Ombre et Lumière - Tome 1 : La prophétie de la dernière sorcière

Chapitre 40 : De prise en suprise

3039 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/09/2021 09:25

Chapitre 40 : De prise en surprise


Le soleil se couchait déjà à l’horizon, colorant le domaine de lueurs orangées. Ils marchaient en silence au milieu des vignes dorées où Néala récupéra quelques grappes de raisin aux grains en partie flétris. Elle les accumula dans sa besace. Jimbo et Kogan marchaient côte à côte devant elle, silhouettes solides et rassurantes. 


Le premier collet était vide. Jimbo les guida le long du cours d’eau où il avait placé deux autres pièges. Un cri rauque les figea. Ce n’était à coup sûr pas le cri d’un lagomorphe. La plainte se répéta et Néala allongea le pas, doublant Jimbo qui l’immobilisa fermement par le bras.


– Restez en arrière, ça peut être dangereux !

– Il semblerait que ce soit gros, renchérit Kogan. 

– Lâchez-moi, je sais pertinemment ce que je fais. 


L’homme obtempéra avec un air d’excuse mêlé d’inquiétude. Il jeta un œil à Kogan qui haussa les épaules et se contenta de suivre Néala, la main posée sur la garde de son sabre. Jimbo sentit son cœur battre la chamade en découvrant le félin pris au piège et il laissa échapper un cri d’avertissement quand la jeune femme s’approcha de la bête pour défaire le nœud coulant qui l’étranglait. Kogan avança prudemment jusqu’à sa compagne de route pour poser une main légère sur son épaule :


– Comment va-t-elle ? Elle n’est pas blessée j’espère !

– Ça à l’air d’aller, renifla Néala.

– Pourquoi tu pleures alors ? s’inquiéta Kogan.

– A cause de son arrière-grand-mère qui est morte par ma faute dans un piège similaire, sanglota-t-elle avant de cajoler Freya. Tout va bien ma belle.

– Vous connaissez cette bête ? 

– C’est Freya, la compagne de Néala. Crois-moi, le fauve qui t’inquiète est nettement plus gros qu’elle, si j’en crois les empreintes que j’ai relevées en venant.

– Parfaitement rassurant, grinça Jimbo entre ses dents, bon, il reste quelques collets du côté du méandre. J’espère qu’on aura plus de chance… 


    Il jeta un œil inquiet à la femelle lynx tandis que Néala l’invitait à lui faire sentir sa main en guise de présentation. 


– Vous voulez vraiment que je lui tende ma main ? Elle ne va pas me mordre ? Kogan ? implora-t-il son ami.

– J’ai du le faire aussi et comme tu peux le voir j’ai tous mes doigts, et la trace de deux rangées de crocs dans le mollet, ajouta-t-il plus bas.

– Pardon ?!

– Non, non, rien. Je te raconterai plus tard...

– Allez-y, doucement. Bien. Maintenant, gratouillez-la entre les oreilles. Très bien. Vous entendez comme elle ronronne ? Elle vous apprécie, vous aussi. N’est-ce pas ma jolie ?

– Si vous le dites… 


    Jimbo se sentait moyennement confiant avec la femelle lynx à ses côtés. Tout en les guidant dans les hautes herbes sèches bordant la rivière, il ne pouvait s’empêcher de garder son attention focalisée sur le fauve. Alors qu’ils étaient en train de contourner le vieux saule, Freya se hérissa subitement en feulant. Jimbo en fit un bond impressionnant. 


Le rugissement qui le cueillit dans la direction où la peur l’avait porté lui fit dresser les cheveux sur la tête et les poils sur les bras. Devant lui, un gigantesque félin aux crocs démesurés, dépassant de part et d’autre de sa gueule et descendant jusqu’à son poitrail. Les pupilles dilatées de ses yeux jaune fievreux reflétaient le rougeoimment du couchant. Son échine hérissée était couverte de long poils sable aux extrémités noires lui donnant une couleur changeante. Il se ramassa sur lui-même, dévoilant des griffes impressionnantes, prêt à bondir sur sa proie.


La lame de Kogan chanta en sortant de son fourreau. Il s’élança, Freya à ses côtés, pour détourner l’attention de ce qu’il identifiait avec stupeur comme étant un smilodonis, créature censé avoir disparu du continent depuis plusieurs siècles. 


    Le gigantesque félin observa les nouveau arrivés, rugissant à l’égard de Freya pour l’intimider. Elle coucha les oreilles sur son crâne, dévoilant ses crocs, fièrement campée sur ses pattes. Le smilodonis hésita. Sa proie était à un bond mais l’autre devant lui avait un objet brillant dans la main et un air menaçant. Quant à la féline femelle à ses côtés, elle semblait prête à en découdre malgré sa petite taille. Était-il assez rapide pour atteindre son dîner et l’emporter ? Du mouvement à sa gauche le surprit, le faisant gronder de plus belle. Il y avait une créature bipède de plus, plus chétive, moins charnue, mais suffisamment idiote pour se mettre à sa portée. Le cri du bipède armé détourna à nouveau son attention :


– Néala ! C’est vraiment pas le moment ! 

– Jimbo, mettez-vous derrière Kogan, je m’en occupe. 


    Le géant hésita. Néala lui fit un signe d’agacement auquel Kogan fit écho par un signe d’impuissance. Jimbo recula prudemment. La voix de la jeune femme s’éleva alors tandis que Freya venait prendre place à ses côtés. Kogan garda son sabre au clair, prêt à intervenir. Il commençait à connaître les capacités de Néala mais ne se sentait pas en confiance pour autant, au vu de la créature qui leur faisait face. 


    Le smilodonis se surprit à baisser la garde, envoûté par le chant. Ses oreilles se redressèrent et les poils de son échine se raplatirent. Il s’assit sur le sol, puis s’allongea, fermant à demi les yeux. Néala tendit la main et s’appréta à effacer la distance les séparant, pour provoquer le contact qui achèverait de le mettre sous son pouvoir.


Personne ne perçut le mouvement, ni l’éclat métallique provenant de derrière Kogan. Le couteau de chasse tourbillonna dans les airs pour se planter dans la gorge du smilodonis, juste au niveau de la jugulaire. Le fauve géant poussa un feulement de douleur et Néala un cri déchirant. Elle s’élança vers la créature blessée mais fut interceptée par Kogan qui avait bondit dès qu’il avait compris ce qu’avait fait son ami.


– Lâche-moi ! Lâche-moi ! cria-t-elle tout en le frappant de ses poings pour se dégager. 


    Impuissante à le rejoindre, elle assista à l’extinction de la lueur de vie dans le regard du majestueux animal et sanglota de plus belle. Se tournant vers Jimbo elle l’invectiva :


– Pourquoi vous avez fait ça ?! Vous voyiez bien qu’il s’était calmé ?!

– Il pouvait attaquer n’importe quand… s’excusa l’homme.

– Je contrôlais la situation ! Cette violence était inutile !

 

Constatant que le smilodonis avait expiré, Kogan lâcha Néala qui s’agenouilla auprès de la bête, caressant le poil de son front en murmurant des paroles de regret et d’excuse. Elle fusilla du regard Jimbo qui était venu récupérer sa lame. Il la nettoya dans les herbes et murmura :


– Je suis désolé… Vous avez vu la taille de ses crocs et de ses griffes. Cette bête était un redoutable prédateur. Même si vous aviez la situation en main, nous ne pouvions pas la laisser continuer de courir les champs ainsi.

– Jimbo a raison, Néala… J’ai étudié de nombreux bestiaires avec Aïmiro et nous avons affaire à un smilodonis. Hors, c’est une espèce qui a été décimée il y a des siècles. Jamais nous n’aurions dû être en présence d’une telle créature. Il se passe vraiment des choses anormales…

– C’est quand-même un beau gâchis… regretta Néala en câlinant Freya qui s’était blottie contre elle, sensible à sa peine.

– Qu’est-ce qu’on en fait ? questionna Jimbo.

– Tu m’aides à le dépecer ? Ce serait dommage de laisser perdre une si belle peau… Et sa chair nous assurera plusieurs repas…


    Néala laissa échapper un hoquet de dégoût. Elle se mit à prier à haute voix, confiant l’âme de la créature à Inati, Mère de toutes les mères, avant de tourner les talons en lançant aux deux hommes par dessus son épaule :


– Je ne veux pas assister à ça et ne comptez pas sur moi pour en manger non plus. Je vais voir ce que je trouve en matière de racines et de baies pour compléter le raisin.

– Mais il fait quasiment nuit.

– C’est sans importance. J’ai Freya avec moi et la lune est en train de monter. On se rejoint dans votre cabane ou dans la crypte, Jimbo ?

– Je vous propose de dormir dans la crypte. Ma cabane est un peu petite.

– Ainsi soit-il.


Néala tourna les talons et s’éloigna, la femelle lynx sur ses talons. 


La jeune femme se sentait nauséeuse et s’en voulait de n’avoir pas pu protéger la bête, comme le chiot quand elle était enfant. Malgré son estomac qui criait famine, elle ne pouvait supporter l’idée de manger de cette viande indue. Chaque vie animale ôtée devant ses yeux était un véritable déchirement. Elle reconnut néanmoins, dans son for intérieur, la qualité du lancé de Jimbo qui avait évité des souffrances inutiles au félin. Mais quand-même, de quel droit avait-il décrété sa mort ?


Tout en cherchant des yeux des végétaux ayant survécu à la sécheresse et pouvant lui apporter quelques nutriments, Néala commença à picorer quelques-uns des raisins qu’elle avait récoltés. Elle étouffa un petit gémissement de plaisir à la première bouchée tant le fruit était sucré. Elle entreprit de le rouler sur sa langue avant de croquer dedans, libérant le jus et tous les arômes. Elle évida alors le fruit de la pointe de sa langue pour en sucer puis avaler les pépins avant d’en mâcher la chair gorgée de sucre.


Elle savoura ainsi les petits fruits un par un tout en récoltant un maigre assortiment de plantes sauvages, puis se décida à retourner vers les ruines des bâtiments, dont la silhouette se découpait dans la lumière lunaire.


.oOo.


    Avec l’aide de Jimbo, Kogan termina d’envelopper les quartiers de viande dans la peau du smilodonis. Le géant la hissa sur son épaule pendant que Kogan traînait le reste de la carcasse jusqu’à la rivière, espérant que le courant l’emportât hors du domaine. Les deux hommes avaient travaillé en silence, savourant le fait d’être réunis à nouveau, de retrouver cette complicité confortable de leur enfance qui leur avait tant manqué. Ce n’est que sur le chemin du retour que Jimbo laissa échapper ses pensées :


– Elle à l’air un peu étrange ton amie… Jolie mais spéciale. Je n’ai pas bien compris sa réaction tout à l’heure.

– Elle a un lien particulier avec les animaux… Je ne comprends pas complètement non plus mais si ça ne tenait qu’à elle… Tu sais, j’ai répondu à un contrat pour un caïmandile géant qui avait mangé des enfants, et bien elle aurait presque souhaité que je le laisse en vie ! 

– Réellement ?

– Oui. Elle a changé d’avis uniquement parce que la vie d’un jeune renard était en jeu. Les animaux semblent la comprendre. Je l’ai vu charmer une pie et obtenir d’elle exactement ce qu'elle voulait. Et j’avoue que sa voix me fait un drôle d’effet à moi aussi… Elle m’apaise… voire plus. La dernière fois que j’ai failli perdre le contrôle de ma rage, elle a su me contenir juste avec sa voix. C’était… troublant. Ça ne te fait pas ça à toi ?

– Pas vraiment… Elle a une jolie voix mais de là à ressentir ce que tu décris…

– C’est peut-être lié à... mon essence de dragon alors…

– Peut-être… C’est vraiment étrange tout ça… J’ai vraiment du mal à me faire à l’idée que tu puisses changer de forme ainsi.

– Ne m’en parle pas. Ça me paraît complètement irréel… Et pourtant, si j’en crois Néala…

– Elle ne peut pas avoir inventé tout ça ?

– Non… J’ai vu des preuves physiques du passage de cette bête, enfin de mon passage sous cette forme. Et tu as lu comme moi le journal.

– Oui…

– Je lui fais entièrement confiance, tu sais. Sans elle, je serais peut-être au bout d’une corde…

– Alors je lui accorderai ma confiance moi aussi, mais je crois qu’on est partis sur de mauvaises bases elle et moi.

– Laissez-vous le temps de vous connaître, je suis sûr que vous saurez vous apprécier.

– Nous verrons bien...


.oOo.


    Quand Jimbo et Kogan les rejoignirent dans la crypte, Freya se reposait, étendue devant la flambée et Néala était en train de faire bouillir sa récolte dans la marmite en chantonnant gaiement. 


– Ah, vous voilà enfin… les accueillit-elle d’une voix pâteuse, vous en avez mis du temps à découper cette pauvre bête ! Oh ! Bas les pattes ! Hors de question que vous contaminiez ma soupe avec ça ! Ousteuh !


    Elle éclata de rire et reprit sa touillette en marmonnant des paroles incompréhensibles. Les deux hommes échangèrent un regard interloqué.


– Elle se comporte souvent comme ça ? chuchota Jimbo.

– C’est la première fois devant moi.

– Tiens, goûte, Kogan ! s’enthousiasma alors Néala en titubant vers lui, la louche pleine à la main. 


    Le liquide menaça de s’échapper de l’ustensile mais elle l’y ramena machinalement de son pouvoir. Jimbo resta bouche bée de voir la matière, qui était sur le point de tomber, retourner sagement dans la louche. Des effluves alcoolisées chatouillèrent les narines de Kogan en se mêlant au fumet de la soupe que son amie venait de lui mettre sous le nez. Il y trempa les lèvres pour lui faire plaisir mais laissa échapper une grimace fugace.


– C’est pas bon ? se désola-t-elle.

– Juste un peu fade, voulu la rassurer Kogan. Par contre, tu as mangé ou bu quelque chose ? 

– Juste un peu de raisin ! hihihi ! Il était délicieux ! Très sucré ! Un peu pétillant par moment ! Hic ! Il en reste si vous en voulez !

– Ceci explique cela, sourit Jimbo. Dis-moi, elle ne boit jamais ton amie pour être ivre avec du raisin fermenté ?


    Kogan haussa les épaules. Effectivement, il n’avait encore jamais vu Néala boire et le spectacle de sa désinhibition gloussante était déstabilisant. Il entreprit de la convaincre de le laisser ajouter de la viande à sa soupe pour l’enrichir. Elle finit par y consentir après s’en être servi un grand bol qu’elle emmena bon gré mal gré jusqu’au fauteuil pour le savourer. Jimbo mit d’autres morceaux à cuire sur une broche, puis en proposa à la femelle lynx, qui la renifla avant de détourner la tête. L’homme haussa les épaules et emmena le reste de viande dans son fumoir pour la conserver.


    Quand il revint, la viande était cuite et Néala ronflait avachie dans le siège. Sa bouche ouverte dévoilait ses dents blanches et laissait échapper un léger filet de bave au coin des lèvres. Kogan était en train de la border, dégageant délicatement la boucle qui lui traversait le visage avant de déposer un baiser sur son front. Il afficha un sourire attendrit qui n’échappa pas à son ami :


– Tu l’apprécies beaucoup, n’est-ce pas ?

– Oui… C’est une belle personne même si elle a un fichu caractère et une vision assez naïve de la vie, qui contraste clairement avec la mienne.

– Je vois… Maintenant que tu as des réponses, qu’est-ce que tu comptes faire ?

– Aller voir les Nains Forgerons j’imagine… De toute façon, nous avions prévu de nous rendre à Valperdu. Elzannah, la fille de l’homme qui m’a recueilli après mon évasion du camp des Serpents, a disparu à proximité du campement d’Audric la Poigne. J’ai l’intention d’y mener mon enquête pour la retrouver et la ramener auprès de son père, si les dieux me le permettent. Je dois au moins ça à Amoric… Et toi, que vas-tu faire ?

– Je ne sais pas trop… Le ravitaillement ne semble pas venir et maintenant que tu es de retour je ne sais pas si c’est ma place de garder ce lieu… Que dirais-tu si je vous accompagnais ?

– Ça me ferait très plaisir ! 

– Tu m’en vois ravi ! Allez, mangeons puis prenons du repos et je te propose que nous prenions la route demain, quand le soleil sera à son zénith. Ça me laissera le temps de rassembler mes affaires et de tout mettre en ordre avant de quitter les lieux.


    Les deux hommes scellèrent leur accord par une solide poignée de main accompagnée d’une accolade virile. Ils se restaurèrent avec satisfaction, trinquant avec le meilleur vin à leur disposition, et discutèrent de leurs vies respectives et de la marche du monde jusque tard dans la nuit.


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