The Dark Love (& Matt le jukebox)

Chapitre 28 : Souvenirs éparpillés ooOoo La nuit où tout a changé ooOoo

Par Tracy

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ooOoo La nuit où tout a changé ooOoo

 

 

Mis à part quelques petites engueulades occasionnelles, la vie était de nouveau tranquille quand Artus, Cyk et moi on a soufflé nos cinquante bougies. On était installés dans notre petit train-train tout de confort et de luxe. Même en tournée, on se transformait lentement mais surement en papis casaniers. Sans déconner : on est tous presbytes maintenant ! À vingt ans, y avait que Coco qu’était myope.

 

Le moral d’Artus allait beaucoup mieux, cette nouvelle collocation avec moi avait l’air de lui convenir, mais il avait quand même des espèces d’absences parfois. Il se mettait à regarder dans le vague, ou bien par une fenêtre. Parfois il me fixait pendant plusieurs minutes sans dire un mot. Au bout de cinq ans de vie commune, je le sentais toujours fatigué. Chez lui, ça se traduit par de longs silences désabusés.

 

En interview, il me laissait causer tout seul la plupart du temps. Quand je suis devant les caméras, pas besoin de chauffeur de salle. Les cris joyeux, les sifflets, les applaudis­sements, c’est la norme. Je vole même la vedette aux animateurs les plus populaires. Il devrait y avoir des jeux olympiques des beaux parleurs, je pourrais gagner plus de médailles que de disques d’or. Avec le présentateur de The greatest show Jimmy Chauhan, on se faisait notre petit championnat d’la flagornerie.

 

Je l’aime bien cette tête de con. Officiellement il est hétéro, mais, bizarrement, y a toujours eu des p’tits minets craquants dans ses coulisses. Quand j’étais plus jeune, j’y faisais mon marché. Sa manie quand il commence ses interviews, c’est de se pencher en avant sur son fauteuil rouge et de s’appuyer sur ses genoux, comme sur un comptoir de taverne. Il joue la carte de la désinvolture et de la familiarité, c’est sa marque de fabrique. C’est pour ça qu’on est sur la même longueur d’onde lui et moi.

 

Il nous a réservé un prime time pour mon cinquantième anniversaire. Artus m’a accompagné, en trainant la patte, mais il est quand même venu. Vu les questions de merde qu’on lui pose, j’comprends aussi qu’il n’ait plus trop envie d’y répondre.

 

— Et qu’en est-il de vos amours à tous les deux ? Vos fans se désespèrent : cela fait plusieurs années maintenant que vous êtes célibataires ! N’est-ce pas un gros paradoxe pour deux romantiques tels que vous ? nous lança Jimmy en me regardant moi, il savait bien qu’Artus n’allait pas répondre.

— Au contraire, lui dis-je. Je crois que c’est le prix à payer pour notre romantisme.

— Quelle drôle d’idée !

— Si, j’vous assure. Notre malédiction, c’est qu’on ne peut pas se contenter d’autre chose que du grand amour. Pourtant on a essayé, enfin surtout Artus : il s’est quand même marié trois fois !

 

Les rires ont fusé dans le public. Artus hochait négativement la tête avec son petit rictus affligé. Sans me départir de mon grand sourire charmeur et mystérieux, j’ai attendu que le calme revienne pour terminer ma phrase.

 

— Je ne sais pas aimer à moitié, la demi-mesure ça n’a jamais été mon truc. Je suis amoureux de la musique depuis l’enfance, rien n’arrive à supplanter ça. Et en dehors de mon attachement pour mes gars, rien n’arrive à la hauteur de cet amour-là.

 

Pas mal, hein ? Et j’étais on n’peut plus sincère. C’est tout l’art d’une communication efficace, toujours glisser du vrai dans le faux.

 

De retour dans notre suite VIP, j’ai envoyé valdinguer mes godasses dans un grand mouvement leste. L’une d’elles a heurté la table basse. Artus a retiré ses propres grôles, beaucoup plus soigneusement, pour enfiler ses charentaises à la place. J’ai balancé mon veston par terre, et tandis qu’il accrochait le sien au porte-manteau, il m’a regardé grimper sur le canapé en chaussettes avec l’agilité d’un chimpanzé et me saisir de la télécommande du grand écran face à nous. C’était tout comme à l’époque du conservatoire : le gamin de banlieue et le vieillard bourgeois dans leurs corps de quinquagénaires naissants.

 

— Quel baratineur tu fais… se moqua Artus. « Je ne sais pas aimer à moitié, on ne peut pas se contenter d’autre chose que du grand amour… »

— Ben quoi ? Tu préfèrerais que je dise que tu es un gros macho et moi un pervers narcissique ?

— Ça pourrait être drôle.

— Ce serait marrant cinq minutes, et après on devrait dire adieu à notre carrière.

— Ce ne serait peut-être pas plus mal… fit Artus en se tournant vers la vitre d’un air absent.

 

Je me suis immobilisé pour le décortiquer du regard avant de reprendre la parole, superposant un sourire coquin à mon inquiétude.

 

— Et qu’est-ce qu’on ferait à la place ? Tu ne sais rien faire d’autre que chanter, et je ne sais rien faire d’autre que jouer de la musique pour toi.

— Vivre de nos rentes.

— On se ferait vite suer.

— Ça te donnera le temps d’écrire l’opéra que tu m’as promis, répliqua Artus en retrouvant le sourire.

— Genre… grimaçais-je.

 

Je sais que l’opéra lui manque, et je sais qu’au fond de lui il aurait aimé que je le suive dans sa carrière de chanteur lyrique, comme lui m’a suivi dans la voie du rock, mais on n’a qu’une vie. On a pris le chemin que je nous ai tracé parce qu’il fallait bien en prendre un. Je ne regrette rien - bien évidemment que je ne regrette rien - mais l’essentiel c’est qu’on soit ensemble. J’aurais pu m’accommoder de l’opéra, si c’était pour être avec lui. Aujourd’hui, je le sais.

 

Artus est allé se préparer une tisane avec la bouilloire du bar. Il ne se balade jamais sans sa boîte avec ses mélanges de plantes qu’il fait lui-même. Puis il est venu s’asseoir à côté de moi pour regarder notre prestation au The greatest show. Il y avait un décalage de trois heures entre le tournage et la diffusion.

 

— J’ai froid ! geignis-je.

— Il fait vingt degrés dans la pièce, Matt.

— Toi tu sens pas le froid à cause de te graisse.

 

Il a jeté un bref coup d’œil blasé au coffre rococo parfaitement accessible à ma gauche qui contenait des couvertures.

 

— Je t’ai connu plus subtil pour me réclamer un câlin…

— On est un baratineur ou on ne l’est pas.

 

Je l’ai vu retenir son ricanement avant qu’il me prenne dans ses bras. On est restés ainsi pendant toute l’émission, jusqu’à ce que le room service nous apporte le diner. Artus n’était pas d’humeur à sortir, et moi pas d’humeur à quitter ses bras. Ça fait caprice raconté comme ça, mais à ma décharge, quand je me suis retrouvé orphelin à quarante-huit ans, Artus m’a dit :

 

— Tu n’es pas obligé de prendre sur toi en permanence. Ne me laisse pas le monopole de la vulnérabilité.

 

Je déteste me laisser aller, ou plus exactement je déteste que les autres me voient me laisser aller. Y compris Artus. Cependant, après l’avoir réconforté pour Eliaz, Sophie, Clara et Junior, j’ai estimé avoir bien mérité ma propre dose de tendresse et de compassion. Donc, ouais, parfois je fais des caprices. Ça ne dérange pas Artus. Au contraire, je crois que ça l’amuse.

                  

Et enfin, un soir, sans qu’je sache pourquoi ni comment, c’est arrivé. On venait tout juste de rentrer d’une série de concerts à l’étranger, on était lessivés. D’habitude, dans ces conditions, Artus et moi on se prenait quelques jours de repos chacun de notre côté histoire de décompresser avant de nous retrouver en binôme, vu que même en tournée, on ne louait plus qu’une seule chambre pour lui et moi. Là, dès le lendemain de notre retour, Artus est venu dormir avec moi. Il avait besoin de compagnie visiblement.

 

Il était installé sur le pieu, la bedaine à l’air et il portait son casque audio. J’sais pas ce qu’il écoutait, sans doute de l’opéra ou un de nos enregistrements récents. Il est devenu plus perfectionniste que moi avec le temps, ça lui prenait souvent d’écouter en boucle nos lives et de pester sur tout ce qui n’allait pas en terme de sonorité.

 

Je venais de prendre ma douche et je m’apprêtais à me mettre au lit. Il m’a observé en train de déambuler dans la chambre en caleçon jusqu’à ce que je vienne m’asseoir à côté de lui, et il a finalement enlevé son casque.

 

— Pourquoi tu ne me demandes pas de coucher avec toi ?

 

Je l’ai regardé de travers. Je ne l’avais vu prendre ni drogue, ni alcool de toute la journée. Il s’était pas mal calmé de manière générale sur ces cochonneries, j’le harcelais là-dessus pour protéger sa voix. J’ai quand même eu un doute pendant quelques secondes.

 

— Pourquoi j’te demanderais un truc pareil ? Ça fait trente ans que tu me rabâches que t’es pas gay.

— Je veux essayer.

 

Je ne parvenais pas à garder mon air désinvolte habituel. Quoi, maintenant ? À cinquante piges ? Après trois divorces, deux râteaux et un poing dans la gueule – deux si on compte le coup de Shelley – il voulait essayer la pédérastie avec moi ? Il était sobre en plus en me demandant ça, il n’avait pas les excuses que j’avais les deux fois où j’ai pleurniché à ses pieds en lui avouant mon amour quand on était jeunes. Et sa rupture d’avec Shelley remontait à plus de cinq ans, il s’en était remis.

 

Alors, ok, on dormait ensemble. Et, parfois, il nous arrivait de nous enlacer quand l’un de nous était en manque d’affection, mais ça s’arrêtait là. Ce n’était qu’une foutue bromance qu’on s’était construite depuis le lycée. À côté de nous, Montaigne et La Boétie c’était du pipi de chat ! J’avais jamais senti une once de désir sexuel chez Artus. J’pigeais pas pourquoi il balançait ça comme ça. Le pire, c’est que malgré mon intelligence, je n’arrivais pas à savoir si c’était une lubie soudaine ou s’il cogitait ça depuis longtemps.

 

— Franchement Artus, c’est pas une bonne idée.

— Pourquoi ? C’est bien ce que tu veux non ?

— Non ! m’offusquai-je. Le sexe c’est qu’un détail, j’ai appris à t’aimer autrement.

— Il est gros mon détail.

— On parle sérieusement ou tu te fous de moi ?

 

J’avais pas envie de blaguer sur ce sujet-là, vraiment pas du tout. Il a renoncé à faire de l’humour.

 

— Je te parle sérieusement. On pourrait essayer, je ne veux pas mourir idiot.

— C’est pas un essai Artus. On se connait depuis trente-quatre ans, si t’étais gay tu le saurais et je le saurais. On a une vie stable et qui nous convient, ce serait une connerie de prendre un risque pareil. Tu n’te rends pas compte de ce que tu me demandes.

— Ça te convient vraiment ? Tu ne t’es jamais mis en couple avec qui que ce soit. À chaque fois que je me suis marié, tu as arrêté d’écrire et tu t’es reposé intégralement sur Scott. Et tu crois peut-être que je ne t’ai jamais grillé en train de te branler la nuit pendant que je dors à côté de toi ?

 

Triple attaque, j’étais K.O. J’avais rien à répondre à ça. Il me fixait intensément avec ses yeux d’un bleu profond, j’y lisais la satisfaction de m’avoir fait taire. Il avait eu le dernier mot, c’est rare avec moi.

 

Je ne savais certes plus quoi dire, mais je continuais de penser que c’était une mauvaise idée, la pire qui soit. Pourtant, quand il s’est approché de moi, je l’ai laissé faire…

 

Il m’a embrassé, de son plein gré. Un petit bisou de rien du tout, du bout des lèvres, comme quand il embrassait Shelley vite fait avant de lui dire au revoir, parce que dans le fond il s’en foutait royalement. Il a reculé, il devait être en train de réfléchir, puis il est revenu. Il m’a embrassé plus longuement. Je sentais que c’était mécanique. Il ne voulait pas m’embrasser, il cherchait comment faire. Je ne l’attirais pas, je le savais, il se forçait. Et là, comble de l’angoisse, il a posé sa main sur ma queue.

 

J’étais tétanisé, dans ma tête je le suppliais d’arrêter. Non, non, non, non… Je ne voulais pas que ça change, je ne voulais pas qu’il fasse cette erreur. On était trop vieux, trop liés, trop abimés… Mais aucun son ne sortait de ma bouche. Je ne voulais pas le repousser, je ne voulais pas le froisser, je voulais juste qu’il arrête, qu’on rembobine, qu’on oublie ce passage méga gênant et qu’on retrouve notre chaste amitié d’autrefois. Ça n’allait pas lui plaire, ça allait le perturber, et moi, ça me détruirait.

 

— Je t’aime Matthieu.

 

Non, pas cette phrase là, pas dans ce contexte-là… Il avait trouvé ma seule faille. J’tenais plus : je me suis mis à trembler et à pleurer, ça l’a refroidi d’un coup. Il m’avait jamais vu comme ça, pas même quand ma mère est morte.

 

— Oh pardon Matt, pardon, je… Je ne pensais pas que… Je suis vraiment désolé.

— Putain c’que t’es con quand tu t’y mets ! On ne va pas contre la nature, merde ! T’as pas à te forcer ! Je sais que tu m’aimes ! C’est tout ce qui compte !

 

J’étais tellement en colère et tellement amoureux… J’ai serré le poing, j’avais envie de le cogner, de lui rendre le coup qu’il m’avait donné vingt-sept ans plus tôt. À la place, je me suis pendu à son cou et je l’ai embrassé à mon tour. Je lui ai montré ce que c’était que l’amour passionnel, ce que moi je ressentais, c’était ça. Depuis mes seize ans et sans jamais douter, pas une minute, pas une seconde, je l’aimais plus que tout le reste. J’avais pas besoin de sa curiosité mal placée, de sa pitié ou de ses pulsions sexuelles perverses. J’avais besoin de sentir son amour, et l’amour d’Artus était ailleurs. Il était dans la douceur de ses doigts quand il me caressait le dos sur le piano, quand il se levait avant tout le monde pour nous préparer le petit-déjeuner, quand il mettait toute la puissance de sa voix au service de mes chansons, quand il me prenait la main pour la lever haut sur scène et saluer le public avec moi, quand il ressortait les photos de nos débuts et qu’il les commentait devant Cyk et Coco, quand il me souriait le soir sans rien dire, juste parce qu’il était heureux d’être avec moi…

 

Je l’ai relâché brusquement. Je ne sais pas quelle tête je tirais exactement, mais je savais qu’il avait perçu ma colère.

 

— Tu peux pas changer ce que tu es. Et je ne peux pas changer ce que je suis. C’est comme ça, je l’ai accepté il y a longtemps.

— Je ne veux pas que tu changes de toute façon.

— Je…

 

J’ai pas pu dire quoi que ce soit d’autre. Il s’est jeté sur moi et m’a fait basculer en arrière. De base j’étais moins costaud que lui, mais en plus avec l’âge, il a pris pas mal de poids, alors que moi je suis resté fluet. J’aurais pas pu résister, même si je l’avais voulu. Il m’a embrassé à nouveau, et cette fois, j’ai senti que c’était sincère. Je sentais son érection contre ma cuisse aussi. J’avais réussi à l’exciter sans le vouloir. Juste avec mes mots et un baiser, j’avais réussi à le chambouler.

 

Il s’est désintéressé de mes lèvres pour m’embrasser dans le cou, en caressant mes flancs tout en douceur et en sensualité, ça m’a fait frissonner. Je ne captais pas bien ce qui se passait, je pensais que c’était un de mes vieux fantasmes qui revenait et que j’allais me réveiller avant que le scénario n’aille trop loin, mais au lieu de ça, il a enlevé mon caleçon de nuit et le sien dans la foulée. Là j’ai ouvert ma gueule, ça allait trop vite pour moi.

 

— Artus ! Tu réalises ce que tu fais ? J’suis pas une femme !

— J’ai déjà pris le cul de Shelley et de quelques autres, ce n’est pas ce qui me fait peur.

 

J’ai rien dit, parce que c’était lui j’ai rien dit, mais dans ma tête je pensais : ouais ben vieux, toi t’as pas peur, mais moi je suis terrifié ! En plus, normalement, c’était moi qui menais la danse, pas les p’tits gars que je mettais dans mon lit de temps en temps quand ça me démangeait. J’avais jamais laissé personne d’autre que Cyk me prendre le cul – pour paraphraser la formule fort poétique d’Artus – et la dernière fois remontait à plus de vingt ans.

 

Il a recommencé à m’embrasser. J’étais paralysé, mais ma peur commençait à se transformer en fébrilité, j’étais enivré par l’odeur de son dentifrice mêlé à la camomille qu’il buvait avant de se coucher, et par le contact irrésistible de ses doigts sur ma peau nue. Avec autant de stimulations, moi aussi je bandais, fatalement. Nos deux sexes dressés s’effleuraient sans cesse pendant qu’il se collait à moi. Il a fini par me susurrer à l’oreille :

 

— Retourne-toi.

 

Malgré sa soudaine envie, Artus était hétéro et il faisait l’amour comme un mâle dominateur et phallocrate pour qui un trou est un trou. Il m’a pris en levrette, vu qu’il ne savait pas comment faire autrement avec un corps comme le mien. À sec, bien évidemment… J’ai cru qu’il n’arriverait jamais à la rentrer, mais quand elle est rentrée, j’l’ai sentie passer. Sans prendre la peine de caresser mes attributs pendant l’acte non plus… Et moi, Matthieu Paris, le leader charismatique des Dark Love, je me suis laissé faire comme une bonne petite ménagère de cinquante ans se soumet au devoir conjugal.

 

J’avais plus ni orgueil, ni fierté, j’aurais vendu mon âme, mon corps et tout le reste pour qu’il m’embrasse encore. Des baisers d’amour… Il me donnait de vrais baisers d’amour, sur la bouche, avec la langue, des caresses sur le visage et ses doigts qui s’enfilaient dans ma chevelure, plus clairsemée qu’autrefois malheureusement. J’avais plus besoin de sexe tant que j’avais ça. J’crois qu’il l’a senti et que ça l’a aidé à accepter ce qu’il venait de faire.

 

Une fois terminé, il m’a serré dans ses bras et, nus comme deux Adam, on s’est blotti l’un contre l’autre. J’avais toujours eu l’impression qu’on était fusionnel Artus et moi, mais je n’avais pas encore goutté la sensation de sa peau contre la mienne. C’était le nirvana… Bizarrement, lui aussi a apprécié ce contact particulier, sans filtre, sans limite. Son visage était si paisible : il fermait les yeux et respirait lentement, guettant le sommeil. Je ne l’avais pas vu comme ça depuis longtemps, il avait enfin retrouvé une sorte d’équilibre. Il était serein, et moi aussi.

 

— T’étais pas obligé de faire ça… Tu restes l’amour de ma vie, quoi qu’il arrive, murmurai-je.

— Je sais. C’est moi qui ne comprends toujours pas comment je dois m’y prendre avec toi.

— Depuis trente-quatre ans ?

— Oui. Ce n’est pas évident pour moi d’aimer un autre homme. Surtout quelqu’un comme toi.

— Parce que je suis gay ?

— Non, parce que tu es hors du commun. Tu es Matt le jukebox.

 

J’étais comblé. Il m’a caressé le front, puis il a ajouté :

 

— Je veux écrire une chanson pour toi.

 

Ce à quoi j’ai répondu :

 

— On l’écrira ensemble.

 

 

ooOooOoo

 

 

Avant cette nuit-là, j’étais satisfait de ma vie et fier de ce que j’avais accompli, mais quelque part, j’avais toujours ce remord pourri d’être friendzoné par Artus. Ce temps-là est révolu. Il a fallu attendre longtemps, mais je suis enfin devenu le compagnon absolu d’Artus.

 

Ce n’est pas une relation standard. Ce n’est pas parce qu’on couche une fois avec un autre homme qu’on est gay, à la rigueur bisexuel, et encore… Artus et moi on a eu d’autres rapports sexuels depuis, mais ça n’arrive pas souvent. Au lit, il a gardé ses vieilles habitudes de queutard à gonzesses. J’ai essayé de lui apprendre quelques trucs pour que ce soit plus érotique pour moi. Il n’était pas trop emballé au départ, mais il fait des efforts et il apprend, p’tit à p’tit.

 

On a tenté un soixante-neuf une fois, ça ne lui plaisait clairement pas d’avoir un sexe masculin dans la bouche, et quand je suis venu, il s’est mis à gueuler :

 

— Ah ! Putain c’est dégueulasse ! Ça a toujours ce goût-là ?!?

 

J’ai pas pu m’empêcher de rigoler, on n’a jamais recommencé. Il est de toute façon mal à l’aise quand je lui fais des fellations. Ça le dérange de voir son meilleur ami sucer son engin, alors c’est pas demain la veille que j’vais lui proposer un anulingus… En dehors de la sodomie classique et d’la branlette, tout le reste est laborieux. C’est pas instinctif pour lui.

 

J’ai pas cherché à savoir s’il continue de voir des callgirls ou de se taper des groupies, moi en tout cas, je n’ai pas connu d’autre homme depuis, et jusqu’à la fin de mes jours, il n’y aura plus que lui. J’vais pas mentir en prétendant que je ne suis pas en manque, vu que je dois « jouer la fille » avec Artus et qu’ça m’agace bien comme il faut, mais j’adore le sentir en moi… J’adore savoir que je lui appartiens complètement. J’adore sa manie de m’embrasser dans le cou quand il commence sa p’tite affaire et de fourrer son nez dans mes cheveux quand il a fini. J’adore quand on s’installe en tailleur et qu’il me serre fort contre lui pendant qu’il me fait jouir avec ses mains... J’aurais juste préféré un peu plus de réciprocité dans la chose quoi.

                                                                      

Enfin bref, on fait l’amour, ça reste un progrès. Je peux enfin l’embrasser sans qu’il me broie les zygomatiques, et il aime bien me faire des câlins et des caresses, ça l’apaise. À mon avis, il s’est senti obligé de coucher avec moi uniquement pour avoir ces marques d’affection trop tactiles pour être innocentes. De cette façon, il n’est pas obligé de réfléchir aux endroits qu’il peut toucher ou pas, mon corps entier est à lui.

 

On n’a rien dit à Cyril et Corentin, ils ont compris tout seuls - enfin Cyk a compris tout seul, Coco il ne veut pas y penser, mais il n’est ni con, ni aveugle. Le mois dernier, avec Artus, on a terminé d’écrire la plus belle chanson de toute notre carrière. Elle ne vaut pas encore la déclaration enflammée de Scotty pour sa Jane, mais j’crois qu’on s’en approche doucement. Depuis plusieurs années, mon nouveau but dans la vie c’est d’exploser le record de ce hit mondial, parce que c’est quand même un peu la honte que ce ne soit pas vraiment le mien. Artus est motivé pour m’y aider. On n’a pas été aussi prolifiques depuis notre vingtaine ! Et on est revenu aux fondamentaux. Quand on l’a joué en duo aux gars, ils ont rougi. Y a qu’eux qui peuvent comprendre le vrai sens des paroles, j’pense pas que le public pigera la chose, et on a bien préparé notre petit speech de présentation aux médias.

 

Shelley n’est pas la seule à traiter Artus de pédé refoulé depuis qu’il vit avec moi. Y’a pas qu’des jolies choses sur les réseaux sociaux... Au début ça le gavait, maintenant il s’en contrefout. Les hommes, les femmes, les hétéros, les homos, les gens qui font des cases… Tout ça n’a plus vraiment de sens, ni pour lui, ni pour moi. Il est amoureux de moi, cette chanson en est la preuve. Dans le fond, il a toujours été amoureux de moi, et toute sa vie il a dû vivre avec cette contradiction entre son cœur et ce que lui dictait la nature, j’en suis convaincu.

 

C’est notre vie et on l’aime comme ça. Un jukebox ne peut pas fonctionner sans pièce, et Artus est un coffre rempli d’or. Je suis Matt le jukebox. Ensemble, on est Mate le jukebox, pour toujours.




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