Ombre et Lumière - Tome 1 : La prophétie de la dernière sorcière

Chapitre 39 : Secret de famille

3082 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 24/08/2021 21:34

Chapitre 39 : Secret de famille


Jimbo revint un long moment plus tard, essoufflé d'avoir couru. Il tendit à Kogan une boîte de bois sombre délicatement ouvragée. On y retrouvait le symbole du dragon entouré des mêmes runes que celles ornant la peinture dissimulant l'accès à la crypte. 


– Je l'avais cachée dans le creux sous les racines du vieux saule, tu te souviens ?

– Oui, bien-sûr. Qu'est-ce qu'elle contient ?

– Le vieux journal d’un ancêtre de ta famille, écrit bien avant la Grande Épuration… 

– Merci, murmura Kogan en recueillant l'objet avec déférence.


Néala le regarda se renfoncer dans le fauteuil et caresser du bout des doigts l'ébène poli par l'usure du temps. Il fit jouer le loquet en métal argenté noirci par l'oxydation et souleva délicatement le couvercle. Comme le lui avait indiqué Jimbo, Kogan découvrit un vieux carnet à la couverture de cuir craquelé aux pages jaunies. Il le sortit délicatement, révélant en dessous le courrier au cachet rompu dont lui avait parlé son ami. 


– Je peux regarder avec toi ? questionna Néala, curieuse.


Kogan acquiesça en silence et la jeune femme se leva et vint se placer derrière lui, regardant par-dessus son épaule. Elle posa sa joue contre la sienne, les yeux rivés sur les pages noircies d'une écriture fine et penchée. L'encre avait pâli avec le temps et à certains endroits elle apparaissait quasiment effacée. 


Solstice d’été 1059,

Aujourd’hui il m’est arrivé quelque chose d’extraordinaire. J’étais parti chasser dans la vieille forêt au pied des Montagnes Rousses quand je suis tombé sur un dragon primordial blanc gravement blessé. C’était une bête énorme, absolument magnifique mais terrifiante et fascinante à la fois. La vie l’animait encore mais son souffle était court. Il baignait dans une flaque de sang qui me paraissait un petit étang.  Il semblait m’appeler. Malgré ma peur, j’ai marché jusqu’à être suffisamment près pour le toucher. Il a détourné la tête puis l’a posée au sol. Ses yeux étaient déjà voilés. Dans un dernier effort, il a tendu une griffe et m’a touché délicatement au front. J’ai perdu connaissance. Quand je me suis réveillé, j’étais couvert de son sang et il était mort. Je ne sais pas ce qu’il m’a transmis mais je ne me sens plus le même. 


Premier jour des moissons, 

Je ne me suis jamais senti aussi fort. J’ai abattu aujourd’hui le travail de deux hommes adultes sans difficultés. Mes frères aînés se doutent de quelque chose mais je ne peux rien dire. Ils ne pourraient pas comprendre et m’accuseraient encore de raconter des mensonges. Je n’y peux rien s’ils n’ont jamais su voir les membres du Petit Peuple. C’est un don que je partage avec mon amie Inati. Il faudra que je lui rende visite pour lui raconter ce qui m’est arrivé. 


Kogan et Néala échangèrent un regard. Le guerrier feuilleta le journal, révélant des pages d'anecdotes de vie quotidienne entrecoupées de gravures représentant des personnes, des plantes et divers animaux. Kogan et Néala s’attardèrent sur une illustration ressemblant à s’y méprendre à l’étrange fleur parfumée qu’ils avaient découverte dans les bottes offertes par le vieil homme. Comme pour beaucoup d’autres passages, la légende s’était effacée avec le temps.


Jimbo les observait, sans rien dire, le visage de son ami, qui tournait les pages à la recherche de réponse, déplorant l’absence de certaines d’entre elles. Relevant le nez de l’ouvrage, Kogan lui demanda d’une voix tendue :


– Tu as tout lu ?

– Tout ce qui était lisible, oui.

– Et ?

– Si j’en crois ce journal, depuis cette mystérieuse rencontre ton aïeul pouvait se transformer en dragon, rit Jimbo.

– Est-ce qu’il explique ce qui provoque les métamorphoses ? murmura Néala, dont l’air grave fit s’éteindre le rire de l’homme blond.

– Pas précisément… Je vais vous retrouver le passage, indiqua Jimbo en tendant les mains vers le journal. 

Il tourna précautionneusement les pages jusqu’à trouver ce qu’il cherchait. Les deux amis lurent :


Hiver 1062,

Aujourd’hui, il s’est passé quelque chose de terrible et je n’ai plus de famille, je n’ai plus de nom. Il y a une semaine, j’ai perdu le contrôle de ma rage. Tout ça pour une injustice idiote mais que je n’ai pas supportée. J’en ai eu marre d’être encore moqué, rabaissé, privé de ma liberté de choisir ce que je veux faire de ma vie. Quand mon père et mes frères se sont ligués pour m’ordonner de m’occuper encore des corvées de toute la maisonnée alors que c’était normalement mon jour de repos, je n’ai pas supporté.  Comme je suis le petit dernier, l’avorton, je n’ai jamais droit à la moindre liberté. C’est injuste. J’ai senti ma rage qui brûlait mes entrailles. J’ai refusé d’obéir. Ils ont voulu me forcer et sont allés chercher des triques pour me punir. La chaleur s’est propagée comme une lave et j’ai perdu le contrôle. Je me suis réveillé une semaine plus tard en pleine nature. J’ai marché longtemps pour revenir vers chez-moi. J’étais perdu, désorienté. Je ne me souvenais de rien. 

Quand elle m’a vu arriver, ma mère a marché vers moi, pâle, affichant des yeux rouges et une moue dégoûtée à mon égard. Elle m’a tendu une besace contenant mes rares vêtements et quelques vivres. Elle m’a dit que j’étais un monstre, qu’elle ne pourrait pas vivre une minute de plus avec moi sous son toit. Elle m’a montré ce que j’avais brûlé une semaine plus tôt et les corps étendus et bandés de trois de mes frères qui ont survécu au carnage. Ils sont gravement brûlés et mutilés, mon père et mes autres frères sont morts. 

Un dragon. Voilà ce qu’elle m’a dit. Un dragon meurtrier. 

Je pars aujourd’hui pour les Montagnes Rousse pour trouver des réponses là où tout a commencé. Si je parviens à contrôler ces transformations, alors je deviendrai tellement puissant que jamais plus personne ne pourra me dire ce que je dois faire.  

Aujourd’hui, je me suis choisi un nouveau nom. Je me ferai appeler Sokar Zenido, Zenido, comme dans la langue yazulienne, puisqu’il semblerait que j’en sois devenu un. 


–  Sokar Zenido ? réalisa Néala. Comme dans la tour du Dragon ? Le Dieu Sokar est ton ancêtre, Kogan ? 

– Ça a du sens… 

– Et la rage semble être un des facteurs des métamorphoses…

– La survie aussi peut-être, songea à voix haute Kogan en se remémorant son réveil au bord de la rivière, réalisant qu’il était probablement la créature qu’il avait cru fuir sur la berge. 

– Possible, acquiesça Néala.


Jimbo les regardait bouche bée, suivant des yeux leurs échanges énigmatiques, attendant qu’ils daignent lui expliquer de quoi il retournait.  Kogan et Néala échangèrent un long regard. Le guerrier se tourna vers son ami d’enfance et se penchant vers lui, lui demanda :


– Est-ce qu’il dit comment canaliser les métamorphoses ?

– Non, enfin oui mais pas précisément. Il est question de l’acier et des runes naines mais je n’en sais pas plus. Tu ne vas pas me dire que tu crois à tout ça ? On dirait un conte pour enfants…

–  Les runes… Comme celles sur la fresque et la boîte ? questionna Néala.

– Et celles gravées sur ma lame… Maintenant que j’y pense, Aïmiro, Nikushi et moi sommes allés voir les Nains Forgerons des Montagnes Rousses après ce qu’il s’était passé au hameau de la Nouvelle Vie… Aïmiro avait prétendu que c’était pour me faire forger un sabre digne de moi… 


Kogan se renfonça dans le fauteuil l’air préoccupé. Il se frotta les yeux puis se tourna vers Néala :


–  Je crois qu’il savait… Et il ne m’a rien dit… Juste de ne jamais quitter mon sabre, qu’il était mon bien le plus précieux… Quand je pense à toutes ces fois où j’ai dû le laisser loin de moi… J’aurais pu perdre le contrôle n’importe quand !

–  Mais de quoi tu parles ?! s’exclama Jimbo.

– Heureusement le pire a été évité, renchérit Néala.

– Mais je ne peux pas croire que ma famille n’ait pas pensé à quelque chose de plus pratique…


Kogan se figea un instant. Il ferma les yeux et un souvenir de son père émergea. Il devait avoir quatre ou cinq ans et son père était rentré pour souper. Il avait couru vers lui et sauté dans ses bras. Par l'entrebâillement de sa chemise, il avait vu la chaîne en métal argenté qu’il portait toujours, l’avait saisie pour dévoiler le médaillon qui y était rattaché. L’objet rond portait le symbole de leur famille. Au dos, des signes étaient gravés. Il avait voulu l’enlever du cou de son père pour l’essayer mais ce dernier lui avait promis qu’il aurait le sien quand il fêterait son dixième anniversaire, comme tous les Zenido depuis des générations. 


– Le pendentif, murmura-t-il. Est-ce que tu sais ce qu’est devenu le bijou de mon père ? Tu sais, son médaillon dragon qu’il ne quittait jamais ?

– Je ne l’ai pas retrouvé...

– Il me le faut, affirma Kogan. Je… Je ne veux pas être un monstre incontrôlable !

– Tu as ton sabre… tenta de l’apaiser Néala. Et si tu veux nous irons aux Montagnes Rousses voir les Nains Forgerons. Si ton père avait prévu de t’en offrir un, peut-être en avait-il passé commande.  

– Oui… On peut y retourner ensemble. Cela expliquerait pourquoi ils n’étaient pas surpris par la demande de mon maître. J’en apprendrai peut-être plus là-bas.


Las d’attendre des explications, Jimbo se leva soudainement, faisant bondir Kogan sur ses pieds, provoquant la chute de la boîte restée sur ses genoux.


– Au nom de notre amitié, vas-tu enfin m’expliquer de quoi il retourne, Kogan ?! gronda le géant blond. On se retrouve après presque vingt ans et tu ne me dis rien. Je vois bien que tu as souffert mais j’ai besoin de comprendre. Et je t’avoue que cette histoire d’ancêtre dragon est invraisemblable et effrayante. Alors s’il te plaît dis-moi que c’est juste une vieille légende !

– Il ne peut pas, intervint Néala d’une voix douce en ramassant la boîte. Chacun est comme il est et nous n’avons pas d’autre choix que de faire avec. Si vous êtes réellement son ami, vous devez être prêt à l’accepter comme il est. L’êtes-vous ?

– Oui… souffla Jimbo. Tu m’as tellement manqué, Kogan. Rien de ce que tu me diras ne changera quoi que ce soit à ce qui nous lie. Par contre j’ai besoin de savoir ce qu’il s’est passé pour toi. J’ai besoin de comprendre. Je vois bien les regards que vous échangez. Dis-moi de quoi il retourne.

– D’accord mais emmène-moi d’abord au caveau où ils reposent. Néala, tu veux bien nous attendre ici ?


La jeune femme acquiesça, s’installant dans la chaleur du fauteuil que venait de quitter Kogan, lissant du bout des doigts l’intérieur de la boîte tandis que les deux hommes disparaissaient dans l’obscurité vers l’escalier, laissant la porte dérobée se refermer derrière eux. Elle eut un sursaut en réalisant qu’elle ignorait comment activer le mécanisme depuis l’intérieur puis se rasséréna. Elle se savait en sécurité. 


.oOo. 


Jimbo avait guidé Kogan jusqu’à la cave où reposaient ce qu’il restait des corps de leurs proches. Un mur de torchis lissé puis blanchi à la chaux avait été érigé pour fermer la sépulture. Sur la paroi, Kogan regarda les noms et les images gravés et teintés par son ami. Il suivit du bout des doigts les sillons colorés des lettres du prénom de son père puis de sa mère, laissa échapper un profond soupir puis se mit à parler d’une voix émue. 


L’homme aux yeux azurs raconta à son vieil ami tout ce qu’il s’était passé depuis l’arrivée des Serpents au domaine jusqu’à leurs retrouvailles. S’autorisant, avec une certaine pudeur néanmoins, à laisser s’exprimer librement leurs émotions, tous deux pleurèrent pour leurs proches et pour les enfants qu’ils avaient été. Ils pleurèrent pour les violences et les injustices. Ils pleurèrent pour la solitude qu’ils avaient vécue et pour la gratitude de se retrouver. Leurs larmes finirent par se tarir et Kogan murmura, gorge serrée :


– Donc pour répondre à ta question, cette histoire de dragon n’est pas qu’un conte. Si j’en crois Néala, à l’instar du Dieu Sokar, je me suis changé en une de ces bêtes, un zenido, comme dirait Aïmiro. Un Zenido, comme ce nom qui est le mien. J’essaie de m’habituer à cette idée.

– Je vais essayer aussi...


.oOo.



Perdue dans ses pensées en attendant le retour des deux hommes, Néala manipulait machinalement la boîte qu’elle avait ramassée après sa chute. Elle suivait du bout des doigts les ornementations patinées par les années. Son attention s’attarda sur une zone devenue particulièrement douce au toucher. Elle approcha l’objet de son visage pour le regarder de plus près, humant les effluves de bois et de renfermé. La pointe en tête de flèche constituant la queue du dragon apparaissait moins saillante que le reste de l’animal. Elle appuya délicatement dessus et, dans un claquement sec, un double fond se révéla. Néala souleva avec délicatesse la planchette et découvrit en dessous une enveloppe jaunie portant le cachet de la famille Zenido.


Elle la sortit avec précaution, la retourna et vit les lettres formant le prénom de son compagnon de route. Elle venait de se lever pour aller déposer la précieuse trouvaille sur le bureau quand le mécanisme de la porte dérobée se déclencha, annonçant le retour des deux hommes. Néala se tourna vers eux, un sourire aux lèvres. Elle resta un instant surprise par leurs yeux rougis mais se pinça les lèvres, pour éviter tout commentaire pouvant les embarrasser. Elle tendit la lettre à Kogan :


– La boîte était dotée d’une cache. Il y a ton nom inscrit dessus.


Kogan se réinstalla dans le fauteuil qu’elle avait quitté. Il s’attarda sur la forme des lettres, reconnaissant l’écriture de son père, puis décacheta l’enveloppe. Il lut en silence, laissant Jimbo et Néala à leur impatience. Hochant machinalement la tête, il replia la lettre et la rangea avec ses effets les plus précieux.


– Il ne faut pas que ça tombe entre de mauvaises mains, énonça-t-il simplement. Mon père explique le rituel qui a été mis en place par nos aïeuls pour empêcher les métamorphoses. Ça se fait, depuis des générations, lors de la pleine lune qui suit le dixième anniversaire. Aucun Zenido n’avait subi de transformation depuis son instauration. Je ne sais pas du tout si ça fonctionnera sur moi… Mais il me faut un médaillon identique à celui qu’il possédait. J’ignore ce qu’il est advenu de ceux qui l’ont précédé… Je ne les ai pas connus. Je regrette de ne pas mieux connaître l’histoire de ma famille…

– Tu auras l’occasion de l’étudier plus tard : j’ai repéré plusieurs livres de gravures dans la bibliothèque. Pour l’heure, il va être temps de préparer à dîner et d’organiser votre couchage. Je vais aller vérifier les collets que j’ai posés en allant chercher la boîte. Comme je vous le disais tout à l’heure, j’attends des victuailles en provenance de Vieillespierres mais il y a du retard et, sauf si j’ai attrapé quelque chose, je crains de n’avoir rien de plus à vous proposer que ce qu’il reste de soupe. Il faut aussi que j’aille contrôler que tout va bien du côté de ma dernière poule. Vu la taille des empreintes félines que j’ai retrouvées après la disparition de ma chèvre, je ne suis pas tranquille. Vous m’accompagnez ?

– Oui, si on croise le félin et si c’est la même bête dont on a repéré les traces en venant, ma lame peut être utile.

– Et ma voix, si on peut éviter de verser son sang, renchérit Néala. Par Inati, tu sais que je supporte mal qu’on tue les créatures de notre Mère à tous.

– Votre… voix ? Vous pensez faire fuir un félin géant en lui criant dans les oreilles ?

– Pas vraiment, non, sourit Néala, mais j’ai quelques talents cachés.

– Et pas des moindres, renchérit Kogan en riant.


Jimbo regarda la jolie rousse avec un sourire en coin. Préférant ne rien ajouter, il se contenta d’ouvrir la marche, suivi de Kogan puis de Néala.



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