Ombre et Lumière - Tome 1 : La prophétie de la dernière sorcière

Chapitre 24 : Pièces manquantes

2685 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 07/04/2021 21:47

Chapitre 24 : Pièces manquantes


Kogan s'éveilla sans comprendre ce qu'il se passait. Il était transi, nu, épuisé. La douleur pulsait dans son corps, là où la peau avait été entaillée. Sa bouche était emplie de la saveur métallique du sang et de l'âcre fumée, qui brouillait sa vue et irritait son nez. Le sol sous lui formait une gangue de glace ensanglantée. Il y reconnut avec dégoût des morceaux de corps humain éparpillés.


Les bâtiments l'entourant étaient méconnaissables : amas de suie et de cendres rougeoyantes. Il secoua la tête l'air hagard. Que s'était-il passé ? Il se souvenait de l'intensité de sa rage, de son inextinguible soif de vengeance, de son combat contre le colosse et de sa tête roulant sur le sol, puis de l'attaque simultanée de tous ses compagnons et… plus rien. 


Il n'eut pas le temps de reprendre pleinement ses esprits qu'une silhouette encapuchonnée se précipita vers lui. Après un réflexe défensif, il soupira de soulagement en reconnaissant le regard d'Aïmiro qui s'empressa de l'envelopper dans son manteau et son lainage. Le préservant en partie du froid mordant. 


– Attends-moi là, je vais chercher le traîneau… Tu ne peux pas marcher pieds nus dans cette neige, tu vas y laisser tes orteils... 


Kogan se contenta de hocher la tête en claquant des dents, resserrant ses bras et le lainage bleu sombre autour de ses genoux pour essayer de couvrir un peu ses jambes bleuies. Le temps lui sembla terriblement long jusqu'à voir arriver le traineau. Y monter fut une épreuve à part entière. Il parvint tout juste à bégayer l'emplacement des denrées qu'il était initialement venu chercher avant de perdre connaissance. 


Aïmiro sentit son cœur se serrer en constatant la couleur bleue des lèvres de son élève. Il chargea ses raquettes à ses côtés et prit un instant pour faire appel à son ki. Il allait avoir besoin de toute sa puissance, de toute son énergie pour le ramener au chaud au plus vite. L'énergie familière embrasa son corps jusqu'à ses extrémités. Il en dirigea la majorité du flux vers ses jambes et son système cardiovasculaire, attrapa l'attache du traîneau pour la fixer à sa taille et se mit à courir dans la neige à petites foulées efficaces. Il couvrit en un rien de temps la distance jusqu'à l'arbre creux et y récupéra les vivres, repartant aussitôt vers l'Auberge du « Cerf Grivois ».


.oOo.


La porte de l'auberge s'ouvrit en claquant bruyamment contre le mur, faisant sursauter l'assemblée. Le vieux yazulien entra, précédé par une bourrasque floconneuse. Il était couvert de neige et avait réuni ses dernières forces pour porter Kogan, inanimé. Moïra accourut à sa rencontre :


– Tu l'as trouvé ! Oh, par Ninog, il a l'air complètement gelé ! J'ai fait préparer un bain pour lui, laisse-moi t'aider !

– Merci Moïra, soupira Aïmiro en couvrant péniblement les derniers mètres, ployant sous son fardeau démesuré.


La femme l'aida en dénudant les jambes de l'adolescent juste avant qu'il ne le dépose avec précaution dans le baquet fumant accolé à l'âtre. Elle ôta alors à Kogan son lourd manteau déjà en partie imbibé par l'eau du bain, en plus de la couche de neige qui fondait à sa surface, tandis que son amant se laissait tomber près du feu. 


Assis en tailleur sur la pierre chauffée, Aïmiro ferma les yeux et se plongea dans un état méditatif afin de recouvrer quelques forces, faisant confiance à sa compagne du jour pour faire le nécessaire pour son disciple. Tout en regagnant son jardin intérieur auprès de sa douce Méloë, dont il entretenait amoureusement le souvenir, il évalua ce qui lui restait de sa réserve de ki et songea qu'il avait décidément passé l'âge pour ce genre d’effort physique intense et prolongé. 


Il s’allongea mentalement sur l’herbe grasse dont il sentait le moelleux sous son corps et posa la tête sur le doux giron de sa bien aimée. Le rosier qu’il avait planté pour elle embaumait, comme toujours, et le soleil accompagnait la main de sa douce pour lui caresser le visage et les cheveux. Le vent et les oiseaux chantaient dans les feuillages des arbres entourant la clairière où il avait construit leur chaumière, leur petit coin de paradis. Au cœur de son refuge le plus intime, il ferma les yeux pour se ressourcer.


Moïra jeta un œil attendri au vieux yazulien dont les vêtements, qu'il n'avait pas pris la peine d'enlever, dégoulinaient sur le sol. Elle reporta son attention vers Kogan, mandant un nouveau broc d'eau bouillante pour le bain, dont la chaleur se fondait dans le corps de l'adolescent. Il reprenait peu à peu une couleur plus rassurante et sa respiration s’amplifiait au fur et à mesure que son corps frigorifié se réchauffait. Il gémit et remua.


Kogan sentait le fourmillement infernal de son sang qui circulait de nouveau dans tout son corps. Il ouvrit les yeux sans comprendre où il était. Désorienté, il se rassura en reconnaissant la femme brune et son maître assis à une coudée du baquet où il était enveloppé par la chaleur de l’eau. Il réalisa soudainement sa nudité et se cacha de ses mains, détournant le regard et rougissant violemment. Moïra sourit de son embarras et s’éclipsa, lui indiquant qu’elle le laissait finir de se réchauffer et partait lui chercher un bol de soupe, du linge et de quoi panser ses plaies. 


L’adolescent ferma les yeux et essaya de reconstituer le puzzle de ses souvenirs. Il réalisa qu’il avait accompli sa vengeance, enfin une première partie. En tous cas, les meurtriers de ses proches et ses tortionnaires étaient visiblement tous morts. Il repensa à tout le sang qui imbibait la neige et à ce qu’il restait de ses ennemis, guettant la joie ou le soulagement. Rien. Juste un sentiment de malaise et sa rage familière. 


Il songea succinctement aux femmes et aux enfants et la culpabilité s’invita un instant mais il la balaya vite : ces hommes n’avaient eu aucune pitié pour ses proches, ce n’était que justice. Et de toute façon, il ne se souvenait pas des détails des événements. Il raya mentalement les noms des personnes éliminées de sa liste, décidant qu’il se sentirait heureux quand il aurait accompli la totalité de sa vengeance. 


.oOo.


La nuit et une bonne partie de la journée s’écoulèrent avant qu’Aïmiro ne sorte de sa transe méditative. Kogan, qui avait péniblement accepté de se laisser soigner et avait récupéré des forces, guettait avec anxiété l’éveil de son maître. Il tournait comme un lion en cage dans la pièce d'eau. Dès que le yazulien eut émis le moindre mouvement, l’adolescent s’empressa de lui amener le bol de soupe qu'il gardait à portée de main, le faisant renouveler dès qu'il était refroidi. 


– Enfin vous reprenez conscience ! 

– J’ai utilisé beaucoup trop de ki pour te ramener ici, mon garçon, souffla le maître en scrutant son apprenti, que s’est-il passé là-bas ?

– C’était… hésita Kogan en baissant les yeux, c’était des hommes mauvais. 

– C’est toi qui a provoqué ça ? Je pensais pouvoir te faire confiance. Tu as prêté serment sur le code d’honneur des Guerriers Célestes. Ce n’est pas ce que je t’ai enseigné, murmura Aïmiro, une vague de déception passant dans son regard.

– Vous ne savez rien de ce qu’il s’est passé. Ces gens méritaient de mourir ! s’enflamma Kogan, poignardé par la réaction de son mentor. C’était des violeurs, des tortionnaires, des meurtriers… Je n’ai fait que Justice, comme vous me l’avez enseigné !

– Ce n’était pas un acte de Justice. C’était une vengeance, n’est-ce pas ?

– Pour corriger des injustices. Ils ne feront plus de mal à personne. Ma famille peut enfin reposer en paix, affirma Kogan dont la voix se brisa.

– Mais les femmes et les enfants ? N’étaient-ils pas innocents comme tu l’étais toi-même ?

– Je… Je ne sais pas ce qu’il s’est passé… bredouilla Kogan à qui remontait le goût amer de la culpabilité. Je ne me souviens de rien...


Il serra les poings, tentant de juguler la culpabilité. Une larme unique coula sur sa joue. Aïmiro regarda l’adolescent désemparé face à lui. Il n’avait pas mauvais fond. Il avait juste trop souffert et sa haine le rongeait, l’entraînant sur un chemin douloureux dont il ne sortirait pas indemne. Il repensa à sa métamorphose, à la bête tapie en lui. Le jeune homme ignorait visiblement sa nature profonde. Le yazulien hésita à la lui révéler mais il se ravisa : Kogan ne semblait pas suffisamment stable sur le plan émotionnel pour faire bon usage de ce pouvoir. Le maîtriser le rendrait trop puissant, trop dangereux, inarrêtable ou presque. Il devait trouver le moyen de le contenir jusqu’à le sentir prêt à le mettre au service de la Vie et de la Justice.


Il repensa à ce qu’il s’était passé au contact de son katana. Il savait que l’arme avait été forgée par des maîtres nains de Yazuli, qui usaient secrètement d’antiques arcanes magiques pour renforcer certaines de leurs lames. Il décida d’aller consulter leurs cousins des Montagnes Rousses, supposant un savoir et des pratiques en commun, espérant qu’ils pourraient faire le nécessaire pour qu’une telle scène d’horreur ne se reproduise pas.     

 

Il posa une main réconfortante sur l’épaule de Kogan et l’invita d’un geste à regagner la salle principale. Ils s’installèrent en silence et mangèrent leur soupe sans appétit, chacun plongé dans ses pensées. Moïra s’était mise en retrait, reprenant enfin son travail de blanchisserie et de nettoyage au sein de l’auberge. Elle songea que sa parenthèse de détente et d'évasion se terminait sur une bien triste note. 


.oOo.



Le soleil était en train de se coucher sur les ruines du Hameau de la Nouvelle Vie, les dernières braises achevaient de s’éteindre, saisies par le froid polaire ravivé par la nuit tombante. Un bûcheron alerté par la fumée contemplait, sidéré, la scène de désolation en rouge, noir et blanc. Il hésita un instant à fouiller les décombres à la recherche de richesses qui auraient survécu, et qui pourraient le sortir de la misère, mais l’odeur et la vue lui donnaient des haut-le-cœur. 


Il avait tourné les talons et commençait à s’éloigner de cet endroit maudit quand il entendit un gémissement qui le figea dans son élan. Il tendit l’oreille, pensant être victime de son imagination. Le silence. Il allait repartir quand une faible toux et un nouveau gémissement se firent entendre. L’homme s’empressa de faire demi-tour, s’élançant sur la patinoire écarlate et appelant pour trouver l’origine du son. 


Le gamin gémit et porta la main à sa tête douloureuse. Il sentit sous ses doigts l’humide déformation de son crâne. Il ouvrit péniblement les yeux. Sa vision était trouble. Il faisait sombre, une partie du toit de la grange s’était effondrée sur sa cachette, l’obstruant partiellement. Le froid lui gelait le visage et les extrémités. Il essaya de bouger mais il était complètement engourdi et ankylosé. Quelque chose semblait peser lourdement sur ses jambes. Il parvint à mobiliser son bras droit et tâtonna. Sous ses doigts gourds, une masse dure et compacte. Il sentit la panique s’emparer de lui : il était blessé et coincé !  


Sa respiration s'accéléra, le faisant tousser faiblement et gémir de la douleur lancinante qui ricocha dans son crâne. Une voix d’homme s’éleva alors à quelques pas de sa prison. Son cœur battit la chamade : il était sauvé !


L’homme trouva le gamin à demi enseveli. Ses cheveux châtains étaient gris de cendres et tout poisseux de son sang. Ses yeux verts apparaissaient démesurés dans son visage blême et hagard. Il était coincé sous un lourd morceau de poutre qui avait été, par chance, arrêté par les solides coffres entre lesquels il s’était glissé. L’homme banda ses muscles pour tenter de libérer l’enfant. En vain. Il songea à sortir sa hache pour couper l’élément mais cela prendrait trop de temps. « Bouge pas, petit, je vais te sortir de là. Je reviens, promis ! » annonça-t-il en s’éloignant tandis que l’enfant émettait une plainte effrayée. 


Le gamin entendit les coups de hache, guettant, inquiet d’être abandonné, le retour de son sauveteur. L'étau qui lui serrait la poitrine se relâcha quand il vit revenir l’homme, portant une solide perche en bois. L’homme glissa le levier sous la charge qu’il voulait soulever et appuya. L’enfant laissa échapper un cri quand ses côtes et ses jambes se retrouvèrent libérées de leur fardeau. Respirer était douloureux, tout comme sa peau, couverte de cloques par endroits.  


Le bûcheron s’arrangea pour maintenir l’action du levier à l’aide de son genou tout en tendant la main à l’enfant, qui glapit à nouveau quand il l’extirpa vivement du trou, laissant la poutre retomber lourdement. Tiyani découvrit alors l’épouvantable scène de désolation. Une vague d'effroi le secoua, ravivant la douleur dans son corps tant il frissonnait. Il se plia en deux pour vomir et la saveur âcre de la bile se mêla à celle, répugnante, qui s’était déjà incrustée dans sa langue desséchée.


L’homme enleva son manteau pour l’envelopper dedans et lui proposa à boire. La saveur douceâtre du vin le réconforta et lui apporta un peu de chaleur. L’enfant réalisa qu’il était affamé quand son bienfaiteur lui tendit un quignon de pain rassi. Le bûcheron le regarda le manger avidement en se demandant ce qu’il allait faire de lui : il était visiblement le seul survivant des lieux et lui-même avait déjà trop de bouches à nourrir.


– C’est comment ton nom, petit ? Il s’est passé quoi ici ? C’est là que tu vivais ? Tu as de la famille quelque part ? demanda-t-il d’un ton plus bourru qu’il ne l’aurait souhaité.

– Je… Je m’… Je m’ap... Heu… Je... ne sais pas… Je ne sais plus… bredouilla tristement l’enfant, qui réalisa alors qu’il ne se souvenait de rien de précis et que seule perdurait la peur qui lui nouait les entrailles.

– Tu ne te souviens de rien ? s’étonna l’homme. Tu as dû prendre un sacré coup sur la caboche. Bon, c’est pas grave. Je vais t’emmener à l’auberge qui est à quelques lieues d’ici, peut-être que quelqu’un te connaîtra là-bas... Tu peux marcher ?   

– Je… Je crois… souffla l’enfant qui chancelait sur ses jambes.


Le bûcheron se mit en route, soutenant le petit. Il se promit de se récompenser de cette bonne action en revenant, dès qu’il se serait débarrassé du gamin, sortir de leur cachette les volumineux coffres qui lui avaient sauvé la vie.


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