Ombre et Lumière

Chapitre 1 : La rencontre

1639 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 31/10/2020 22:38

Chapitre 1 : La rencontre


Elle flânait, s'émerveillant de la nature environnante, fredonnant quelques chansons dans l'aube naissante. Elle aimait se promener ainsi dans les bois : c'était son rituel pour commencer la journée, son moment de connexion avec la nature sauvage. Elle observait, glanait çà et là quelques champignons, baies, fruits, racines et autres trésors de la nature, humait avec délice les fragrances mêlées de la forêt automnale, s'imprégnait de sa symphonie unique et enveloppante à laquelle elle aimait joindre sa voix. 


Un lièvre, qui dégustait des herbes grasses s'éloigna à grands bonds gracieux devant ses pas, passant sous un chêne centenaire, au feuillage vert coloré de roux. Un craquement sec, comme une détonation, lui fit vivement lever les yeux vers la ramure. L’homme lui tomba littéralement dessus.


Ayant entendu de loin la voix claire et haute, il s’était perché dans l'arbre dans l'espoir d'en apercevoir la propriétaire. Le lièvre avait détalé sous son perchoir, il s'était penché pour mieux voir et c’est alors que la branche sur laquelle il était en appui avait soudainement cédé sous son poids, entraînant sa chute. Il tenta bien de la ralentir, en s’accrochant à quelques branches annexes mais elles cédèrent à leur tour. Il atterrit donc, tant bien que mal, aux pieds de la femme, qui en perdit à son tour l’équilibre, bousculée et surprise par cette rencontre inattendue.


Le séant endolori, ils se regardèrent un moment, interdits, avant qu’elle n’éclate de rire devant son air hagard. Il bondit alors sur ses pieds, rougissant d’embarras, pour rajuster sa tenue. Il peigna ses cheveux châtains coupés courts avec ses doigts puis constata, dépité, que sa chemise noire était toute froissée et déchirée au niveau d’une manche. Il les retroussa toutes deux pour cacher cette béance embarrassante. Son pantalon gris, en partie protégé par de hautes bottes en cuir usées et éraflées, présentait des traînées verdâtres, de mousse et de lichen, qu’il essaya vainement de faire disparaître. Un sabre, à la garde et au fourreau joliment ouvragés, était fixé à un harnais de cuir, en travers de son dos, la poignée dépassant de son épaule droite. Une sacoche en cuir sombre, qui avait visiblement vécu autant que ses bottes, venait compléter sa tenue avec un couteau de chasse suspendu à sa hanche gauche.


Se sentant plus présentable, il songea enfin à tendre la main à la jeune femme. Elle ne semblait pas pressée de se lever et le détaillait de ses grands yeux verts émeraude, appréciant son allure solide et ses larges épaules. Elle posa sa fine main blanche et délicate dans la sienne, bronzée, chaude et calleuse. Il la releva sans efforts. Il faisait bien deux têtes de plus qu’elle et le double de sa largeur. Tendant son visage vers lui, elle se perdit dans son regard azur, indifférente aux marques de la vie gravées sur son visage en divers sillons, dont une longue et fine cicatrice le traversant de part en part jusque dans sa barbe soigneusement taillée. Il paraissait éprouvé par le destin alors que la jeunesse de ses traits indiquait qu'il devait à peine dépasser la trentaine d'années. 


Inconsciemment, elle entortilla une de ses longues mèches cuivrées et ondulées d’un mouvement gracieux de la main tout en se mordillant la lèvre inférieure. Il trouva ces gestes tout aussi charmants que sa peau diaphane mouchetée de taches de rousseur au niveau du nez et des pommettes. Elle apparaissait physiquement jeune mais dégageait un aplomb rendant difficile de lui accorder la petite vingtaine d'années que lui faisait paraître sa frêle silhouette. Quelques ridules au coin des yeux et de la bouche semblaient confirmer cette sensation de maturité.


Il y eut un temps de flottement avant qu’ils ne se remettent en mouvement, désolidarisant leurs mains, qui ne s’étaient pas lâchées, puis leurs regards. Il fit un pas en arrière et se présenta, penaud, tandis que, accroupie à ses pieds, elle rassemblait les éléments qui s’étaient échappés de son large panier d’osier :


Kogan, pour vous servir ma Demoiselle, s’inclina-t-il. Excusez mon arrivée… inopinée.


Elle se releva tranquillement tout en époussetant distraitement sa longue robe de lin assortie à ses yeux, le jaugeant du regard, un sourire mutin aux lèvres :


Inopinée semble un léger euphémisme : fracassante conviendrait mieux. C'est bien la première fois que je me laisse surprendre de la sorte. Vous m’avez l’air d’être... un drôle d’oiseau…! Enchantée, Néala, salua-t-elle à son tour.

Drôle d’oiseau ? On ne me l’avait jamais faite celle-là… maugréa-t-il l’air faussement vexé. En parlant d’oiseau, vous chantez comme un rossignol… C’est dans l’espoir de voir à qui appartenait cette voix enchanteresse que j’ai pris de la hauteur et, bien qu'embarrassante, je ne regrette pas cette chute : vous êtes… d’une beauté flamboyante ! M'autoriseriez-vous… à cheminer un moment à vos côtés ?


Le rose monta aux joues de Néala face à ces compliments. Lui, attendait sa réponse, visiblement peu sûr de lui. Elle acquiesça d’un signe de tête assorti d’un léger sourire. 


Ils marchèrent ainsi un bon moment. Kogan s’enhardit progressivement à lui faire la conversation. Il s’avéra être un sacré bavard, déployant ses plumes - comme un paon fait la roue - il entreprit de lui dévoiler avec passion ses qualités, ses compétences, ses aventures... Elle écoutait poliment, partagée entre l’amusement et un léger agacement devant un tel flot de paroles alors qu’elle était initialement venue goûter la quiétude du lieu. 


Tout en l’écoutant plus ou moins attentivement, elle savourait la beauté de la forêt tout autour d’eux et continuait sa cueillette. C’était une belle matinée ensoleillée, la végétation alentours scintillait de perles de rosée, les oiseaux zinzinulaient dans les feuillages qui se paraient peu à peu des couleurs flamboyantes de l’automne. L’air embaumait ce mélange d’humus, de terre humide, de verdure et de champignons, qui poussaient abondamment dans le sous-bois, variés par leurs formes et leurs couleurs.


Elle s’attarda dans l’observation de superbes amanite-tue-mouches qui, pour varier de leur coloris rouge habituel, offraient, sous leurs points blancs, un dégradé couleur soleil levant. Un campagnol et quelques scarabées savouraient la chair ferme de magnifiques cèpes aux pieds blancs et aux chapeaux orangés. Le rongeur se réfugia dans son terrier à leur approche et elle récolta avec la précision de l’habitude ce qu’il restait des spécimens. Un peu plus loin ce sont des laccaires améthystes qui firent sa joie du moment : elle en recueillit patiemment chacun des petits chapeaux mauves qui rejoignirent les autres espèces déjà présentes dans son panier.


Kogan poursuivait son récit tout en l’observant à l’ouvrage, appréciant en connaisseur son œil aiguisé et sa dextérité. Il connaissait bien les champignons lui aussi, il lui indiquait donc les espèces comestibles qu’il repérait de son côté et récolta même une touffe de pleurotes qui poussaient à même le tronc d’un vieux marronnier d’Inde, lui évitant ainsi d'escalader dans une tenue peu appropriée. Elles mêlèrent leur couleur grise au doré des girolles, au mauve des laccaires et aux autres couleurs du panier.


Le chant cristallin d’un ruisseau attira l'attention de Néala, la faisant dévier du sentier pour se faufiler à travers les hautes fougères jusqu'à le gagner. Rangeant sa lame et déposant son panier, elle se tourna alors vers Kogan, l’invitant, les yeux écarquillés et un doigt sur les lèvres, à s'immobiliser et faire silence. Il se tût aussitôt et regarda dans la direction indiquée, restant docilement figé tandis que la jeune femme avançait lentement, et sans le moindre bruit, vers le ruisseau rieur qui cascadait sur un lit de galets sombres. 


Une jeune biche trempait ses lèvres délicates dans l’onde pure. Son pelage apparaissait encore parsemé de taches blanches par endroits et ses yeux doux bordés de longs cils fixaient la jolie rousse, qui venait de sortir du couvert des fougères aussi hautes qu'elle. Néala fredonnait une mélodie douce et apaisante. L’animal releva tranquillement la tête, comme pour mieux écouter, puis tendit le cou vers la demoiselle qui, tout en continuant son chant, approcha délicatement la main vers le museau sombre et velouté, pour le caresser du bout des doigts. Le temps se suspendit. Néala savoura la connexion, la sensation soyeuse et chaude sous sa main, la confiance du lien ténu.


Kogan fixait, fasciné, la jeune femme en train de charmer la biche. Le chant résonnait en lui, apaisant, mettant au calme ses pensées. Lui aussi était comme envouté et cela lui plaisait, lui faisait du bien même. Cela faisait une éternité qu'il n'avait pas eu un tel sentiment de paix, si tant était qu'il eût déjà connu cela. Son cœur se gonfla de gratitude d'être venu dans ces bois ce matin-là : cette rencontre semblait une véritable chance. Il se mit à espérer qu'elle marquât un tournant positif dans sa vie d'errance.



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