, il put observer le dos d'un soldat en faction arborant l'uniforme de l'Empire. Heureusement, il était seul et paraissait décontracté. Il s'appuyait nonchalamment sur son mousquet, fredonnant à mi-voix pour meubler le silence et tromper l'ennui. Manifestement, le militaire était fort loin de soupçonner quelque difficulté que ce soit.
Polack ne s’attarda pas à des considérations éthiques. Certes, il connaissait la compassion, tant en sa qualité de jeune Die qu’en celle de mercenaire aguerri. Néanmoins, il mesurait le prix que cette clémence pourrait exiger ultérieurement. S’il se bornait à assommer la sentinelle, elle risquait de reprendre connaissance au moment le plus inopportun et de déclencher l’alarme. Ce risque était inadmissible.
Il ne s’agissait pas seulement de leur survie, mais de celle de tous les habitants du domaine. Impossible de rebarricader l’entrée depuis l’extérieur : elle resterait béante, livrant la demeure aux assaillants.
Polack dégaina son poignard, ouvrit brusquement la porte en grand, saisit le garde et, d’un mouvement fluide et quasi imperceptible, lui trancha la gorge.
Il perçut l'exclamation étouffée de Jo, n'y accorda nulle attention. Le temps pressait. Il lui sembla même entendre le murmure ténu du sable s’écoulant dans un sablier.
— Aide-moi, lança-t-il par-dessus son épaule, sans daigner se retourner.
Il essuya sa lame sur les habits du malheureux soldat, puis la remit au fourreau. Il saisit ensuite le corps sous les bras. Jo émergea, livide, blanc comme un linceul, et contempla d'un regard épouvanté cette scène macabre.
D'un mouvement de tête, Polack lui désigna les jambes du défunt. Jo, se ressaisissant malgré les tremblements qui continuaient de le parcourir, s'en empara. Ensemble, ils transportèrent la dépouille jusqu'aux rochers avoisinants. Avec difficulté, ils parvinrent à la maintenir en position verticale en l'étayant à l'aide de son arme, de pierres et de branchages épars qu'ils trouvèrent aux alentours. Polack referma soigneusement la porte, dispersa de la terre et des gravats sur les traces ensanglantées, puis recula de quelques pas afin d'évaluer leur macabre mise en scène. Le résultat demeurait imparfait, mais le temps leur faisait cruellement défaut pour parfaire davantage leur œuvre. L'aspect le plus inquiétant, et face auquel ils se trouvaient impuissants, tenait à cette posture peu convaincante de factionnaire. Il ne leur restait désormais qu'à espérer qu'aucun regard indiscret ne viendrait scruter de trop près leur subterfuge.
Polack fit signe à Jo de le suivre et se dirigea vers le campement ennemi. Aucun bruit de pas ne lui parvenait de derrière, ce qui le réjouit. Intérieurement il félicitait son compagnon pour sa discrétion. Pourtant, ce silence lui sembla louche : Jo ne possédait ni les compétences d'un agent secret ni celles d'un ninja. Il se retourna et découvrit que son compagnon n'avait pas bougé d'un millimètre et le fixait d'un regard plein de reproches. Polack grinça des dents de dépit, revint sur ses pas et murmura :
— Qu'est-ce qu'il y a encore ? Tu attends un carton d'invitation ?
— Vous l'avez tué, pas enterré ! Son fantôme ! Il sera derrière nous ! Toujours !
Jo réussit l'exploit de crier à voix basse, ouvrant grand la bouche à chaque mot, les yeux exorbités de terreur.
Polack soupira. Si tous les morts qu'il avait causés dans son ancienne vie de soldat devaient le suivre, il aurait une unité entière comme escorte. Mais essayer de convaincre Jo serait aussi fastidieux qu'inutile, et le temps pressait. Il se résolut donc à un petit subterfuge. Il ouvrit le bouton du haut de sa veste, sortit le médaillon en branche de bouleau, le serra dans sa main et chuchota avec toute la conviction dont il était capable :
— Divinités des Cimes et vénérables Ancêtres ! Ce guerrier a péri en s'acquittant de son devoir ! Je confie son âme...
À sa grande stupéfaction, il perçut le médaillon qui se réchauffait progressivement dans sa paume et pulsait en résonnant avec les battements de son cœur. Puis une brise s'éleva, d'abord timide, caressant à peine son visage, avant de gagner en intensité et de faire danser les pans de ses vêtements.
Les paroles lui vinrent spontanément, comme s'il avait toujours su ce qu'il convenait d'accomplir et de prononcer en de telles circonstances :
— C'était un vaillant ! Son corps est revêtu de ses ornements de combattant, son arme repose dans sa main et ne l'abandonne point, fidèle compagne jusqu'au bout, même au seuil de la mort ! Qu'il traverse le fleuve sans entrave, qu'il retourne dans le cycle éternel de l'existence - celui qui unit la mort à la vie.
Un éclair sillonna brièvement le ciel en y dessinant un visage l'espace d'un instant. Polack crut y distinguer Chaman qui lui adressait un sourire et un clin d'œil.
Jo paraissait à la fois intimidé et émerveillé :
— Les Dieux des Cimes ont entendu !
— Oui ! Et maintenant, en avant ! Nous avons assez traîné !
***
Les deux compagnons avançaient avec la plus grande prudence. La nuit les enveloppait et leurs vêtements sombres les camouflaient. Pourtant, un œil exercé les aurait facilement repérés : le ciel brillait d'étoiles. Aucun nuage ne masquait les astres et les constellations qui illuminaient la voûte céleste, transformant l'obscurité nocturne en une pénombre mouvante.
Polack consulta sa carte mentale et se dirigea vers un tas de pierres situé à cent mètres du campement. Il s'approcha et souleva délicatement le rocher du sommet. La puanteur nauséabonde de la décomposition lui monta aux narines. Il remit rapidement la pierre en place, sans vouloir déranger le repos de l'homme ou de la bête enterrés dessous.
Le point suivant, à quelques pas seulement, consistait en un amas de branches de conifères. Cette fois, Polack le sonda avec précaution de son yatagan et fut récompensé par un tintement mélodieux. Il laissa échapper un petit rire et écarta le branchage. Une dizaine de bouteilles apparurent. Il en déboucha une : l'odeur caractéristique du vin de piètre qualité l'assaillit. Polack ricana et remit la cache en ordre. Il ne voulait pas priver ces soldats inconnus de leurs petits plaisirs. Ennemi ou pas, un militaire avait bien le droit de se détendre. Et puis, un guerrier qui souffrait d'une gueule de bois ou qui était ivre visait moins bien.
Ils explorèrent méthodiquement tous les objectifs préalablement repérés par Kamelio et effectuèrent plusieurs découvertes hétéroclites, depuis les trouvailles les plus anodines jusqu'à un véritable trésor composé de pièces d'or et de bijoux - butin providentiel de quelque pillard - en passant par des bouteilles d'alcool et même de la lingerie féminine. Cependant, nulle trace du brouilleur. Polack envisageait déjà, non sans appréhension, de fouiller les tentes - entreprise particulièrement hasardeuse - lorsque la fortune daigna enfin lui sourire.
Jo, qui marchait un pas derrière et légèrement à droite, trébucha soudain et s'étala de tout son long. Polack s'immobilisa pour laisser à son compagnon le temps de se relever, mais celui-ci bougea sans se redresser pour autant.
— Debout ! Ce n'est pas l'heure de faire la sieste !
— Peux pas ! Quelque chose me bloque le pied !
Polack, en maugréant, se pencha pour voir ce qui pouvait bien le retenir. La cheville de Jo était bel et bien prise dans une sorte de tressage que Polack avait d'abord pris pour de l'herbe haute. Il tira légèrement dessus et remarqua que c'était plutôt un filet de corde garni de morceaux de tissu dont il ne pouvait distinguer les couleurs dans l'obscurité ambiante. Il siffla doucement : « Un camouflage ! »
Puis, avec mille précautions, il aida Jo à se libérer du piège. Il lui fit signe de s'écarter un peu et commença à dégager l'objet ainsi dissimulé, tout en priant tous les dieux de ne pas tomber encore sur une cache d'articles interdits dans l'armée, mais si prisés par les soldats. Quoique ce type de dissimulation fût bien trop élaboré pour la simple contrebande.
Il creusa la terre tout autour sur quelques centimètres de profondeur, y glissa délicatement les doigts et tâtonna. Il sentit effectivement un objet aux parois lisses. En déplaçant légèrement les mains, il découvrit une arête : l'objet avait une forme géométrique. Il crut percevoir, également, une vibration subtile, presque comme le bourdonnement d'un fil électrique sous tension.
Polack leva les yeux pour s'orienter. Il se trouvait près du camp, mais aussi à égale distance des remparts du domaine, une position idéale pour couvrir la zone. « Emplacement parfait, camouflage parfait ! Sans la maladresse de Jo, j'aurais pu chercher pendant un an sans rien trouver ! Il est né coiffé celui-ci ! » pensa-t-il fugacement en continuant à déterrer l'artefact.
Plus il dégageait la terre, plus le bourdonnement se précisait et devenait insupportable. Il se répercutait dans tout le corps de Polack, faisant vibrer jusqu'à la racine de ses dents. Il perçut un gémissement étouffé de Jo, qui subissait lui aussi l'intensité de ces émanations, bien qu'il demeurât assis à terre à plusieurs mètres de distance. Il tenta même de s'éloigner davantage en se traînant sur les fesses.
Plus de la moitié du brouilleur pyramidal désormais émergeait du sol tel un chicot pourri, diffusant une lueur verdâtre malsaine et une odeur âcre qui s'ajoutait aux pulsations. Elle devenait visible d'assez loin.
« C'est maintenant ou jamais », songea Polack. Il posa résolument ses mains sur l'objet et fit appel à son don, à cette vision si singulière qu'il avait de la matière.
Il percevait désormais le brouilleur sous la forme de lignes lumineuses bleues et rouges qui s'entremêlaient dans une danse gracieuse mais menaçante et qui semblaient pulser au rythme de son propre cœur. Il dirigea une légère impulsion psychique vers le centre de l'amas, là où les lignes s'enchevêtraient le plus densément, formant un nœud gordien de forces antagonistes. La réaction fut instantanée : le sol vibra sous ses pieds, transmettant à travers la roche une onde sourde qui remonta le long de sa colonne vertébrale. Il retira précipitamment son tentacule mental et tenta de modifier la couleur des lignes, comme il l'avait fait jadis à l'Académie avec le pupitre du Chef Elvis.
La terre trembla plus violemment, et il peina à maintenir ses mains contre la surface de l'artefact, qui se réchauffait et brillait de plus en plus intensément, dégageant une chaleur qui traversait ses paumes pour irradier dans ses avant-bras. Il craignait qu'en poursuivant ses expériences, les secousses et la lumière n'alertent les forces de l'Empire. Son approche n'était visiblement pas la bonne : il fallait d'abord démêler l'écheveau.
Une association d'idées, tirée d'un film de son ancien monde, faillit briser sa concentration et lui arracha presque un ricanement : « Le fil vert sur le bouton vert, le fil rouge sur le bouton rouge ». (**)
Cette pensée incongrue, étrangère à ce monde étrange, l’amusa un bref instant, puis il se figea sous l’impact d’une idée. C’était absurde, presque simpliste.
Mais il tenta le coup, ne serait-ce que pour modifier son focus. Les lignes frémirent. À peine. Comme si l’artefact hésitait.
Et soudain, tout se métamorphosa dans sa perception : il distinguait désormais avec netteté l’artefact sous l’apparence d’un détonateur muni de deux imposants boutons — l’un vert, l’autre rouge — vers lesquels confluaient des câbles aux teintes correspondantes.
Cette évocation des explosifs le perturbait certes, réveillant des souvenirs de conflits terrestres qu'il préférait oublier, mais ne l'incitait nullement à reculer. Il éprouvait à présent l'impression singulière de ne plus tenir le brouilleur entre ses mains, mais de saisir des conducteurs électriques - neutre et phase - qui crépitaient d'étincelles. Il visualisait ses doigts psychiques se refermant sur les connexions et ressentit une brûlure fulgurante, comme si ses terminaisons nerveuses étaient mises à nu, le transformant en un nerf à vif hurlant de souffrance. Ses mains lui semblaient se désagréger, se dissoudre dans une douleur insoutenable. À la limite de son endurance, il exerça une traction désespérée. Les fils se détachèrent brutalement de leurs alvéoles.
Et alors surgit dans le ciel nocturne un geyser de lumière éclatante.
Le sol se mit à trembler sous les pieds de Polack. Puis le fracas parvint jusqu'à lui, assourdissant. Une onde de choc le propulsa sur plusieurs mètres. Il demeurait étourdi, presque sourd et aveuglé par cette déflagration lumineuse.
Il entendit faiblement, comme à travers une épaisseur d'eau, le hurlement de Jo. Péniblement, son corps lui obéissant avec difficulté – tel un système informatique défaillant corrompu par un virus –, il tourna la tête vers la source de ces cris. Ses vertèbres grincèrent comme un mécanisme rouillé.
Jo se trouvait à proximité. Il avait glissé sur plusieurs mètres avant qu'un tronc de conifère n'interrompe sa progression.
— Debout, murmura Polack, sa gorge ne permettant pas d’émettre de sons plus forts.
Il ignorait s'il s'adressait à Jo ou à lui-même. Obéissant à sa propre injonction, il se retourna sur le ventre, se plaça d'abord à quatre pattes et fut saisi d'un vertige soudain. Lorsque le monde cessa de tanguer, il osa se redresser en position de pénitent — agenouillé, le dos voûté. Sous ses genoux, la terre continuait de produire des secousses qui allaient néanmoins en s'atténuant. Polack éprouvait les plus grandes difficultés à déterminer si c'était le sol qui tremblait encore ou si sa commotion lui jouait des tours. Au bout de quelques minutes, pressé par le sentiment du danger et les bruits émanant du campement ennemi qui bourdonnait tel un nid de frelons, tout proche, dangereusement proche, il se redressa et se dirigea vers Jo. Il espérait que ce dernier ne serait pas trop atteint et qu'il ne serait pas contraint de le porter. Le gamin avait beau être maigrichon, dans l'état actuel de Polack, cela relèverait d’une mission impossible.
Il franchit d'une démarche chancelante la distance qui les séparait. À son immense soulagement, Jo demeurait conscient. Son teint avait pris la pâleur d'un linceul, ses lèvres étaient contractées pour contenir ses gémissements.
Polack s'agenouilla auprès de lui et procéda à un examen sommaire : nulle trace de sang visible, aucune blessure apparente, les membres inférieurs ne présentaient pas d'angulations suspectes, aucun fragment osseux ne perçait la peau. Il reporta son attention sur les membres supérieurs. Là, le tableau s'avérait nettement plus préoccupant : le bras droit, qui avait vraisemblablement amorti la chute, avait effectué une rotation dans l'articulation de l'épaule, plaçant désormais le coude en position antérieure. Une luxation sévère. Sans réduction immédiate, Jo risquait de conserver des séquelles à vie.
— Jo ! M'entends-tu ? articula péniblement Polack, sa voix refusant encore de lui obéir. Tu me fais confiance ?
Jo acquiesça d’un lèger mouvement de tête.
— Alors ferme les yeux et laisse-moi faire !
Polack puisa dans ses souvenirs. Pour ce type de traumatisme, il connaissait la procédure, hélas, n'ayant jamais eu l'opportunité de mettre ce savoir en application, ni dans cette existence, ni dans la précédente. Il hésita l'espace d'un instant. Il possédait toutes les connaissances théoriques nécessaires, mais une théorie demeurait une théorie. Mal exécuté, le geste risquait d'aggraver considérablement la blessure. Cependant, avec les ennemis à proximité immédiate et après le grabuge qu'il avait provoqué, il n’avait guère d’alternatives. Il serra les mâchoires.
Puis il saisit fermement le membre, le stabilisa et amorça la rotation. Sous ses doigts, il sentit une résistance qui s'opposait à tout mouvement. Il entendit les clameurs puis le clairon en provenance du campement — sous peu, ils risquaient d'être découverts. Dans un ultime effort, il accentua la pression. Un craquement sec résonna.
Jo poussa un cri bref avant de sombrer dans l'inconscience. Polack demeura immobile un instant, incertain du résultat. Puis il examina la position du bras. L'articulation paraissait revenue en place. « Tu es né sous une bonne étoile ! » murmura-t-il entre les dents en essuyant la sueur et en maîtrisant les tremblements provoqués par la brève décharge d'adrénaline.
Il ne restait plus qu'à immobiliser le membre et implorer toutes les divinités pour que le blessé puisse bénéficier rapidement de soins appropriés. Et pour cela, il fallait se mettre en mouvement.
Polack improvisa un bandage avec son écharpe pour immobiliser le bras de Jo. Il hésita : fallait-il ajouter des attelles pour stabiliser l’épaule, ou cela concernait-il seulement les fractures ? Faute de matériel et de temps pour en chercher, l'écharpe devrait suffire. Il commença par tapoter doucement les joues de Jo, puis avec plus d'insistance. Devant l'absence de réaction, il finit par lui donner une gifle franche. Jo ouvrit les yeux et marmonna :
— J'ai rien fait ! Ne me frappez pas !
Sans prendre la peine d'expliquer, Polack l'attrapa par le bras valide :
— Debout, moussaillon ! Le vent gonfle nos voiles et les pirates sont à nos trousses !
— Moussa... Quoi ? Des pirates ? Où ça ?
Jo s'efforça de se redresser et surtout de tenir debout. Il vacillait dans tous les sens, comme si le pont d'un navire roulait réellement sous ses pieds.
— C'est vrai, il y a vraiment de la houle ! murmura-t-il en commençant à glisser vers le sol.
Polack le rattrapa et, le laissant s'appuyer sur son épaule, l'entraîna vers les remparts du domaine. Le bruit de la poursuite et les balles qui se mirent à siffler autour d'eux leur donnèrent des forces, de la détermination et même de la vitesse.
Polack tourna brusquement la tête et aperçut une dizaine de soldats de l'Empire à portée de tir. Ils se rapprochaient rapidement, leurs bottes martelant le sol. Heureusement, leur course effrénée les empêchait de viser avec précision — leurs armes oscillant à chaque foulée — mais cela ne durerait pas. Dans quelques instants, ils auraient le temps de s'arrêter, de prendre position et de faire mouche.
Polack tenta d'accélérer dans un effort désespéré, mais avec Jo suspendu à son épaule comme un poids mort, l'entreprise s'avérait quasi impossible.
Son pouvoir, épuisé par l'effort considérable déployé pour neutraliser le brouilleur, demeurait assoupi dans les tréfonds de son être et ne répondait que faiblement — comme un feu mourant sous la cendre, insuffisamment pour contre-attaquer.
Il s'apprêtait déjà à s'immobiliser, résigné à l'inévitable. Laisser glisser son compagnon au sol et vendre chèrement sa peau en affrontant les poursuivants avec son seul yatagan — bien dérisoire défense face à des fusils et à la supériorité numérique. La lame, si redoutable soit-elle au corps à corps, ne ferait pas le poids contre une salve coordonnée.
C'est alors que les détonations retentirent depuis les remparts. Balles et carreaux d'arbalète entamèrent une danse macabre, sifflant dans l'air avec une précision meurtrière, fauchant les poursuivants dans une moisson macabre — les défenseurs du domaine bénéficiaient de l'avantage tactique de leur position surélevée et d'une vue dégagée sur le terrain découvert.
Sous cette salve nourrie et providentielle, Polack puisa dans ses dernières réserves et prit de l'élan en portant littéralement Jo, qui semblait sombrer à nouveau dans l'inconscience, son corps devenant de plus en plus lourd et inerte. Un refrain obsédant résonnait dans son esprit embrumé, cadençant sa progression chancelante : « Quand un soldat s'en va-t-en guerre, il a... »
Il évoluait désormais dans un état second, faisant abstraction de la douleur lancinante qui irradiait dans tout son corps, du poids croissant de Jo et des courbatures qui tétanisaient ses membres — seul ce refrain persistait, tel un mantra salvateur qui rythmait chacun de ses pas. Le monde autour de lui se réduisait à cette mélodie et au mouvement mécanique de ses jambes.
Il ne sut ni quand ni comment il franchit le reste de la distance qui le séparait de la sécurité. Lorsque les dernières paroles de ce chant défilèrent dans son esprit : « Simplement eu d' la veine et puis voilà » (*), il s'effondra lourdement sur les pavés froids de la cour intérieure du domaine, Jo s'écroulant à ses côtés.
***
Polack resta alité deux jours entiers, terrassé par l'épuisement. Sa dernière aventure, survenue si peu de temps après son retour périlleux de la quête de la Sphère, avait drainé jusqu'à la dernière goutte de ses réserves de force. Son corps réclamait impérieusement le repos. Il mangea avec l'appétit vorace d'un homme revenu de loin, puis sombra dans un sommeil de plomb, dormit d'un sommeil réparateur, se réveilla pour avaler quelques bouchées avant de replonger aussitôt dans les bras de Morphée.
Dans cette torpeur bienfaisante, il manqua tous les événements décisifs : l'arrivée tant espérée de "la cavalerie", représentée par les troupes royales débarquant des puissants dirigeables qui obscurcirent le ciel de leurs coques imposantes, la levée triomphale du siège, la fuite des troupes de l'Empire ...
Il n'émergea finalement de sa prostration salvatrice que pour assister au repas de la victoire.
Et ce repas avait curieusement pour lui le goût amer de la défaite.
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Notes
(*) Quand un soldat - chanson, Paroles : Francis Lemarque (1952)
(**) Phrase tirée d’une scène de film On a retrouvé la 7e compagnie (1975)