Ombre et Lumière - Tome 1 : La prophétie de la dernière sorcière

Chapitre 38 : Retour aux sources

3960 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 12/08/2021 13:06

Chapitre 38 :  Retour aux sources 


 Kogan et Néala pénétrèrent dans l'enceinte du domaine au moment où le soleil commençait à filtrer à travers la brume matinale. Ils frissonnaient, encore tout ankylosés par la nuit passée adossés au muret. Freya n’avait pas encore reparu et Néala avait hésité à attendre son retour mais Kogan était trop proche du but pour patienter davantage. 


Le cœur étreint par l’émotion, l'homme fut traversé par une sensation étrange en franchissant le portail. Néala le regarda se figer, une larme roulant sur sa joue tandis qu’il retrouvait le sol qui l’avait vu naître. Il expira avec lenteur, ramassa une poignée de terre ocre et la porta à son nez pour la humer à plein poumons. Il était chez lui… Il reprit lentement sa marche vers les ruines des bâtiments tandis que des souvenirs le traversaient, se superposant à ce qu’il voyait, à la fois heureux et déchirants. Sa famille, ses amis, tous les gens qu’il avait connus lui manquaient si cruellement.


La brume s'accrochait en lambeaux dans les vignes, dont une bonne partie était retournée à la vie sauvage. L’œil aiguisé de Kogan repéra néanmoins une parcelle qui semblait plus entretenue. Il se raidit. Quelqu’un se serait-il approprié le domaine ?


Néala observait ses réactions, respectant son silence tout en détaillant la beauté des lieux. Elle essayait de visualiser ce qu'avait dû être le domaine Zenido a son apogée, tentant de deviner la forme originelle des bâtiments en ruine, maintenant envahis par la végétation. 


Kogan passa sous l’arche qui permettait autrefois dans la cour intérieure. Il ne subsistait de la porte en chêne à double battants que des morceaux de planches moussues et noircies et les ferrures. Pénétrant dans ce qui était la cour du domaine, les deux amis découvrirent, appuyée contre un pan de mur, une petite bâtisse constituée des pierres noircies par les flammes qui avaient détruit l'édifice principal. Elle était fermée par une porte qui semblait constituée de planches artisanales assemblées par des traverses de fortune.


Kogan, une main posée sur la garde de son sabre par précaution, toqua trois fois. Pas de réponse. Il poussa prudemment la porte qui s’ouvrit en grinçant légèrement. L'espace, plutôt sombre à cause de l’unique fenêtre étroite, était constitué d'une seule pièce, sommairement équipée mais propre et bien rangée. Faisant un signe de tête à Néala, il recula et referma silencieusement. Quelqu'un vivait bien là et il détestait ne pas savoir où était l’individu, car il doutait qu'il y en eût plusieurs. 


Haussant les épaules, il fit signe à la jeune femme de le suivre, guettant d’autres indices de présence humaine. Derrière des éboulis en partie déblayés, Kogan dénicha l’escalier permettant de descendre dans les caves. La trappe qui en fermait l’entrée avait disparu. Les premières marches apparaissaient donc partiellement noircies de suie, humides et moussues. Kogan descendit prudemment les premiers degrés puis plongea la main dans une niche creusée dans  la paroi de droite. Il y dénicha une torche qu’il alluma avant de poursuivre précautionneusement sa descente , Néala sur les talons.   


L’air qui leur arrivait des profondeurs charriait une légère odeur de renfermé et de moisissure familière à Kogan, qui sentit une nouvelle fois l’émotion l’étreindre. Bientôt leurs pas résonnèrent sous les voûtes. La flamme vacillante de la torche projetait des ombres mouvantes. Néala distinguait les silhouettes des larges fûts qui servaient à la fermentation du raisin, celles plus petites de tonneaux et de caisses et celles étranges de machines et autres ustensiles dont elle ignorait l’usage. Tout, ou presque, semblait recouvert d’une épaisse couche de poussière. 


Un rat surgit soudainement entre leurs pieds en couinant. Ils sursautèrent. Le petit cri de surprise de Néala ricocha dans le dédale. Les deux amis se figèrent, appréhendant une réaction qui ne vint pas. Guidé par ses souvenirs, Kogan traversa plusieurs salles, empruntant divers tournants avant de se diriger vers une petite galerie tortueuse et plus basse de plafond descendant en pente douce. 


Il se saisit d’une nouvelle torche dans une niche et la tendit à Néala après l’avoir allumée. Le sol inégal sous leurs pieds se transforma progressivement en de petites marches irrégulières taillées directement dans la pierre du sous-sol. Cet escalier étroit, dans lequel Kogan était contraint de se déplacer légèrement voûté, semblait tourner sur lui-même, s’enfonçant toujours plus loin dans les profondeurs du domaine.


Enfin, ils arrivèrent dans une petite salle nue creusée à la main. Le mur du fond était ornementé d’une peinture semblable à celle représentant Sokar dans la Tour du Dragon. La gravure, qui faisait près de quatre coudées de long sur trois de haut, semblait peu altérée par le temps : si certains pigments avaient disparu par endroit, on voyait encore nettement les écailles noires et luisantes soigneusement délimitées à l’or fin et l'œil fait d'un unique rubis incrusté. Zenido y était inscrit en délicates enluminures entourées de runes étranges.


– Et maintenant ? murmura Néala. 

– Je ne sais pas… avoua Kogan à voix basse. J’avais découvert cet endroit quand j’étais enfant... Ça m'est revenu à Vieillespierres… À l’époque, je m’étais égaré en jouant à cache-cache avec Jimbo et Keber. J’étais resté complètement fasciné devant ce dragon. Je le trouvais absolument merveilleux et terrifiant à la fois. C’est grâce au chien de mon ami qu’ils m’ont retrouvé. Mes parents me cherchaient partout, fous d’inquiétude. Ils m’ont fait promettre de ne pas revenir seul à cet endroit : « Quand tu seras grand, je te montrerai les secrets de la crypte » avait dit mon père. Il n’en a jamais eu l’occasion...     


Néala posa une main compatissante sur le bras du guerrier dont la voix s’était brisée. 


– C’est le moment de découvrir ces secrets alors… J’imagine qu’il doit y avoir un passage dissimulé quelque part… Cette pièce semble vraiment trop petite pour renfermer quoi que ce soit… À moins que les secrets en question soient dans la peinture ?


    La jeune femme s’approcha de la fresque pour l’éclairer plus nettement. Ainsi illuminée, chaque écaille révélait l’aspect luisant de la peinture qui avait servi à les colorer, donnant une impression de relief. Néala fit glisser la pulpe de ses doigts sur les ailes mates de la créatures avant de s’attarder sur les runes :


– Ces symboles ressemblent à ceux sur ta lame, non ?


    Kogan s’accroupit pour la faire coulisser hors de son fourreau. Son chant cristallin les enveloppa en rebondissant sur les parois de la pièce. 


– Oui, regarde, confirma l’homme en désignant les glyphes correspondants. Je me demande ce qu’ils signifient.

– Peut-être faut-il le toucher dans un certain ordre ? proposa Néala en joignant le geste à la parole, effleurant les symboles dans l’ordre où ils étaient gravés sur le sabre.


    Rien ne se produisit. Elle essaya en appuyant plus fort, puis dans le sens inverse, sans plus de succès. Kogan, de son côté, explorait les recoins, cherchant un signe de jointure dans la pierre lisse malgré les traces d’outil. Il ne trouva rien de concluant. Las, ils s’assirent tous les deux au sol en soupirant. Leurs estomacs grondaient de concert. Un vent de découragement les traversa. Tout ce chemin parcouru pour se retrouver coincés devant une antique peinture…


    La torche de Kogan s’éteignit. S’ébrouant subitement, Néala se releva pour se planter de nouveau devant le dragon qui le fixait de son œil rouge, sa langue bifide dardant vers ses naseaux. Elle fit glisser ses doigts le long du cou sinueux de la créature pour arriver au niveau de sa tête. La jeune femme était facinée par la couleur écarlate du rubis qui scintillait d’un éclat singulier à la lueur de la torche. Prise d’une impulsion soudaine, elle saisit la pierre et la tourna. 


    Le sol se mit à vibrer. Kogan bondit sur ses pieds, rejoignant Néala alors que le mur face à eux s’escamotait. La lumière d’une lampe à huile dans la pièce dissimulée révéla une immense silhouette et l’éclat métallique du carreau d’arbalète pointé sur eux. La voix de l’homme s’éleva, grave et menaçante :


 – Vous allez poser lentement vos armes sur le sol et me dire qui vous êtes et ce que vous faites ici. Ne tentez rien d’héroïque, je n’hésiterai pas à tirer, indiqua-t-il en faisant jouer le mécanisme de sécurité.


    Kogan et Néala échangèrent un regard contrit. L’homme aux yeux azurs indiqua, d’un discret signe de tête, à sa compagne de suivre les indications de l’homme qui les tenait en joue. Il posa délicatement son sabre sur le sol et sortit d’un geste mesuré son couteau de chasse de son étui pour faire de même. Néala en fit autant avec son poignard. Elle frissonna d’appréhension.


– Reculez ! ordonna de nouveau l’homme à l’arbalète qui, tout en tenant Kogan en respect, s’empressa de ramasser les trois lames pour les mettre hors de portée de leurs propriétaires. Maintenant je vous écoute, qui êtes-vous et que faites-vous ici ? demanda-t-il une nouvelle fois.


    Néala interrogea Kogan du regard mais il dénia discrètement. L’homme guettait l’instant d’inattention du géant pour le désarmer et reprendre la situation en main. L’individu devant lui devait faire pas loin d’une tête de plus que lui et semblait plus large d’épaule encore qu’il ne l’était. L’homme aux cheveux châtains clairs et bouclés semblait présenter de l’embonpoint à en croire la rondeur de son ventre. Kogan, qui estimait qu’il devait peser dans les deux-cent-cinquante livres, le devinait néanmoins indubitablement musclé. Étant donné le manque d’espace, il estima que sa plus faible corpulence lui offrirait une chance non négligeable de prendre l’individu de vitesse pour le neutraliser. Restait à mettre sa compagne en sécurité. 


    Néala, qui commençait à bien connaître Kogan, le vit évaluer la situation et lui désigner du regard l’escalier. Elle cligna des yeux en réponse. Une fraction de seconde plus tard, il lui criait de lâcher sa torche et elle s’élança vers l’obscurité. Rugissant de rage, le frisé voulut tirer mais le guerrier balafré bondit sur lui et plaqua son arbalète contre son thorax, pointant le carreau sous le menton de son propriétaire qui lui empoigna la gorge d’une de ses mains puissantes. 


Dans la pénombre mouvante, les yeux bleus de Kogan se plantèrent dans ceux noisettes de l’autre homme. Aucun des deux ne souffla mot. Ils se regardaient avec une intensité et une détermination pesante, chacun cherchant à savoir ce qu’allait faire l’autre, chacun convaincu de son bon droit à être là, chacun prêt à tuer si nécessaire. Seule dans l’obscurité de l’escalier, Néala retenait son souffle. Elle n’entendait que les battements assourdissants de son cœur, guettant du mouvement en contrebas.


 Le temps sembla s’étirer. Le géant relâcha imperceptiblement la pression de ses doigts prêts à étouffer Kogan. Ses sourcils jusque-là froncés s’élevèrent subitement dans une expression de surprise qui contamina Kogan. Les deux hommes se lâchèrent et firent un pas en arrière pour se contempler, bouches bées.


– C’est vraiment toi ? croassa le géant d’une voix tremblante. J’ai cru que tu étais mort comme tous les autres…

– Si tu savais comme tu m’as manqué, Jimbo ! répondit Kogan, un sanglot dans la voix.

– Et toi donc ! Imagines ce que j’ai ressenti quand je suis revenu de la pêche et que j’ai vu l’incendie… Et cette odeur… Tous ces crânes, tous ces corps… pleura le géant en serrant avec force le guerrier dans ses bras.

– Je ne sais que trop bien, j’étais là, j’ai tout vu, je n’ai rien pu faire… sanglota Kogan en écho tout en lui rendant son étreinte. Je suis tellement heureux de te retrouver…

– Moi aussi, si tu savais… Ça va bientôt faire vingt ans que je protège le domaine comme je peux… Je pensais être le seul survivant... 


    Néala était redescendue en entendant les voix. Profondément émue par la scène, elle n’osait pas interrompre les retrouvailles entre les deux hommes. Ce fut un gargouillis intempestif qui rappela sa présence aux vieux amis qui éclatèrent de rire devant l’air embarrassé de la jeune femme. Après avoir retrouvé leur calme, ils séchèrent leurs larmes et Jimbo s’empressa de les faire entrer dans la crypte, les installant dans de confortables fauteuils avant d’aller leur chercher des provisions. 


En attendant son retour, Kogan et Néala découvrirent l’espace extraordinaire qui avait été aménagé. Les murs, auxquels étaient suspendues des lampes à huile, étaient couverts de gravures représentant des portraits de famille. Une cheminée aux braises rougeoyantes était attenante à une énorme bibliothèque qui débordait d’ouvrages aux couvertures de cuir sombre. Un bureau massif, qui, tout comme la bibliothèque avait probablement été construit sur place, offrait un espace de travail sur lequel étaient soigneusement roulés des parchemins jaunis et une pile d’autres neufs. Une plume et ses flacons d’encre attendaient d’être utilisés et, à leur côté, Kogan retrouva le sceau familial à tête de dragon formant l’initiale de Zenido.


L’homme aux yeux azur caressa du bout des doigts le bois usé du meuble, imaginant son père installé là. Enfin il allait avoir des réponses à ses questions.  



.oOo.



Jimbo revint bientôt avec une marmite et des bûches pour la cheminée dont les braises n'apportaient plus qu'une faible chaleur dans la fraîcheur de la crypte. Les flammes crépitèrent bientôt avec vigueur, réchauffant l'atmosphère et le contenu du chaudron qui se mit à frémir, révélant les arômes du plat. Jimbo, qui était reparti, revint bientôt avec du pain et du fromage pour accompagner sa soupe. Il s'excusa :


– Ce n'est pas grand chose, quelques légumes, ce pain plat que je fais moi-même et le dernier fromage que j'avais mis à affiner. Ma dernière chèvre a disparu il y a quelques jours…

– Comment ça ? frissonna Néala.

– Je pense qu'elle s'est faite dévorer… Il ne me reste plus qu'une vieille poule et quelques légumes. J'attends un réapprovisionnement de Vieillespierres, indiqua Jimbo en servant Néala avec un sourire triste.

– Pourquoi ne fermes-tu pas le portail ? Il limiterait les intrusions... suggéra Kogan.

– C'est vrai mais il est lourd et rouillé. Je pourrais probablement le forcer mais je crains de ne plus savoir l'ouvrir à nouveau… Et puis c'est un accord que j'ai eu avec le Roi Audric La Poigne… 

– Comment ça ? interrogea Le guerrier en acceptant avec gratitude le bol de soupe claire que son ami lui tendait.

– C'est une longue histoire...


Jimbo rompit le pain et coupa le petit fromage en deux à l'intention de ses invités. Il s'assit lourdement au sol avec son propre bol et avala quelques gorgées avant de commencer son récit : 


– Si tu te souviens, ce jour-là j’étais parti pêcher, comme souvent. Ca faisait plaisir à maman que je ramène du poisson et puis ça m’évitait les leçons de l’après-midi, j’ai jamais su rester concentré après le repas. Enfin bref… Je faisais une sieste bien méritée après avoir sorti deux truites et une perche quand Keber s’est mis à aboyer. J’ai cru que c’était parce que j’avais une nouvelle prise – et c’était le cas : un inespéré et gigantesque brochet que j’ai sorti de l’eau avec difficulté, le monstre faisait presque ma taille, et par Sokar il avait de ces dents ! – mais Keber continuait d’aboyer. C’est là que j’ai vu la fumée… J’ai vite suspendu mes prises à une des branches du saule pleureur pour pas que les bêtes me les dévorent et j’ai foncé à la maison. 


    Ses yeux noisette se voilèrent à l’évocation des souvenirs douloureux. Kogan, depuis son fauteuil, se pencha vers son ami, le soutenant du regard avec la même expression triste sur le visage. Néala les regarda communiquer en silence, se remémorant le cœur serré ce que lui avait raconté l’homme à ses côtés. Jimbo détourna la tête, rompant le contact visuel.


– Il a fallu trois jours pour que l’incendie se calme et une journée de plus pour que la milice de Vieillespierres arrive. J’avais déjà commencé à m’occuper des corps qui étaient dans la cour mais je n’avais que dix ans… C’était un travail… Tellement affreux… J’en ai reconnus certains mais pas tous… Les hommes m’ont aidé… On a rassemblé les restes dans une des caves vides… On croyait avoir fini cette sale besogne quand j’ai découvert ce qu’il restait des femmes dans le bâtiment effondré…


    Jimbo suspendit son récit sur une note enrouée. Son visage imberbe et débonnaire affichait un mélange de désespoir, de dégoût et de colère. Face à lui, Kogan montrait une expression similaire colorée de rage. Il laissa échapper dans un grondement qui fit sursauter Néala :


– Je les ai retrouvés… ceux qui ont fait ça. Je les ai retrouvés et je les ai tués ! Tous ! Tu m’entends ?!

– Ça ne les a pas ramenés à la vie, lâcha Jimbo d’un ton amer, et toi tu as l’air d’avoir tellement souffert…

– Si tu savais… murmura Kogan dont la rage venait de s’éteindre  au contact de la tristesse de son ami à son égard.

– Tu me raconteras...  J’ai gravé chacun de leurs noms sur la paroi en leur mémoire…

– Ça a dû vous prendre beaucoup de temps… souffla Néala.

– Plusieurs semaines, avoua le géant, mais je tenais à ce que leur souvenir perdure. Au début je n’avais pas les bons outils et j’étais malhabile. J’ai perfectionné ma technique au fil du temps. Je vous montrerai l’endroit, si tu veux te recueillir, Kogan.

– Bien-sûr… Qu’est-ce qu’il s’est passé pour toi après la venue de ces hommes ?

– Ils ont voulu me ramener à Vieillespierres mais j’ai refusé. Je ne voulais pas laisser le domaine à l’abandon. Bastius Le Sage est venu lui-même voir de quoi il retournait. Il était « vraiment désolé de ce qu’il s’était passé et de ne pas pouvoir punir les coupables de cette infamie faute de connaître leur identité ». Voyant ma détermination à rester, il m’a accordé la présence d’un vieux couple de paysans, Apili et Megirezi Meridati, qu’il a payé pour prendre soin de moi jusqu’à ma majorité. Ils sont venus avec quelques animaux et on a vécu dans une des bâtisses épargnées par l’incendie. Bastius le sage envoyait régulièrement du ravitaillement par le biais de marchands qui s’assuraient en retour que le domaine restait en sécurité. Il craignait que quelqu’un cherche à se l’approprier. 

– Et Audric La Poigne dans tout ça ? questionna Kogan

– Je l’ai rencontré pour la première fois l’hiver 1462. Cela faisait déjà un moment que le ravitaillement n’arrivait plus, probablement depuis la mort de son père quelques années plus tôt mais on s’en sortait en autarcie. J’étais seul depuis l’hiver précédent, le vieux Megirezi était mort deux ans plus tôt, Apili avait fini par le suivre. Le Roi est arrivé un matin enneigé avec une vingtaine d’hommes qui, prétextant vérifier qu’il n’y avait pas de mercenaires, ont fouillé le domaine et ses décombres de fond en comble. 

– Vous avez dû être impressionné… Il est comment ? s’enquit Néala, curieuse. 

– Il est grand, presque autant que moi avec des cheveux noir ébène, parsemés de fils d’argent, raides et longs jusqu’aux épaules, probablement un héritage de sa mère yazulienne, comme sa peau dorée d’ailleurs. Il est très large d’épaules aussi et musclé. Il porte une armure de cuir sombre soigneusement travaillée. Il dégage une impression de force, de rage et d’intelligence. Le plus surprenant ce sont ses yeux : le droit est bleu comme le ciel avec une petite cicatrice au niveau de l'arcade sourcilière et le gauche marron comme la terre.

– Qu'est-ce qu'ils cherchaient d'après toi ? s'inquiéta Kogan. 

– Ils ne me l'ont pas dit mais j'ai la certitude qu'ils ne l'ont pas trouvé, sourit Jimbo et j'ai mon idée là-dessus. J'ai fait une trouvaille qui devrait t'intéresser et que je me suis bien gardé de révéler à notre bon Roi. 

– Une trouvaille ?

– Oui. Quand je me suis retrouvé seul avec Apili et Megirezi et une fois l’organisation quotidienne bien établie, j’ai commencé à déblayer les décombres pour chercher ce qui pouvait être sauvé. J’ai déniché des objets du quotidien, de rares bijoux, des souvenirs des uns et des autres que j’ai rassemblés dans le caveau avec les corps… J’ai ensuite repensé à nos jeux et parcouru le reste des caves. J’ai découvert plusieurs cachettes qu’on n’avait jamais explorées et retrouvé la peinture du dragon. J’aimais m’asseoir devant et repenser à nos jeux, à l’époque où tout le monde était en vie, où nous étions heureux… J’y venais tous les jours après les corvées. Juste pour me détendre. J’avais douze ans quand j’ai pris conscience que c’était étrange une peinture cachée aux yeux de tous et ai cherché à en percer le secret. Ça m'a pris beaucoup de temps mais j’ai fini par trouver le mécanisme et découvrir cet endroit. Finissez de manger, je reviens, annonça l’homme blond en posant son bol au sol, je vais te chercher ce que j’ai trouvé, je l’ai soigneusement caché, ajouta-t-il par-dessus son épaule à l’intention de Kogan. 


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