Ombre et Lumière

Chapitre 4 : Retour vers la civilisation

2887 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 19/11/2020 11:17

Chapitre 4 : retour vers la civilisation


L’énergie offerte par la précieuse viande permit à Kogan d’avancer efficacement jusqu’au soir. Les jours suivants, il dut à nouveau lutter contre la faim mais put se réjouir de voir la forêt changer autour de lui : des billes de bois et des souches aux découpes nettes laissaient voir le passage d’êtres humains. Kogan déboucha enfin dans une clairière de bûcheronnage où étaient entreposés des billots de bois, des bûches et des fûts en attente d’être taillés en planches. Le lieu était désert mais des traces témoignaient d’une activité récente. La fin de son voyage était proche.


Une maisonnette avait été érigée à proximité. Kogan frappa à la porte. Pas de réponse. Il entra prudemment. Tout y était propre et rangé. Épuisé, affamé, il entra et se permit de fouiller les lieux à la recherche de nourriture. Un morceau de pain sec et quelques oignons gâtés firent son bonheur. C’est le ventre plein, protégé des intempéries et sur une paillasse confortable qu’il s’endormit cette nuit-là, assuré de trouver un village le lendemain.


Il se réveilla une nouvelle fois dès le lever du soleil, alla arranger sa présentation au bord de la rivière puis reprit la route. La forêt autour de lui embaumait la résine de pin dont il sentait les aiguilles faire un tapis moelleux, et par endroit piquant, sous ses pieds. Les arbres grouillaient de petits écureuils roux occupés à décortiquer les pommes de pin et à jouer, se poursuivant, sautant de branche en branche au-dessus de sa tête. Ils semblaient indifférents à l’humain qui apprécia observer leurs facéties et leur agilité. Ils l’accompagnèrent ainsi jusqu’à l’orée de la forêt.


Kogan sentit son cœur s’alléger en découvrant les petites maisons de bois serrées les unes contre les autres, rassemblées autour d’une petite place en terre battue. Il s'approcha, confiant.


Il fut accueilli par les aboiements menaçants des chiens enchaînés. La plus grosse bête semblait croisée avec un loup et le regardait avec animosité. Des portes s’ouvrirent et des individus passèrent la tête pour voir ce qui provoquait l'agitation des bêtes :


– On ne veut pas de mendiant ici, allez-vous-en ! cria une femme en claquant la porte de chez elle avec fracas.

– De toute façon on n’a rien à partager, renchérit un homme en crachant dédaigneusement au sol.

– Partez-vite d’ici où on lâche les chiens, menaça un troisième individu, ramassant une pierre pour la lancer vers Kogan. 


La pierre roula à ses pieds, puis d’autres volèrent vers lui sans l'atteindre. Quelqu’un s’approcha des chiens pour mettre la menace à exécution. Levant les mains en signe de reddition, sans même avoir prononcé un mot, Kogan tourna les talons et s’enfuit.  


Il était amer et furieux. Son sang battait à ses tempes et ses ongles trop longs s’enfonçaient douloureusement dans ses poings serrés. Avoir lutté jusque-là pour être rejeté de la sorte ! Injuste ! Insupportable ! Inacceptable ! Plus il connaissait l’humanité et plus il la détestait. Il ajouta mentalement les habitants du hameau sur la liste de ceux dont il se vengerait.


Il se cacha à quelques centaines de mètres de là, laissa passer le temps, guettant le départ des bûcherons vers la forêt. A son agréable surprise, des femmes et des enfants suivirent les hommes, probablement pour glaner en forêt ou aider aux menus travaux. Quand tous se furent éloignés, Kogan revint vers le hameau. Se faisant furtif, il contourna les maisons et décida d’investir discrètement les jardins, bien décidé à trouver de quoi se sustenter chez ces gens sans-cœur. 


Des arbres fruitiers lui offrirent leurs fruits bien mûrs et Kogan déroba des œufs dans un poulailler. Il se servit de ce qu'il restait de son haut pour tout réunir. Du linge pendait sur des cordes : il s’empara de braies et d’une tunique pour remplacer ses haillons. Il dénicha même, près d'une porte, une besace en cuir contenant une outre en peau bien pleine. Il y réunit la totalité de son larcin. 


Il était sur le point de vider les lieux quand il aperçut une porte restée ouverte. Il s'approcha prudemment, tendant l'oreille, à l'affût du moindre son. Il faisait plutôt sombre et frais dans la maison, tout était immobile. Il trouva sur un meuble une miche de pain noir et un morceau de fromage. Il les glissa subrepticement dans la besace avec le reste de ses trouvailles. Il allait repartir quand il tomba nez à nez avec la fillette.


Elle devait avoir quatre ou cinq ans, brune de cheveux et d'yeux, le visage poussiéreux d'avoir joué dehors. Kogan lut la peur dans son regard. Il hésita, craignant qu'elle donne l'alerte aux quelques personnes encore présentes à proximité. Devait-il la réduire au silence ? Il plaça un doigt sur ses lèvres : "Chut! J'ai juste besoin de manger", chuchota-t-il. La petite hocha la tête, des larmes dans les yeux. "Je ne vais pas te faire de mal. Je vais juste m'en aller et toi tu vas garder le silence, d'accord ?" Elle hocha de nouveau, son petit menton tremblant. "Merci…" souffla-t-il enfin en disparaissant.


Il fila à travers les jardins et s'éloigna au plus vite du hameau avant que la petite ne donnât l'alerte. Il s'attendait à tout instant à entendre hurler les chiens mais rien ne se produisit. Il courut néanmoins aussi longtemps qu'il le put, la besace serrée contre son torse pour préserver les œufs, suivant une route de terre le long de la forêt.


Les maisons avaient presque disparu à l'horizon. Kogan s'arrêta, se dissimulant dans la végétation qui bordait la route, pour reprendre son souffle. Les mains posées sur les genoux, il sentait son cœur battre à tout rompre et sa poitrine se lever et s'abaisser à un rythme infernal. La chaleur et le sang lui montèrent à la tête tandis qu'il prenait conscience de sa gorge sèche et de la sueur qui coulait le long de son dos. 


Sortant l'outre de son sac, il la déboucha et huma avant de la porter à ses lèvres. Le liquide était un peu amer, légèrement pétillant, une sorte de bière douceâtre qui le désaltéra agréablement. Il en profita pour se changer, troquant son pantalon en lambeaux contre des braies sombres un peu trop longues et larges. Sa ceinture de corde lui permit de les ajuster. La tunique en lin clair lui parut fraîche et douce sur la peau. S'adossant à un arbre, Kogan goba un œuf, puis un second, avant de reprendre la route. Il espérait qu'elle le mènerait à une bourgade plus importante, et surtout qu'il y serait mieux accueilli.


Le sol de terre battue était confortable sous ses pieds. Il avança donc d'un bon rythme jusqu'au soir tombant. Il ne croisa personne en chemin. Bien que propre, la route était étroite, ne permettant le passage que d'un attelage, et semblait peu utilisée. D'après ce qu'il avait pu constater, les bûcherons semblaient se servir de la rivière pour charrier les troncs. Il chercha donc un abri à la nuit tombante. 



.oOo.



Plusieurs jours s'écoulèrent avant qu'il n'arrive à une intersection. Ses maigres provisions étaient terminées depuis la veille et la forêt était à présent loin derrière, lui rendant plus compliquée la recherche de nourriture. Seuls quelques buissons de mûres, en partie desséchés, poussaient par endroits le long de la route. Deux options se présentaient à lui : un petit chemin de terre semblable à celui sur lequel il cheminait et une route visiblement plus large et mieux aménagée, qu'il décida de suivre. 


Plus il avançait et plus la route s'élargissait et s'entrecoupait d'intersections. Les ornières indiquaient un passage plus fréquent et Kogan eut l'occasion de croiser quelques voyageurs esseulés qui gardèrent une distance prudente à son égard. Ils lui accordèrent uniquement des regards méfiants et une expression méprisante, ce qui ne lui donna pas l'occasion de tenter une quelconque entrée en relation. 


Il continua son chemin sur l'axe principal jusqu'à tomber sur un marchand en difficultés : il avait perdu une roue à son attelage et semblait en peine pour la changer seul. L'homme, assis sur ladite roue, était en train de dévorer un morceau de pain garni de viande séchée quand il vit arriver Kogan. Il épongea de son bras son visage luisant de sueur, jaugea le gamin du regard - un peu maigre mais c'était mieux que rien - et se décida à l'interpeler :


– Bonjour! Ça te dit de me donner un coup de main en échange d'un repas? 


Kogan fixa l'homme, le jaugeant à son tour, puis, haussant les épaules, donna son assentiment. 


L'homme, qui portait des vêtements de bonne facture, était brun de cheveux, de barbe et de peau, seule la pâleur lumineuse de ses yeux verts contrastait. Massif et musclé, il était visiblement habitué à manutentionner de lourdes charges. Son chariot était d'ailleurs empli de caisses et de sacs de nourriture ainsi que d'autres articles non périssables. Il sortit une solide perche de son véhicule et s'en servit comme levier, ahanant sous l'effort pour surélever l'essieu dépourvu de roue :


– Tu peux installer la roue pendant que je tiens?


La roue faisait deux tiers de la hauteur de Kogan qui, bandant ses muscles, grogna en essayant de la porter, sans succès. Il renonça à cette stratégie, préférant la redresser pour la faire rouler. Le temps de l'aligner sur l'essieu et il l'enclencha. L'homme vint alors lui prêter main forte pour la boulonner puis le remercia d'une solide poignée de main :


– Merci gamin, sans toi ça aurait été beaucoup plus laborieux, c'est un fier service que tu m'as rendu là. Moi, c'est Amoric Raggan. Je me rends à la bourgade de Vieillespierres pour le grand marché. Et toi c'est comment? Qu'est-ce que tu fais seul par ici ?

– Kogan… 


L'adolescent hésita un instant à indiquer son nom de famille mais y renonça, à cause de sa renommée, il voulait se faire oublier, éviter d'être retrouvé par ses tortionnaires 


– … Juste Kogan, reprit-il, je cherche simplement à rejoindre une ville... n'importe laquelle.

– Ok, ok, chacun est libre de faire ce qu'il veut, tempéra le marchand en levant les mains en signe d'apaisement, par contre chose promise, chose due : je vais te préparer de quoi remplir ton estomac. Je l'entends crier d'ici. As-tu de quoi boire?


Kogan fit non de la tête, son outre était vide depuis le matin. Il était fourbu et affamé et le désespoir et son flot d'idées noires recommençaient à le tarauder. Cette rencontre tombait à point nommé pour le détourner de ses ruminations. Il s'assit et patienta, gardant l'homme à l'œil par précaution, sirotant avec reconnaissance la cervoise tiède qu’il venait de lui servir. 


Il mangea le pain garni de viande et de fromage avec une voracité qu'il eut du mal à contenir, sous l'œil bienveillant de l'homme. Ce dernier prit le parti de le prendre sous son aile, lui proposant de faire route avec lui jusqu'à Vieillespierres et de le nourrir en échange d'un coup de main pour tout décharger à l'arrivée. 


Le temps d'atteler le cheval de trait, un bel hongre bai aux balzanes blanches répondant au nom de Wikan, et ils étaient repartis sur les routes, se partageant le banc du conducteur sous le soleil écrasant.


Amoric mena la conversation bon train, acceptant les réponses taciturnes de son jeune compagnon dont il devinait, derrière les silences et les hésitations, une histoire douloureuse. C'était un homme simple et chaleureux qui passait sa vie sur les routes pour assurer une situation confortable à son épouse Isadora et leurs trois enfants. Il gagnait suffisamment d'argent pour leur offrir la chance d'être éduqués et leur permettre, peut-être, d'éviter une vie de dur labeur. 


Les heures de route s'écoulèrent confortablement pour Kogan, qui se laissa bercer par les histoires de son conducteur qui avait vécu une multitude d'aventures sur les routes. Ce dernier prétendait même avoir déjà croisé des créatures merveilleuses, effrayantes voire monstrueuses. 


Il racontait les silhouettes menaçantes qui se découpaient dans l'obscurité, des abatis gigantesque et surnuméraires, des claquements de mâchoire, des sons grinçants, sifflants, vibrants, gutturaux qui lui avaient fait dresser les poils sur les bras et les cheveux sur la tête. Il racontait les odeurs étranges, les lueurs bizarres et la peur insidieuse qui dégoulinait le long de l'échine, oppressant la poitrine et faisant battre le cœur, assourdissant.


Kogan perçut l'intime conviction du conteur quant à la véracité de ses histoires et il frissonna. Tout le monde savait pourtant que de telles créatures n'existaient pas et n'avaient probablement jamais existé. Après avoir entendu tout ça, il ne regarderait néanmoins plus la nuit de la même façon. Qui savait ce qu'il aurait pu rencontrer durant son errance... 


Amoric avait remarqué l'émoi discret de son compagnon de route aussi se décida-t-il à raconter sa plus merveilleuse rencontre : 


"A l'époque, je traversais la très vieille forêt nichée dans la région reculée du Valperdu pour acheminer des alcools de grande qualité destinés aux forgerons nains des Montagnes Rousses. Comme tu le sais, ces derniers ont échappé à la grande épuration ethnique qui a eu lieu il y a deux siècles. Bien à l'abri dans leurs montagnes isolées du reste du monde, ils ont perpétué les traditions d'exploitation minière de leur peuple. 


Les lames qui sortent de leurs forges restent des plus recherchées : en plus d'être légères et solides elles peuvent trancher quasiment tous les matériaux : j'ai déjà vu des membres voler avec une facilité déconcertante - il grimaça à cette évocation sanglante - et elles ont un équilibrage parfait qui en rend l'utilisation d'autant plus confortable et efficace. Tu devrais entendre leurs sabres ou épées siffler dans l'air, c'est un son enchanteur! Ces fameuses lames  sont également merveilleusement ornementées ce qui leur confère une esthétique tout à fait remarquable. Tiens regarde, ce poignard m'a été offert là-bas."


Kogan saisit avec déférence l'objet, passant prudemment le doigt sur le fil parfaitement affûté. La lame avait des reflets bleutés et le manche était orné de pierres et soigneusement sculpté. Malgré ses origines plutôt aisées, il n'avait jamais tenu si bel objet entre ses mains. Il rendit l'arme à son propriétaire qui reprit son récit :


"Enfin bref, toujours est-il que je charriais une bonne quantité d'alcool au nom du Seigneur Audric-La-Poigne qui espérait par ce biais s'attirer la faveur des Nains et obtenir une exclusivité sur leur lames. Au-delà de l'aspect périlleux d'avoir entrepris ce voyage seul, ce fût un fiasco mais passons. 


La nuit était tombée et je bivouaquais à proximité d'un lac. Je m'étais endormi plutôt serein et fus soudainement réveillé par des rires comme des clochettes, vraiment un son merveilleux, cristallin. J'ai d'abord cru être en train de rêver mais le son a repris, associé au clapot de l'eau. 


Je me suis levé en silence, et approché discrètement du lac éclairé par la pleine lune. Elles étaient cinq, plus belles les unes que les autres : des naïades ! Leurs peaux vert pâle brillaient sous les rayons argentés, leurs chevelures plus sombres s'étalaient souplement jusque dans l'eau. Je n'avais jamais vu créatures aussi délicates. Ces silhouettes  longilignes, ces jambes fuselées et galbées, ces petits seins ronds et pleins… et ces visages fins aux lèvres charnues et aux yeux immenses… Vision enchanteresse de leurs corps nus glissant dans l'onde pure. Elles riaient, s'éclaboussaient, nageaient, se laissaient flotter paresseusement... J'ignore combien de temps je suis resté à les regarder… Quand j'ai vu qu'elles allaient sortir de l'eau je me suis discrètement éclipsé et me suis recouché. J'ai eu du mal à me rendormir tant j'étais sous le coup de l'émotion... Je suis retourné au bord du lac le lendemain matin sans trouver aucun indice de leur présence. Je sais pourtant que je n'ai pas rêvé. Je n'oublierai jamais cette apparition magique !"


Un long silence suivit cette évocation.  Chacun resta dans ses pensées, nostalgiques pour Amoric, rêveuses, avec de nouvelles espérances pour Kogan. Ce silence paisible se prolongea jusqu'à leur arrivée à Vieillespierres. 


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