Abandonnant Jo dans le couloir, Polack franchit d'un pas décidé le seuil de la chambre qu'il partageait avec Léopold. Il découvrit ce dernier assis, appuyé contre les oreillers, une tasse fumante entre les mains, le regard rivé sur l'entrée.
— Te voilà enfin ! Je me suis réveillé et, ne te trouvant pas là, j'ai cru un instant que ton retour n'était qu'un rêve !
Polack s'assit sur le lit près de son compagnon et le bouscula gentiment :
— Pousse-toi un peu, je ne suis pas une apparition !
Léopold grimaça : le coup de coude de Polack, pourtant léger, avait touché sa blessure encore sensible. Il se décala en libérant un espace au bord du lit, posa sa tasse sur la table de chevet et, prenant Polack dans ses bras, murmura :
— Je sens bien ta présence. Ce coup de coude était on ne peut plus réel. Alors raconte ! Je veux connaître le dénouement de notre aventure et tes projets pour la Sphère ! Mais avant tout, dis-moi où tu es allé traîner au lieu de te reposer ? Et pourquoi si longuement ?
— Je vais commencer par « où j'ai traîné ».
C'était le moins agréable à raconter, mais aussi le plus simple à expliquer, alors Polack prit une grande inspiration et se lança :
— J'ai tué le vieux Gor !
Léopold ne semblait ni fâché, ni particulièrement surpris.
— Et c'est tout ? Tu ne vas pas me faire croire que ça t'a pris tout ce temps ? C'est l'affaire de quelques minutes ! Alors où étais-tu ?
— Et pourquoi je l'ai tué, ça ne t'intéresse pas ? demanda Polack, quelque peu ébahi.
— Pas le moins du monde ! Ton copain, ton affaire !
Pour Léopold, à l’instar du garde, le monde se partageait entre les siens et les étrangers qui ne l'intéressaient pas.
— C'était Gor qui nous avait vendus à l'Empire... En plus, il a eu la bêtise de se jeter sur moi avec un poignard. Et moi, j'ai des réflexes...
Polack tentait de se justifier, même si Léopold ne semblait pas lui en vouloir. Pourtant, ce dernier se tourna brusquement vers lui et le palpa pour s'assurer qu'il était intact.
— Dieux merci pour tes réflexes, tu n'es pas blessé ! Gor, un traître ? Tu l'as tué ? Tu as bien fait ! Cela n'explique toujours pas...
— Pourquoi j'ai mis si longtemps... J'ai dû m'occuper du corps, de la Sphère, rassurer Armance et Jo... Léopold ! Ce sont ces détails insignifiants qui t'intéressent, ou le récit de nos aventures ?
Léopold sourit, l'attira plus près et l'embrassa sur le bout du nez.
— Raconte ! Je t'écoute ! Mais pour aller plus vite, je vais te dire ce que je sais déjà : On nous a faits prisonniers, moi blessé et inconscient. Tu as eu accès à la Sphère, et avec son aide, tu nous as libérés. Maintenant, l'artefact t'appartient, mais tu refuses de t'en séparer. Pourtant, le plus sage serait de le détruire !
Polack s'installa plus confortablement contre son époux, en prenant soin de ne pas appuyer sur la blessure, et but une gorgée de tisane dans la tasse abandonnée par Léopold. Le goût était infect : Armance avait raison : « un vrai beurk ». Puis il commença sa confession :
— Que sais-tu des Dieux des Cimes ?
— Voilà une question étrange ; je ne suis pas versé dans la théologie, je ne suis pas un Mass... Ce que tout le monde connaît, sans plus. Les légendes, les écrits... Bref, des sottises...
— Des sottises... Et si je te révélais que les Dieux des Cimes sont des êtres bien réels, sans rien de divin ? C'est Mass Nicéphore, Mass Eustache, Mass... Tous les Mass et moi aussi ! Pas tous de la même manière... Surtout des Oracles... Je ne sais comment l'expliquer...
Il se gratta le crâne et ajouta, sans lien apparent :
— Dis-moi, les chevaux ont-ils toujours eu leur apparence actuelle ?
Léopold le regarda avec incrédulité :
— Je ne vois pas le rapport. Mais je vais répondre : non, les chercheurs ont découvert les ossements des animaux dont descendent les chevaux — plus massifs, avec plusieurs rangées de dents et les pattes arrière conçues pour sauter... Ils ont évolué comme d'autres animaux.
Polack remercia intérieurement la Providence, que la paléontologie et la théorie de l'évolution soient connues dans cet univers, sinon l'explication serait encore plus ardue.
— Parfait ! On a découvert les ossements des ancêtres des chevaux. Et ceux des hommes ?
— Les hommes ont toujours eu la même apparence... Je ne vois pas...
— Donc les animaux évoluent, et pas les humains ? Étrange, non ? Et voilà le rapport. Je suis convaincu que les théologiens ont raison, même s'ils se trompent en attribuant tout au divin, et que les hommes ne sont pas originaires de cette planète. Nos aïeux avaient fui leur monde en péril. Ou bien ils en étaient bannis. Qui le saurait aujourd'hui ? Ils étaient partis à bord d'un ou plusieurs vaisseaux spatiaux, des Arches de l’Exode. Personnellement, je doute qu’un seul vaisseau ait suffi. Il devait y en avoir plusieurs. À la barre de chaque appareil se tenait un Mass avec les dons d'un Oracle, qui, grâce à l'instrument qu'on appelle maintenant la Sphère des Possibles, traçait la route la plus sûre en choisissant parmi les multiples avenirs.
Léopold lâcha un bref juron suivi d'une tirade plus élaborée, qui souhaitait aux Mass, à la Sphère et aux chevaux des rapports contre nature et formulait des hypothèses sur la descendance qui en découlerait. Polack regretta même de ne pas avoir de quoi prendre des notes. Puis il décida de taire la nature plutôt vampirique de la Sphère, puisque le peu de révélations avait déjà provoqué un tel effet sur son époux. Il continua donc avec prudence, en choisissant bien ses mots :
— La Sphère est donc un instrument de navigation, vestige d'une civilisation bien plus avancée que la nôtre. Je veux la restituer, la remettre à sa place dans l'un des vaisseaux, pour éviter la tentation...
Léopold, qui avait retrouvé un peu de sang-froid, le regarda avec scepticisme :
— Sans compter que je ne saisis pas de quelle tentation tu parles, mon grand-père se servait de la partie-livre de l'artefact...
— Et cela l'avait rendu fou, si mes souvenirs sont bons. Un beau jour, il avait quitté le domaine et personne ne l'avait jamais revu, l'interrompit Polack.
— Ne me coupe pas la parole, j'ai déjà assez de mal à formuler ma pensée... Donc, sans parler de cela et du fait que ta théorie ne tient pas debout, il semble improbable que nos ancêtres aient dépassé notre niveau technologique. Notre monde progresse : nous dominons la vapeur, les communications à longue distance, nos armes sont redoutables et nous maîtrisons la science des Mass ! Où comptes-tu dénicher ce ou ces vaisseaux ?
Polack esquissa un sourire, à la fois soulagé et quelque peu ému par la présomption et la fierté pour son monde que manifestait son époux. Expliquer les mécanismes par lesquels une civilisation pouvait connaître la décadence aurait été trop complexe, mais, concernant la localisation de l'Arche d'Exode, il disposait d'une piste prometteuse :
— Juste ici ! Dans le Nord ! Les textes sacrés, les légendes et même l'Empire s'accordent sur ce point ! Certes, la région est immense. Je commencerais par explorer les territoires que l'Empire considère comme sacrés et revendique.
Léopold sourit, resserra son étreinte, puis ébouriffa les cheveux de Polack :
— Parfois tu es si sensé que j'ai l'impression de voir quelqu'un d'autre...
Ces mots glacèrent Polack, et il se couvrit de sueur froide.
— Et parfois tu deviens un rêveur, un fantaisiste... Je ne sais même pas lequel de tes visages je préfère ! Tu veux partir chasser un rêve, alors que la guerre frappe à notre porte ! Sans compter les questions d'héritage, tes études à l'Académie... Les obligations que nous partageons et celles qui nous incombent à chacun !
Léopold avait entièrement raison ; pourtant Polack ressentit une pointe de dépit : on ne le prenait pas au sérieux. Il se dégagea des bras de son époux, recoiffa ses cheveux et déclara d'un ton plutôt froid :
— Je n'ai jamais dit que j'y allais immédiatement ! La Sphère a patienté des décennies, voire des siècles. Quelques mois ou même quelques années de plus ne feront ni la pluie ni le beau temps ! Pour le moment, je l'ai confiée à la garde de Mass Eustache.
Léopold se redressa davantage sur ses oreillers, saisit la main de Polack et la serra doucement en signe d'excuse. Il s'apprêtait à parler, quand quelqu'un frappa discrètement à la porte. D'un grognement agacé, il invita le visiteur à entrer. Une servante apparut, tenant un petit plateau d'argent sur lequel reposait une feuille pliée en deux :
— Mass Eustache vous fait porter cette missive qu'il vient de recevoir. Il a dit : "Ma fille, c'est urgent !", balbutia-t-elle, intimidée par le ton peu aimable du maître des lieux.
— Alors, donne ! Ne reste pas plantée là !
Léopold s'empara du feuillet et congédia la bonne d'un geste distrait. Il déplia la missive, la parcourut rapidement, puis la relut avec attention.
— De mauvaises nouvelles ?
Léopold releva les yeux de la lettre :
— Non, pas vraiment mauvaises, plutôt étranges. Cela...
Il s'éventa avec le message, puis le plaça sous le nez de Polack, sans pour autant le lui donner :
— C'est une lettre de Mistresse Linx. Elle a suivi mes instructions : déposé le dossier, prévenu ta famille. Jusqu'à présent, tout est logique, mais dans la deuxième partie de la lettre, elle nous informe que, je cite : « Pour des raisons indépendantes de ma volonté, je ne peux plus m'occuper des suites de votre affaire. Je vous prie de régler mes honoraires, liste jointe en annexe 1. En annexe 2, je vous communique les noms des hommes de loi susceptibles d’assurer la reprise de votre dossier. Je vous prie d’indiquer votre choix dans les plus brefs délais. » Il y a également un post-scriptum personnel destiné à un certain Die Clotaire Runs ! Je ne sais pas si je dois te le communiquer...
D'un geste vif et précis, Polack saisit la lettre que Léopold agitait devant son visage, en souriant, et lut : « Message personnel pour Die Clotaire Runs : notre collaboration est également suspendue pour une durée minimale d'un an. »
— Tu as raison, c'est vraiment bizarre. Pour qu'un requin comme elle refuse de suivre un dossier rentable et renonce à une collaboration tout aussi lucrative, il faut vraiment de bonnes raisons que je ne parviens pas à deviner.
Le reste de la journée, les époux se consacrèrent à des conversations plus légères et à d'autres activités bien plus frivoles. Bien que cette frivolité restât mesurée, Polack craignait qu'elle nuise au rétablissement de Léopold. Cependant, certaines pratiques ne demandaient pas un grand effort physique tout en procurant beaucoup de plaisir.
Une connaissance de Polack dans son ancien monde lui avait donné ce conseil: « Le bon Dieu t'a donné la bouche, la langue et les mains - sers-toi en bien ! »
Alors, il suivit fidèlement ce précepte. À chaque instant, leurs caresses se faisaient plus pressantes et intimes, leur souffle devenait haletant. Les mots s'effaçaient — leurs corps prenaient le relais, exprimant sans détour leur amour et leur attachement, révélant le secret de leur complicité et de leur sensualité, traduisant leur reconnaissance par la tendresse et la douceur. Cette tension délicate qui montait dans l'attente de l'union totale, non seulement physique mais également spirituelle, atteignit son apogée et éclata en une vague de plaisir qui se répandit dans leurs veines, tel un élixir de jouvence, leur insufflant la force et l'envie de continuer.
Et pour une fois, miracle des miracles, rien ne vint troubler leur intimité : ni domestique empressé, ni courrier urgent, ni événement réclamant leur intervention immédiate. Ils eurent la sagesse de profiter pleinement de cette chance, car le lendemain, qui arriva bien trop vite, était de ceux qui déchantent.