ooOoo Happy Ending ooOoo
Les mois s’étaient écoulés. Cyril s’était habitué tant bien que mal à cette nouvelle vie dans ce quartier riche et élitiste, naviguant de son appartement au studio d’enregistrement, de l’appartement de Matt à la maison d’Artus où ils répétaient souvent, de la supérette bio au café lounge… Il ne sortait de ce quartier qu’en compagnie de ses trois partenaires pour les concerts. Les Dark Love attendaient que leur nouvel album soit terminé et dans les bacs pour reprogrammer une tournée mondiale. De fait, il s’absentait régulièrement, mais jamais plus d’un jour ou deux. Le tourisme en mode dolce vita et les soirées beuveries dans les pubs sur tous les continents n’étaient plus vraiment d’actualité. Cette vie de saltimbanque des temps modernes lui manquait. Heureusement, dans sa prison pour VIP, il y avait Éric.
Plantés sur le paillasson et éperdument enlacés, Cyk et Éric s’embrassaient, leur haleine sentait encore la tomate séchée et les olives agrémentant les plats du restaurant italien installé à l’angle de la rue de Cyril. Éric exerçait une légère pression sur le buste de son courtisan pour l’encourager à le lâcher. Il aimait cette langueur envoutante et l’audace de sa langue autour de la sienne, mais il commençait à se faire tard. Cyk se décida enfin à libérer l’otage de son affection.
— Tu ne restes pas ? demanda-t-il en lui caressant la joue.
— Pas ce soir, j’ai trop de boulot. Tu vas devoir te faire du bien tout seul. Je t’appelle samedi ?
— Ok…
Ils échangèrent un dernier baiser passionné au parfum d’Étrurie sur le seuil de l’appartement de Cyril avant qu’Éric ne file jusqu’à l’ascenseur. Les deux amants se dévoraient des yeux de loin, mais la double porte métallique se refermant devant la silhouette d’Éric mit fin à leur idylle.
Cyk rentra dans ses pénates. La solitude le perturbait. Normalement, il avait toujours aimé la tranquillité, mais il n’y était plus habitué. Depuis qu’il avait rejoint le groupe sept ans plus tôt, il passait beaucoup de temps avec Artus, Corentin et Matthieu, alors quand il se retrouvait seul dans une pièce, il lui fallait un peu de temps pour retrouver ses marques.
Il sortait tout juste de la douche quand on toqua à la porte, ses cheveux étaient encore trempés. Cyk s’imaginait découvrir Éric, il croyait qu’il était revenu pour lui faire une surprise. Exceptionnellement, en ouvrant la porte, sa serviette éponge sur la tête, il souriait, mais son sourire vacilla quand il reconnut Matthieu.
— Matt ? Tu m’avais pas dit que t’allais passer.
Matt ne répondit pas. Il entra dans l’appartement de Cyk et claqua la porte derrière lui. Il se jeta aussitôt sur son ami, l’attrapa par le col de son t-shirt et se mit à l’embrasser avec férocité, en dévorant ses lèvres. Il était tellement entreprenant qu’il le repoussa en arrière jusqu’à le coincer contre les meubles. La serviette glissa au sol sous le choc. Ses mains emprisonnaient le visage d’un Cyril perplexe. Il se laissait faire parce que ce n’était pas désagréable, quoi qu’un peu brutal, et que c’était Matthieu, mais il ne comprenait pas la situation. Tout aussi brusquement, Matt se mit à genoux devant lui et retira le bas de son pyjama.
— Mais qu’est-ce que tu fous ? finit par demander Cyk, complètement hébété.
Pour toute réponse, Matthieu attrapa le pénis de Cyril et le mit dans sa bouche. Toujours debout, le dos affalé contre l’étagère, Cyk leva ses yeux exorbités au plafond avant de clore les paupières, le plaisir devenait trop intense pour qu’il arrive à réfléchir correctement, surtout que Matt avait trouvé le chemin de derrière avec ses doigts.
Une heure et quelques millilitres de lubrifiant plus tard, Cyril était étalé dans son lit avec Matthieu entièrement nu dans ses bras. Depuis son arrivée, il n’avait pas décroché un mot. Ils se connaissaient depuis bientôt quinze ans, mais Cyk n’avait que rarement eu l’occasion de le voir dans un état pareil.
— Maintenant que tu t’es soulagé, tu peux m’expliquer ce qui se passe ?
— Rien du tout, t’inquiète pas.
Cyril haussa un sourcil. Dans le genre réponse absurde et pas crédible, cette phrase méritait au moins une médaille de bronze.
— T’es peut-être mon patron, mais ça ne te donne pas droit de cuissage pour autant. Crache le morceau. Ça a un rapport avec Artus ?
Un nouveau silence lui répondit, Cyk soupira d’autodérision.
— Je suis con : ça a toujours un rapport avec Artus.
— Il va épouser Sophie. Il l’a demandée en mariage tout à l’heure, finit par avouer Matthieu.
Le regard dans le vide, le sourcil de Cyk se hissa à nouveau. Dans son esprit, il visualisait Sophie.
— À mon avis, c’est une idée à la con.
— J’croyais que tu appréciais Sophie… marmonna mollement Matt.
— Je l’apprécie. Je suis d’accord avec Artus quand il dit que c’est la fille la plus cool qui existe, c’est pas pour autant que je pense qu’ils forment un beau couple. Il est trop séduisant pour elle, et elle est trop sympa pour lui. Comme toi et moi quoi.
— Ton expertise est d’un grand réconfort…
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise d’autre ?
La chambre replongea dans le silence. Cyk s’efforça de prendre un ton sérieux et ferme, mais il ne put s’empêcher de frotter affectueusement le dos de Matthieu, il sentait sa douleur.
— Matt… Un jour, moi aussi je vais me marier. Tu ne pourras plus venir comme ça, à l’improviste, pour me réclamer un câlin.
— Je sais Cyk. Je sais.
Le smartphone posé sur la table de chevet vibra à nouveau. Ça faisait au moins la quatrième fois, alors qu’il était près de minuit. Matt commençait à se sentir un peu mieux, il regarda Cyk après avoir retrouvé son sourire charmant habituel.
— Tes messages, c’est le mec de la dernière fois ? Éric c’est ça ? demanda-t-il en repensant au grand blond vénitien que Cyk leur avait présenté en back-stage quelques semaines plus tôt.
— Tu te souviens de son nom ? s’étonna Cyk.
— J’te rappelle que j’ai une mémoire eidétique.
— Avec la musique, pas avec le nom des gens qui ne t’intéressent pas.
— Il est beau gosse et il te rend moins ronchon, ça fait deux bonnes raisons pour que je lui accorde de l’intérêt.
— Puisque t’en parles : je tiens à lui et je veux que ça marche, alors toi et moi c’était la dernière fois. D’accord ?
— Pas de plan à trois ?
— Même pas en rêve.
— Dommage…
— Tu tiendras le coup ?
— Même si c’était pas le cas, c’est pas à toi de me gérer. T’en fais bien assez comme ça.
— Pas de sexe, ça ne veut pas dire que tu ne peux pas compter sur moi. Si tu as besoin de causer, je suis là.
Cyril caressa les cheveux de son ami avant d’y déposer un bisou. Il savait que c’était la bonne décision, mais quelque part, il avait des remords. C’était probablement leur dernière nuit ensemble et cela le rendait nostalgique. Une page se tournait, pour tout le monde. Il hésita un moment avant d’oser murmurer :
— Je serai toujours là…
Les jours suivants au studio, Matthieu ne laissait rien transparaître. Il avait son air jovial habituel, il continuait d’embêter Corentin, il ne quittait pas Artus d’une semelle, et il jouait normalement de tous ses instruments. Malgré tout, Cyril demeurait inquiet. Qu’allait-il se passer pendant le mariage ? Et après la cérémonie ? Surtout que Matt était le témoin d’Artus. Pour Artus, c’était normal, il n’aurait jamais pu se passer de son meilleur ami pour un tel évènement, mais Cyk trouvait ce choix sadique.
Il pensait aussi à Éric. Il s’était abstenu de lui parler de ses ébats avec Matt. Résultat des courses : il culpabilisait. Il culpabilisait d’avoir trompé Éric, et il culpabilisait de ne pas pouvoir aider davantage Matthieu. Pourtant comme de coutume, son attitude grincheuse et sardonique maquillait habilement ses états d’âmes.
— T’es contrarié ?
— Hum ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda Cyril à Éric.
Le jeune architecte était lové tout contre lui, sous les draps encore moites de leur sueur et tiédis par la chaleur de leurs corps dénudés. Éric chatouilla son ventre rebondi, avant de le grattouiller sous le menton comme il l’aurait fait avec un félin.
— Tu fais une drôle de tête.
— Je fais toujours une drôle de tête.
— Non, quand tu fais une tête de six pieds de long, c’est ta tête normale. Là, tu as surtout la tête de quelqu’un de préoccupé. Pour une fois tu ressembles à un être humain, mais un être humain contrarié.
Cyk lui jeta un regard en biais. L’espace d’un instant, il avait retrouvé son air grognon. Les joues d’Éric tremblaient sous l’énorme effort qu’il faisait pour ne pas libérer son rire moqueur. Amadoué par la taquinerie de son petit ami, Cyril se décida à partager son désarroi.
— Je m’inquiète pour Matt. Il est passé il y a quelques jours et il n’allait pas bien. D’habitude il ne laisse rien transparaître. Si ça se voit de l’extérieur, c’est que ça craint.
— Quand tu dis qu’il est passé, tu veux dire qu’il est passé dire bonjour ou qu’il est passé dans ton lit ?
— Tu n’as pas besoin de connaître les détails.
— En effet, pas besoin des détails, j’ai ma réponse… grimaça Éric.
Cyril s’empressa de reprendre sur un ton grave :
— Je ne te parle pas de toi et moi, ni même de Matt et moi, je te parle juste de Matt. Je le connais depuis longtemps, et pourtant j’ai encore du mal à anticiper ses réactions. Il a débarqué sans prévenir et il a rien dit, mais j’ai senti qu’il avait besoin d’aide. Je ne l’avais pas vu comme ça depuis cinq ans, ça m’a fait flipper.
— Il est amoureux de toi ?
— Non, il est amoureux d’Artus. Il a toujours été amoureux d’Artus, rien d’autre ne compte vraiment pour lui.
Éric avait de la peine pour Matthieu, toutefois il ne put s’empêcher de sourire. Il y avait quelque chose d’émouvant et de romantique dans ces mots. Il réalisa également que Cyril était suffisamment à l’aise avec lui pour lui révéler de telles choses. Les tabloïdes spéculaient beaucoup autour des Dark Love, principalement à cause de « Tout ira mieux demain », dévoilée lors de la finale de « The Best », et leur seule chanson évoquant très clairement l’homosexualité, mais les médias se doutaient que ce texte n’était que l’arbre cachant la forêt.
Matthieu protégeait énormément sa vie sentimentale, Artus officialisait publiquement toutes ses relations sérieuses pour ne pas laisser planer le doute, Corentin restait invisible, et Cyril n’accordait jamais d’interview à qui que ce soit pour ne surtout pas aborder ces sujets. La confidence sur l’oreiller de Cyk était une grande marque d’intimité et de confiance.
Un léger frisson anima le corps d’Éric avant qu’il ne demande :
— Et toi ? Tu es amoureux de Matt ?
— Non, je suis amoureux de toi.
Éric étouffa un rire, flatté mais sceptique.
— Je ne suis pas de nature jalouse, dit-il d’une voix suave. Tu n’as pas à t’inquiéter : je ne te ferai pas de scandale. Je te parle en toute franchise, tu peux faire pareil…
— Je suis franc. Je suis bien avec toi, je veux que tu viennes vivre avec moi et te dire je t’aime tous les matins.
Éric était pantois. Il avait déjà compris que sous ses airs de gros ours mal léché, Cyril était tendre et affectueux, mais il restait très physique dans l’expression de ses sentiments. C’était la première fois qu’il lui disait des mots d’amour sans détour et avec un tel aplomb. La ferveur et la rudesse de sa voix prononçant ces paroles ne faisaient qu’accroitre la puissance de sa déclaration.
Le cœur d’Éric commença à palpiter et Cyril se redressa dans son lit pour lui parler de façon plus solennelle, dans la mesure du possible avec son torse nu, grassouillet et poilu.
— Si je te parle de Matt, c’est pour que tu ne sois pas surpris le jour où il va m’appeler un vendredi à vingt-trois heures pour me demander d’enregistrer un truc en urgence. Et si demain il faut que je déménage à l’autre bout de la terre par sa faute, je veux que tu viennes avec moi. Derrière son sourire, il est tyrannique, imbu de lui-même et manipulateur, mais c’est mon ami, comme Artus et comme Coco. Faire partie de ma vie, c’est faire partie de la leur. Si tu es prêt à accepter ça, mon cœur t’appartient à jamais.
Éric resserra les dents pour retenir ses larmes. Jamais personne ne lui avait dit quelque chose d’aussi beau. Il tenta de cacher son trouble, c’était peine perdue.
— Alors c’est ça, l’effet Dark Love ?