Ombre et Lumière

Chapitre 12 : Le Port des Alliés Inespérés

4618 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 13/01/2021 14:39

Chapitre 12 : Le Port des Alliés Inespérés


Respectant la demande de Néala, Kogan attendait devant le portillon de bois. L’expérience lui ayant appris qu’il pouvait toujours s’attendre au pire, il contrôlait continuellement et machinalement son environnement, repérant, grâce à ses sens surentraînés et à sa vue particulièrement développée, les moindres détails l’entourant, anticipant ainsi tout danger potentiel et les stratégies pour y pallier. Pour l’heure, hormis Freya qui avait disparu dans les taillis, mais que Néala prétendait inoffensive à son égard, rien ne semblait menaçant. Il avait néanmoins pris note des différentes échappatoires.


Pour passer le temps, en attendant le retour de la jolie rousse, il tenta de faire connaissance avec la biquette mais cette dernière lui bêla au nez avant de se rencogner à l’opposé de l'enclos, l’air franchement méfiant. Le comportement des poules s’avéra quant à lui parfaitement ennuyeux et il eut vite fait le tour des plantes médicinales poussant devant la maison. 


Il ne s’était écoulé que quelques minutes, quand Néala sortit de la maisonnette. Elle trouva pourtant Kogan en train de faire les cent pas, l'air tendu. La patience n’était visiblement pas vraiment son fort. Constatant la nervosité conjointe de l’homme et de la chèvre, elle appela cette dernière d’une voix douce : 


– Mindy, qu’est-ce qu’il t’arrive ma jolie?

 

La biquette roula des yeux inquiets en bêlant vers l’homme qui secoua la tête :


– Je n’y suis pour rien, j’ai juste voulu la caresser, se défendit-il.

– Bizarre… Tu n’es pas si timide d’ordinaire, murmura la jeune femme à l’oreille de la chèvre, qui s’était réfugiée près d’elle, tout en lui gratouillant la naissance des cornes. Bon, je suis prête, allons-y, ajouta-t-elle plus fort à l’intention de Kogan.


    Elle rajusta sa besace garnie sur son épaule et son panier vide au creux de son coude puis ouvrit la marche vers le village, qui se trouvait à quelques minutes de là, en retrait de la forêt des Chênes Vénérables. Kogan l’accompagna pour les quelques courses qu’elle devait faire pour ses aînées, puis leur cheminement se termina à la ferme Jankin, qui recrutait effectivement des saisonniers. C’est là qu’ils prirent congés l’un de l’autre. 


Kogan regarda Néala retrousser les longues manches de sa robe verte, pour ajuster le panier empli de pommes à son bras et le caler sur la douce rondeur de sa hanche. Il fut surpris de découvrir, sur son avant-bras droit, des lignes blanches et parallèles, cicatrices d’une blessure ancienne, qu’il supposa due à un fauve du gabarit de Freya. Plus intrigué que jamais, il la regarda alors s’éloigner, après un dernier salut de la main, admirant sa posture assurée malgré le panier pesant lourdement à son bras frêle mais visiblement solide. 


Voyant qu’il ne semblait pas détacher son regard de la jeune femme, Messire Jankin le tira de sa rêverie en l’invitant à déposer ses effets dans le dortoir commun et à se mettre aussitôt au travail. Kogan le suivit docilement, écoutant les indications et consignes. Il se retrouva affecté, auprès d’un porteur, plus âgé mais très large d’épaules, à la manutention des immenses paniers de pommes rassemblées par les cueilleurs, depuis le verger, jusqu’à la grange. Les fruits y étaient triés : les plus beaux étaient stockés pour la consommation, les autres déversés dans le pressoir pour en faire du jus qui serait ensuite embouteillé frais ou mis à fermenter en tonneaux pour en faire du cidre.


Kogan essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son front. Étant donné sa constitution, le travail n’était pas difficile en soi mais le soleil d’automne associé à l’effort physique lui donnaient chaud. Comme toujours, il optimisait ses mouvements pour un travail le plus fluide et efficace possible. Chacun de ses mouvements ressemblait à une gracieuse chorégraphie. Pris dans le rythme monotone de sa tâche répétitive, il laissa son esprit se replonger dans ses souvenirs.  



.oOo.


   

    Après sa "mésaventure" à Vieillespierres, Kogan avait finalement accepté la proposition d'Amoric en l'accompagnant sur les routes. Son désir de vengeance était intact mais il avait compris qu'il restait encore trop vulnérable pour pouvoir la mener à bien. Il prit donc son mal en patience en profitant de la bienveillance de l'homme, qui l'avait pris sous son aile, pour prendre des forces et commencer à s’entraîner. 


Amoric était ravi : bien qu'il ait des relations un peu partout, cela faisait un moment que la solitude sur les routes commençait à lui peser. Une paire de bras supplémentaire n’était pas de refus non plus. Il aurait pu emmener avec lui Jared, son fils aîné, mais préférait qu'il étudie la lecture, l’écriture et le calcul auprès du Père Yossef, ancien scribe du Seigneur du comté de Terrenoire, devenu trop vieux pour assurer ses fonctions avec la vélocité attendue. 


Ces connaissances n’étaient pas données à tout le monde et Amoric savait qu’elles ouvraient des portes assurant une vie meilleure. Lui-même n’en connaissait que les rudiments, qui s’étaient avérés très utiles dans son métier, et il voulait que ses enfants, ses deux fils et sa fille, soient pleinement à l’aise avec ces notions. Il leur souhaitait d'accéder à des fonctions protégées et bien rémunérées pour une vie confortable.


Amoric avait hésité à faire d'emblée le détour par chez-lui, à La Roseraie, mais sa nature pragmatique et raisonnable le poussait à aller d'abord vendre sa nouvelle cargaison de céréales sur la côte orientale. Le port animé des Alliés Inespérés était un endroit où il avait toujours fait de bonnes affaires. Il y avait également quelques amis qu'il serait content de retrouver et Isadora serait ravie qu'il lui apporte ensuite quelques fruits de mer, dont elle raffolait tant, et qu’il reste chez eux avec un peu d’avance pour la trêve hivernale. Ils avaient donc quitté la région de Vieillespierres, traversant les villages et hameaux du comté de Terrenoire pour se diriger vers le Nord de la Côtefleurie et sa Mer d'Argent. 


Il avait fallu deux semaines à Kogan pour se remettre de ses principales blessures et récupérer des forces. Pour cela, il ingurgitait une telle quantité de nourriture à chaque repas qu’Amoric aimait à se plaindre, faussement, qu’il allait finir ruiné et sans vivres avant d’arriver à destination. Kogan en rougissait souvent d’embarras mais commençait à rire de cette taquinerie. Il se sentait de plus en plus à l’aise avec le marchand, qui avait prouvé à plusieurs reprises sa bienveillance à son égard. Se sentant en confiance, Kogan se surprit donc à lui raconter quelques bribes de son vécu, avouant notamment son désir de se renforcer pour mener à bien une vengeance.   


L’été arrivait à son terme. Les feuilles des arbres commençaient à roussir et les jours étouffants avaient laissé place à une fraîcheur appréciable et à l’humidité automnale. Les côtes de Kogan persistaient à lui être douloureuses, il saisissait néanmoins toutes les occasions de se muscler, préférant marcher aux côtés du cheval plutôt que de se laisser porter, prenant le parti de porter systématiquement lui-même les seaux d’eau pour Wikan et pour leurs ablutions. C’est lui également qui partait glaner, dans les alentours, les fruits de saison, et autres champignons, pour agrémenter le quotidien, et compenser, un peu, son généreux appétit.  


Chaque soir, il sollicitait Amoric pour qu’il lui enseigne comment se battre. L’homme, qui n’était pas un guerrier dans l’âme, avait appris à se défendre et à manier des armes pour survivre et protéger sa famille et son commerce. En plus de son poignard réalisé par les maîtres forgerons nains, il possédait une arbalète fixée, à portée de main, sous le banc de conduite du chariot. Il transmit donc à Kogan ce qu’il savait de l’art d’user de l’un comme de l’autre et, très vite, l’adolescent intégra tout ce qu’il pouvait lui enseigner, réalisant que cela ne lui suffirait pas pour atteindre les objectifs qu’il s’était fixé. Il continua donc de s’entraîner seul, pour perfectionner les mouvements appris en les rendant les plus précis et rapides possibles.   


    Aïmiro suivait le duo à distance, et en toute discrétion, depuis plusieurs semaines : il voulait en savoir plus sur l’adolescent avant de lui proposer de se former à ses côtés. Il avait également, sur le début du voyage, repéré un gamin frêle et furtif qui semblait lui aussi suivre le marchand et son protégé mais cessa de s’en inquiéter quand il ne reparut pas après une nuitée dans un village isolé.


    Le vieux maître assista ainsi au début de formation de son potentiel disciple, appréciant sa volonté et sa persévérance, constatant avec satisfaction que le gamin apprenait avec une facilité déconcertante les mouvements, certes basiques, montrés par le marchand. Il l’observa optimiser, jour après jour, et de lui-même, les gestes, attaques et parades : “Oui, il a clairement le potentiel d’apprendre ce que je n’ai jamais pu enseigner à aucun de mes élèves”, murmura pour lui-même Aïmiro, réjoui. 


Une chose l’inquiétait néanmoins : il percevait chez le jeune homme cette haine farouche, et entendable, qui prenait racine dans les injustices vécues à Vieillespierres et dans les bribes de sa vie qu’il avait confiées à son protecteur. Aïmiro savait comme la haine est un moteur puissant pour former un guerrier. Il savait aussi comme elle peut le corrompre et se retourner contre lui, lui faisant perdre les valeurs fondamentales qu’il défendait à l’origine. “Il a le potentiel mais si je choisis de le former, de lui transmettre tout ce que je sais, je devrais en assumer les conséquences s’il vient à se laisser consumer par sa haine… ” conclut-il mentalement, décidant de prolonger son observation avant d’officialiser la décision qu’il savait avoir déjà prise dans son fort intérieur.   


.oOo.


    La bise soufflait de plus en plus glaciale, elle emportait avec elle les feuilles des arbres, qui tombaient en pluie colorée, virevoltant autour d’eux. C’était une journée relativement sèche après deux semaines de pluie quasiment continue. Amoric et Kogan se réjouissaient de ce changement témoignant de leur arrivée prochaine. Le vent apportait avec lui, mélangé au pétrichor, ce parfum d’iode caractéristique de la côte. Le port ne se trouvait plus qu’à une lieue ou deux. Ils y seraient avant la nuit. Profitant du temps plus clément, ils avaient mis à sécher leurs vêtements humides, qu’ils avaient enfin pu quitter au profit d’autres gardés au sec dans des caisses. L’un comme l’autre rêvait de la chaleur de l’auberge qu’ils savaient trouver au Port des Alliés Inespérés.


Comme pour Vieillespierres, Amoric conta à son jeune protégé l’histoire du nom de ce port, témoin de l'arrivée de guerriers venus de l’autre côté de la Mer d’Argent :


“Il a été renommé il y a une cinquantaine d'années. Auparavant on appelait simplement le Port Maritime. À l’époque, sur ce continent, il n’y avait pas d’unité et encore moins d’accords commerciaux entre les villages. Chacun convoitait les richesses de ses voisins, ce qui donnait lieu à des conflits réguliers. Des coalitions s'étaient créées dans certaines régions, conquérant les territoires les uns après les autres. Chacune rêvait de s’approprier le plus de territoires possibles et tout particulièrement la région giboyeuse et sauvage de Valperdu, pour accéder aux Montagnes Rousses, à leurs forges Naines et leurs gisements précieux. Trois groupes armés, de forces comparables, ont fini par s'affronter sur la côte Ouest sans que la balance ne penche en faveur de l'une ou de l'autre. 


La famine faisait des ravages dans les populations, les maladies se propageaient, la violence était omniprésente et les charognards faisaient bonne chair, n'hésitant pas à s'en prendre également aux vivants qui essayaient de trouver de quoi s'enrichir ou subsister sur les dépouilles. La situation paraissait inextricable.


C'est là, dans cette anse naturelle, qu'ils ont débarqué, par navires entiers. Ils voguaient à bord de bâtiments effilés, ornementés de créatures marines et reptiliennes fantastiques, aux voiles triangulaires et colorées comme on n’en avait jamais vu auparavant. C'est Bastius Le Sage, le père d'Audric La Poigne, qui les avait ralliés. Tu connais son histoire peut-être ?"


Kogan acquiesça : feu son père lui avait souvent conté l'histoire de cet explorateur qui avait traversé la Mer d'Argent pour découvrir l'Autre Monde. Il invita néanmoins Amoric à poursuivre.


"Comme tu le sais certainement, il y avait vécu suffisamment longtemps pour se faire des amis, puis était rentré chez lui, enrichi de leur culture et de leurs arts, avec pour compagnons quelques hommes qui souhaitaient le suivre et un corbeau né là-bas. 


Quand les guerres claniques ont débuté, les hommes de son village et ses compagnons de voyage se sont spontanément tournés vers lui pour les guider. De fil en aiguille, il s'est ainsi retrouvé, malgré lui, à la tête d'une des coalitions. C'est par le biais du corbeau, offert par ses amis d'outremer, qu'il a sollicité leur aide. Leur intervention a mis fin à la guerre en quelques semaines et Bastus le Sage a alors entrepris d'unifier les régions et de créer des alliances. Il a constitué les comtés de Terrenoire, de Désolitude et de la Côtefleurie. Valperdu est resté terrain neutre  : trop difficile d'accès pour y bâtir des cités.


Il est resté le seigneur de Terrenoire jusqu'à la fin de sa vie. Il a été un dirigeant aimé et respecté. Son fils, Audric La Poigne, lui a succédé. Plus que son père, il a des envies de grandeur. Il a décidé de se faire appeler Roi et tenté de s'approprier les trois comtés en négociant, sans succès, avec les Nains pour avoir la garantie d'un armement dissuasif. Il persiste à essayer d'investir Valperdu qui est toujours resté une zone neutre et ça crée actuellement des conflits."


Le temps qu'Amoric ait conté cette page de l'Histoire, ils arrivèrent au sommet d'une douce colline. Ils découvrirent alors, en contrebas, les fortifications autour du port et l'étendue d'eau à perte de vue. La Mer d'Argent se parait d'une couleur plus bleue que son nom ne semblait l'indiquer, reflétant le ciel parfaitement dégagé et la blanche clarté du soleil d'automne qui amorçait sa descente à l'horizon et ne tarderait plus à rougir.

    

– Nous devrions arriver juste à temps pour voir le coucher de soleil depuis la jetée. Tu verras, c'est un spectacle magnifique, indiqua le Marchand à l'adolescent. On descendra ensuite à l'auberge de "La Mouette Rieuse". J'y ai mes habitudes. 

– Je n'en suis pas complètement sûr, répondit Kogan, désignant un petit groupe de cavaliers, arrivant au galop dans un nuage de poussière, ils ne m'inspirent pas confiance…

– À moi non plus… renchérit Aïmiro, révélant sa présence à l'arrière du chariot.

– Vous, ici? s'étonna Amoric.

– Je vous suis depuis un moment, je l'avoue. Et eux aussi, depuis quelques jours. Ils réduisaient progressivement la distance et leur soudaine accélération me paraît de mauvais aloi… L’ancien plissa les yeux, jaugeant les cavaliers de son regard particulièrement perçant. Il ajouta : je crains que ce ne soient vos amis de Vieillepierres. Ce genre d’individus a la rancune tenace et au vu du nombre, ils ont rallié quelques amis.


    En effet, huit cavaliers arrivaient au galop dans leur direction. A la vitesse à laquelle ils se déplaçaient, la confrontation apparaissait inévitable : malgré toute sa bonne volonté, Wikan n'eût pas été capable de tracter le chariot, lourdement chargé, assez vite pour qu’ils se mettent en sécurité dans le port. Hors de question également d’abandonner la précieuse cargaison. Amoric s’empressa de dételer le hongre qu’il envoya se mettre en sécurité d’une claque sur la croupe. L’animal s’éloigna au petit trot pour aller brouter l’herbe tendre un peu en contrebas de la colline. 


Aïmiro se présenta brièvement à Kogan avant d’ôter sa mante de voyage et de s’emparer de son bâton, qu’il avait déposé parmi les caisses et les sacs. Sous le regard médusé de l’adolescent et du marchand, il actionna un mécanisme en appuyant sur la tête d’une des créatures sculptées. Dans un claquement sec un espace se créa dans la partie supérieure de l’objet, qui se sépara en deux quand le vieil homme tira. La lame chanta en sortant de l’extraordinaire fourreau où elle était dissimulée. Il referma son solide bâton creux, qu’il garda à portée de main, bien décidé à en user en sus de son katana si besoin. Amoric sortit Kogan de son admiration muette en lui envoyant l’arbalète et un carquois de carreaux. Lui-même se saisit de son poignard nain.  


    Les cavaliers étaient alors assez proches pour que l’archer du groupe leur décochât une première flèche. Aïmiro la dévia habilement de la lame de son sabre :


– Voilà ta première cible, jeune homme. C’est l’occasion de mettre en pratique ce que tu as appris.


    L’archer, comme chacun des membres de son groupe, était revêtu de diverses protections de cuir. Il était également équipé d’un bouclier léger, fixé sur son bras tenant l’arc. Il se déplaçait au galop et en zigzaguant un peu en avant de son groupe. Kogan visa mais se battre à coups de poing était une chose et, même animé par la rage des injustices, tuer en était une autre. Le stress du moment lui fit louper sa cible. Le carreau se planta lamentablement dans le sol, quelques mètres trop à droite. L’adolescent jura, rechargeant l’arme de ses mains tremblantes. Aïmiro le conseilla :


– Rejoins Amoric derrière le chariot pour te mettre à l’abri. Prends appui sur le bord pour te stabiliser. Calme ta respiration et essaie d’anticiper les mouvements de ta cible. Ces hommes t’ont fait du mal et ont l’intention de recommencer. Tu as le droit de tuer pour te défendre. Puise dans ta colère. Trouve cet état d’énergie, de puissance et de calme intérieur et tire. 


Kogan suivit les recommandations, arma, visa et tira. Le carreau fut dévié par le bouclier. Il avait tiré un peu trop bas. Il lui fallait viser cet espace de vulnérabilité au niveau du cou. Il répéta la séquence, focalisant sur sa haine pour éteindre toute potentielle culpabilité. 


Dans un râle, le cavalier tomba de sa monture. Sans un regard vers leur camarade, les sept autres poursuivirent leur avancée. Kogan fit mouche une deuxième fois avant que les hommes, qui galopaient en formant une flèche, se réorganisent en ligne derrière leur meneur, un solide gaillard blond et barbu, qui se protégea derrière son grand bouclier. Kogan ne sut pas prendre la décision de tirer dans le poitrail du cheval alezan, dégoûté à l’idée de blesser l’animal innocent.


Les six hommes prirent le parti de les entourer. Souriant furieusement, ils sortirent tranquillement leurs lames, se réjouissant par avance de leur victoire. Ils n'accordèrent pas le moindre regard au marchand, jugé inoffensif, et ne semblèrent pas inquiets de l'arbalète pointée sur eux, conscient que le frêle adolescent ne pourrait pas tous les atteindre simultanément. Découvrir la présence inescomptée du petit vieux ne les déstabilisa que très peu de temps, malgré son changement d'arme : ils étaient cette fois-ci correctement équipés et en pleine possession de leurs moyens. Ils allaient lui faire payer, à lui aussi, la cuisante humiliation qu’il leur avait infligée.   


    Ce fut Aïmiro qui rompit le silence pesant qui s’était installé : souriant de toute la sérénité du guerrier expérimenté qu'il était, il s’adressa à celui qu’il avait repéré comme étant le chef de la bande, le désignant par la même occasion à Kogan, qui le mit en joue. 


– Alors c’est vous qui menez cette fière bande de Bourdons? demanda-t-il au plus gringalet et roux des hommes, qui rougit de colère devant cette moquerie pouvant difficilement passer pour de la sénilité.

– De Frelons ! le corrigea aussitôt l’homme avec un air aussi outré que plein de morgue condescendante, lui confirmant ainsi sa position de meneur. Qu’est-ce qui vous fait dire que c’est moi?

– Le fait que vous vous exposiez le moins et que vos hommes vous jettent régulièrement des coups d'œil en attente d’un signal.


    Il n'avait pas fini sa phrase que, profitant de l’attention générale tournée vers le vieil homme, Kogan tira. Le carreau traversa le cou du chef Frelon de part en part, dans un gargouillis répugnant. Son corps fit un bruit sourd en tombant sur le sol tandis que sa monture paniquée s’emballait, embarquant son cavalier mort suspendu par un pied, resté coincé dans l’étrier. 


La dépouille ainsi traînée produisit un nuage de poussière dans lequel se désorganisèrent les survivants des Frelons. Aïmiro entra dans la danse, tranchant dans le vif pour mettre à pied chacun de leurs adversaires, sans atteindre leurs montures. Il y eut le bruit sourd de plusieurs chutes quand les sangles maintenant les selles cédèrent mais les hommes habitués à se battre se remirent vite sur pied pour attaquer sans plus attendre.


Kogan, qui continuait de tirer au jugé dans le nuage de poussière, se retrouva subitement au corps à corps avec un de leurs ennemis faisant deux fois sa stature. Il parvint, d'une pirouette, à esquiver la lame qui arrivait vers ses côtes et à se saisir, dans le même mouvement, du couteau que l'homme portait à la ceinture. D'une fente vers l'avant, et tout en esquivant le coup suivant de son adversaire, il lui enfonça sa lame empruntée dans l'aine, zone vulnérable la plus proche. Le cri de douleur jaillit en même temps que le sang chaud et visqueux, qui éclaboussa l'adolescent, tandis que l'homme s'effondrait au sol, tentant vainement de comprimer son artère fémorale sectionnée.


Amoric, esquivait et paraît tant bien que mal, étant donné la petite taille de sa lame, des coups de rapière d'un colosse à la longue barbe noire. Il compensait son manque d'allonge en essayant d'atteindre l'homme à coups de pied. Aïmiro continuait sa danse macabre de l'autre côté, harcelé par trois fins bretteurs.


 Amoric poussa un cri de douleur quand la rapière le toucha à l'épaule. Kogan sentit la rage l'envahir à nouveau, l'idée que l'homme qui l'avait pris sous son aile puisse mourir à son tour était insupportable. Jouant de sa rapidité et oubliant toute prudence, il fit une rapide pirouette vers le colosse, le contourna vivement et d'un geste souple s'accroupi pour lui trancher le tendon d'Achille. L'homme s'effondra, offrant la possibilité à Amoric de lui régler son compte. Ce qu'il fit avec réticence et dégoût, tranchant net la gorge de l'homme qui le fixa de ses yeux bleus.


La poussière était complètement retombée. Il ne restait plus que les trois hommes entourant Aïmiro. Ceux de leurs compagnons qui n'étaient pas encore morts agonisaient sur le sol qui s'imbibait progressivement de leur sang. Les trois rescapés des frelons avaient l'habitude de combattre ensemble. Ils se coordonnaient parfaitement pour harceler le vieux guerrier dans le but de le fatiguer, bien décidés à l'avoir à l'usure. Ils se relayaient pour l'attaquer de toutes parts, l'obligeant à être sans cesse en mouvement pour parer leurs coups. Leurs déplacements étaient trop rapides pour que Kogan puisse tenter de les atteindre à l'arbalète. 


Il voyait, avec inquiétude, le vieil homme, malgré sa dextérité, commencer à ralentir imperceptiblement. Son cœur manqua un battement quand il para de justesse un énième coup. Il sentit Amoric se tendre en écho à ses côtés. Le sang battait à ses tempes, la chaleur explosa au niveau de son plexus solaire. Avisant le bâton du vieux, il s'en saisit et se jeta dans la mêlée, tentant d'assommer les agresseurs. 


Un des hommes, à la longue chevelure châtain liée par une bande de cuir, se détacha pour le combattre. La lame cogna durement le bâton sans en altérer la structure, Kogan sentit la violence du choc se répercuter douloureusement dans ses bras. Il tenta un coup d'estoc à l'estomac mais son adversaire l'évita aisément en pivotant sur lui-même. Kogan fut déséquilibré en rencontrant le vide. Il se ressaisit juste avant de tomber mais la lame de son ennemi siffla. Son mouvement de recul fit que la pointe se contenta de tracer un sillon sanglant traversant de part en part son visage, depuis la tempe droite, jusqu'à la pointe de la mâchoire à gauche. Il cria de douleur tandis que la brûlure de son plexus envahissait ses bras. Le coup qu'il infligea à l'homme coupa le souffle de ce dernier. Kogan frappa à nouveau, l'assommant. Il frappa encore et encore jusqu'à ce que son crâne ne soit plus qu'une bouillie sanglante. Une large main amicale se posa sur son épaule pour arrêter son geste :


– Il est mort, ils sont tous morts, fiston.


Kogan se tourna vivement vers Amoric, prêt à se défendre avant de le reconnaître. Il réalisa alors que c'était fini : Aïmiro avait proprement tué les deux derniers Frelons et la nuit était tombée. Le temps sembla s'étirer. Le silence assourdissant se rompit au moment où Kogan lâcha subitement le bâton ensanglanté qu'il tenait entre ses mains. Il s'effondra à son tour, rattrapé de justesse par son protecteur.


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