Ombre et Lumière

Chapitre 3 : Survivre

2822 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 21/11/2020 16:22

Chapitre 3 : survivre


Kogan se réveilla à l'aube après une nuit paisible. Reposé, il constata qu'il se sentait nettement moins douloureux que la veille. Les soins qu'il était parvenu à se prodiguer semblaient efficaces. Avant de l'étouffer, il recueillit précautionneusement quelques braises restantes de son feu, dans l'espoir de les conserver dans un épais morceau de bois creusé : avec un peu de chance sa prochaine flambée serait-elle ainsi plus rapide à allumer.


Ses rayons de miel étaient relativement intacts suite à la nuit, faisant abstraction de la multitude de fourmis dodues qui était en train de se régaler. Il chassa la majorité de ces indésirables avant de déballer de quoi se sustenter, grommelant après les insectes qui couraient sur ses bras et le piquaient par endroits. Il mâcha lentement, conscient de la nécessité d'économiser ses provisions pour la suite, remerciant mentalement les fourmis pour leurs peu ragoûtantes protéines supplémentaires. 


L'adolescent se tailla un bâton de marche en forme de fourche et y fixa son précieux fardeau de miel à l'aide de lianes de lierre. Le temps de s'étirer pour retrouver un maximum de souplesse dans le corps, de répondre à quelques besoins naturels et il était reparti, longeant toujours la rivière sous le couvert des arbres.


Sa marche était plus fluide et rapide que la veille. Kogan savait que suivre le cours d'eau le mènerait tôt ou tard aux hommes, restait à savoir combien de temps cela prendrait. Il bénissait mentalement les arbres qui lui épargnaient la brûlure du soleil et la proximité de l'eau apportant une douce fraîcheur dans cette journée qui semblait devoir être aussi étouffante que les précédentes. 


Il était tôt. Il croisa divers animaux peu habitués à la présence d'humains dans cette contrée sauvage. Une harde de cerfs, de biches et de faons, occupée à se désaltérer, l'observa depuis la berge opposée avant de repartir, en toute quiétude, sous le couvert des arbres. Plusieurs écureuils roux le suivirent, sautant de branche en branche, jacassant après lui comme pour protester contre son intrusion sur leur territoire. 


La journée passa toute entière au rythme de la marche. Kogan, tous sens déployés, avait trouvé en chemin quelques baies et fruits mûrs qui étaient venus compléter son repas de miel. Il en avait enveloppé dans des feuilles de rhubarbe sauvage pour les ajouter à son baluchon en prévision des jours suivants. Il continuait de guetter tout ce qui pouvait être utile à sa survie et veillait à s'hydrater régulièrement pour prévenir tout coup de chaleur. Il s'estimait chanceux : l'eau de la rivière ne lui causait jusque-là aucun désagrément. 


Au soleil couchant, il se dénicha une grotte peu profonde, visiblement exempte d'occupants, qu'il put agrémenter d'un lit de feuilles et de fougères. Ses braises, qu'il avait soigneusement gardé rougeoyantes en chemin, lui permirent de faire un feu qui le rassura par sa présence. Épuisé, il ne tarda pas à s'endormir. 



.oOo.


Les jours se suivaient et se ressemblaient : toujours le miel, les quelques fruits glanés le long du trajet et la marche, inexorable.


Malgré son rationnement rigoureux, ses provisions diminuaient à vue d'œil. Ses plaies s'étaient refermées pour la plupart et, pour la première fois depuis longtemps, la douleur physique apparaissait négligeable. Kogan se sentait même plus solide qu'il n'avait été depuis longtemps. 


Jusque-là, les pensées semblaient comme anesthésiées, son attention étant pleinement dirigée vers la survie. Elles commençaient néanmoins à revenir le soir, au moment de s'endormir, entraînant leur ballet de souvenirs et d'émotions douloureuses, le poursuivant jusque dans ses rêves et Kogan se réveillait de plus en plus souvent en larmes et angoissé. Il chassait ces émotions en invoquant sa haine, la nourrissant tout une partie de la matinée avant d'être à nouveau apaisé par son environnement. 


Une semaine s'était déjà écoulée depuis qu'il s'était éveillé sur la berge et aucune trace humaine à l'horizon. La solitude commençait à lui peser sérieusement. Les pensées douloureuses se faisaient chaque jour plus présentes et il commençait à ne plus savoir apprécier la beauté de la nature autour de lui. Il n'en voyait plus que ses aspects venimeux et irritants. 


Ses chaussures de fortune avaient rendu l'âme en quelques jours. Il s'en était créé de nouvelles le temps que ses pieds guérissent puis avait renoncé, faute de trouver des bouleaux. Il évoluait à présent dans une partie de la forêt essentiellement composée de chênes, de frênes, de noisetiers et de châtaigniers. Le sol était donc relativement doux.


Il désespérait de retrouver la civilisation et commençait à s'imaginer mourir d'inanition dans ces bois. Seule l'idée de la vengeance l'aidait à avancer depuis que le dernier rayon de miel était fini. Les quelques mûres, prunes et autres pommes sauvages qu'il trouvait en chemin étaient loin de le rassasier. Il avait espéré pouvoir dérober des oeufs dans des nids mais la plupart des nichées avaient pris leur envol depuis peu et les suivantes n'étaient pas encore pondues. Quant à pêcher dans la rivière, il ignorait comment s'y prendre et estimait que le temps qu'il accorderait à la résolution de ce problème se ferait au détriment de son avancée. Son estomac grondait presque continuellement et il buvait abondamment pour tromper la faim, au risque de se rendre malade.


Chaque nuit était plus difficile que la précédente, la faim et la souffrance morale le faisant rester éveillé jusque tard. L'épuisement commençait à se faire sentir. 


Il s'éveilla un matin après une nuit orageuse qui l'avait longtemps tenu en éveil, l'avait glacé jusqu'aux os et noyé son feu dont il avait dû sauver en catastrophe quelques précieuses braises qu'il protégea du mieux qu'il put.


La pluie avait cessé peu de temps avant l'aube. La nature s'ébrouait après cette humidité plus que bienvenue. Les plantes brûlées et desséchées semblaient se défroisser, réhydratées. Tout bruissait de vie autour de Kogan, attentif au moindre signe de danger. 


Étant déjà mouillé et grelottant, il saisit l'occasion de faire un brin de toilette au bord de la rivière. Le jeune homme se dirigea vers la plage sablonneuse et sécure et commença par rincer ses haillons, les étalant ensuite sur des pierres exposées au soleil levant qui annonçant par sa chaleur une nouvelle journée de fournaise. 


Echaudé par sa précédente chute dans le courant, il avait jusque-là soigneusement évité le moment des ablutions, les limitant au strict minimum. Il passa le pas ce jour-là dans l'espoir de reprendre visage humain. 


Il avait en effet croisé son reflet dans une flaque et ne s'était pas reconnu : ses cheveux châtains, devenus trop longs à son goût, étaient tout emmêlés et pleins de feuilles et de branchages, de rares poils commençaient à lui pousser sur sa mâchoire plus carrée que dans ses souvenirs et visiblement crispée, et son visage maculé de terre faisait paraître ses yeux bleus comme enfoncés dans ses orbites cernées. Il apparaissait hagard, désespéré et… sauvage. Il avait examiné son corps et constaté que l'enfant maigre qu'il était prenait peu à peu une silhouette large d'épaules d'homme et les attributs l'accompagnant. 


Le contact de l'eau acheva de geler son corps déjà transit par la pluie nocturne. Il claquait des dents tout en se frictionnant. Cela le détourna un moment de ses sombres réflexions. Il entreprit de se réchauffer en alternant des flexions et extensions rapides de ses différents membres puis s'immobilisa, les bras en croix, offrant son corps nu aux rayons du soleil. Il ferma les yeux et se laissa envelopper par l'instant.


Un moment s'écoula, serein quand des jappements attirèrent son attention. Kogan enfila ses vêtements encore humides, rassembla ses quelques effets et décida de les suivre, pénétrant plus profondément dans la forêt, gardant la rivière à l'oreille pour être sûr de ne pas la perdre. 


Les cris venaient d'une petite clairière au coeur d'un bosquet. Il s'approcha à pas de loup puis se dissimula, s'accroupissant derrière un arbre. Il aperçut une première boule de poils roux, puis une deuxième surgit faisant bouler la première. Une troisième se joignit à la mêlée. 


Absorbé par la vision attendrissante des renardeaux en train de jouer, Kogan ne perçut pas de suite le quatrième qui s'était faufilé jusqu'à sa cachette. La sensation de la truffe humide sur sa main le fit sursauter, entraînant sa chute et la fuite du petit curieux. 


Kogan fut pris de secousses incontrôlables, sa tête bascula en arrière, sa mâchoire s'ouvrit démesurément et son rire fusa, intempestif, libérateur, provoquant l'envolée soudaine des oiseaux alentours et tétanisant les autres petits renards, surpris, qui filèrent se cacher dans leur tanière. 


Le rire de Kogan, éraillé, presque hystérique, enfla et ricocha plusieurs minutes dans la forêt. Sa voix, qu'il avait choisi de ne pas faire résonner depuis qu'il avait été capturé, lui sonna étrangement aux oreilles.


Le rire cessa aussi brutalement qu'il avait commencé. Le silence suivit, assourdissant. 


Avec un grand soupir de soulagement, massant ses côtes et ses zygomatiques douloureuses, Kogan essuya les larmes qui avaient coulé sur ses joues et apprécia la sensation d'être vidé, libéré. Il recula pour s'adosser à l'arbre le plus proche, gardant l'entrée de la tanière des renards dans son champ de vision. Le jeune homme laissa son cœur et sa respiration s'apaiser et attendit.


Le plus téméraire des renardeaux fut le premier à pointer le museau hors du terrier. Il le dévisagea, la gueule entrouverte et la langue pendante comme s'il souriait. Il s'approcha à pas mesurés, prêt à faire demi-tour au moindre signe de danger. Kogan ne le quittait pas des yeux, restant parfaitement immobile malgré les moustiques qui sifflaient à ses oreilles. 


Le reste de la portée observait depuis l'entrée de la tanière, poussant quelques jappements inquiets qui ne dissuadèrent pas leur soeur d'aller à la rencontre de l'humain. La jeune renarde avançait prudemment, s'aplatissant sur le sol au moindre événement suspect, comme ces grondements intempestifs qui semblaient venir du ventre de la créature face à elle. Elle était semblable à ses frères mais présentait une particularité que Kogan remarqua : son oreille gauche restait pliée à son extrémité.


L'adolescent pris conscience qu'il retenait son souffle. Il se força à expirer lentement puis pesta mentalement contre son estomac dont la manifestation de faim immobilisa une fois de plus le renardeau. Il avait tellement besoin de cette compagnie providentielle… Un contact amical, un peu de douceur enfin. 


Cela lui rappelait le chien de Jimbo. Il l'avait eu quand il n'était encore qu'un petit chiot maladroit, qui marchait sur ses oreilles, occupé à suivre toutes les pistes qui lui tombaient sous la truffe. Ils en avaient vécu des aventures tous les trois avant ce jour noir de sa vie… 


Kogan senti son cœur se serrer et se dilater simultanément en repensant à ce qu'il avait perdu puis en réalisant que son ami et leur compagnon à quatre pattes n'étaient pas présents le jour du carnage. Une lueur d'espoir naquit en lui. 


L'humain semblait perdu dans ses pensées. La jeune renarde était à présent suffisamment proche pour en renifler les extrémités. Il sentait la forêt et la rivière et une odeur étrange, nouvelle pour elle. Leurs regards se croisèrent et un sourire s'étala sur le visage de Kogan. Sa voix murmura, incertaine : "Te revoilà ? Tu n'as peur de rien, toi..." En guise de réponse, elle s'assit face à lui, inclinant comiquement la tête pour mieux écouter. 


Alors Kogan parla, il raconta tout ce qui lui passait par la tête, il raconta son histoire et laissa s'exprimer ses émotions, sans retenue, ne craignant aucun jugement de la part de la petite créature face à lui. La jeune renarde, écouta longtemps la voix éraillée, tantôt rauque, tantôt aiguë, elle se laissa bercer par la mélodie, elle observa le visage qui changeait, vit l'eau qui coulait. 


Prise d'une pulsion soudaine, oubliant toute prudence, elle monta sur le jeune homme et entrepris de lui lécher le visage. Elle sursauta quand il posa les mains sur elle, faillit se retourner vivement pour mordre puis s'apaisa sous la caresse. Quelque chose se noua entre eux.


Kogan laissa échapper un long soupir auquel fit écho la jeune renarde. Sentir ce petit corps chaud contre sa poitrine lui faisait un effet extraordinaire. Il sentait son coeur battre calme et puissant, comme plus gros, dilaté, léger. Il sentait le sien aussi, léger comme celui d'un oiseau, rapide et joyeux. 


Les autres renardeaux, constatant qu'il n'y avait pas de danger, avaient repris leur jeu, culbutant à travers le bosquet, jappant de joie, couinant en cas de morsure mal dosée. C'est là qu'arriva la mère renarde, une énorme poule faisane dans la gueule. Elle repéra d'emblée l'intrus, lâcha sa proie et s'interposa, les poils hérissés, dévoilant toutes ses dents dans un grognement féroce, puis avança lentement, menaçante.


Kogan savait le danger réel : assis adossé à l'arbre il était acculé. Au moindre mouvement de sa part cette mère furieuse pouvait lui sauter à la gorge. Il était tendu, prêt à se défendre si nécessaire. Une vibration contre sa poitrine lui fit baisser les yeux sur l'animal blotti contre lui. Il ouvrit les mains qu'il avait instinctivement refermé sur la douce fourrure et la fille se plaça ostensiblement entre sa mère et lui. 


La renarde aboya sèchement comme pour intimer à sa petite de se mettre à l'abri mais cette dernière lui tint tête, grognant de plus belle. Kogan avait posé la main sur le manche de sa lame tout en priant pour ne pas avoir à s'en servir. La joute entre les deux dura un petit moment avant que la mère commence à s'apaiser, constatant que l'humain ne montrait pas le moindre signe d'agressivité. 


La tension retomba. La renarde, après un dernier regard vers Kogan, retourna vers sa proie et entreprit de la plumer après l'avoir coincée entre ses pattes antérieures. Les plumes volaient en tous sens à la joie des renardeaux qui commencèrent à jouer avec, les portant fièrement dans leur gueules, se poursuivant les uns les autres pour se les chiper. La mère les gardait néanmoins à l'oeil, les rappelant à l'ordre dès qu'ils faisaient mine de s'éloigner. 


Kogan regarda les renards se nourrir alors que lui-même criait famine. Chacun était repu. La renarde abandonna ce qu'il restait du volatile et, après un regard vers l'humain, rassembla ses petits dans la tanière. Sa fille rebelle se fit une nouvelle fois prier. Elle se faufila hors du terrier pour tirer la carcasse jusqu'à Kogan, surpris et reconnaissant. Un jappement de la mère entraîna le départ de la petite. Tous étaient maintenant cachés, prêts à passer la journée à se reposer. 


Kogan formula à haute voix sa gratitude, ramassa la nourriture et repartit, un pincement au cœur, vers la rivière. Il retrouva le foyer de son feu de la veille qu'il ralluma patiemment à l'aide de ses précieuses braises sauvées. 


L'adolescent piqua la viande sur sa lame pour la faire griller morceau par morceau. L'odeur alléchante lui chatouilla les narines, lui faisant monter l'eau à la bouche. Enfin de quoi se nourrir vraiment !


Se brûler les doigts ne l'empêcha pas d'engouffrer le premier morceau après avoir soufflé un instant dessus. Sa bouche se crispa de plaisir à la saveur. Il mâcha soigneusement avant d'avaler, voulant se donner une chance de se sentir rassasié. Kogan nettoya ainsi minutieusement la carcasse, s'assurant de ne pas laisser perdre la moindre parcelle de cette viande offerte.


Sa faim provisoirement apaisée, Kogan retrouva un peu d'énergie et d'espoir. Reconnaissant, avec une pensée émue pour le renardeau qui lui avait offert chaleur et nourriture, il reprit son chemin vers la civilisation.



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